Beaucoup de bruit pour des missiles à Cuba

Pendant treize jours, en octobre 1962, le monde a frôlé l’holocauste nucléaire sans la moindre bonne raison. Comment expliquer cette montée aux extrêmes ? Comment admettre que, selon le mot de René Girard, « la violence est sans raison » ? Ph. C.

La seule chose pire que de détruire le monde, c’est de le faire sans raison [1]. Pendant 13 jours, en octobre 1962, le monde a frôlé l’holocauste nucléaire sans la moindre bonne raison.

Cinquante ans après la crise des missiles de Cuba, la plupart des commentateurs glissent toujours sur cette vérité dérangeante. Ils concentrent leur attention sur la stratégie mise en place par le Président Kennedy pour « gérer » la crise et pour obtenir in extremis le retrait des missiles soviétiques. Mais ils se demandent rarement pourquoi il était si urgent d’atteindre ce but.

La prémisse implicite est que le déploiement de fusées nucléaires à Cuba posait une menace sans précédent à la sécurité des États-Unis. Mais ce n’est nullement le cas. Les missiles cubains n’étaient pas plus dangereux que ceux qui visaient déjà les États-Unis à partir du territoire soviétique.

Le Secrétaire à la Défense américain Robert McNamara savait cela. « Un missile est un missile », aurait-il dit lors d’une réunion de crise. « Cela ne fait aucune différence si vous êtes tué par un missile tiré de l’Union Soviétique ou de Cuba. » [2] Valait-il vraiment la peine de risquer une guerre nucléaire pour quelque chose qui ne faisait aucune différence ?

Le Président Kennedy lui-même a estimé à « 1 sur 2 ou 3 » les chances d’une guerre. Le Strategic Air Command a haussé son niveau d’alerte à DEFCON (Defense Condition) 2, juste avant celui d’une guerre nucléaire imminente. Un avion espion U-2 a été abattu à Cuba ; un autre, égaré dans l’espace aérien soviétique et poursuivi par des MiG, a été secouru par des avions de combat américains armés de missiles nucléaires tactiques. Un sous-marin soviétique confronté à des destroyers US a failli faire recours à sa torpille atomique.

A l’insu des renseignements américains, les Soviétiques ne possédaient pas seulement des missiles balistiques à Cuba mais aussi une centaine d’armes nucléaires tactiques prêtes à l’usage en cas d’attaque. Selon le spécialiste de Harvard Graham Allison, la « frappe aérienne et l’invasion prévues par les États-Unis pour la troisième semaine de la confrontation auraient en toute vraisemblance déclenché une riposte nucléaire contre les navires et les soldats américains, et peut-être même contre Miami. La guerre ainsi provoquée aurait pu aboutir aux morts de 100 millions d’Américains et de plus de 100 millions de Russes » [3].

Face à des enjeux aussi immenses, l’esprit humain se révolte à l’idée qu’un conflit pourrait éclater sans bonne raison. Il est difficile d’admettre que, selon le mot de René Girard, « la violence est sans raison » [4]. La violence a sa propre logique ; une fois déchaînée, elle peut s’emballer de façon incontrôlable, aussi insignifiante que puisse être la cause initiale d’une dispute ou d’une guerre.

Dans Achever Clausewitz, Girard cite le stratège prussien : « Il peut exister entre deux peuples et États une telle tension et une telle somme d’éléments hostiles qu’un motif de guerre tout à fait minime en lui-même peut produire un effet disproportionné, une véritable explosion » [5]. Ce n’est pas là une mauvaise description de la situation qui régnait entre les États-Unis et l’Union Soviétique au plus fort de la guerre froide.

Cependant, la crise des missiles n’opposait pas seulement deux peuples ou États mais aussi leurs leaders respectifs. Pour Clausewitz, la « guerre n’est rien d’autre qu’un duel à une plus vaste échelle » [6]. La crise des missiles n’a jamais atteint l’échelle d’une guerre ; elle s’est déroulée comme un duel entre deux hommes : Nikita S. Khrouchtchev et John F. Kennedy.

Dans une lettre au Président Kennedy, le Premier secrétaire Khrouchtchev a réagi au blocus naval et à la sommation de retirer les missiles soviétiques de Cuba en disant : « Monsieur le Président, vous avez jeté le gant » ! Certes, du point de vue de Kennedy, c’était Khrouchtchev qui avait jeté le gant en stationnant des missiles au large de la Floride. Mais dans une autre lettre, Khrouchtchev rappelé à son rival que des missiles américains étaient déjà stationnés « tout près de nous » en Turquie.

« L’agresseur a toujours déjà été agressé  », observe Girard. « Pourquoi les rapports de rivalité ne sont-ils jamais perçus comme symétriques ? Parce que les gens ont toujours l’impression que l’autre est le premier à attaquer » [7]. Trop souvent, le résultat est une escalade dangereuse de représailles.

Heureusement, Kennedy et Khrouchtchev ne se sont pas lancés dans une montée aux extrêmes. Ils ont reculé tous deux face à la menace d’une apocalypse atomique. Comme le suggère Jean-Pierre Dupuy, le spectre de la guerre nucléaire peut servir d’équivalent moderne du sacré primitif — une forme de violence si transcendante qu’elle fait barrage à la violence humaine ordinaire [8].

Khrouchtchev a retiré les missiles de Cuba ; Kennedy s’est engagé à ne pas envahir l’île et a secrètement accepté de retirer de la Turquie des missiles qu’il estimait obsolètes.

Tout est bien qui finit bien… Ou beaucoup de bruit pour rien ?

Une fois la crise passée, le Président a expliqué à la télévision américaine que les missiles soviétiques à Cuba auraient « donné l’impression » de modifier l’équilibre de la puissance — « et non que les Russes avaient l’intention de les tirer, puisque, s’ils voulaient engager un conflit nucléaire, ils disposaient de leurs propres missiles en Union Soviétique » [9].

Et, aurait-il pu ajouter, cela ne fait aucune différence d’être tué par un missile tiré de l’Union Soviétique ou de Cuba…

Mark Anspach est anthropologue, chercheur au CREA.

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// Article publié le 14 décembre 2012 Pour citer cet article : Mark Anspach, « Beaucoup de bruit pour des missiles à Cuba », Revue du MAUSS permanente, 14 décembre 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Beaucoup-de-bruit-pour-des
Notes

[1Ce texte, traduit ici par l’auteur, a été publié en anglais sur le site www.imitatio.org. Voir [en ligne] : http://www.imitatio.org/mimetic-theory/mark-anspach/much-ado-about-missiles-in-cuba.html

[2Ronald Steel, “Endgame”, in The Cuban Missile Crisis, sous la direction de Robert A. Divine, Chicago, Quadrangle, 1971, p. 217.

[3Graham Allison, “The Cuban Missile Crisis at 50”, Foreign Affairs, juillet/août 2012.

[4René Girard, La Violence et le Sacré, Paris, Grasset, coll. “Pluriel”, 1972, p. 73.

[5Carl von Clausewitz, De la guerre, trad. D. Naville, Paris, Minuit, coll. “Arguments”, 1955, p. 59 ; cité par René Girard, Achever Clausewitz. Entretiens avec Benoît Chantre, Paris, Carnets Nord, 2007, p. 38.

[6Clausewitz, De la guerre, p. 51 ; cité par Girard, Achever Clausewitz, p. 30.

[7Girard, Achever Clausewitz, p. 53.

[8Voir Jean-Pierre Dupuy, La marque du sacré, Paris, Carnets Nord, 2008, ch. VI.

[9Divine, The Cuban Missile Crisis, p. 113.

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