Claude Lefort (1924-2010) : Le temps de l’hommage

Un hommage de Pauline Colonna d’Istria publié sur le site web de la revue Raison Publique (http://www.raison-publique.fr)

Claude Lefort est mort le 3 Octobre 2010 à l’âge de 86 ans. 
Connu principalement pour sa critique précoce du totalitarisme qui lui vaut aujourd’hui d’être reconnu comme un « pionnier » et salué pour sa prudence, Claude Lefort est un auteur complexe dont la pensée profondément originale nous empêche de placer exclusivement l’hommage sous le signe d’un éloge de la lucidité.
De celui qui disait « s’acharner » à détruire ses illusions [1] quand il aurait fallu contenir ses doutes pour partager l’enthousiasme, on est davantage en droit de saluer « l’audace » : l’audace de penser à contre-courant et presque à « contre camp ». S’éloignant en effet du trotskisme dont la critique de la bureaucratie stalinienne lui semblait insuffisante pour penser le phénomène totalitaire et la véritable nature des partis communistes, il n’hésita pas à rompre avec le groupe Socialisme ou Barbarie dont il fut pourtant, avec Castoriadis, le fondateur, lorsque s’affirma le projet de construire, « d’en haut », une direction révolutionnaire. Revenant sur son itinéraire politique, Claude Lefort écrivait en 1979 :
(…) La passion qui m’habitait autrefois ne m’est pas devenue étrangère. Il me semble à présent plus vigoureux, plus audacieux, plus fidèle à mon premier mouvement, ou d’un mot usé, perverti, mais irremplaçable, plus révolutionnaire de m’attacher à une idée libertaire de la démocratie que de poursuivre le rêve du communisme comme s’il pouvait se défaire du cauchemar totalitaire. [2]

Où l’on voit que la réflexion sur le totalitarisme a d’emblée été indissociable, dans la pensée de Claude Lefort, d’une interrogation sur l’essence de la démocratie. Aussi l’intérêt que son travail a encore aujourd’hui réside-t-il moins dans sa critique des phénomènes totalitaires du XXe siècle que dans la conceptualisation politique qu’il opère, et à partir de laquelle se trouvent réinterrogés les principes des sociétés démocratiques modernes. 
L’hypothèse directrice de son analyse est que « l’État totalitaire ne se laisse concevoir qu’en regard de la démocratie et sur le fond de ses ambiguïtés » [3], et dans la mesure où ces « ambiguïtés » sont irréductibles et constitutives, la possibilité demeure toujours ouverte d’un « dérèglement de la logique démocratique » [4]. Parce que le totalitarisme « surgit » de la démocratie, qu’il n’opère pas seulement une inversion, un renversement radical, mais qu’il « s’empare (en même temps) de certains de ses traits et leur apporte un prolongement fantastique » [5], on comprend que l’enjeu de l’élucidation ne s’est pas limité à la compréhension de ce fait historique.
En choisissant de penser politiquement le totalitarisme à partir d’une réflexion sur les représentations qui composent sa matrice idéologique, Claude Lefort a initié un travail qui nous rend attentifs aux éléments mortifères que peut contenir une certaine vision de la réalité sociale.
C’est l’image de l’Un, découverte en quelque sorte anachroniquement dans le Discours de la servitude volontaire de La Boétie, qui définit selon lui l’une des représentations-clés ayant pu amorcer une logique totalitaire. Par-delà l’affirmation d’un « pouvoir-Un », d’un « peuple-Un » s’exprimait le modèle d’une société qui s’instituerait sans divisions, exact contrepoint des sociétés démocratiques. La démocratie est le régime et la forme de société qui vit d’une contradiction et il revient à Claude Lefort d’avoir montré que ce n’est pas tant cette contradiction qui la met en péril que la volonté d’y mettre un terme en cherchant le principe de sa résolution. C’est aussi l’enseignement majeur que Claude Lefort reconnaissait avoir tiré de la lecture de Machiavel :
(…) la politique requise est celle qui s’accorde avec l’être de la société, qui accueille les contraires, s’enracine dans le temps, s’ordonne de côtoyer le gouffre sur lequel repose la société, d’affronter la limite que constitue l’incompossibilité des désirs humains. [6]
La démocratie exhibe un « lieu vide » qui confisque au pouvoir sa fonction d’incarnateur. Ne pouvant se référer à aucune transcendance qui la fonde ni à un « dedans assignable à la substance de la communauté » [7], elle se caractérise par la « dissolution des repères de la certitude » et inaugure une histoire de l’indétermination. La force de l’analyse lefortienne est de ne pas s’en tenir à la reconnaissance de sa fragilité. Et il semble même qu’en retraçant ce qu’il a appelé la « mutation symbolique » à l’origine de la démocratie moderne, Claude Lefort n’ait eu d’autre but que de « réveiller l’esprit de la révolution démocratique » [8]. Si la démocratie paraît en effet très souvent sous sa plume se définir par la négative (le vide, la dissolution, la privation) ou par l’absence (de repères, de fondements, de certitudes), il s’agit de retenir, en se rappelant son œuvre, que « la négation est opérante » [9]. Et c’est probablement ici, au cœur de sa théorisation du symbolique, que la référence à la psychanalyse est la plus manifeste. Sans qu’elle soit pourtant jamais explicite, elle est une clé d’interprétation essentielle de la pensée lefortienne du politique. Par la métaphore du « lieu vide », Claude Lefort donne à penser une société privée de toute unité substantielle où la représentation du Peuple et du Pouvoir ne sont que des foyers « latents » [10], et non pas réels, d’identité : l’unité est d’ordre symbolique, la séparation est fondatrice. De même qu’il n’est de symbole que par une perte, comme le montre une définition psychanalytique, c’est-à-dire que la « coupure » fait le symbole, de même faut-il concevoir que la division est toujours condition d’un échange et qu’il n’y a d’échanges productifs qu’à la faveur de cet écart.

Aussi, la démocratie « supprime le juge, mais rapporte la justice à l’existence d’un espace public » [11], son espace est conflictuel, mais cette division essentielle n’est pas une déchirure : elle est un « moteur de croissance » [12]. L’absence de repères fixés une fois pour toutes l’ouvre en même temps aux débats et aux mises en cause, de sorte que pour fructifier, la démocratie semble n’exiger de nous que d’accepter l’aventure. En ce sens, Claude Lefort est moins l’auteur antitotalitaire acclamé rétrospectivement aujourd’hui que le penseur passionné de la démocratie dont il n’a cessé de rappeler la nécessaire invention. Parce que le désir de l’Un ne disparaît pas avec les totalitarismes et que l’efficacité de la division nous est souvent imperceptible, l’œuvre de Claude Lefort ne semble pas tant appeler à la répétition de ses thèses qu’à la reprise de son geste.
De ses thèses d’ailleurs on a pu douter qu’elles servent à l’élaboration d’une solution politique véritable. Il aurait été comme « obsédé » par la conjuration du fantasme de l’unité, si bien que son discours est « finalement et paradoxalement fragilisé par sa victoire même » pour reprendre le diagnostic d’Isabelle Garo [13]. Il est vrai que Claude Lefort n’a pas défendu les initiatives autogestionnaires alors même qu’il souhaitait mettre en évidence « l’idée d’une transformation de la société par des mouvements attachés à leur autonomie » [14]. C’est qu’en souhaitant l’abolition du pouvoir au prétexte que la société est en mesure de s’accorder spontanément avec elle-même, l’idéal autogestionnaire ne se défait pas, selon lui, de l’imaginaire de l’unité et trahit toujours la « marque même de ce qu’il refoule » [15]. En conséquence, Claude Lefort ne relèguera jamais entièrement l’innovation démocratique au-dehors de sa dimension institutionnelle ; il maintiendra la légitimité du rôle de l’État en dépit de ses critiques et de sa valorisation d’une « démocratie sauvage ».
Il est vrai que la démocratie en quelque sorte personne n’en détient la formule et qu’elle est plus profondément elle-même en étant démocratie sauvage. C’est peut-être là ce qui fait son essence ; dès lors qu’il n’y a pas une référence dernière à partir de laquelle l’ordre social puisse être conçu et fixé, cet ordre social est constamment en quête de ses fondements, de sa légitimité et c’est dans la contestation ou dans la revendication de ceux qui sont exclus des bénéfices de la démocratie que celle-ci trouve son ressort le plus efficace. [16]

À lire ces quelques lignes, on peut comprendre les réactions déçues face aux solutions politiques nuancées que Claude Lefort a dégagées de cette opposition pourtant forte entre « démocratie sauvage » et « démocratie domestiquée ». En outre, en transposant dans le domaine politique le concept de « chair » approfondi par Merleau-Ponty dans « L’entrelacs et le chiasme » [17], il montrait que l’invention démocratique était désormais liée à une horizontalisation du pouvoir et donc à l’avènement d’une démultiplication des lieux du politique. Le fait est que la nécessité de penser l’action politique en dehors de l’instance étatique a davantage conduit Claude Lefort à reconnaître le « potentiel de revendication » des sociétés démocratiques qu’à théoriser véritablement une « démocratie insurgeante » pour reprendre l’expression de Miguel Abensour. [18]
Le maintien de ces deux polarités, que d’aucuns pourraient juger contradictoire, n’est d’ailleurs pas pour rien dans l’hétérogénéité des auteurs qui se revendiquent de son analyse. Reprise aussi bien par des penseurs qu’on dirait « antitotalitaires » que par des théoriciens politiques libéraux ou libertaires, son œuvre donne l’impression de connaître une postérité sans véritable filiation. Claude Lefort lui-même n’était pas sans le déplorer, mais pouvait-il en être autrement ? 
La forme marginale de ses ouvrages, qui sont le plus souvent des essais ou des recueils d’articles, le refus d’élaborer une théorie systématique, enfin la complexité du style sont autant de raisons expliquant l’éclatement de ses relectures. À l’instar peut-être des lectures qu’il faisait lui-même de Tocqueville, de Michelet, de Constant, mais aussi d’Arendt, de Strauss, de Michaux, et d’Orwell, indifférent qu’il fut aux catégories et aux étiquettes.
C’est dire, sans conclure, que la mort de Claude Lefort n’est pas le signe d’une œuvre qui se clôt.

Pauline Colonna d’Istria est doctorante en philosophie, secrétaire de rédaction de la revue Raison publique et de son site internet.

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// Article publié le 31 octobre 2010 Pour citer cet article : Pauline Colonna d’Istria, « Claude Lefort (1924-2010) : Le temps de l’hommage », Revue du MAUSS permanente, 31 octobre 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Claude-Lefort-1924-2010-Le-temps
Notes

[1C. Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie, (1971), Genève, Droz, éd. remaniée, Paris, Gallimard, « Tel », 1979, p. 9.

[2Ibid., p. 15.

[3C. Lefort, L’invention démocratique. Les limites de la domination totalitaire, (1981), Paris, Fayard, réed., 1994, p. 41.

[4C. Lefort, Essais sur le politique. XIXe-XXe siècles, Paris, Le Seuil, 1986, p. 31.

[5C. Lefort, L’invention démocratique, op.cit., p. 170.

[6C. Lefort, Le travail de l’œuvre Machiavel, Paris, Gallimard, 1972, p. 427.

[7C. Lefort, Essais sur le politique, op. cit., p. 292.

[8C. Lefort, L’invention démocratique, op.cit., p. 42.

[9C. Lefort, Essais sur le politique, op. cit., p. 59.

[10C. Lefort, L’invention démocratique, op.cit., p. 61.

[11C. Lefort, Essais sur le politique, op. cit., p. 60.

[12C. Lefort, Éléments d’une critique de la bureaucratie, op. cit., p. 348.

[13I. Garo, « Entre démocratie sauvage et barbarie marchande, À propos de Claude Lefort, Le Temps présent - Ecrits 1945-2005 », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 05/02/2008, http://www.revuedeslivres.net/artic....

[14C. Lefort, L’invention démocratique, op.cit., p. 77.

[15Ibid.

[16C. Lefort avec P. Thibaud, « La communication démocratique », Esprit, n° 9-10, septembre-octobre 1979.

[17M. Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible, texte établi par C. Lefort, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des idées », 1964.

[18M. Abensour, « La démocratie insurgeante », préface à la seconde édition de La Démocratie contre l’Etat. Marx et le moment machiavélien, Paris, Le Félin, 2004, p. 161.

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