Comment assurer le développement durable (suite) ? Développement durable et pragmatisme

Paul Jorion réagit aux réactions à son précédent article, Comment assurer le développement durable ?

Nous nous connaissons Serge Latouche et moi depuis vingt ans. J’ai toujours eu un très grand respect pour ses thèses. La chose qui nous sépare, c’est la croissance : il est - comme vous le savez - contre, alors que je suis sur ce plan agnostique, ni pour ni contre. Il me tance aujourd’hui gentiment à propos d’un de mes billets récents : Comment assurer le développement durable, me renvoyant à l’un de ses textes intitulé Y aura-t-il un après-développement ?, à paraître dans la revue Agir. Il y défend la décroissance ou l’« a-croissance » comme il préfère l’appeler : « Quand, pour faire court, nous évoquons la nécessité de sortir du développement et de la croissance, c’est d’un rejet de l’imaginaire de la société de croissance et de la religion du développement économique illimité qu’il s’agit ». Ce que je peux très bien concevoir. Il critique cependant le développement durable à l’aide d’arguments qui ne sont pas tous aussi sérieux, comme quand il cite un ancien directeur général de Nestlé, Mr. Peter Brabeck-Letmathe, qui aurait un jour déclaré que « Le développement durable est facile à définir : si votre arrière-grand-père, votre grand-père et vos enfants restent des consommateurs fidèles de Nestlé, alors nous avons travaillé de façon durable. Ce qui est le cas de plus de 5 milliards de personnes dans le monde… ».

J’ai répondu à Serge Latouche dans les termes suivants :

Serge,

Si le développement durable consiste [selon l’expression que tu utilises] à « changer le pansement plutôt que de penser le changement », il ne mérite en effet pas de retenir l’attention. S’il signifie « extraction zéro de matières premières non-renouvelables ; zéro-déchets ; impact zéro sur l’environnement » et s’il est possible d’y convertir les entreprises (ce qui n’est pas certain – j’en conviens), il s’agit alors pour moi d’une voie qui mérite d’être explorée.

Je me suis rendu hier matin au siège [des services financiers d’une grande compagnie automobile] (USA) pour faire un exposé sur une nouvelle approche du financement des véhicules dans un cadre de développement durable (rapport écrit en collaboration avec Jean–Paul Vignal). Comme j’y ai fait allusion dans le papier que Contre Info et La Revue du MAUSS permanente ont repris, Comment assurer le développement durable, si j’avais dû défendre la décroissance ou l’a-croissance, j’aurais plutôt décidé de rester chez moi. On peut penser bien entendu qu’on perd son temps en allant s’adresser à [une compagnie automobile]. Personnellement, je ne le crois pas, parce que ce qui sous–tend cette nouvelle approche du financement, c’est un modèle de société auquel nous souscrivons toi et moi, et si je peux convaincre [cette compagnie automobile] de le vendre à ma place…

Mon raisonnement est celui–ci. Les consommateurs à qui nous pensons et à qui ce nouveau type de financement participatif serait proposé sont ceux que nous décrivons dans notre plaquette comme « Des individus conscients des questions de l’environnement, considérant la voiture comme un outil et qui sont prêts à s’investir dans de nouvelles formules qui leur procurent un service de première classe tout en s’accordant à leurs convictions ».

Ce n’est pas révolutionnaire et ça ne prétend pas l’être, ce que cela essaie de faire, c’est appliquer le programme que je définissais de la manière suivante dans Un nouveau paradigme doit être en prise avec le monde tel qu’il est :

Alors que faire ? Il faut tirer les leçons du Tai-Chi : faire du donné, sa propre force. Rediriger le monde à partir de ce qu’il est : transformer le torrent qu’un barrage ne pourra jamais contenir en une rivière qui ira irriguer la vallée. Faire de l’élan de l’adversaire prêt à vous pulvériser, ce qui causera en réalité sa propre perte, et ceci d’une chiquenaude. Le nouveau paradigme, c’est la chiquenaude. Mais pour qu’il puisse exercer son pouvoir il faut qu’il soit en prise avec le monde tel qu’il est aujourd’hui et non tel qu’il serait s’il était déjà changé.

Et dans sa propre réponse à Serge Latouche, Jean–Paul Vignal a très justement ajouté :

Même si son Conseil d’Administration et ses banquiers en étaient d’accord, un grand groupe automobile ne peut pas décider de se saborder par pureté révolutionnaire, ne serait-ce que pour des raisons sociales. Il lui faut explorer des voies qui permettent une transition ou une extinction aussi indolore que possible. Les ruptures révolutionnaires sont rarement porteuses des lendemains qui chantent qu’elles promettent, particulièrement pour les plus faibles. Je crois que c’est une réalité qu’il est difficile d’ignorer.



Ce texte est issu du blog de Paul Jorion.

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// Article publié le 26 juin 2008 Pour citer cet article : Paul Jorion, « Comment assurer le développement durable (suite) ? Développement durable et pragmatisme », Revue du MAUSS permanente, 26 juin 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Comment-assurer-le-developpement-376
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