Hommage à Ernesto Laclau (1935-2014)

Réinventer l’émancipation démocratique.

Le 13 avril 2014 décédait E. Laclau, l’un des penseurs les plus originaux de la théorie politique contemporaine. Largement reconnu et discuté au niveau international, considéré comme l’une des figures clés de la pensée progressiste actuelle, il reste pourtant relativement méconnu en France. Son œuvre est d’ailleurs encore largement inédite en français : si le MAUSS a contribué à publier la première traduction française d’un de ses ouvrages – La guerre des identités – il a fallu attendre plus de vingt ans pour que soit traduite son œuvre majeure, coécrite avec Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste – publiée initialement en 1985, traduite seulement en 2009. Son dernier grand ouvrage, La raison populiste, a été rapidement traduit, mais a été peu discuté au sein du champ intellectuel français, malgré les nombreux débats actuels autour du populisme – auxquels cet ouvrage pourrait pourtant apporter une contribution précieuse, en soulignant la complexité du phénomène populiste et l’ambivalence de ses rapports avec la démocratie.

Né en 1935 à Buenos Aires, E. Laclau y mena des études d’histoire, avant de partir à la fin des années 1960 pour la Grande-Bretagne, où il étudia à Oxford avec Eric Hobsbawm. Il se fixa ensuite à l’Université d’Essex, où il occupa le poste de Professeur de théorie politique et de directeur du Centre for Theoretical Studies in the Humanities and Social Sciences, ainsi que du programme de recherche « Ideology and Discourse Analysis ». Mais son statut universitaire ne résume pas le personnage ; loin du philosophe retiré dans sa tour d’ivoire, E. Laclau est toujours resté au contact des mouvements sociaux et politiques progressistes, attentif à retracer leurs évolutions, à préciser leurs perspectives et à expliciter leurs possibilités. Ainsi, Hégémonie et stratégie socialiste entend analyser les évolutions liées au déclin des classes sociales et du mouvement ouvrier et à l’affirmation concomitante des « nouveaux mouvements sociaux » comme acteurs sociopolitiques majeurs, tandis que La raison populiste se construit en référence aux populismes latino-américains contemporains inspirés de la « révolution bolivarienne », vecteur non du rétablissement d’un ordre autoritaire, mais d’une démocratisation sociale et politique.

Intellectuel engagé, E. Laclau est peu à peu devenue une référence avec laquelle dialoguent certains des courants les plus novateurs de la gauche contemporaine – des populismes sociaux latino-américains, aux mouvements de gauche radicale sud-européenne, tels que les Grecs de Syriza ou les Espagnols de Podemos, nés de la crise économique et des contestations basistes de la social-démocratie qu’incarnèrent les Indignés espagnols. Pour autant, il n’a jamais sacrifié sa distance critique, n’hésitant pas à souligner les limites voire les impasses des luttes émancipatrices – à commencer par la notion même d’émancipation, dont La guerre des identités développe une analyse critique ravageuse pour bien des discours soi-disant progressistes actuels. Partisan d’une démocratie radicale, il ne cède ni au simplisme ni à l’irénisme, mais reste toujours soucieux de souligner la complexité et l’ambiguïté des phénomènes sociopolitiques – ainsi de l’irréductibilité du pouvoir en démocratie, qui loin de disparaître au profit d’une quelconque harmonie égalitaire, s’y trouve au contraire érigé en pivot constituant de la société. Là est peut-être le plus précieux legs de Laclau : une pensée de la complexité et de l’imperfection démocratique, qui plus qu’un régime achevé ou qu’un idéal parfait, apparaît comme une perspective toujours inachevée vers une société réalisant les principes d’égalité et de liberté.

La perspective générale de la réflexion de Laclau est communément qualifiée de postmarxiste et de post-structuraliste. La critique du marxisme est double – les deux aspects étant interdépendants : elle porte à la fois sur la conception matérialiste du social, et sur la conception messianique de la révolution, censée permettre de dépasser les contradictions sociales et d’aboutir à une société réconciliée avec elle-même, sans inégalités et sans pouvoir.

En s’appuyant sur les analyses de Gramsci, Laclau a très tôt entrepris de réhabiliter l’importance des dimensions culturelles ou symboliques des phénomènes et des luttes sociopolitiques. La société est vue comme constituée autour de référents symboliques qui fondent l’identité à la fois de la société comme telle et de chacune de ses parties. Or cet ordre symbolique, constitutif de toute société, n’est ni nécessaire, ni statique ; a priori indéterminé, il est le produit de la créativité humaine qui donne un sens à l’expérience vécue. Il est donc aussi foncièrement arbitraire : il est basé sur le rapport de force entre différents acteurs, porteurs de différentes interprétations du monde, de différents discours sur le monde, qui tous prétendent s’imposer comme le discours exact, vrai ou juste. C’est là le mécanisme propre de l’hégémonie, clé de voûte de toute société et de toute politique : faire en sorte qu’un discours, qu’un ordre symbolique, promu par une partie de la population, devienne le discours référence, commun à tous.

Mais cette hégémonie est foncièrement contingente, donc toujours potentiellement contestée : aucune société ne parvient à une véritable clôture du sens, autour d’un discours unanime et univoque. Les conflits, les contradictions, sont irréductibles – tout comme l’est le mécanisme fondamentalement asymétrique du pouvoir hégémonique, indissolublement politique et symbolique. La révolution ne peut et ne doit donc pas prétendre résoudre tous les conflits ; tout au plus pourrait-elle parvenir à dépasser un conflit donné. Le changement social ne doit donc pas se penser sur le schéma de la révolution menant à la société idéale ; mais plutôt comme un processus, a priori infini, de réalisation d’idéaux tels que la liberté ou l’égalité. Là réside précisément la valeur de la démocratie : en assumant la pluralité des opinions et en organisant la conflictualité sociale, elle explicite les mécanismes constitutifs de la société, et ouvre la voie à la fois à leur régulation pacifique, mais aussi – voire surtout – à l’entretien de la conflictualité et de la dynamique du changement social.

// Article publié le 17 juin 2014 Pour citer cet article : Audric Vitiello, « Hommage à Ernesto Laclau (1935-2014), Réinventer l’émancipation démocratique.  », Revue du MAUSS permanente, 17 juin 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Hommage-a-Ernesto-Laclau-1935-2014
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