Etre généreux est une forme de guerre

Cet entretien est paru dans Libération du 16 avril 2009

L’homme n’est-il qu’égoïsme ? Depuis la fin du XVIIIe siècle, la pensée économique, qu’elle soit libérale ou marxiste, proclame que quiconque veut comprendre le fonctionnement des sociétés doit partir du principe que les individus ne sont mus, dans leurs comportements sociaux, que par leur seul intérêt.

A l’ « utilitarisme », le sociologue Alain Caillé, 65 ans, entend opposer les autres dimensions de l’action humaine en s’inspirant des travaux de l’anthropologue français Marcel Mauss, auquel la Revue du M.A.U.S.S. (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), dont il est le fondateur et l’animateur, rend hommage jusque par son titre. Dans son dernier ouvrage, Alain Caillé pose les bases d’une théorie générale de l’action humaine
 [1] . Rencontre.

Pourquoi une « sociologie générale », à l’heure où la sociologie préfère les objets particuliers ?

La sociologie générale constitue un héritage grandiose, où l’on retrouve les plus grands auteurs : Tocqueville, Marx, Weber, Durkheim, Simmel, Mauss ou encore Bourdieu, qui est probablement le dernier de cette tradition. Son but était de s’interroger sur la formation, le fonctionnement et la mort des sociétés humaines. La philosophie politique partage le même objectif, mais l’aborde sur un mode spéculatif, en « écartant tous les faits », comme disait Rousseau. Quant à la science économique, elle recourt à des situations théoriques (des robinsonnades) où l’intérêt économique est artificiellement isolé des autres moteurs de l’action. La sociologie générale ne méconnaît pas la puissance des intérêts individuels, mais, pour elle, c’est autre chose qui tient les individus ensemble. Tocqueville et Marx n’ont pas dit autre chose. Etudiant la société utilitariste par excellence que sont les Etats-Unis, le premier montrait qu’elle trouvait son fondement dans le religieux ; et il y avait chez le second l’idée que le capitalisme ne marche que par le fétichisme de la marchandise. De même, pour Durkheim, la religion est la manière dont la société se pense et se fabrique en s’adorant elle-même. Soucieux d’intégrer l’ensemble du matériau empirique produit par les différentes sciences sociales existantes, Durkheim avait réuni autour de lui une vingtaine de savants, à travers cette expérience unique qui s’appelait l’Année sociologique. Mon ambition, c’est de renouer les fils avec cette tradition-là, en essayant d’éclairer le point central : qu’est-ce qui motive les acteurs sociaux à agir, quelle est la place respective de l’intérêt et de ce qui échappe au registre de l’intérêt ?

C’est là qu’intervient la figure de Marcel Mauss et la critique de l’utilitarisme…

Bras droit de Jaurès, militant socialiste et associationniste, Mauss est le neveu et l’héritier intellectuel de Durkheim, donc de cette ambition de bâtir une sociologie générale, dont il va reprendre le flambeau après la première Guerre mondiale, dans l’optique revendiquée de dépasser l’utilitarisme. Au sens large, l’utilitarisme, c’est l’ensemble des conceptions du monde et de l’homme qui ne veulent connaître qu’une seule question : à quoi ça sert ? Au sens strict, c’est la doctrine inventée par Jeremy Bentham, à la fin du XVIIIe siècle, qui propose de fonder l’organisation des sociétés sur l’idée que ce qui anime les hommes, c’est la recherche du plaisir et l’évitement de la peine – leur « self interest » - et qu’il convient donc de les considérer comme des individus rationnels, calculateurs, indépendants. A la fin du XIXe, la sociologie est incarnée par l’utilitariste Herbert Spencer, précurseur de l’ultralibéralisme, qui fascine l’Europe. C’est pour réfuter l’utilitarisme que Mauss publie en 1924 l’Essai sur le don, où, rassemblant tout le savoir ethnologique de son temps, il montre que, dans les sociétés archaïques, la règle de base n’est pas le donnant-donnant et l’achat-vente, mais la triple obligation de « donner-recevoir-rendre ». Ce n’est pas une vision idyllique : se montrer généreux est une forme de guerre, on se bat pour être le plus généreux, mais c’est une guerre qui inverse la guerre et fait la paix. Dès lors, le don apparaît comme la matrice première des sociétés et, à travers lui, Mauss va découvrir l’importance du symbolisme : les sociétés sont intrinsèquement symboliques, il n’y a pas d’une part la réalité et d’autre part les symboles. Cette découverte va irriguer tout le structuralisme français, à commencer par Lévi-Strauss et Lacan, qui feront référence de façon explicite à Marcel Mauss.

Que prouve la théorie du don ?

Que les êtres humains ne sont pas des monades séparées, qu’ils vivent en interdépendances, que l’intérêt pour soi est traversé par l’intérêt pour autrui et que le rapport à autrui est aussi premier que le rapport à soi-même. Ces intuitions ont été confirmées depuis par l’éthologie ou les neurosciences, avec les théories de l’imitation ou de l’empathie. Si je regarde quelqu’un courir, les mêmes neurones vont s’activer dans mon cerveau que si je courais moi-même : on parlera alors de neurones-miroirs. On n’a pas tiré toutes les conséquences de l’Essai sur le don, c’est-à-dire du constat de l’obligation première de donner qui est faite aux êtres humains et de lutter pour être reconnus comme des donateurs. La sociologie générale, du coup, doit répondre à deux questions essentielles : la place respective de l’intérêt et du reste ; la place respective de la liberté et de l’obligation.

La rapacité à l’œuvre dans le capitalisme contemporain ne dément-elle pas la primauté du don ?

Si l’on estime que l’homme est exclusivement un animal économique, alors il faut dire que les sociétés où l’appât du gain ne prévaut pas masquent la vraie nature de l’homme et que le néo-libéralisme constitue la conclusion logique de l’Histoire. Sa vérité révélée.

Pour ma part, je crois que le moment dans lequel nous sommes ne doit pas nous égarer et que le moteur de l’homme a toujours été et reste la quête de reconnaissance, de la capacité à donner, d’être puissant, de montrer qu’on est splendide. Il se trouve juste que, depuis trois décennies, la modalité pour être splendide, c’est d’avoir une Rolex. En d’autres temps, chez les Grecs, être splendide, c’était mourir pour la cité. La rapacité actuelle n’est pas à elle-même sa propre explication et, ce qu’il faut se demander, c’est quel bouleversement symbolique a pu générer l’idée que la reconnaissance devait passer par la richesse économique.

Recueilli par Eric Aeschimann, Libération, jeudi 16 avril 2009.

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// Article publié le 16 mai 2009 Pour citer cet article : Alain Caillé, « Etre généreux est une forme de guerre », Revue du MAUSS permanente, 16 mai 2009 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Etre-genereux-est-une-forme-de
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