Fantaisies incroyables ou Voyage au centre de la Terre (1825).

Une présentation de cette nouvelle ainsi qu’une note biographique ont été rédigées à l’occasion de la publication de ce texte inédit de Boulgarine : http://www.journaldumauss.net/?Presentation-des-Fantaisies
Traduction du russe et notes de Marie-Laure Bouté.

— Qu’en pensez-vous, Arkhip Faddeevitch, se peut-il que notre terre soit habitée uniquement à sa surface ?

— Comment savoir ! répondit-il. Nos savants s’occupent généralement plus d’abstractions et essaient de jeter un coup d’œil à ce qui est au-delà de Sirius, et non pas de regarder ce qui se trouve sous leurs pieds.

— C’est bien pour cela qu’ils tombent si souvent ! répondis-je.

— Il est étrange, dit Arkhip Faddeevitch, que jusqu’à présent nous n’ayons pas eu le temps de décrire la surface de la terre, de dénombrer toutes les plantes utiles et nuisibles, de décrire tous les animaux peuplant les eaux, la surface et la croûte extérieure de la terre, et la première couche de l’atmosphère, que nous n’ayons pas encore étudié toutes les tribus humaines, mais que néanmoins nous désirions comprendre comment et à partir de quoi est faite la terre ! Depuis les prêtres égyptiens qui ont, les premiers, tenté d’interpréter des phénomènes incompréhensibles jusqu’à aujourd’hui, tous les sages se sont égarés dans ce labyrinthe. Mais que signifie l’intelligence humaine face à la moindre manifestation de la volonté du Créateur ! Seul l’orgueil nous pousse à tenter de résoudre les secrets de la création qui resteront cependant toujours impénétrables. Les hommes peuvent-ils croire les sages quand chacun d’entre eux exprime une opinion opposée à celle des autres ? Thalès [1], selon les Égyptiens, considérait que l’eau était la matière originelle de la terre, pour Zénon [2], c’était le feu. Admets qu’il est difficile de comprendre qu’une seule et même matière puisse provenir d’éléments différents. Burnet [3], Buffon [4], Hutton [5], Newton [6], Weithorst [7] et d’autres philosophes avec eux se sont tous égarés dans leurs rêveries ; enfin Saussure [8] et Werner [9] ont délaissé les champs des hypothèses et se sont mis à étudier uniquement l’enveloppe, ou plus exactement l’écorce terrestre, en la soumettant à des expériences concrètes. Quelques centaines de sagènes [10] sous la terre ou dans les airs, voilà toutes la limite de notre arrogante sagesse qui essaie de découvrir et d’interpréter l’impénétrable et l’incompréhensible. Alors comment veux-tu savoir ce qui est au centre de la Terre !

— Mais n’est-il pas donc possible de concevoir quelque chose en partant de suppositions, de la théorie des probabilités, dis-je.

— L’élément le plus sûr fourni par la théorie des probabilités est que les gens guidés par leur seule raison font constamment des erreurs dans leurs recherches morales et physiques, c’est pourquoi il ne faut pas chercher à aller au-delà des limites du possible — ne pas regarder sans arrêt en l’air, afin de ne pas se casser le cou par terre, et ne pas toujours creuser dans la terre si l’on ne veut pas devenir soi-même un minéral. Est modus in rebus [11], mon cher ami ! Les abstractions doivent être basées sur les expériences, les expériences doivent être ennoblies par les abstractions.

Notre conversation fut bientôt interrompue car nous discutions sur la perspective Nevski [12]. Deux jours plus tard, Arkhip Faddeevitch m’envoya un manuscrit accompagné d’une lettre dont je vais porter le contenu à la connaissance de mes lecteurs, car j’ai l’habitude de partager avec eux toutes mes jouissances intellectuelles.

Lettre d’Arkhip Faddeevitch

« Revenu chez moi après notre dernière rencontre, je me souvins tout à coup que je conservais le manuscrit d’un auteur inconnu, manuscrit que j’avais acheté un jour pour sept grivnas [13] chez un colporteur de livres à Moscou. Il va combler ta curiosité à propos du centre de la Terre, dans le sens que tu souhaitais. La narration est construite suivant le principe : Si tu n’aimes pas, n’écoute pas, mais n’empêche pas de fabuler ; il y a cependant ça et là des choses qui semblent vraies. Lis et juge par toi-même. »

Nous fûmes emportés par la tempête vers la Nouvelle-Terre. Quand le vent se calma, le capitaine m’envoya sur la rive en chaloupe afin de regarder s’il n’y avait pas de l’eau douce à proximité. Accompagné de deux marins, je gravis le sommet d’une montagne afin de pouvoir observer de là-haut les environs. Au pied d’une grosse roche, je remarquai une ouverture ou une grotte, et je m’y glissai afin de regarder s’il n’y avait pas là quelque source. Un matelot me suivit. J’avais à peine fait quelques pas que le sol se déroba sous moi et que je roulai à toute vitesse vers le bas. La peur me fit perdre la mémoire, et quand je revins à moi, je me trouvais dans la pénombre et sentis à côté de moi quelque chose de mouvant. C’était mon fidèle John, le matelot qui était entré avec moi dans la grotte. Il avait conservé sa présence d’esprit tout au long de la chute et me dit que nous avions dévalé une pente de sable mou pendant un temps très long, au moins pendant vingt-quatre heures. Il avait dans sa poche un briquet d’amadou et un morceau de bougie de suif. Nous fîmes de la lumière, et nous fûmes stupéfaits lorsque nous vîmes que nous nous trouvions dans une grotte dont nous ne pouvions voir les limites. La terre était recouverte d’une herbe et d’arbres de couleur blanche (Au cours de son premier voyage dans les contrées arctiques, le capitaine Parry [14] avait cultivé ici du cresson qui avait poussé sans l’influence des rayons du soleil, et était blanc. Les tiges des plantes étaient également blanches.), et à quelque pas de nous coulait une source d’eau pure. Nous étanchâmes notre soif et notre faim avec des fruits qui avaient plutôt bon goût, qui ressemblaient un peu à des truffes, puis nous ramassâmes des branches résineuses et, munis de flambeaux allumés, nous commençâmes à suivre la rive de la source. Au bout de quelque temps, nous aperçûmes quelques maisons dans la terre, habitées d’animaux qui suscitèrent en nous un sentiment de peur. Ils ressemblaient à des araignées avec de gros abdomens posés sur de petites pattes, avec deux bras et une toute petite tête. Ils poussèrent un cri à la vue de la lumière et disparurent dans leurs demeures souterraines. Sachant que tôt ou tard nous devrions à nouveau rencontrer ces êtres vivants, je négligeai le danger et, sortant mon coutelas de son fourreau, je me décidai à entrer dans une maison souterraine. Un de ces animaux m’accueillit à l’entrée et, à ma plus grande surprise, il se mit à parler dans un turc émaillé de mots espagnols et italiens. J’avais longtemps voyagé en Orient et en Europe occidentale et, de fait, je pus saisir assez aisément les paroles de mon interlocuteur qui me demandait : qui suis-je, d’où je venais, à quoi servait et quelle était la nature de cette chose (le feu) qui était insupportable à ses yeux ? Je m’efforçai alors d’employer toutes les langues que je connaissais, et je parvins enfin à lui expliquer que j’étais un habitant de la surface de la terre, que j’étais désigné par le terme d’homme, que j’étais tombé par hasard dans son pays, et que cette matière qui m’éclairait était le feu, ou la lumière, et que sans cela, je ne pouvais pas voir les objets dans la pénombre. Je lui posai également des questions auxquelles l’animal répondit d’une voix de ventriloque :

— Nous ne savions pas qu’il y avait au-dessus de nous une surface de la terre, habitée comme à l’intérieur. Notre pays s’appelle Ignorantsia et ses habitants sont des Ignorants. Nous ne connaissons pas l’utilisation de cette matière désignée par vous sous le nom de feu ou de lumière et, même si nos yeux sont à peine visibles, nous discernons très bien les objets qui sont indispensables à notre nourriture. La nature est très généreuse avec nous : nous avons à notre disposition pour nous nourrir une grande variété de fruits et de plantes, et leur culture est notre principal exercice physique. Je vous serais reconnaissant de dissimuler votre lumière : nous ne pouvons pas la regarder, et je m’en vais rassurer les habitants de la ville sur votre compte. Soyez tranquilles : on ne vous fera aucun mal.

J’éteignis ma lumière et restai dans la pénombre, conformément à la règle qui veut que, pour sa propre tranquillité, on se conforme aux mœurs et aux habitudes des habitants du pays où l’on se trouve. Pendant l’absence du maître, toute sa famille m’entoura et se mit à m’assaillir de questions.

— Est-ce qu’il y a des femmes chez vous ? demanda une femme qui était apparemment la maîtresse de maison.

— Oh oui, et elles sont charmantes ! répondis-je.

— Sont-elles bonnes, tendres, fidèles à leurs époux ? demanda une voix d’homme.

J’aime dire la vérité uniquement aux gens que je vois, et c’est pourquoi je décrivis nos femmes sous les couleurs les plus radieuses, je dis qu’elles étaient douces comme l’eau, constantes comme la pénombre, et attentives envers leurs maris comme l’homme peut l’être envers sa nourriture. Je devais composer avec les notions de ceux qui m’entouraient et j’identifiais donc le beau sexe aux objets que je voyais et à ce que j’entendais sur les penchants des Ignorants.

— Vos femmes aiment-elles les beaux vêtements ? demanda une toute petite voix.

— Uniquement par décence, répondis-je en pensant que mes interlocuteurs ne remarqueraient pas dans la pénombre que j’avais rougi, mais j’avais oublié qu’ils voyaient bien sans lumière. Je ressemblais donc à une autruche qui a dissimulé sa tête sous son aile et imagine que personne ne la voit, ou plus exactement à un menteur qui pense qu’en l’absence de témoins, on peut mentir sans crainte.

— Vous êtes plus chanceux que nous, grogna quelqu’un d’une voix de basse, certainement un mari malheureux. Nos épouses sont superficielles, inconstantes et mettent tout leur bonheur dans leurs vêtements.

— Permettez-moi d’en douter, répondis-je et, dans le même temps, j’entendis un doux murmure de voix de femmes :

— Comme il est charmant, comme il est aimable.

John, qui pendant tout ce temps était resté silencieux, en tenant un pan de mon habit, me dit :

— Je ne comprends pas comment vous pouvez vous expliquer avec ces animaux, mais au moins, je vois que nous ne mourrons pas de faim ici car, à en juger par leur ventre, on peut supposer que ces habitants souterrains ont un bon appétit. Demandez-leur quelque alcool bien fort : cela me redonnera des forces.

J’avais à peine fait part du désir de mon ami que déjà des femmes m’apportaient tout un panier rempli de fruits succulents et une immense jarre de terre cuite contenant une boisson semblable à du rhum. Quand je demandai comment ils la préparaient, ils me répondirent que c’était une décoction d’herbes, ou un extrait, qui constituait la douceur préférée des Ignorants. Mon matelot trouva ce breuvage très bon et reconnut que les Ignorants étaient des gens très intelligents car pour eux le bonheur était dans la nourriture et la boisson. Et, pour prouver sa propre intelligence, il dévora tant et si bien qu’il s’endormit sur place après avoir expliqué que le mieux à faire dans la pénombre était de dormir afin de ne pas se casser le cou par trop d’activité.

À ce moment, le maître de maison revint et déclara que la communauté urbaine avait décidé en conseil de m’octroyer un appartement dans sa propre demeure et de me nourrir, moi et mon camarade, aux frais de la ville, et ce, jusqu’à ce que nous ayons choisi notre mode de vie.

— Voilà qui est finement raisonné, dis-je, et je commence à voir les aspects très avantageux de votre civilisation.

— Et qu’est-ce que la civilisation ? me demanda le maître de maison.

— Les sciences, la littérature, les arts, les lois, etc, etc, etc.

Mais mon hôte ne comprenait pas mes paroles et me demanda de lui en donner une explication détaillée. Quand je parvins à grand peine à lui présenter ce qu’était la civilisation, toute la famille se mit à rire à gorge déployée, et le maître me dit que les Ignorants ne connaissaient pas d’autres sciences et arts que le boire, le manger, le dormir et la conversation sur la veille ou le lendemain, le temps, les femmes, les vêtements, etc, et que le jeu des graines, appelé aussi pair et impair, était le plus haut niveau de leur sagesse.

— Mais vos vêtements exigent néanmoins un certain art ? dis-je.

— Oh certes, mais pas un art très élevé, répondit le maître de maison. Vous avez vu que nos femmes se parent de coquillages, d’étoffes tissées avec des plantes, de plumes d’oie, d’ailes de chauves-souris et de petites pierres multicolores, etc. Le plus important est la variété et la diversité des couleurs.

C’est presque comme chez nous, pensai-je.

Je ne vais pas vous décrire les trois mois de mon séjour à Ignorantsia. Il est aisé de s’imaginer quelle fut ma vie parmi un peuple ignorant toute culture et ne connaissant même pas l’écriture, un peuple qui place tout son bien-être dans la satisfaction de ses besoins physiques par la collecte de fruits qui ne lui coûte pas le moindre effort. En dépit de cela, mon fidèle John se plut beaucoup là-bas, et il y serait volontiers resté si un événement extraordinaire ne nous avait fait sortir de ce pays. J’ai oublié de préciser que mon fidèle John avait conservé sa hache qui était glissée à sa ceinture quand il avait chuté. Je le persuadai de nous façonner une petite barque à partir de la souche d’un grand arbre. Il accomplit son travail en dehors de la ville, dans la forêt, à la lueur d’un feu et, au grand étonnement de tous les habitants, nous commençâmes à descendre la rivière qui était très rapide. Après quelques verstes, nous ressentîmes un danger que nous n’avions pas prévu auparavant. Le cours nous entraînait à une telle vitesse que nous ne parvenions pas à diriger notre embarcation. Puis les deux rames se brisèrent en même temps dans un coude, et nous fûmes projetés sur un rocher. Le flambeau que nous avions confectionné avec une branche résineuse s’éteignit, et notre barque disparut dans un tourbillon. Nous pensions alors que notre voyage était définitivement terminé, mais le destin voulut bien sauver les malheureux que nous étions. J’ouvris les yeux et je vis que j’étais allongé sur les bords d’une rivière bruyante ; tout autour, les prés étaient recouverts d’une herbe claire, et le scintillement du matin déversait une faible lumière sur les objets. John avait également survécu, et nous fûmes très heureux de constater que nous étions arrivés dans un pays où nous ne vivrions pas dans l’obscurité comme des taupes. Après nous être remis de notre horrible aventure, nous commençâmes à gravir une montagne, et une fois arrivés au sommet, nous aperçûmes de la fumée et un village où les petites maisons ressemblaient aux huttes des sauvages d’Amérique du Nord.

Le danger inévitable rend le peureux courageux, et communique au vaillant une forme de sang-froid dans la vie comme dans la mort. Je me dirigeai droit vers le village sans écouter John qui me conseillait de me cacher dans les fourrés et d’attendre de voir à qui nous avions affaire. Quand j’arrivai dans la rue principale, je vis quelques animaux ressemblant à des orangs-outans qui, à ma vue, regagnèrent en courant leurs maisons en poussant des cris et se mirent à me regarder par les fenêtres avec crainte et curiosité. Une foule de petites bêtes accourut vers nous comme le font chez nous les gamins des villages qui courent après un ours tenu en chaîne. Ils nous jetaient des bâtons et des pierres. Un tel accueil ne présageait rien de bon, mais nous avancions : j’étais armé de mon coutelas, John avait sa hache, et nous avions décidé en cas d’attaque de nous défendre jusqu’à notre dernier souffle. Une fois sur la grande place, nous vîmes la foule de ces animaux munis de massues et de piques, et ils nous attendaient en ordre de bataille. Nous nous arrêtâmes et expliquâmes par des signes nos intentions pacifiques ; alors une bête sortit de la foule, s’approcha de nous, tendit le cou pour mieux nous dévisager de ses petits yeux à peine visibles, et me demanda d’une voix menaçante en dialecte malais :

— Qui êtes-vous, d’où venez-vous, et dans quel but ?

Je dus lui faire la même réponse que celle donnée aux Ignorants, et je dis (je considère comme inutile d’informer mes lecteurs qu’ayant longtemps vécu en Inde, j’y avais appris la langue malaise) :

— Nous sommes des habitants de la surface de la Terre, et par un malheureux hasard, nous sommes tombés dans les entrailles de notre planète et demandons l’hospitalité.

La bête qui m’interrogeait eut un sourire et, se tournant vers les siens, elle cria d’une voix forte :

— Ces animaux s’appellent des hommes et demandent l’hospitalité.

— Se peut-il que ce soient des hommes ?

— Quelle étrange créature !

— Des hommes, des hommes ! cria la foule prise d’une hilarité bruyante.

— Soyez les bienvenus, messieurs les hommes ! dit mon premier interlocuteur en poussant un rire sonore. Nous vous promettons hospitalité et sécurité. À dire vrai, nous ignorions que d’autres hommes existaient en dehors de nous, et nous allions vous prendre pour des bêtes sauvages.

— Permettez-moi de vous demander qui vous êtes et comment s’appelle ce pays ?

— Ce pays s’appelle Bestiana [15], et nous nous appelons les Bestes. Nous nous considérons comme les plus intelligents, les plus savants et les plus instruits de tous les habitants du chaudron terrestre. Mais nous parlerons de tout cela plus tard, pour l’instant faites connaissance avec les habitants de la capitale.

Nous nous approchâmes de la foule qui s’écarta devant nous en formant un cercle. On nous dévisageait avec une extrême curiosité. Je remarquai que les Bestes avaient tous une mauvaise vue, et qu’ils ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez. Une fois près de nous, ils demandèrent la permission de faire notre connaissance en nous tâtant et, s’étonnant de la complexion de notre corps, ils prêtèrent une attention particulière à nos yeux qui, par leur taille, leur semblaient extraordinairement monstrueux ; Les yeux des Bestes n’étaient pas plus gros qu’une tête d’épingle, ils avaient des oreilles d’âne, une bouche qui fendait tout le visage et un museau semblable à celui des singes. Leur corps était recouvert d’un poil souple multicolore, ils avaient pour vêtements des kilts écossais et de courtes capes recouvraient uniquement leur dos.

Pendant que le bas peuple nous regardait en silence, un habitant noble et riche de la capitale exprima le désir de nous voir. La foule s’écarta devant un char tiré par douze marmottes que le maître dirigeait en personne avec une grande maîtrise. Il s’arrêta devant nous, descendit de son char, donna les rênes au serviteur qui courait devant pour lui ouvrir le chemin et, s’approchant de nous, demanda :

— Vous me reconnaissez ?

— Non ! répondis-je.

— Ô ignorance ! s’exclama-t-il. Se peut-il que la gloire de Dourindos ne soit pas venue jusqu’à vous, Dourindos l’inventeur de deux nouveaux pâtés et de treize sauces, de manteaux à crécelles et de tabliers de cent couleurs, le protecteur de tous les rimailleurs et écrivailleurs de Bestiana, le compositeur d’œuvres satirico-critico-prosaïco-versifiées, qui…

Dourindos continua à parler ainsi pendant près d’une heure de ses mérites, énuméra les ouvrages où l’on chantait ses louanges, le nom de ses clients, qui étaient de grands amis de la sagesse [16] et des gourmets, etc, etc. Pendant qu’il parlait, je regardais attentivement son nez retroussé et ses habits ornés de colifichets, composés de pièces de différents tissus, et quand il acheva son discours, désireux d’acquérir un protecteur en la personne de cet homme qui avait des pâtés, des sauces et des amis, je me pliai aux circonstances et dis :

— Il est dommage que vous n’ayez pas dit auparavant votre nom : il résonne même à la surface de la terre, et je me considère comme bienheureux d’avoir rencontré un grand défenseur de tout ce qui est petit et de tout ce qui est élevé.

Ce compliment réjouit tant Dourindos qu’il nous convia dans sa maison et nous promit de nous faire visiter toute la ville et de nous montrer tout ce qui était digne de curiosité.

En commençant la description de ce que j’ai vu et entendu au cours de mon bref séjour à Bestiana, je dois prévenir mon lecteur que cette risible fatuité, cette ignorance et cette vanité ne sont pas propres spécifiquement au seul Dourindos, mais que c’est là un trait commun à tous les Bestes. Je regrette même de devoir représenter ainsi Dourindos qui, par ailleurs, est un homme bon, un philanthrope, une personne hospitalière, généreuse même. Je crains que l’on me prenne pour quelqu’un d’ingrat ; mais les traits de caractère communs à toute une race ne peuvent être imputés à un seul individu. En un mot : Dourindos était seulement coupable d’être né Beste.

Il nous invita à le suivre dans sa maison. Nous entrâmes dans sa hutte qui se réduisait à un auvent au-dessus de l’entrée, les habitations étant aménagées sous terre, dans des terriers, et disposées de manière très pratique, à l’exception d’un inconvénient qui était l’absence de fenêtre. Les murs étaient habillés de bois et décorés de différents tissus ; on alluma des veilleuses, et le maître de maison nous proposa de reprendre des forces en goûtant du pâté aux truffes et du vin, qui nous sembla très bon. De retour à la surface, je fus étonné en voyant le même scintillement que celui que nous avions aperçu lorsque nous étions arrivés à Bestiana, alors que plusieurs heures s’étaient déjà écoulées. Dourindos me donna l’explication suivante :

— Vous êtes arrivés en ville aussitôt après le premier réveil, et maintenant, il est exactement la moitié du jour.

— Comment cela ! m’écriai-je. Il ne fait donc jamais plus clair ici ?

— Jamais, répondit-il, ni plus clair, ni plu sombre.

— Comment divisez-vous votre temps ?

— En nuit et en repas : quatre dîners et trois sommes forment une journée ; trois journées - une semaine, douze semaines - un mois, et vingt-quatre mois – une année.

— Est-ce que vous avez un quelconque instrument pour répartir et mesurer le temps ? demandai-je.

— Bien entendu : nous avons des canalisations de temps ; veuillez regarder.

Dourindos ordonna que fut apportée une horloge de Bestiana. C’était un vase transparent fait dans un métal particulier qui ressemblait à un sablier, et qui fonctionnait suivant le même principe. La seule différence était que le sable était remplacé par du vin. Des marques indiquaient les douze heures ou périodes constituant les jours à Bestiana, et dans la partie inférieure du vase se trouvait une tétine ou un goulet qui permettait de boire peu à peu le vin après chaque heure afin de prévenir le dépôt de rouille, car ce métal possédait la particularité de s’oxyder au seul contact du vin, mais il pouvait résister des siècles entiers si l’on le renouvelait fréquemment le vin.

— Donnez-moi quelques notions sur l’astronomie et la géographie de votre pays, et son niveau de civilisation, dis-je.

— Euh, euh ! maugréa Dourindos. Ce n’est pas de ma partie ; et même si je sais tout, je m’occupe de préférence de ce qui est délicat, autrement dit du repas, du vin et des travaux critico-satirico-prosaïco-poétiques. Au troisième repas de nombreux savants mangeront à ma table, et entre autres un philosophe et un génial théoricien qui vous expliqueront tout ce que vous voulez savoir : le nombre de grains de sable composant la terre, où est son centre, ce qu’est l’intelligence ; ils peuvent déterminer, sans hésiter, ce qui est bien et ce qui est mal ; ils analysent tout de l’infinitésimalement petit jusqu’à l’infiniment grand. Mais j’entends la cloche sonner, adieu ! je dois aller dormir avant le troisième repas : c’est une pratique impérative à Bestiana.

Moi-même je ressentais le besoin de me reposer après tout ce que j’avais enduré et, de fait, après m’être retiré dans mon terrier avec John, je m’endormis d’un sommeil profond qui se prolongea jusqu’au moment du repas. Le maître vint en personne me réveiller et me conduisit dans la salle à manger où se trouvaient une trentaine d’invités de diverses conditions, et parmi eux une dizaine de sages de Bestiana. Apparemment Dourindos m’avait pris pour un savant en raison de la question que j’avais posée sur la géographie et l’astronomie de son pays : les savants de Bestiana m’entourèrent bien vite et se mirent à décliner leurs qualités d’une façon telle que si, parmi nos propres savants, quelqu’un avait ainsi parlé de lui-même, on l’aurait certainement pris pour un fou. Un petit homme, une sorte d’albinos, avec au dos un instrument de musique qui me semblait être une guzla [17] fut le premier à s’approcher de moi, et dit d’une voix forte et sonore à la fois :

— Vous savez, mon cher, que je suis le plus grand philosophe de ce pays, le premier penseur. J’ai été le premier à allumer le flambeau de la philosophie, et cela fait près de deux ans que j’œuvre, par intermittence il est vrai, à l’édification d’un monument à ma grandeur ; autrement dit, je compose un livre qui contiendra toute la sagesse des siècles passés, du temps présent et à venir. Il est vrai que l’on se moque de moi et que l’on me traite de bouffon, mais en revanche je me mets fort en colère, je jure et je compose de la musique pour des romances et des chansons que mon cercle familial porte autant aux nues que ma philosophie. Ah ! Si vous aviez lu mes œuvres composées de quelques follicules, et si vous les compariez aux textes qui ont été publiés avant les miens, vous pourriez alors vous assurer que toute ma science a été empruntée aux autres. Quel dommage que je sois si jeune, sinon…

Tandis que le jeune joueur de guzla philosophe continuait à parler, un autre m’avait saisi par le bras et, me faisant pivoter vers lui, s’était mis à me noyer de paroles :

— Eh bien, Monsieur, eh bien, dites donc, avez-vous vu à la surface de la terre quelqu’un qui, sans avoir jamais rien étudié, saurait tout, pourrait tout résoudre, juger de tout, et serait devenu un manuel autodidacte ou épistolaire. Eh bien cette personne, Monsieur, c’est moi, c’est moi ! Regardez-moi. Avant mon apparition au monde, rien n’était cohérent, mais, telle une girouette montrant la direction du vent, je peux définir l’opinion de tous les Bestes sur différents sujets.

Il voulait continuer, mais un serviteur annonça que le repas était servi, et mon savant dit : « Heureux d’avoir fait votre connaissance » et se précipita à table. Le maître de maison me plaça entre lui et un vieillard. Au début, tant que les invités apaisaient leur faim et leur soif, le silence régnait dans l’assemblée, et je profitai de ce moment pour questionner le vieillard sur différents points qui m’intéressaient.

— D’où vient la lumière à Bestiana ? demandai-je au vieillard. Quelle est l’étendue de votre pays et quelles en sont les frontières ?

— Par son aspect, notre pays ressemble à un chaudron avec un couvercle, répondit le vieux.

La circonférence de Bestiana fait trente mille pas (environ deux cents verstes) la hauteur n’est pas mesurable et notre population s’élève à dix-sept mille habitants. Au centre même de Bestiana, soit à mille pas d’ici, se trouve un immense cratère ou gouffre d’où montent la chaleur et la lumière. Personne n’a encore étudié les causes de ce phénomène, et bien que cette bouche de feu soit la source de la fécondité et de notre vie, nos savants ne l’aiment pas car ils ne comprennent pas son fonctionnement.

— Oh, Monsieur, reprit le vieillard, tous nos malheurs viennent de ces personnes qui se disent penseurs, et se disputent sans arrêt pour savoir qui a la meilleure vision, quoique notre race soit myope. Chacun d’entre eux veut avoir ses adeptes, ils ne cessent de dire et d’écrire des sornettes et, désireux de prouver la puissance de leur vue, n’emploient délibérément ni feu ni lumière, écrivant à l’aveuglette, et ces chaînes de lettres constituent une complète ineptie qu’ils nous font passer pour des sentences de sagesse. Pour notre malheur, ces penseurs se sont multipliés et, ce qui est pire que tout, c’est leur irascibilité qui, à la moindre contrariété, confine à la furie. Gardez-vous de discuter avec eux, sinon ils vous couvriront de grossièretés.

Je remerciai mon voisin de sa mise en garde et lui demandai :

— À qui ai-je l’honneur de parler ?

— Je suis l’un des juges de cette ville, répondit mon voisin (je demande aux lecteurs de ne pas oublier que la vantardise et la fatuité sont les caractéristiques essentielles de la race des Bestes).

— C’est-à-dire que vous êtes un maître es-lois ? dis-je.

— Excusez-moi, objecta mon voisin, je ne connais absolument pas les lois.

— Comment jugez-vous les affaires alors ? demandai-je avec étonnement.

— Je considère l’affaire comme une énigme, et ensuite je joue aux jonchets [18], dit le Beste. Si j’arrive à séparer les jonchets, la cause est juste, sinon, elle ne l’est pas.

— Allons donc ! m’écriai-je. Est-il possible de juger ainsi d’affaires dont dépend le sort de familles entières ?

— Mais pourquoi pas ? dit mon voisin avec sang-froid. Il faut bien qu’une partie gagne et soit satisfaite, et globalement, tout s’équilibre.

— Mais la justice, l’équité ! protestai-je, affligé.

— Cela dépend des jonchets (les lecteurs connaissent certainement le jeu de jonchets (birjul’ki). Ce sont des bâtonnets de bois de différents types que l’on jette pêle-mêle, et que l’on sépare à l’aide d’un crochet. Il me semble que ce nom vient du verbe prendre (beru), et ce serait donc plus juste d’appeler ce jeu berul’ki, dit mon voisin en souriant.

Cependant, à mesure que les estomacs se remplissaient, les hôtes devenaient de plus en plus loquaces ; et finalement une discussion et des cris s’élevèrent parmi eux. Chacun se mettait en avant et défendait son point de vue. Le plus raisonnable me sembla être le maître de maison, qui répondait à toutes les questions par un mugissement : « Hum, hum, hum, hum », et continuait à siroter un vin délicieux. À la fin du repas, la discussion atteignit une telle intensité que le maître, craignant une bagarre, se leva de table et demanda aux invités de sortir au grand air afin de les séparer et de les divertir un peu. Le plus véhément était un petit joueur de guzla qui, pour couvrir la voix des autres, se mit à chanter, en s’accompagnant de son instrument, un hymne de sa composition dont je retins les mots suivants :

Je suis un grand homme

Et un fameux philosophe ! – etc.

C’était un repas dit de cavaliers, et les femmes ne s’approchaient pas de la table. Le maître de maison, notant que je m’ennuyais en compagnie des savants de Bestiana, me conduisit dans la partie où se trouvait sa femme, et je trouvai là un grand nombre de représentantes du beau sexe. Je détaillai avec curiosité les costumes composés de plumes multicolores, de diverses pièces de tissus, de filets et de colifichets métalliques, de petits lacets et rubans, bref d’un tel mélange qu’au premier regard, je ne pus me faire aucune idée précise de leur mise. Ces dames avaient déjà été averties de mon arrivée, et elles se précipitèrent à ma rencontre pour me dévisager avec étonnement, comme si j’étais un animal rare.

— Dites-moi, de quoi s’occupent les femmes chez vous ? demanda la maîtresse de maison.

­­— De l’éducation des enfants, de leur ménage, et elles essaient de complaire à leur époux, répondis-je. À ces mots, toutes les Bestes éclatèrent d’un rire sonore.

— Cela vous semble donc si étonnant, mesdames ? dis-je. Dans ce cas, permettez-moi de vous demander qui chez vous a la charge de l’éducation des enfants ?

— Ce sont des employés, naturellement ! répondit l’hôtesse.

— Et qui s’occupe de la maison ?

— Mais personne ! dirent toutes les Bestes d’une seule voix.

— Nos époux doivent nous procurer tout ce dont nous avons besoin pour tenir une maison, satisfaire nos caprices, et pour notre part, nous devons danser, chanter, nous promener, dit une jeune dame en minaudant.

— Nous devons également composer pour nos époux des divertissements qu’on appelle aussi caprices, ajouta une autre dame.

— Tout cela est d’une certaine manière propre à la jeunesse, dis-je, mais à quoi mène un tel mode de vie quand on est vieux ?

— La vieillesse a ses charmes, ajouta une femme d’un certain âge. On peut alors s’adonner aux ragots et aux discussions futiles, jouer les entremetteuses.

— Chantez-nous quelque chose, dit une des Bestes.

— Faites quelques pas de danse, demanda une autre.

— Mon costume vous plaît-il ? demanda une troisième, et finalement toutes s’approchèrent de moi avec des demandes et des questions. Voyant qu’il m’était impossible de m’en défaire, je feignis d’être souffrant et repassai du côté des hommes, où je trouvai les invités allongés sur le sol, épuisés par les discussions et leurs rodomontades.

Bientôt vint l’heure de dormir, et les invités regagnèrent leurs maisons. Le maître me conduisit dans ma chambre en me promettant de me montrer le lendemain toutes les curiosités de la ville (il manque ici quelques pages dans le manuscrit, peut-être l’éditeur parviendra-t-il à les retrouver sur un marché aux puces, et les communiquera-t-il alors aux lecteurs lors de l’édition complète de ce voyage).

Après un mois parmi les Bestes, je ressentais un tel ennui que je me mis à haïr la vie. Leur méfiance, leur obstination, leur irritabilité, leur fatuité, ajoutées à leur totale inculture, me causaient quotidiennement des désagréments. Mon seul plaisir était la promenade vers le cratère qui diffusait la lumière et la chaleur. L’atmosphère qui entourait ce lieu me rappelait les pays bénis de la surface de la terre, et je ne pouvais rassasier ma vue de la lumière qui en sortait, et qui faisait fuir les Bestes. Un jour, je rencontrai un vieillard tout près du cratère. J’engageai la conversation avec lui, et j’appris qu’il était un ermite qui avait consacré toute sa vie à chercher la voie menant au pays de la lumière qui, selon la légende, était situé sous Bestiana. Le vieillard me dit qu’un certain nombre de ses concitoyens étaient déjà parvenus à pénétrer dans ce pays et que, pour sa part, il avait enfin découvert un passage souterrain, mais qu’il ignorait où il conduisait, et craignait de l’emprunter tout seul. Je lui proposai de l’accompagner avec John. Il accepta avec joie. Nous regagnâmes la ville où nous fîmes provision d’eau et de nourriture, nous chargeâmes tout dans une voiture tirée par douze marmottes que m’avait procurées le bon Dourindos, et le lendemain, nous nous mîmes en route en compagnie de l’ermite. Quatre jours durant, nous nous enfonçâmes toujours plus loin dans l’obscurité ; enfin, il y eut un scintillement ; dans le souterrain, le jour augmenta peu à peu, et au septième jour, nous débouchâmes dans un pré très étrange où il faisait aussi clair qu’à la surface de la terre. Le Beste se laissa tomber par terre d’enthousiasme, et nous remerciâmes Dieu de nous avoir sauvés, puis nous nous approchâmes d’un berger qui jouait du pipeau en menant un troupeau hors d’un petit village joyeux, construit au bord d’un ru.

Le berger nous apprit que nous étions au pays de Luminia [19] ; il parlait dans une langue faite de mots russes, français, anglais et allemands, ce qui me permettait de la comprendre sans difficulté. Nous abandonnâmes sur la route notre équipage avec les marmottes, et nous nous dirigeâmes tout droit vers le village. La propreté des maisons et des habits des paysans laissait présager leur aisance. Le physique de notre compagnon de route, le Beste, ainsi que ses habits, suscitaient l’attention des habitants, mais aucun d’entre eux ne nous offensa d’une quelconque moquerie, ni ne nous importuna en manifestant une curiosité déplacée. Éreintés par notre long voyage, nous nous assîmes près d’un puits afin de nous reposer : alors, un vieillard s’approcha de nous et nous proposa de nous rafraîchir et de nous détendre dans une maison d’accueil, où l’on offrait à manger aux voyageurs aux frais de tous les habitants. Nous acceptâmes avec plaisir et, chemin faisant, le vieil homme me posa une question polie sur notre patrie. Je lui narrai en quelques mots mes aventures et le vieillard répondit :

— Selon une légende, quelques Bestes sont parvenus à atteindre notre pays au cours des siècles. Chez nous, ils perdent leurs particularités et deviennent des hommes semblables à nous-mêmes. Quant aux Ignorants, je n’en ai jamais entendu parler. En ce qui concerne les habitants de la surface de la terre qui, comme je le vois, ont une constitution physique semblable à la nôtre, et qui comprennent notre langue, nous ne les avons jamais vus, mais, selon la théorie des probabilités, nous savons que notre planète doit avoir une surface éclairée par une lumière céleste et habitée par des créatures pensantes.

— Comment est éclairé votre pays ? demandai-je.

— Par le feu qui se trouve au centre de la terre, répondit le vieil homme.

— Alors vous ne connaissez pas l’obscurité ?

— Nous ne nous refusons pas le plaisir de jouir parfois de l’obscurité en fermant les volets de nos maisons, ou en nous reposant dans des grottes souterraines : mais c’est vrai, chez nous il fait toujours clair et chaud.

Ce faisant, nous arrivâmes à un hôtel construit sur une hauteur ; par ses fenêtres, j’aperçus l’immense ville qui s’étirait dans une vallée, au bord d’un large fleuve.

— C’est notre capitale, dit le vieil homme. Elle s’appelle Utopia.

— Utopia ! m’écriai-je plein d’enthousiasme. Voici l’endroit que nous avons vainement recherché à la surface de la terre !

— Eh bien, il est ici, au centre de la terre ! dit le vieil homme.

— C’est donc ici que les hommes sont heureux ? demandai-je avec impatience.

— Ils sont heureux autant que peut l’être une créature dotée de passions et de maux, répondit le vieillard. On nous apprend dès notre plus jeune âge à soumettre nos passions à la raison, à nous satisfaire de peu sans souhaiter l’impossible, à travailler pour fortifier notre corps et nous nourrir correctement, donc à être indépendants, et enfin à employer toutes nos capacités, toutes nos forces physiques et morales à venir en aide à nos proches. En accomplissant tout cela et en obéissant aux lois et au pouvoir légal, la plupart d’entre nous trouvent le bonheur, et si parfois des personnes agitées se mettent en tête de détruire le bien être général, leur projet est toujours voué à l’échec car, si la majorité est composée de personnes bonnes, les méchantes ne peuvent avoir ni influence ni force.

Le récit du vieil homme éveilla en moi le fort désir de me rendre le plus vite possible à Utopia afin de voir de mes propres yeux toutes les dispositions rendant les gens heureux. Après avoir déjeuné à l’hôtel et remercié le vieillard, nous nous dépêchâmes de nous rendre en ville et une demi-heure plus tard nous arrivions aux barrières.

Là on nous arrêta et on nous demanda : d’où venez-vous, pourquoi allez-vous en ville, et comment allez-vous subvenir à vos besoins ?

Ces questions me parurent étranges, et je manifestai mon mécontentement :

— Qu’est-ce que cela peut vous faire ? Je suis libre de mes actes.

— C’est vrai, dit un fonctionnaire, mais les grandes cités ne doivent pas servir de refuge à la fainéantise, à l’oisiveté et au vice. Nous devons connaître les ressources d’une personne qui ne travaille pas la terre, n’occupe aucun poste, et n’exerce aucun métier. Une telle précaution préserve les honnêtes citoyens de nombreux désagréments. Nous sommes également obligés de fournir du travail et une occupation à ceux qui cherchent de quoi vivre, nous devons également expliquer l’ordre régissant notre ville à ceux qui viennent ici pour affaires, et nous devons également accueillir les orphelins, les démunis, les malheureux et les errants.

— À quelle catégorie nous rattachez-vous ? demandai-je, et je répétai le récit de mes aventures depuis le moment de ma chute dans le souterrain.

Les fonctionnaires m’écoutaient avec une très vive curiosité tout en observant nos habits et la complexion du Beste et, convaincus par ma mauvaise maîtrise de leur langue que nous étions des étrangers, ils déclarèrent après un bref conciliabule que nous serions hébergés dans l’hôtel de la ville jusqu’à ce que nous ayons choisi notre mode de vie, et que nous ayons la maîtrise de la langue et des habitudes de Luminia. Aussitôt on nous fournit des habits de Lumineux qui ressemblaient à des toges de la Grèce antique, et dans lesquels notre Beste semblait particulièrement ridicule. Un des fonctionnaires se proposa de nous accompagner jusqu’à l’hôtel et exposa toute la situation aux autorités de la ville.

En traversant la ville, nous fûmes étonnés par sa propreté et par l’aisance de ses habitants. Les rues étaient larges, et toutes les maisons particulières petites, de plain-pied, avec un jardin et des parterres de fleurs devant les fenêtres. En revanche, les bâtiments publics étaient d’une splendeur extraordinaire, recouverts de métal brillant, avec des colonnes de marbre ; par leur décoration et leur architecture, ils dépassaient tout ce que j’avais vu dans la nature ou dans des dessins. Il y avait très peu d’équipages. Le guide nous dit qu’à Utopia, seules les personnes âgées et d’un certain rang, ainsi que les malades, se déplacent en fourgon tiré par des bœufs ; le reste de la population va à pied, comme il sied à des personnes saines et alertes. À notre arrivée à l’hôtel, un fonctionnaire donna des instructions pour notre hébergement, et nous assigna deux compagnons, sortes de cicérones italiens, qui devaient en permanence nous guider dans la ville, nous montrer et nous expliquer tout ce qui était digne de curiosité, et nous initier aux coutumes locales. John et le Beste exprimèrent le souhait de rester à la maison et de goûter à toutes les boissons d’Utopia, supposant en effet que des êtres heureux devaient avoir de bons vins, quant à moi, je partis me promener en ville avec mon guide. Je fus fort surpris de ne rencontrer aucune femme dans les rues et demandai à mon interlocuteur :

— Gardez-vous donc les femmes enfermées comme des dindes, comme le font chez nous les Asiates [20] avec leurs épouses ?

— Bien au contraire, elles jouissent chez nous d’une totale liberté, dit le Lumineux, mais elles ont tant à faire chez elles, qu’à l’exception des heures réservées aux promenades publiques, elles n’ont pas le temps de flâner en ville. L’entretien de la maison, l’éducation des enfants, et tous les travaux qui n’exigent pas de grands efforts sont destinés chez nous au beau sexe. Les femmes s’occupent des malades, confectionnent les médicaments, la nourriture et les habits, veillent à la propreté des maisons, et nous considérons l’oisiveté comme l’un des plus grands vices que l’on puisse rencontrer chez une femme.

Je me remémorai alors nos réceptions interminables, nos promenades et nos visites dans toutes les boutiques et les magasins, sans autre but que de musarder, et je ne pus réprimer un sourire. Le Lumineux le remarqua et me demanda :

— Mais l’oisiveté n’est-elle donc pas considérée comme un vice chez vous ?

— Pas par tout le monde, répondis-je, de plus, je pense que vos femmes ne travaillent pas autant que les nôtres. Savez-vous ce qu’est la mode ? prononçai-je.

— Non, dit le Lumineux.

— Eh bien, je vais vous l’expliquer : la mode, c’est l’habitude de changer aussi souvent que possible la couleur et la coupe d’une robe, l’aspect d’une coiffure, la façon des chapeaux, le genre d’équipage et des services de table, et même le mode de vie, les occupations et les loisirs, y compris la tristesse et le deuil.

— Donc, autrement dit, vous améliorez sans cesse vos inventions et vous les remplacez par d’autres meilleures, dit le Lumineux.

— Oh si seulement c’était ce que vous dites, objectai-je, alors la mode serait un moyen de perfectionnement ; mais malheureusement, c’est l’inverse qui se produit. Nous troquons le calme pour l’inquiétude, le ferme et le solide pour le faible, le beau pour le laid, car tel est ce que commande la mode.

— Mais qui invente la mode ? demanda le Lumineux. Ce sont certainement des personnes remarquables et supérieurement intelligentes ?

— Oh, vous êtes un bien piètre devin, dis-je. Les modes sont imaginées par une cinquantaine de couturières dans une seule grande ville, et les nobles dames se soumettent plus aux lois d’une modiste, d’une couturière frivole que… mais il ne s’agit point de cela. Je vous ai dit que nos femmes travaillent davantage : vous comprendrez mieux quand je vous dirai que chez nous, le beau sexe du monde s’intéresse à la mode, c’est-à-dire voyez-vous ces femmes ne travaillent pas elles-mêmes, et passent leur temps à se parer, à renouveler leur garde-robe et à tout changer dans la maison. Cela leur prend tout leur temps et, dans une journée, il leur reste à peine quelques heures pour faire des visites, aller dans les magasins, se promener, c’est pourquoi elles consacrent l’autre moitié de la journée, c’est-à-dire la nuit qui vous est inconnue, à des bals, à des réunions, etc. Et donc, notre femme du monde travaille en permanence, perd ses forces et arrive bien plus vite à un état d’épuisement qu’une simple paysanne qui gagne sa nourriture à la sueur de son front.

— Mais quelle est l’utilité de ce que vous appelez travail ? demanda le Lumineux.

— Ah, c’est une autre question, dis-je, à laquelle il est difficile de répondre.

À ce moment, nous approchâmes d’un immense bâtiment.

— C’est le tribunal, dit le Lumineux.

— Ah, vous avez un tribunal, par conséquent il y a des litiges ! m’exclamai-je. Permettez-moi donc de douter du bonheur des habitants d’Utopia.

— Ne soyez pas si prompt dans vos déductions, objecta le Lumineux. Les gens ne peuvent pas se laisser guider par leur propre volonté, comme c’est le cas des animaux avec leur instinct, et c’est pourquoi, pour déterminer ce qui est juste et injuste, que des lois sont établies, et quand il y a des lois, il doit également y avoir des gardiens de la justice, et qui sont obligés de résoudre les questions juridiques complexes dans les cas douteux.

— Connaissez-vous la chicane dans vos tribunaux ! demandai-je.

— J’ignore ce qu’est la chicane, dit le Lumineux. Expliquez-moi.

— Si vous ne savez pas ce qu’est la chicane, je commence à croire en votre bonheur.

Nous entrâmes dans l’immense bâtiment qui était totalement vide.

— Où est la foule des greffiers, des plaignants et des avoués ?

— Nous ne savons pas ce que c’est, répondit le lumineux. Nous n’exigeons rien d’illégal et ne souhaitons pas connaître l’illégalité, par conséquent nous ignorons les litiges. Mais entrons dans la salle du tribunal.

Dans une très grande salle, un petit livre des lois était posé sur un lutrin ; un autre livre, le journal des affaires courantes, était sur la table, et quelques juges d’astreinte somnolaient sur leurs chaises.

— Maintenant je commence à être convaincu du bonheur à Utopia, soufflai-je à l’oreille de mon guide, surtout quand je vois que vos juges dorment, non pas par paresse, mais du fait de l’absence de travail.

À ce moment, les juges se réveillèrent, l’un d’entre s’approcha de nous et demanda si nous ne souhaitions pas un renseignement sur les lois ou la solution d’un point de discussion. Apprenant que j’étais étranger, et que je visitais le tribunal par simple curiosité, les hommes de loi me proposèrent de m’asseoir quelques instants pour me reposer. De ma conversation avec eux sur différents sujets, discussion qui dura plus d’heure, j’appris donc qu’ils ne connaissaient pas de cas de litige, mais qu’il y avait uniquement des doutes portant sur des actes ou des actions légales ou illégales, et donc que, par conséquent, leur charge résidait dans une interprétation littérale des lois. Ils n’avaient même pas idée de ce qu’est un pot-de-vin. Nous saluâmes les juges et nous sortîmes dans la rue, où nous rencontrâmes une bande de garçons et de filles qui se rendaient à l’école publique afin d’apprendre différents métiers et techniques. Chaque Lumineux est obligé de maîtriser un art ou une technique afin de pouvoir se nourrir du fruit de son propre travail en cas de perte accidentelle de ses biens.

— Quel est l’état de votre littérature ? demandai-je.

— Elle brille du plus bel éclat, répondit le Lumineux. Nos poètes chantent la gloire du Très-Haut et les vertus de leurs concitoyens ; les prosateurs se chargent de développer et de diffuser des vérités morales utiles, et ce de différentes façons, par l’histoire, le roman, la nouvelle, la tragédie, la comédie, la satire, etc. Les savants œuvrent à la découverte et à l’amélioration des sciences et des arts ; les artistes et les peintres travaillent à la gloire de la patrie, et tous les écrivains, les savants et les artistes jouissent du respect de la société, en tant que personnes se distinguant des autres par la puissance de leur réflexion, et œuvrant à la gloire du peuple et au bien commun.

— Et quelle est la nature de leurs relations ? demandai-je.

— Ils vivent dans la paix et la concorde ! répondit le Lumineux.

— Ce n’est pas possible ! m’exclamai-je. Vous n’avez donc pas de revues ?

— Si, un très grand nombre ! répondit-il.

— Mais alors, de quoi parlent-elles ?

— Des articles intéressants sur des sujets inconnus du public, ainsi que des critiques, dit le Lumineux.

— Je ne comprends pas comment on peut concilier la critique avec un état de paix et d’amitié entre les écrivains ! objectai-je.

— Eh bien moi, je m’étonne que l’on puisse se mettre en colère pour une critique bien intentionnée, dit le Lumineux, surtout quand cela concerne des gens qui devraient donner l’exemple de leur mansuétude et de leur amour de la vérité.

— Tout cela est bien beau, m’exclamai-je, mais très rarement observé chez nous, parce que nous exprimons nos propres passions dans nos œuvres littéraires, et que depuis un certain temps, la cupidité et les intérêts commerciaux occupent certains hommes de lettres bien plus que l’utilité de la littérature et le plaisir des lecteurs. Mais dites-moi, vous ne connaissez donc pas les ragots, la jalousie, la vengeance et tous ces autres vices si humiliants pour l’humanité ?

— Nous les connaissons par ouï-dire, répondit le Lumineux, du temps où nos ancêtres étaient ignorants, où leurs actes étaient soumis à leurs passions, mais la civilisation nous a conduits à soumettre nos pulsions à la conscience et à la raison, et depuis lors nous connaissons le bonheur.

— De quelle peine sont frappés chez vous les envieux et les calomniateurs ? dis-je. Car il n’est pas possible que ces monstres n’apparaissent pas parfois.

— Le mépris ! répondit le Lumineux. Nous condamnons les gens pour leurs actes, et non pour ce que l’on dit d’eux, et nous n’écoutons aucune insinuation sans preuves claires, et par conséquent, la calomnie est chez nous inopérante.

Tout en bavardant de la sorte, nous parvînmes à un parc public où, à cette heure de la journée, se promenait une bonne moitié des habitants de la capitale. Je ne pouvais me lasser d’admirer la simplicité et le charme des toilettes des femmes. Sobres robes blanches, fleurs et chapeaux de paille, voilà à quoi se résumait la parure des plus jeunes. Les plus âgées portaient d’élégantes capes et des chapeaux de couleur sombre, piqués de branches vertes et d’épis mûrs. Les jeunes gens ne jouaient pas des coudes dans la foule, ne riaient pas au nez des inconnus, n’essayaient pas de voir les visages sous les chapeaux. Les hommes âgés et les vieillards n’imitaient pas les plus jeunes, ne papillonnaient pas, mais observaient de la gravité et de la retenue dans leurs gestes. Les femmes ne faisaient pas rougir les adolescents inexpérimentés en leur jetant des regards audacieux ou en pointant sur eux leurs lorgnettes. Les mères n’avaient pas honte de se promener avec leurs grandes filles, et les pères de famille marchaient en donnant le bras à leur épouse, en se gardant bien de saluer les femmes inconnues de leur conjointe. En un mot, je vis dans ce parc des choses auxquelles je n’aurais même pas rêvé à la surface de la terre. De retour à notre hôtel, je trouvai mon John et le Beste de fort méchante humeur. Ils se plaignaient de ce que le maître leur ait donné du vin, certes excellent, en très petite quantité, et les ait invités à boire de l’eau minérale ou de source ; d’où ils en avaient conclu que Luminia devait être un pays ennuyeux, inculte et pauvre, car chez nous et à Bestiana, plus l’accueil est bon, et plus il y a de vin. Je ne jugeai pas utile d’entrer dans cette discussion avec mes compagnons, et me couchai afin de me reposer de ma promenade. Je mis longtemps à m’endormir : je songeais sans cesse au bonheur d’Utopia, de ce pays qui ignorait les pots-de-vin, la calomnie, la jalousie, les ragots, où les écrivains vivaient dans la paix et la concorde, où les femmes vaquaient à leurs occupations domestiques sans se ruiner en parures, où les jeunes gens étaient modestes et les personnes âgées ne copiaient pas l’étourderie des jeunes ; enfin je m’endormis…

Ici s’interrompt le manuscrit : quelques pages ont été arrachées. Sur la couverture, il y avait écrit de la main d’Arkhip Faddeevitch les mots suivants : « Je ne sais pas ce que tu concluras de ce voyage au centre de la terre, mais il me semble que le premier niveau, ou Ignorantsia, est celui de la plus parfaite inculture ; le second niveau, celui du pays de Bestiana, est celui de la semi-connaissance, du semi-savoir, bien pire que l’ignorance, tandis que le troisième niveau, celui de Luminia, est celui des véritables lumières qui rendent les hommes bons, bien intentionnés, doux, modestes et honnêtes. »

Je n’ose faire la leçon au public, et je le laisse donc juger par lui-même de la justesse de la conclusion d’Arkhip Faddeevitch.

Traduction du russe et notes de Marie-Laure Bouté

// Article publié le 16 octobre 2014 Pour citer cet article : Boulgarine, « Fantaisies incroyables ou Voyage au centre de la Terre (1825). », Revue du MAUSS permanente, 16 octobre 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Fantaisies-incroyables-ou-Voyage-1174
Notes

[1Thalès, mathématicien et philosophe grec de l’école ionienne, né à Milet (env. 630-570 av. J.-C.). Il aurait rapporté d’Egypte en Grèce les fondements de la géométrie ; on lui doit l’énoncé de nombreux théorèmes.

[2Zénon de Citium, philosophe grec, fondateur du stoïcisme (env. 335-264 av. J.-C.).

[3Thomas Burnet (1635-1715) est un écrivain et théologien anglais. Dans Telluris theoria sacra (1680), il tente de réconcilier la théorie de la Terre de Descartes avec la Bible, en expliquant rationnellement le Déluge : Dieu n’a pas provoqué le Déluge, mais il est la conséquence des lois naturelles que Dieu a instaurées. Burnet utilise une chronologie courte, compatible avec celle de la Bible, dans sa théorie de la formation de la Terre.

[4Georges-Louis Leclerc, comte de Buffon (1707-17881) est un naturaliste, mathématicien, biologiste, cosmologiste et écrivain français. Il est célèbre pour son œuvre majeure, l’Histoire naturelle, générale et particulière, avec la description du Cabinet du Roy, en 36 volumes parus de 1749 à 1789, plus huit autres après sa mort. Il y a inclus tout le savoir de l’époque dans le domaine des sciences naturelles. Cependant l’Histoire naturelle, qui devait embrasser tous les règnes de la nature, ne comprend que les minéraux et une partie des animaux (quadrupèdes et oiseaux). Elle est accompagnée d’une Théorie de la Terre, de Discours en forme d’introduction, et de suppléments parmi lesquels se trouvent les Époques de la nature.

[5James Hutton (1726-1797) est un géologue écossais connu pour son ouvrage publié en 1795, Theory of the Earth, œuvre considérée comme majeure dans l’histoire de la géologie. Il y développe une synthèse complète et cohérente de la machine « Terre » en proposant une vision cyclique de son histoire.

Le système de James Hutton est tout d’abord fondé sur une chaleur centrale inépuisable (alimentée par la combustion des dépôts sédimentaires enfouis). Les sédiments provenant de l’érosion des continents se déposent peu à peu au fond des mers, se consolident et s’indurent sous l’effet de ce feu souterrain. Certains vont même fondre et se transformer. Les produits en fusion (le granite) s’injectent dans les couches, les repoussent, les plissent et les soulèvent : c’est la formation des montagnes. Puis un nouveau cycle démarre : érosion, sédimentation, orogenèse. En octroyant une origine ignée (magmatique) au granite, Hutton s’oppose alors à la doctrine du moment, le neptunisme (origine sédimentaire de toutes les roches). Cette nouvelle théorie prendra le nom de plutonisme.

[6Isaac Newton (1642-1727) fut mathématicien et astronome, philosophe et alchimiste, physicien et mécanicien, expérimentateur et théoricien. Il renouvela l’analyse et la géométrie en inventant le calcul différentiel et intégral, dont il partage la paternité avec Leibniz. Son analyse expérimentale et théorique des propriétés physiques de la lumière et des couleurs ouvrit un nouveau domaine, l’optique physique, riche de perspectives sur la constitution de la matière. Il unifia les lois de Kepler en astronomie et celles de la mécanique terrestre de Galilée en fondant la mécanique rationnelle par une définition précise de ses concepts fondamentaux (espace, temps, masse, force, accélération), par l’énoncé des lois générales du mouvement et la formulation mathématique des lois particulières, locales et instantanées (c’est-à-dire causales), pour des forces données, et en établissant sa théorie de la gravitation universelle

[7Référence non identifiée ; orthographe non attestée.

[8Nicolas Théodore de Saussure (1767-1845) est un chimiste et un botaniste suisse. Il participe aux recherches de son père, Horace-Bénédict de Saussure (1740-1799), et fait paraître des Recherches chimiques sur la végétation (1804). Il fait figure de pionnier dans le domaine de physiologie et de la chimie des végétaux et devient membre étranger de la Royal Society le 23 mars 1820.

[9Abraham Gottlob Werner (1749-1817) était un géologue et un minéralogiste allemand qui établit une théorie controversée sur la stratification de la formation de la Terre. Le concept de base de la géologie de Werner réside en la croyance en un océan englobant tout, puis graduellement régressant jusqu’à sa situation actuelle tout en précipitant et déposant virtuellement toutes les roches et minéraux de la croûte terrestre. La mise en relief de cet océan initialement universel donna naissance au terme Neptunisme qui s’appliqua au concept et devint virtuellement synonyme de l’enseignement de Werner.

[10La sagène est une ancienne unité de mesure russe. Elle équivalait à 3 archines, ou encore à 12 tchetvertis. Depuis un oukase de Nicolas Ier du 11 octobre 1835, la longueur de la sagène a été fixée à 7 pieds anglais (6 pieds français), soit sensiblement 2,1336 mètres.

[11En tout il y a des bornes (Satire 1, Horace).

[12La perspective Nevski est la grande artère pétersbourgeoise. Lieu de toutes les illusions, de tous les mystères et de tous les drames cachés de la vie sociale, elle est le théâtre de la nouvelle éponyme de Gogol, parue en 1835.

[13Ancienne monnaie d’argent, désignant ensuite une pièce de dix kopeks (ne s’emploie qu’avec les chiffres 6, 7, 8 et 9).

[14William Edward Parry (1790-1855) amiral, explorateur de l’Arctique et hydrographe, né à Bath.

[15Bestiana est l’équivalent du terme russe Skotinja, dérivé de skotina, le bétail ou le salaud.

[16Ljubomudry (mot à mot « amoureux de la sagesse », calque slave de « philosophes ») désigne les hommes de lettres apparentés au cercle littéraire de Moscou, « La société de l’amour et de la sagesse » (1823-1825) ayant à sa tête V.F. Odoïevski, D.V. Venevitinov, et dont les participants principaux étaient I.V. Kireievski, A.I. Kochelev, N.M. Rojalin. Leurs centres d’intérêt étaient, pour l’essentiel, la philosophie allemande (Kant, Fichte, Schelling) et la théorie du romantisme allemand. Étaient également liés à cette société les membres du Cercle de S.E. Raïtch, — A.N. Mouraviov, V.I. Obolenski, A.I. Pissarev, S.P. Chevyriov, D.P. Oznobichine, F.I. Tiouttchev…

[17Instrument de musique monocorde, espèce de violon, en usage chez les peuples dalmates.

[18Sens propre : jouer aux jonchets ; sens figuré : s’occuper de futilités.

[19Luminia est l’équivalent du terme russe Svetonja, dérivé de svet, la lumière, le jour, ou le monde, l’univers.

[20Musulmans du sud de la Russie (l’Asie centrale n’étant pas encore annexée).

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette