En hommage à Philippe Rospabé

Alain Caillé, en son nom propre et au nom de l’ensemble des MAUSSiens, rend hommage à notre ami Philippe Rospabé, disparu tout récemment. Le MAUSS n’aurait jamais été ce qu’il a été, ce qu’il est - et ce qu’il sera - sans lui.

En hommage à Philippe Rospabé

Depuis la chute fatidique qui l’a privé il y a trois ans d’à peu près tous les moyens de goûter le sel de la vie, Philippe vivait un calvaire. Comment supporter d’avoir tant de choses à lire, à penser, à écrire et de se retrouver dans l’incapacité totale de mener à bien l’oeuvre à laquelle il tenait tant, et à laquelle nous tenions tant nous aussi, tous, au MAUSS ? Avec lui, nous perdons un des tout premiers compagnons de cette étonnante aventure du MAUSS, un des plus fidèles et des plus précieux, parce que ce qu’il cherchait touchait à l’essentiel. Rappeler en quoi consiste cet essentiel rend la disparition de Philippe encore plus cruelle.

Ce qu’il avait découvert et remarquablement exposé en effet, c’est que les sociétés humaines s’organisent autour du don de la vie, que la valeur de chaque groupe s’étalonne au quantum de vie qu’il parvient à contrôler à travers les multiples relations de don et de dette de vie et de mort dans lesquelles il est engagé avec les autres groupes concurrents et alliés. Une relation de dette qui ne doit jamais être soldée comme l’a rappelé l’anthropologue David Graeber dans son best-seller international, Dette, où il rend un magnifique hommage à Philippe en montrant comment ce dernier a infiniment mieux compris que tous les anthropologues ou économistes spécialisés en anthropologie économique ce qui se joue autour de la monnaie et de la dette archaïques. Juste retour des choses.

C’est en tant qu’économiste, dans le cadre d’une thèse de doctorat ès sciences économiques que Philippe avait dévoré toute la littérature consacré à l’anthropologie économique et, plus spécifiquement à ce qu’elle nous dit de la monnaie sauvage. Cette thèse, reprise dans La dette de vie [1]] n’a pas eu le succès qu’elle méritait. Les anthropologues ont rechigné à lire, et plus encore à citer, un auteur qui n’était pas du sérail, et les économistes ne s’intéressent guère à ces sujets exotiques. Ou bien, quand ils le font, et commencent à dialoguer avec les anthropologues c’est, en définitive, pour mieux retrouver leurs catégories de départ, la Monnaie ou le Dette, avec un grand M ou un grand D, ou l’idée de souveraineté pourtant si étrangère aux sociétés archaïques. Avec le travail de Philippe, au contraire on voit clairement fonctionner non pas la Monnaie ou la Dette hypostasiées, mais les monnaies et les dettes concrètes. Concrètes comme la vie et la mort mêmes.

De Philippe, dont la culture ethnologique était immense, nous attendions en permanence qu’il nous guide et nous dise si les spéculations Maussiennes tenaient la route. Spéculations Maussiennes auxquelles il était extrêmement attaché. Pour lui comme pour nous il était en effet évident que nous ne pourrions pas avancer dans la compréhension des sociétés contemporaines sans opérer le nécessaire détour par l’étude des sociétés les plus anciennes ou les plus étrangères, que la science sociale doit être résolument interdisciplinaire, et que ce n’est qu’à cette condition qu’elle peut en effet apporter quelque chose d’important au débat politique dont elle est nécessairement partie prenante.

Jusqu’à sa chute il était de toutes les réunions du MAUSS, toujours discret, modeste et amical. Précis et précieux. En 1993,il m’avait proposé d’assurer avec moi la préparation non seulement intellectuelle mais aussi bien technique et logistique de la troisième formule du MAUSS, La Revue du MAUSS semestrielle, et avait effectivement assuré cette tâche pour les trois premiers numéros, jusqu’à ce que mon épouse de l’époque se propose pour le relayer. Sans lui et sans son aide, je ne me serais sans doute pas lancé dans cette aventure.

Je ne peux donc aujourd’hui que manifester la reconnaissance que je lui dois et lui souhaiter la plus belle des routes possibles, vers l’inconnu. Vers les ancêtres et les enfants à venir, penseraient sûrement ces sauvages qu’il aimait tant, lui qui était si civilisé. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il s’est parfaitement acquitté de sa dette à la vie et à la mort. Il peut donc partir tranquille, désormais inscrit dans la mémoire des Maussiens.

Alain Caillé

// Article publié le 23 juillet 2014 Pour citer cet article : Alain Caillé, « En hommage à Philippe Rospabé », Revue du MAUSS permanente, 23 juillet 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?En-hommage-a-Philippe-Rospabe
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