Henri Raynal (II) : Pour parler chiffons

La suite de l’hommage rendu par Fabice Hadjadj à l’oeuvre d’Henri Raynal.
Source : Fabrice Hadjadj – « Dernières nouvelles de l’homme – LX », publié in Avvenire, dimanche 20 novembre 2016.

Souvent, ma femme, après m’avoir déclaré que ma chemise ne s’accorde pas du tout avec mon pantalon, me demande si la tenue qu’elle porte lui va bien. Je suis donc déjà en train de changer de chemise, me fiant entièrement à son goût, qu’elle s’en remet soudainement au mien, sans s’apercevoir de la contradiction. Mais le mystère ne s’arrête pas là. Fréquemment je lui dis que je la trouve belle et qu’elle n’a pas besoin à mes yeux ni de se maquiller ni de prendre tant de soin à sa toilette. Elle n’en continue pas moins d’ajuster sa parure et d’hésiter entre deux paires de boucles d’oreille. Pour qui donc, si ce n’est pour moi ? Y aurait-il une séductrice couvant sous l’épouse fidèle, fille d’Ève et donc toujours, vaguement, lointainement, instrumentum diaboli  ?

Peut-être n’est-ce pas pour d’autres hommes, cependant, mais pour ses consœurs ? En témoignent les magazines féminins. Car si les magazines masculins les plus traditionnels livrent des femmes dénudées à la convoitise de nos regards, les magazines féminins livrent aussi des femmes (non des hommes) et plutôt habillées. Difficile dès lors de ne pas croire à une rivalité farouche entre filles, lesquelles, coiffant délicatement leur chevelure, se crêperaient encore le chignon…

Le problème est que cet intérêt pour son vêtement ne diminue pas lorsque ma chère et tendre reste toute la journée à la maison. Il ne dépend pas que du regard des autres femmes. Du sien alors ? Certes, à chaque fois qu’elle passe devant une glace, elle a de ces regards en coin… S’agirait-il de narcissisme ? Et pourtant, si elle se mire, rares sont les fois où elle s’admire. C’est comme si elle cultivait son apparence non pour sa vanité (puisque cette culture la pousse à s’accuser de ne pas être à la hauteur), mais pour l’apparence elle-même, et que celle-ci était une divinité sévère et capricieuse.

Ici une autre accusation ne manque pas de saillir – celle de superficialité, de soumission à la mode, d’universalisation des droits de l’homme-sandwich, d’intériorisation du commandement bourgeois d’être présentable conformément aux valeurs actuelles du marché, c’est-à-dire d’exhiber, comme un tableau boursier, les marques ayant un fort chiffre d’affaires. Et pourtant, si cet abus est fréquent, il ne permet pas d’expliquer le phénomène, surtout « lorsqu’on sait le temps consacré à la parure dans les sociétés dites primitives ». Quelques poitrines nues ne doivent pas nous faire oublier les peintures, les plumes, les peaux, les pierreries chatoyantes et les poils multicolores dont s’orne le corps du soi-disant sauvage, bien plus raffiné et fantaisiste que l’élégant d’aujourd’hui.

Il faut donc admettre que ce phénomène est primitif. La coquetterie, que nous jugeons trop vite comme un vice, contient en son cœur quelque chose de pur, de premier, qui n’a pas à être justifié, mais qui, au contraire, éclaire tout le reste. De fait, il y va de l’apparition féminine, et cette apparition, à n’en pas douter, est l’apparition cardinale, tant au point de vue érotique (Vénus) que religieux (Marie) – l’apparition qui fait passer Adam de la nomination des bêtes à l’exclamation devant l’autre sexe.

Mais quel est le sens de cette apparition première ? Jean-Paul Sartre l’appelle « mauvaise foi ». Selon lui, l’existence humaine, qui n’a pas d’essence, pas de nature, se réalise entièrement dans l’artifice, à travers les constructions de sa liberté. La coquette le démontre spécialement : elle cherche à faire de soi un objet, alors qu’elle est un sujet ; elle s’efforce de s’exprimer dans une détermination visible, alors qu’elle est une conscience indéterminée. Sa « mauvaise foi » correspond à notre tentative constante de nous poser comme une chose bien définie, afin de fuir devant l’angoisse de n’être rien, rien d’autre que ce que nous faisons de nos vies à travers nos choix.

Est-ce son strabisme exotopique qui entraîne Sartre à tout reconduire à une angoisse originelle et à n’éprouver devant la forme de l’arbre comme devant celle de la coquette qu’une nausée prétendûment métaphysique ? Henri Raynal est à l’opposé de Sartre, et mieux qu’à l’opposé : au-dessus et au-dessous, dans ce regard droit et humble de l’émerveillé, qui dans son prosternement, dans sa naïveté même, accueille l’événement du réel et se trouve par là élevé bien dessus de ceux qui pratiquent la méfiance. Raynal envisage là où Sartre dévisage et, croyant percer à jour, ne tombe que sur le vide. Si bien que là où Sartre s’angoisse, Raynal ne cesse de jubiler. Bien sûr, la coquetterie peut avoir partie liée avec la satisfaction de plaire au coq, de rivaliser avec succès avec la poule, de devenir un fétiche du Marché aux bestiaux. Mais elle ressortit plus fondamentalement à ce mouvement général de l’être vers la lumière, qui correspond exactement à ce que les Anciens désignaient sous le nom du physis, laquelle n’est pas d’abord ensemble de fonctions luttant contre la mort, mais puissance d’engendrer des formes, des espèces, de ce mot latin, cette fois, species, qui se rapporte à la distinction et à la beauté.

Aussi, par les artifices du vêtement, la femme est des plus naturelles. Elle prolonge ce qui constitue l’essor même de la nature dans sa vitalité : faire jaillir des fleurs diverses, déployer la ramure d’un arbre reconnaissable entre tous, montrer le tigre, l’autruche, la loutre, le bigorneau, comme autant d’apparitions gratuites et nécessaires, inutiles et généreuses. Se parer, se parfumer, sans doute est-ce faire parade de soi, mais c’est aussi témoigner de la création. La femme s’y enveloppe du cosmos (c’est le vrai sens du cosmétique) et en poursuit la ramification vers de nouvelles feuilles et de nouveaux fruits. Ce pour quoi nous n’avons pas de terme meilleur que « coquetterie », pour lequel Raynal forge le néologisme « apparure », relève en vérité d’une modestie essentielle (pré-morale). Le narcissisme même de la personne y est l’instrument d’une puissance qui l’investit et par elle veut mettre au monde une nouvelle forme originale et vivante, plus folle encore que l’ornithorynque ou le condylure étoilé. À travers la coupe et les ondulations de la vêture se déploie « une pratique artistique où l’artifice prend vie », « une œuvre (construction mouvante, vibratile, fluide sculpture, tableau abstrait qui respire, où court une onde) qui fait si bien corps avec son auteur qu’elle en devient l’aspect ».

L’éloge ne va pas qu’à la débauche d’étoffes, de dentelles et de vertugadins. Il se prononce aussi bien en faveur de l’habit simple, de la pureté monastique, pourvu qu’il y aille encore d’une apparition vive. Le mal n’est pas dans la simplicité, mais dans un double écrasement – celui de la chape puritaine, et celui du survêtement hi-tech : « L’apparure, qui ajoute la diversité des incarnations d’une même personne à l’extrême diversification qui est le propre de notre espèce, l’apparure risque d’être engloutie sous la prolifération des néo-vêtements dérivés des tenues de sport, fabriqués à des millions d’exemplaires pour toute la planète, standardisés d’autant plus aisément qu’ils n’entretiennent plus aucune relation avec l’architecture de la chair, sinon la fonctionnelle, l’utilitaire. » Ainsi il n’y a pas que la burka pour détruire l’épanouissement du féminin, il y aussi le jogging. Et si le burkini est si affreux, c’est qu’il tient des deux, opérant la jonction du sac islamiste et des néo-vêtements du technicisme républicain.

// Article publié le 22 novembre 2016 Pour citer cet article : Fabrice Hadjadj, « Henri Raynal (II) : Pour parler chiffons », Revue du MAUSS permanente, 22 novembre 2016 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Henri-Raynal-II-Pour-parler
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