Chapeau noir

Tranche de vie

Vendredi 9 janvier, 18 heures, gare RER de Nanterre-Université.

Je porte un manteau mi-long bleu marine, un chapeau de feutre noir, des lunettes cerclées d’or ; ma barbe, taillée, est rousse, même si elle
commence à blanchir sur les côtés. Il fait froid. Les voyageurs sont
assez nombreux sur le quai.

Un jeune homme, le genre à casquette (il en porte bien une, non en
arrière, mais sur le côté), me croise, me toise et me dit un peu en
sourdine : « palestinian » (c’est ainsi que je peux retranscrire ce que
j’ai entendu). Moi – quoi ? Un borborygme en réponse. Je ne parviens pas à me souvenir de l’échange confus qui suit, sauf que je le conclus par « on a le droit de porter un chapeau noir autant qu’une casquette ».

Cette agression verbale – j’en ai connu d’autres dans des circonstances
comparables il y a quelques années-, me fait un effet étrange. En effet,
selon la loi juive, je suis juif. Mais je ne suis pas de confession
juive, et ne me sens aucunement appartenir à la « communauté juive ».

De plus, je suis fermement opposé à la politique israélienne dans les
territoires occupés et ulcéré par la dissymétrie compassionnelle de
l’Occident qui semble penser qu’un enfant israélien blessé vaut cent
enfants palestiniens morts.

Nulle affirmation juive dans ce qui signe, pour mon agresseur, mon
appartenance à la gent honnie. Je porte un chapeau de feutre, parce
qu’il fait froid et qu’il me donne un vague air canaille, ce qui m’a
valu ces derniers jours des compliments. Je porte depuis trente ans la
barbe, car cela me dispense d’un rasage journalier. Si mes lunettes sont
dorées, c’est que c’est le seul métal que ma transpiration corrosive
n’oxyde pas.

Je suis donc agressé en raison d’une interprétation erronée des signes
que je porte sur moi et qui paradoxalement touche pourtant juste. Pour
mon agresseur, je suis juif du fait de mes signes ; je le suis – en un
certain sens- en dépit de ceux-ci, par delà son erreur.

J’entends le train qui s’approche, quand une voix s’adresse à moi dans
mon dos :

- « Monsieur, il y a quelque chose qui ne va pas ? »

Je me retourne, un policier, un petit carnet et un crayon en main. Je vois son collègue à quelques mètres. Il a dû entendre ma réplique. Je lui résume rapidement la scène :

- « Vous voulez porter plainte ? »

Moi, sans l’ombre d’une hésitation :

- « Non. »

Le train entre en gare, je monte dedans, alors que je vois les deux policiers discuter avec le jeune homme à la casquette. Si j’en avais eu le temps, je serais volontiers revenu vers eux, pour tenter de faire passer un message. Lequel ?

Malheureusement ou heureusement, j’ai un rendez-vous et je m’engouffre dans la voiture passablement choqué.

Choqué par la bêtise crasse de cette agression stérile et arbitraire.

Choqué par l’absurde de la situation qui m’impose de me poser en juif
malgré moi.

Choqué par le pouvoir qui m’était donné de faire conduire au poste ce
petit crétin sur un simple claquement de doigts.

La solution raisonnable serait de renoncer au chapeau noir. Je ne le
veux pas, parce que je ne peux accepter que le port d’un chapeau soit
considéré comme une marque religieuse ou communautaire qui m’est
étrangère. Je ne peux accepter, de plus que, si cela était, cela puisse
justifier l’agression. Et puis, il me va bien, ce chapeau…

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// Article publié le 10 janvier 2009 Pour citer cet article : François Vatin, « Chapeau noir, Tranche de vie », Revue du MAUSS permanente, 10 janvier 2009 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Chapeau-noir
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