Introduction. Débat sur la responsabilité sociale de l’entreprise (I)

Partout dans le monde désormais les entreprises, qu’elles soient privées, publiques, semi-publiques, mutualistes ou coopératives, se retrouvent sommées et se déclarent fières d’assumer leurs responsabilités sociales et environnementales... Simple trompe-l’œil ou progrès véritable ?

Partout dans le monde désormais les entreprises, qu’elles soient privées, publiques, semi-publiques, mutualistes ou coopératives, se retrouvent sommées et se déclarent fières d’assumer leurs responsabilités sociales et environnementales. Au-delà du seul impératif de rentabilité ou d’efficacité dans la poursuite de leur raison d’être première, il leur faut devenir des entrepreneurs de morale et de politique, et en apporter la preuve. Quel est le statut de cette nouvelle normativité, de cette gouvernance ou de cette gouvernementalité, si l’on préfère, d’un type nouveau. ? Simple trompe-l’œil ou progrès véritable ?
Vaste débat, d’une importance sans doute cruciale. Nous l’amorçons dans La Revue du MAUSS permanente avec la publication, pour commencer de deux textes à la fois complémentaires et opposés de deux chercheuses qui, dans le monde francophone, sont sans doute les meilleures connaisseuses de la question.
Anne-Salmon, professeur de sociologie à l’université de Metz développe un pont de vue très critique (« L’entreprise providence. Espoir ou consternation ? RSE II » http://www.journaldumauss.net/spip.php?article785). « Le nouveau discours managérial, écrit-elle, affirme désormais la dimension éthique de l’entreprise. Il est tentant, de n’y voir qu’un enjeu de communication interne ou externe ». Plus grave, peut-être, le discours et l’imposition de la RSE peuvent engendrer un désaisissement accru de la maîtrise de leur travail par les salariés. « La reconnaissance ou la « réputation » au travail, poursuit-elle, va passer de plus en plus par une fiche d’évaluation, c’est-à-dire par une transmission écrite de chef de service en chef de service. Avec un primat des critères de résultats élaborés par le management mais souvent coupés de l’historique vivant permettant de comprendre et d’analyser ces « données froides ». La reconnaissance par les pairs se trouve affaiblie ». Et elle conclut : « Cette culture managériale, EDF en est désormais un exemple type, s’est diffusée sur la base d’un déracinement important des salariés : c’est en ce sens que l’éthique d’entreprise est un ciment fragile si l’on tient compte de la terre brûlée des rapports sociaux sur laquelle elle prend racine ».
Généralisons : le basculement des entreprises dans une logique de gestion en termes d’une responsabilité sociale érigée en idéal irait de pair avec un rôle qui dans les faits se révèle de plus en plus anti-social.
Corinne Gendron, professeure à l’Ecole des sciences de la gestion, Université du Québec à Montréal (UQÀM), pour sa part, dans son article « L’entreprise comme vecteur du progrès social. RSE III » http://www.journaldumauss.net/spip.php?article784) défend un point de vue nettement plus optimiste. La nouvelle norme internationale de RSE, la norme ISO 26000, qu’elle présente avec quelque détail dans l’annexe de son texte « aura, selon elle, une portée qui pourrait surprendre ceux qui seraient tentés d’en minimiser l’importance, et ceci pour au moins trois raisons.

Premièrement, le texte auquel le processus de rédaction élargi, à la fois multipartite et international, a conféré une légitimité qui n’était pas acquise, vient stabiliser le contenu et les contours d’un concept qui était, et est encore aujourd’hui, sujet à d’abondantes controverses….
En deuxième lieu, la norme pourrait devenir un outil de dialogue et même de négociation entre l’entreprise et les différents acteurs sociaux…
Enfin, et malgré ce que prétend explicitement son texte, ISO 26000 formalise le droit coutumier international en matière de responsabilité sociale ; elle sera vraisemblablement invoquée dans les tribunaux qui seront saisis d’affaires concernant l’une ou l’autre des questions centrales constitutives de la responsabilité sociale, acquérant ainsi le statut de véritable norme juridique ».

Il est bien sûr hors de question de prétendre trancher ici un débat qui ne fait que commencer et qui doit se poursuivre. Bornons-nous pour l’instant à deux remarques qui tirent dans des directions apparemment opposées :
- Si les normes ISO 26000 étaient effectivement appliquées alors, indubitablement, on sortirait du règne du capitalisme rentier, spéculatif et prédateur qui domine le monde depuis une trentaine d’années. Peut-être même se dirigerait-on vers ce monde post-capitaliste souhaité par un Gustave Massiah [1] dans lequel serait obtenue « l’égalité d’accès pour tous aux droits fondamentaux ». Voilà qui semble aller dans le sens de Corinne Gendron. Mais peuvent-elle être effectivement appliquées ? Le seront-elles ? Dans quelle mesure ?
- Et surtout, comment ? Dans quel esprit ? Ne faut-il pas craindre qu’une juridisation généralisée de la vie de l’entreprise et de l’existence sociale ne rende le travail et la vie invivables en supprimant toute spontanéité et toute possibilité d’initiative humaine et raisonnable au profit d’une gestion impersonnelle informatisée imposant à tous de remplir de multiples fiches attestant quantitativement de leur RSE correcteness ? On voit bien comment dans le domaine de l’Enseignement et de la Recherche, par exemple, il est passé de moins en moins de temps à enseigner et à chercher, et de plus en plus à tenter de montrer qu’on enseigne et qu’on cherche ? La mise en œuvre d’une RSE évaluée par des agences de notation à la pensée powerpoint fait courir un risque comparable.
On le voit, le débat est complexe est plein d’embûches. Poursuivons le débat.

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// Article publié le 15 mars 2011 Pour citer cet article : Alain Caillé, « Introduction. Débat sur la responsabilité sociale de l’entreprise (I) », Revue du MAUSS permanente, 15 mars 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Introduction-Debat-sur-la
Notes

[1G. Massiah, Une stratégie altermondialiste, La Découverte, 2011.

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