Des marchés au Marché, d’une transformation à une autre

Extrait de Commerce et marché dans les premiers empires. Sur la diversité des économies, Karl Polanyi, Conrad M. Arensberg & Harry W. Pearson, éd. Le Bord de l’eau, 2017.

Existe-t-il un ordre « naturel » de la vie économique ? À entendre ou à lire aujourd’hui l’ensemble des commentaires de tous ordres concernant celle-ci, qu’ils soient ceux de la plupart des journalistes, spécialisés ou non, ou ceux de la plupart des économistes, praticiens, enseignants et chercheurs, ou encore ceux de la plupart des responsables politiques, la réponse affirmative irait de soi. Et le cœur de cet ordre « naturel » se nommerait : « le Marché », un cœur battant selon les mêmes règles, pour tous les marchés et quels que soient les objets et les services qu’on y échange. Le conditionnel reste de rigueur toutefois, le mot « naturel » n’étant jamais prononcé. Des protestations vives seraient aussitôt exprimées s’il l’était, bien au-delà de simples réticences, sauf à tenir une telle formulation de la question pour naïve et prêtant à sourire. Pris au sérieux, l’usage du mot « naturel » apparaîtrait, en fait, au-delà d’une simple critique de forme ironique, comme une provocation insupportable. Car dans les milieux les plus « autorisés », il est acquis que tout ce qui permet la vie sociale ne peut être considéré comme étant du même ordre que ce qui permet la vie de la nature, l’une et l’autre ne reposant pas sur de mêmes principes. C’est précisément sur cette distinction fondamentale de principes, sinon de type d’approche, que se sont développées les sciences sociales. Écologie et éthologie peuvent bien avoir pris depuis quelque temps leur essor à l’interface de ces deux domaines, celui de la nature et celui de la société humaine, les comptes rendus sur les dégâts produits par l’homme sur la biosphère, dont l’existence même de toute société dépend, se multiplier et enfin arriver jusqu’aux médias, sciences de la nature et sciences sociales ne sauraient pour autant confronter leurs résultats, et encore moins les croiser. Les tentatives maladroites, mal pensées, voire arrogantes, de la bio-sociologie ont laissé des traces durables, qui n’ont toujours pas été surmontées.

Et pourtant, si ce n’est au mot « naturel » que l’on recourt, à entendre nombre de commentaires politiques et économiques, les lois de marché – et plus encore celles du Marché - sont traitées aujourd’hui comme si elles étaient de l’ordre de la nature. Qu’il s’agisse de la « nature » des choses de la vie économique, comprise

dans un sens métaphorique, ne réduit le problème que de peu. En effet, ces lois sont considérées comme l’ensemble des règles conditionnant spontanément la vie économique, envers lesquelles l’homme moderne ne peut rien faire d’autre que de s’y soumettre. Son action majeure dans la vie sociale, c’est-à-dire son travail, n’est- elle pas soumise à ces lois ? S’y opposer reviendrait à mettre en cause la vie économique tout entière, dont sa vie personnelle, naturelle comme sociale, dépend. Ces lois certes ne sont pas de même type et de même contenu que les lois de la vie de la nature proprement dite, mais elles auraient le même rôle et la même raison d’être que celles-ci dans la vie économique et, au-delà de cette dernière, dans la vie sociale tout entière. C’est en observant la nature que les savants ont découvert les lois qui régissent l’ordre lentement mouvant de la vie qui s’y déploie ; c’est en observant les échanges économiques sur les marchés que d’autres savants auraient découvert les lois de l’économie qui seraient au cœur même de la vie des sociétés. Le parallèle, ainsi formulé, ne pose pas problème, sauf si au-delà de l’approche et de la méthode d’analyse, il apparaît que lois des marchés comme celles du Marché et les lois de nature renvoient à une même définition de « lois ». Les problèmes posés par ce parallèle implicite, mais fonctionnant à bas bruit dans les commentaires courants sur la vie économique, ne sont jamais abordés explicitement. Le Marché comme loi « naturelle » de la vie économique constitue donc ce que chacun peut retenir aujourd’hui du bruit de fond que les débats répétitifs qui l’accompagnent entre- tiennent comme un leitmotiv, dans le non-dit de l’évidence d’une question qui ne se pose plus. Il va jusqu’à toucher le milieu des économistes professionnels, de ses praticiens à ses théoriciens, en construisant un mur de plus en plus infranchissable entre ses « orthodoxes » et ses « hétérodoxes ». Les premiers ne doutent pas de l’existence de telles lois et se prétendent en conséquence les véritables représentants de la discipline qu’ils considèrent comme relevant plus des sciences « dures », telles que la physique [1], que des sciences « molles » que seraient les autres sciences sociales, où pourtant la science économique est née.

Le fait que cette science économique n’ait pourtant jamais vraiment trouvé son vocabulaire propre, qu’elle l’ait d’abord puisé dans celui de la mécanique, auquel elle a adjoint celui de la médecine, puis dans celui de la biologie [2], renforce paradoxale- ment son rapprochement avec les sciences « exactes ». L’usage des mathématiques au-delà de simples mesures statistiques des phénomènes étudiés et de l’infographie qui en découle, qui ne lui sont pas propres au sein des sciences sociales, jusqu’à des approches de ces mêmes phénomènes par modélisation et simulation où règne la théorie des jeux va dans le même sens. Tout ceci permet d’éviter toute interrogation sur la forme et le contenu se voulant à la fois analytique, prescriptif et normatif [3] du savoir connu sous le terme « économie », à commencer par le caractère de ses concepts mêmes quand ils ont été forgés par généralisation des règles propres à des phénomènes sociaux historiquement constitués, qui ont varié dans la longue durée de l’histoire. Le cas du marché offre une bonne opportunité d’une telle interrogation, en le replaçant dans une histoire suivie dans son long cours, selon l’approche initiée par Karl Polanyi et ses collègues dans les pages qui précèdent, mais en tenant compte des résultats des recherches proprement historiques plus récentes et en privilégiant la période intermédiaire entre le monde antique, objet majeur des mêmes pages, et l’époque contemporaine, marquée par le règne sans partage du Marché, autorégulateur de tous les phénomènes économiques, objet de son grand livre de 1944 : The Great Transformation [4].

Avant l’histoire et hors d’elle, au sens académique consacré du mot histoire, dans les sociétés préhistoriques comme dans les sociétés primitives, aucun témoignage résultant de l’archéologie ou de l’ethnologie ne permet de parler de marché. L’ethnologue Pierre Clastres a soulevé pour l’État, dans le sens très général d’organisation et d’appareil de pouvoir centralisé pouvant conditionner toute une société, un problème que nous pouvons transposer pour le marché. Il a montré que la société primitive n’était pas seulement une société sans État - la chefferie n’a aucunement le caractère de celui-ci ; elle est sans statut - mais plus encore une société contre l’État, c’est-à-dire une société dont les règles de fonctionnement, sans même qu’elle le sache, interdisent l’émergence de cette forme du pouvoir réglé qu’est l’État [5]. Il semble bien que la société contre l’État qu’est la société primitive soit aussi une société contre le marché, ce qui ne veut pas dire une société où le pouvoir et les échanges n’existent pas, mais une société où l’un et les autres ne peuvent qu’y prendre d’autres chemins, d’autres formes, que celles de l’État et du marché. Nous observons là, déjà, en creux, en négatif, ce que les historiens rencontrent dans l’autre sens dans les sociétés qu’ils étudient, à savoir un lien étroit entre un développement toujours concomitant, et non pas opposé, du marché et de l’État.

Au fur et à mesure de la rupture des isolats qui enfermaient ces sociétés dans un rapport étroit à leur milieu naturel, rapport qui détermine leurs conditions de vie et explique le maintien de long terme de leurs règles, on peut observer la participation de certains de leurs membres à des marchés. Mais le lieu de ces marchés n’est pas celui de leurs villages. Il est celui des marchés locaux organisés par d’autres villages construits par toutes sortes de migrants d’autres civilisations que la leur, à proximité de fronts pionniers. Là, ils apportent principalement des objets de leur art ou des produits de leurs chasses et repartent avec des objets et des produits issus des activités, souvent lointaines, qui singularisent la civilisation des migrants qui s’installent de plus en plus près de chez eux [6]. Ces contacts et l’introduction de ces produits modifient peu à peu, voire bouleversent les règles de leurs sociétés, qui ne vivent plus selon leurs rythmes, leurs coutumes et leurs productions propres. Par les contacts établis avec les sociétés « historiques », sociétés à marchés avant d’être des sociétés du Marché, les sociétés primitives se fondent dans ces dernières ou se perdent, ce qui dans les deux cas entraîne leur disparition en tant que telles. Car ces contacts perturbent de manière irrémédiable leurs échanges. Or c’est précisément son système d’échange et les principes qui le commandent qui distinguent la société dite « primitive » de la société dite « historique ». La première ignore l’échange de marché quand il est connu de l’autre.

Les chroniques des premiers temps de l’histoire des diverses civilisations rendent compte, elles aussi, de tels contacts entre peuples « primitifs » et peuples « civilisés ». Mais il faut y distinguer ceux qui sont le fait de « sauvages » de ceux qui sont le fait de « barbares », que réunissent en un même ensemble les chroniqueurs et les premiers historiens de l’Antiquité. Pour les Romains et les Chinois qui leur sont contemporains, tous les peuples des marges de leurs empires respectifs sont qualifiés de « barbares ». Durant les périodes de paix, quel que soit le degré de cette « barbarie », les « civilisés », qui se placent eux-mêmes au centre du monde, échangent avec ceux-ci des biens et des services sur leurs zones de contact. Nombre de traces archéologiques de tout premiers marchés bordent les postes avancés de la muraille de Chine comme elles bordent les lieux de garnisons qui jalonnent le limes de l’Empire romain. Ces fortins, casernes et réserves alimentaires à la fois, se présentent comme des appareils de défense que jouxtent des lieux d’échanges entre peuples différents.

Dans ces conditions, ne pouvant obéir ni aux règles d’un des deux peuples ainsi mis en contact, ni à celles de l’autre, ces règles, étant différentes, structurant chacun d’eux différemment, ces échanges ne peuvent s’établir que selon des règles qui sont propres et intrinsèques à eux-mêmes. Ce sont donc celles qu’implique la seule nécessité (ou le seul besoin, ou encore le seul désir) de l’un et l’intérêt de l’autre à ce type d’échange lui-même, qui, en se croisant, s’appliquent. Les produits et services qui sont échangés là sont, de ce fait, débarrassés de leur signification première, comme des obligations que manifestent des cérémonies et des rituels différents qui, dans chacune des deux sociétés en contact, président à leur usage, à leur circulation et à leur consommation. Ces échanges aux marges géographiques des aires de civilisations, sur leurs marches donc – terme qui est resté pour désigner les régions ayant connu le phénomène – c’est-à-dire près des bornes et des signes monumentaux qui en marquent la limite, s’effectuent également aux marges de leurs usages, de leurs coutumes, de leurs principes fondateurs, de leurs lois. Le marché en a tiré son nom, et avec lui la réputation d’un lieu et d’un moment d’échanges libres, parce qu’en dehors des règles présidant à l’histoire différenciée des peuples. L’organisation des échanges suit d’abord, pour chacun de ceux-ci, d’autres formes, d’autres règles, qui se maintiennent parfois très longtemps dans le long terme de leur histoire, et ne font place à l’échange de marché que sur leurs marges, là encore, et pour certains types d’échanges seulement.

// Article publié le 21 janvier 2018 Pour citer cet article : Alain Guéry, « Des marchés au Marché, d’une transformation à une autre », Revue du MAUSS permanente, 21 janvier 2018 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Des-marches-au-Marche-d-une-transformation-a-une-autre
Notes

[1En organisant sans le présenter ou le commenter le rapprochement entre mathématiques, physique, psychologie et économie, une revue distribuée en kiosques à l’été 2017, parue sous le titre Dossiers science : Physique, économie, psychologie, mathématiques… près de 100 théories scientifiques expliquées en un clin d’œil !, par ailleurs bien faite, popularise cette idée d’une absence de distinction entre lois de nature et lois de sociétés.

[2René Passet, L’ économique et le vivant, Paris, Payot, 1979.

[3Hubert Brochier, « L’économie comme science positive et normative », in J. Cartelier et A. d’Autune, dir., La science économique devient-elle une science dure ?, Paris, Economica, 1995.

[4Traduction française : Karl Polanyi, La grande transformation ; Aux origines politiques et économiques de notre temps, Paris Gallimard, 1982. Le titre du livre désigne la crise économique historiquement majeure qui commence en 1929 et s’achève dans la Seconde Guerre mondiale en mettant fin au libéralisme économique intégral né à la fin du XVIIIe siècle et en cantonnant les règles de marché à certaines fonctions économiques.

[5Pierre Clastres, La société contre l’État, Paris, Minuit, 1974.

[6Le cas du trading-post ou trading-house de séquences de nombreux Westerns, tant au cinéma qu’en bande dessinée, où indiens dits « peaux-rouges », trappeurs et autres « coureurs des bois » apportent des peaux d’animaux chassés en échanges d’armes à feu et « d’eau de feu », en a donné une image popularisée mais parfois caricaturée.

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