Autre monde, autre science. De la critique en sciences économiques

En réponse au commentaire critique de Clément Carbonnier sur le numéro 30 de la Revue du Mauss [voir ce texte : http://www.journaldumauss.net/spip.php?article823], Michaël Lainé propose, à son tour, une réfutation de la réfutation. Mais, « prenant de la hauteur par rapport au texte et visant à une certaine généralité », nous dit-il, son but est de poser deux questions : « Quelle critique faire du programme néoclassique en économie ? Comment mener un débat en sciences sociales ? »

En sciences sociales, le débat constructif est autant célébré qu’il est peu pratiqué. Les chercheurs sont-ils à ce point pénétrés d’eux-mêmes qu’ils n’aperçoivent pas ce décalage entre leur discours et la réalité ? Dans Le Mythe de Sisyphe [1], Camus évoquait « le consentement pratique et l’ignorance simulée qui fait que nous vivons avec des idées qui, si nous les éprouvions vraiment, devraient bouleverser toute notre vie ». C’est vrai, mais ce n’est qu’une partie de la réponse. On pourrait également considérer que tout programme théorique saisit un aspect de la vérité, et que celle-ci se situe quelque part au milieu, ou dans la juxtaposition, des corpus opposés. Là encore, la réponse me semble insatisfaisante, en raison même de sa pertinence partielle. On raisonne mal si l’on méconnaît les vues adverses ; elles servent à renforcer son argumentation propre en pointant les défaillances du système de défense argumentative.
Dans la vie sociale, le malentendu est la règle, la compréhension l’exception. Armé de la science, l’économiste devrait échapper à ce travers. Las, il n’en est rien. Du côté hétérodoxe, schismatique, on fustige l’impérialisme néoclassique et sa cécité idéologique ; du côté orthodoxe, dominant, on s’étrangle d’indignation face à ce qui passe pour de la caricature : ses critiques fabriqueraient de toutes pièces ou presque un épouvantail, méconnaissant les profondes hétérogénéité et complexité de l’état le plus avancé de la recherche. La récente analyse de Clément Carbonnier, en réaction au numéro 30 de la Revue du MAUSS, s’inscrit à plein dans cette tendance. Elle me paraît particulièrement révélatrice de la difficulté du dialogue entre les deux camps. Pour autant, la critique de la critique est un exercice aussi important, sinon plus, que l’élaboration per se d’une théorie. À ce titre, l’article de Clément Carbonnier est bienvenu et me semble fournir l’occasion de bien des clarifications salvatrices.
Comment critiquer une théorie ? Comment mener un débat ? Je ne vois qu’une méthode, celle du principe de charité. Il s’énonce comme suit : ne pas considérer son contradicteur comme moralement répugnant ni intellectuellement déficient. Il est trop facile de transformer un « Je ne comprends pas » en « C’est incompréhensible » ou un « Cela me dérange » en un « C’est caricatural ». L’imbécile est celui qui croit en l’imbécillité de son contradicteur. Bien sûr, il est des raisonnements meilleurs que d’autres, et c’est tout l’objet de la science que d’établir la supériorité des premiers sur les seconds, mais il ne s’ensuit pas que toute erreur provient de capacités lacunaires. Le fait de traiter cavalièrement un argument, sans essayer de voir systématiquement en quoi il peut être vrai, signale un point aveugle de sa propre pensée. Appliquer en tout point et à tout moment le principe de charité est bien plus exigeant que ce que le lyrisme narcissique des habituelles professions de foi méthodologiques laisse à croire.
Tout homme porte bien des masques. Il les prise tellement qu’il peut s’abuser lui-même, prenant l’ombre de son idéal du Moi pour son Moi véritable, ou alignant les mots pour mieux éviter de penser l’objet proclamé de son investigation dans toutes ses implications perturbatrices. Ainsi des figures obligées du discours de réfutation des vues adverses, consistant à s’enivrer de sa propre ouverture d’esprit afin de les critiquer plus durement, dénonçant la caricature pour mieux y recourir. Clément Carbonnier est « globalement en accord avec ce qui est dit sur le fond », avec cette réserve tellement vaste qu’elle vient annuler le commentaire précédent, le ravalant au rang de propos purement rhétorique : « En fait, s’attaquer à l’économie néoclassique en tant que cadre analytique est se tromper d’adversaire et ne fait pas en soit avancer le débat dans le bon sens. » De même, on fera grâce à l’auteur de sacrifier aux autres figures obligées de la réfutation, toujours vraies et fausses à la fois et, par là, ni vraies ni fausses, telles l’éloge de l’œcuménisme théorique sur l’air du « il n’existe pas de théorie générale, il faut prendre ce qu’elles ont de meilleur à toutes les théories, à commencer par la mienne », ou la condamnation rituelle de la confusion entre discours scientifique et discours médiatique, comme si elle n’était pas de toutes les écoles et de tous les temps, pour mieux se concentrer sur ses arguments véritables. Par-delà la formulation précise qui leur est donnée dans telle ou telle œuvre particulière, les arguments adverses doivent être vus sous leur meilleur jour, en redressant si besoin les raisonnements boiteux, en allant jusqu’au bout de ceux qui s’arrêtent à mi-chemin et, surtout, en développant et en renforçant leurs défenses, comme si on en était soi-même l’auteur. S’affronter à un texte, cela devrait être toujours cela : mettre en suspend son Moi misérable, être l’autre jusqu’à la pointe extrême de ses intentions, puis revenir à soi afin de voir si l’on ne peut être augmenté de cet autre, et l’être seulement dans la mesure où l’on ne peut détruire des arguments que l’on a d’abord fait siens pour les mieux saisir. La meilleure discipline intellectuelle me semble être celle des apôtres de Cambridge : convaincre l’ensemble de ses coreligionnaires de la justesse d’une thèse, et poursuivre sans relâche tant que l’on n’y est pas arrivé, puis les persuader de l’antithèse, là encore à l’unanimité [2]. Il faut y voir un exercice de pensée authentique, plus qu’une mise en scène spectaculaire de virtuosité rhétorique : est aveugle la pensée qui ne voit pas celle de tous ses adversaires. Une confrontation honnête, sans œillère, entre programmes théoriques divergents est chose aussi appréciable que rare. Bien compris, le principe de charité est oeuvre d’hygiène et de thérapie intellectuelles. Je ne prétends pas y parvenir dans cet article ; je ne saurai au mieux me prévaloir que d’un effort de lucidité.
Orthodoxie, hétérodoxie : le vocable religieux est de rigueur et peut être source d’erreurs et de confusion. On ne saurait attribuer trop d’importance aux taxinomies. L’essentiel est d’expliciter ce que l’on entend par les termes employés. En première approximation, je regroupe sous le mot d’orthodoxie tout le courant dominant (les anglo-saxons disent mainstream) en économie, c’est-à-dire le « nouveau consensus » au confluant des fleuves néoclassiques et néokeynésiens. J’y ajoute également les Autrichiens, disciples de Schumpeter, Hayek, Menger ou von Mises, aujourd’hui en voie d’extinction. Ce qui les relie (une même foi ontologique, à savoir la croyance que l’économie est un phénomène d’essence naturelle, susceptible d’autorégulation, pour peu que la communauté se garde d’une trop grande immixtion dans ses rouages) est supérieur à ce qui les divise (un désaccord épistémologique, les Autrichiens récusant le monisme du nouveau consensus et sa méthode importée des sciences « dures »). Au fur et à mesure de ma réfutation de l’article de M. Carbonnier, j’affinerai ma présentation des églises économiques et de leurs doctrines. Et comme celui-ci ne fait référence qu’aux « néoclassiques », j’écarterai d’emblée les Autrichiens.

Obsolète, la critique ?


Commençons par lui donner raison. Trop souvent, la critique du programme orthodoxe sent le formol. Elle s’appuie sur la démolition des modèles d’équilibre général walrasien, du monétarisme et/ou de l’économie des manuels. Sans dater du XIXe siècle, ces corpus ont pour particularité de renvoyer à un état antérieur de la recherche, ne dépassant pas de beaucoup le seuil des années 1980. Pour autant, ces critiques sont très loin d’être erronées et c’est se refuser d’examiner de près ses propres théories que de les balayer d’un revers de main. Du fait de ses échecs, l’équilibre général ne fait plus recette. En conséquence, la très large majorité des économistes mainstream a cessé de raisonner dans ce cadre. Soit elle se contente d’analyses en équilibre partiel (le marché du travail, celui des matières premières, l’investissement, etc.), soit elle a recours à des ABM (Agent-Based Models) s’appuyant sur des algorithmes informatiques. Dans un cas, elle s’accroche à la clause ceteris paribus, tenant pour vrai ce qu’il faudrait démontrer (il n’est pas absurde de raisonner « toutes choses égales par ailleurs », et la notion d’équilibre fait sens), dans l’autre elle recycle ses vieilles hypothèses dans des programmes flambant neufs. L’évolution est plus cosmétique que conceptuelle. Raisonner ceteris paribus sur un seul marché ne revient pas à s’affranchir du cadre de l’équilibre général, bien au contraire, c’est refuser de l’apercevoir. Un marché est toujours interconnecté ; ses remous affectent tous ses voisins à des degrés divers. Sa devise est : « Un pour tous, tous pour un ! » Rien de ce qui se passe sur un marché n’est étranger aux événements survenus sur n’importe quel autre marché, si peu que ce soit. S’il est une clause apocryphe, c’est bien celle qui veut que toutes choses soient égales par ailleurs. Il est sans doute plus divertissant et plus utile de lire un article du Quarterly Journal of Economics comme un thriller mathématique.
Pour confirmer à quel point les critiques sont datées, M. Carbonnier invoque optimum de Pareto et loi de Say. Il aurait pu également faire allusion à la théorie quantitative de la monnaie, tous édifices intellectuels renvoyant à des siècles révolus. Là encore, il a formellement raison. Mais il va trop vite en besogne. Implicitement, les fondements théoriques de l’orthodoxie sont bien une version ou une autre de ces trois « lois ». Au sein du nouveau consensus, ce qui fait débat n’est pas la croyance en l’autorégulation des marchés, qui relève du dogme, mais la vitesse des ajustements et, partant, l’action des rigidités, conditions de l’efficacité de l’intervention gouvernementale [3] : non pas, donc, « est-ce que les marchés s’autorégulent ? » mais « combien de temps leur faut-il pour s’autoréguler ? ». Ce que l’on appelle « la neutralité de la monnaie » dépend du couple loi de Say-théorie quantitative de la monnaie. Il est vrai que l’on ne prend même plus la peine d’y faire référence. Dans sa variante faible ou forte, la théorie des anticipations rationnelles indique bien que la monnaie ne saurait durablement relancer l’économie. De fait, les orthodoxes vivent toujours sous la croyance d’une dichotomie entre sphère monétaire et sphère réelle. Friedman est peut-être mort, mais sa pensée est bien vivace. D’ailleurs, il n’est que de consulter les articles des économistes de la BCE, publiés dans les meilleures revues, pour se convaincre que ce type d’analyse a encore de beaux jours devant lui [4]. Quant à l’optimum parétien, il n’est que de souligner combien la définition de l’équilibre selon feu Gérard Debreu, auteur, décédé en 2004, du modèle d’équilibre général walrasien de révérence, lui ressemble furieusement : « L’économie est en équilibre, c’est-à-dire, chaque agent, étant donné le système de prix et les actions des autres agents, n’a aucune incitation à choisir une action différente. » [5] Certes, la formulation est moins restrictive. Dans les termes même du prix Nobel, l’optimum parétien donnerait : « chaque agent, étant donné le système de prix et les actions des autres agents, n’a aucune incitation à choisir une action différente, car cela impliquerait que l’un d’entre eux voit sa situation se détériorer ». On le voit, les deux définitions sont très proches, l’une étant une spécification plus étroite de l’autre. On ne saurait s’étonner, dès lors, que l’un des résultats fondamentaux des théorèmes du bien-être est celui-ci, qui figure dans bien des ouvrages fin-de-(vingtième-)siècle : tout équilibre général est un optimum parétien [6], la réciproque n’étant pas nécessairement vraie.
Emporté dans mon élan, j’ai déjà abordé certains des axes de ma réfutation de la réfutation de M. Carbonnier. La diversité de l’économie orthodoxe, réelle, n’est pas si grande que ce que ses partisans prétendent. Leur épistémologie, en particulier, dégage des relents de positivisme. Or, la méthodologie promue est tout sauf neutre idéologiquement. Les principaux points aveugles de l’orthodoxie concernent la monnaie, la production et le travail. Sur tous ces sujets, elle mutile la pensée. S’y ajoute un mépris de l’histoire, expliquant la faiblesse des remises en cause. Enfin, il n’y a sans doute pas lieu de dédaigner l’existence d’effets de théorie.

Pseudo-diversité et véritable continuité


« Les orthodoxes actuels font feu de tout bois pour comprendre le monde, ils confrontent différents modèles et différents effets, cherchant le plus adapté à chaque situation. » Le plaidoyer est émouvant. On aimerait le prendre au mot. Ce genre de récrimination est courant parmi les disciples néoclassiques, sur l’air de l’éloge de la diversité et de l’évolution constante. Soit. Ouvrez vos colonnes ! Si, demain, un économiste s’avisait de soumettre à une revue dominante un article sans équation ni graphique d’aucune sorte, il s’attirerait le même genre de réaction qu’un indélicat entonnant à tue-tête des chansons de carabin au milieu d’un banquet distingué en l’honneur d’une admirable bienfaitrice du Secours catholique récemment disparue. M. Carbonnier l’avoue implicitement : hors des modèles, point de salut ! Et, de fait, si on ne se livre pas à des orgies mathématiques, on se voit barrer l’accès aux positions universitaires. « Dans toute théorie, il n’y a de scientifique au sens propre du terme que la quantité de mathématiques qu’elle contient. » [7] Mieux que toute élucubration épistémo-méthodologique, cette citation de Kant reflète bien la croyance indiscutée [8] de l’orthodoxie en économie. Si l’on tient à donner sens aux événements avec des mots – horreur ! –, on est suspect de manque de rigueur scientifique. Je ne sache pas que Keynes, dont La Théorie Générale ne comporte presque aucune équation, était acrobate.
Au-delà des effets délétères de cette mathématisation du réel, il convient de noter la continuité profonde unissant les différentes chapelles orthodoxes entre elles à travers le temps et l’espace. Loi de Say, théorie quantitative de la monnaie, optimum de Pareto, on l’a vu, forment la base tacite des théories actuelles du « nouveau consensus ». « C’est quand la chose manque qu’on met le mot » fait dire Montherlant au roi Ferrante dans La Reine morte. Dans ces théories, il n’y a de nouveau que le degré de sophistication. Le taux d’intérêt est toujours vu comme ce qui vient équilibrer investissement et épargne ; pourtant, l’économie n’est pas bornée par la quantité de fonds prêtables ex-ante. La création monétaire valide un pari. C’est sur les revenus futurs qu’un prêt se rembourse, ex-post, et non sur l’épargne disponible au moment présent. Malgré certaines imperfections, la théorie keynésienne du taux d’intérêt via la préférence pour la liquidité est la seule pertinente : celui-ci assure le partage entre l’épargne désirée sous forme liquide et celle voulue sous forme non-liquide, à partir d’un montant global déterminé par la propension à consommer. Pareille théorie est toujours ignorée dans le fond sinon dans la forme, en dépit de quelques emprunts à un penseur iconoclaste comme Hyman Minsky [9].
Neutralité de long terme de la monnaie, autorégulation de long terme des marchés réellement existants en raison des rigidités, taux d’intérêt égalisant épargne et investissement, individualisme méthodologique, existence d’un marché du travail, telles sont les grandes lignes du programme théorique néoclassique, auxquelles tous ses partisans souscrivent, à quelques nuances près. Remarquons le mot : « programme théorique », et non pas théorie ou corpus, qui en sont les visages successifs et changeants. La notion permet de souligner la continuité dans le changement. Il est pourtant un domaine d’analyse où les métamorphoses sont fréquentes, et les bouleversements puissants : l’étude de la rationalité et de la prise de décision. Il faut dire que, avec une théorie aussi violemment en contradiction avec les faits que celle de l’homo economicus maximisateur d’utilité sous contraintes, le programme néoclassique prêtait le flanc à une critique et, à terme, un rejet tout aussi radicaux. S’il avait taillé un coin dans l’édifice grâce à ses vues sur la rationalité limitée et ses seuils de satisfaction déclencheurs d’action, Herbert Simon ne s’émancipait pas vraiment de l’orthodoxie. Ce travers demeurait : voir l’individu comme une machine à transformer des inputs informationnels en outputs rationnels, fussent-ils limités [10]. Ces trente dernières années, les études psychologiques ont fait irruption dans le champ soigneusement balisé des analyses néoclassiques. Heuristiques, biais, théorie des affects, des perspectives, du soutien, loi des petits nombres… longue est la liste des découvertes allant à l’encontre de la rationalité maximisatrice [11]. Les neurosciences apportent un surcroît de perplexité, en ce qu’elles soulignent le rôle crucial joué par les émotions [12]. La maison commune prend eau de toutes parts… Des épigones de Simon (Gigerenzer, Selten…) aux chercheurs venus de la psychologie (Kahneman, Tversky, Loewenstein, Camerer…) en passant par les adeptes de la théorie de l’utilité espérée, agrémentée de probabilités non-additives (Machina…), l’hétérogénéité semble de mise [13]. Reste que, M. Carbonnier dixit, il n’est de théorie générale du comportement humain. Tout au plus les diverses analyses proposées ne divergent-elles pas trop du modèle idéal de l’homo economicus, comme s’emploient à nous rassurer Camerer, Loewenstein et Rabin : « la plupart des articles [de ce courant] modifient une ou deux hypothèses de la théorie standard dans le sens d’un plus grand réalisme » [14]. Pour le résumer d’un trait : oui, dans ce domaine spécifique, il y a bien diversité, explorant les confins de l’orthodoxie, mais une diversité toute relative gravitant autour de la figure tutélaire de l’homo economicus.

Les dénis du positivisme


En filigrane des réfutations de M. Carbonnier se lit un discret plaidoyer positiviste. Au détour d’une considération, on apprend que la « dénomination de sciences se justifie par la partie empirique de ce travail » et que « l’idéologie est un ajout ». Par ailleurs, l’idéologie ne pourrait se nicher que dans les hypothèses et les conclusions d’une analyse, pas dans l’analyse elle-même, qui serait toujours de type « si… alors ». En trois points, nous avons là condensé le credo positiviste.
La confrontation aux faits est effectivement cruciale pour mériter le beau nom de science. En revanche, un fait est moins découvert qu’il n’est constitué par l’analyste. Croire que la procédure de test et l’hypothèse à tester puissent être indépendantes fait partie des marottes scientistes depuis longtemps invalidées [15]. En outre, une théorie n’est jamais éprouvée seule ; toute une foule d’analyses souterraines, secondaires, sous-jacentes, l’accompagne. Dans les sciences naturelles, l’impossibilité de valider une théorie isolément a reçu le nom de théorème de Duhem-Quine. Et en économie ? On pourrait appeler cela le lemme de Cahuc-Zylberberg. Chez ces auteurs trop vivants, les modèles économétriques tiennent pour vraies les hypothèses à tester. Miracle ! Ils viennent corroborer leurs doctes analyses. Aussi l’innovation technologique et la demande sont-elles modélisées comme facteurs de « perturbation » d’une fonction de demande de main d’œuvre essentiellement basée sur les coûts respectifs du capital et du travail [16]. Était-il vraiment besoin de consommer tant d’encre, de sueur et de papier pour nous convaincre que le coût du travail est le principal facteur du chômage ? Parce qu’ils s’appuient sur des phénomènes non directement observables, les modèles économétriques ont forcément une haute teneur idéologique. La théorie parle à la théorie. Misère du positivisme. Toute démonstration présuppose, à un moment ou un autre, quelque chose d’indémontrable.
La science économique nous doterait d’outils d’analyse du monde social, voilà l’illusion. Il s’agit d’une antienne, répétée à satiété par les orthodoxes de diverses obédiences à travers les âges. Léon Walras : « pour cela, nous supposerons toujours un marché parfaitement organisé sous le rapport de la concurrence, comme en mécanique pure on suppose d’abord des machines sans frottement ». [17] Frank Knight ne se faisait pas faute de comparer la méthode économique à celle de la physique. Il serait question d’éliminer les « facteurs perturbants », de présenter un monde idéalisé afin de dégager des lois [18]. D’où l’importance heuristique de la clause ceteris paribus, consistant à faire varier un seul paramètre pour étudier ses effets. « Nous devons d’abord examiner un changement à la fois, en supposant que les autres sont suspendus tandis que celui-ci produit ses résultats finaux, et après seulement devons-nous essayer de combiner les tendances à l’œuvre, d’estimer leurs importances respectives, et d’établir de véritables prévisions. Notre esprit ne fonctionne pas d’une autre manière ; nous devons diviser pour régner. » [19] En apparence, il n’y a rien d’idéologique dans la méthode. C’est d’ailleurs pourquoi certains parmi les plus brillants esprits se laissent abuser : Walras était socialiste au sens utopique et exigeant du XIXe siècle. Le raisonnement ceteris paribus, refuge actuel du gros des troupes néoclassiques, est-il une simple erreur intellectuelle ? Il conduit nécessairement à méconnaître les interdépendances et effets en retour. Aucun économiste ne peut tenir la méthode pour satisfaisante. Pourquoi s’y accrocher, alors que des théories concurrentes existent, qui tentent de rendre justice à ces interdépendances ? La réponse a des racines idéologiques. Ainsi, celles-ci ne plongent pas seulement dans les hypothèses et les conclusions, mais dans la méthode même. Un économiste ne peut pas ne pas être conscient des conséquences politiques de ses analyses : s’il s’attache à elles en dépit de leurs défauts flagrants, il faut en déduire que ces derniers ne le gênent au fond pas tant que ça, soit sens du placement pour s’adjuger les meilleures positions universitaires ou être seulement écouté des cénacles du pouvoir, soit adhésion idéologique plus ou moins avouable à la « partie normative » de la science.

Un voile pudique


La monnaie est un simple voile. Elle n’est pas désirée pour elle-même. Son utilité lui vient de ce qu’elle sert d’intermédiaire universel des échanges, dans les limites d’un espace donné. Elle est seulement le véhicule de la valeur intrinsèque des biens et services changeant de mains grâce à la transaction économique. Si l’on veut, elle est un habit. Elle ne fait que couvrir la réalité nue. De même que de beaux vêtements sont susceptibles d’embellir une personne, de même la monnaie peut induire en erreur sur la santé réelle d’une économie. Aussi les agents peuvent-ils être victimes d’illusion. Mirage salutaire à court terme, induisant des modifications d’anticipations, qui se heurte à long terme à l’écueil des forces de rappel du marché. L’économie est revenue à son niveau antérieur. L’effort de relance des autorités monétaires a dégénéré en inflation pure.
Ainsi va le programme orthodoxe, au sein duquel les différences d’analyse sont subtiles. De là l’obsession de la lutte contre l’inflation. Les objets sont en eux-mêmes porteurs de valeur ; c’est la monnaie qui vient embrouiller l’affaire. M. Carbonnier n’affirme pas autre chose quand il signale que les néoclassiques s’attachent à décrire les phénomènes monétaires en sus « des effets réels ». Pourquoi une telle dichotomie ? Les agents économiques n’ont pas une évaluation chiffrée de la valeur des biens avant de les convertir en argent sonnant et trébuchant. La valeur est d’emblée, et de part en part, monétaire. L’inflation n’est rien d’autre que la croyance en l’inflation. Tout à leurs élucubrations théoriques, les économistes orthodoxes ont perdu de vue que les individus n’étaient pas dotés d’une fonction d’utilité recensant fidèlement leurs évaluations du degré de désirabilité des marchandises. Ce faisant, ils oublient le caractère éminemment subjectif des prix. Ceux-ci sont de nature quasi-tautologique : tout prix est la valeur minimale que j’attribue à un bien par le simple fait de m’en porter acquéreur. Certes, je peux me dire que si le coût augmente, je serais toujours disposé à l’acheter, de sorte que mon évaluation subjective ne recoupe pas totalement la « vérité objective » des prix. Pour autant, je ne raisonne pas en termes réels. Un salarié ne se dit pas, quand il regarde sa feuille de paye : j’ai touché ce mois-ci un loyer, deux pleins d’essences, dix repas au restaurant, quatre-vingt à la maison, trois sorties au cinéma, six à la piscine, quatre livres et un nouveau téléviseur. L’appréciation d’un bien est de nature qualitative et vague. Elle se révèle et s’opère tout à la fois dans et par l’acte d’achat. Comme pour le jugement de goût, on ne peut pas vraiment dire qu’elle lui préexiste. S’ils ne coïncident pas tout à fait, prix et valeur subjective se déterminent conjointement. Au surplus, la volonté d’accumulation sans laquelle il ne saurait y avoir de capitalisme n’a pas pour objet des biens réels, mais vise l’équivalent universel, inodore et incolore qui est le signe de la domination : l’argent. [20]
C’est bien parce qu’elle sert de réserve de valeur que la monnaie est désirée pour elle-même. C’est, aussi, pour cette raison que la loi de Say est invalidée. Abstraction faite du temps, l’offre crée en effet sa propre demande. Mais le futur ne surgit jamais seul. Il est inséparable de l’incertitude. La monnaie est la passerelle reliant le présent au futur. Elle permet de se prémunir de ses aléas comme d’en tirer avantage.
Si la thèse dichotomiste a semblé un instant recevoir la confirmation des faits, cela tient à une configuration historique particulière. L’afflux d’or à l’époque coloniale a avivé les flammes inflationnistes ibériques. Mais l’on était alors à l’ère de la monnaie-marchandise : la création n’était pas la contrepartie d’une activité économique. L’expansion monétaire ayant entraîné duperie sur la richesse des nations, la théorie quantitative jouissait d’un certain crédit. Aujourd’hui, où l’argent s’est mué en signe, toute création est la contrepartie d’une demande liée à une activité économique, fût-elle spéculative. Il n’y a pas de relation significative entre masse monétaire et inflation [21]. Les banquiers centraux, plus pragmatiques que les théoriciens, ne s’y sont pas trompés. Même la dogmatique BCE a cessé de surveiller les agrégats monétaires pour viser des cibles d’inflation [22].

Économie réelle d’échange ou économie monétaire de production ?


Quoiqu’ils en disent, les orthodoxes situent leurs analyses dans un cadre d’économie réelle d’échange où seule l’existence de coûts de transaction justifie la présence de monnaie. Mais il y a plus. Pareil mouvement est symptomatique d’une incompréhension des processus de création de richesses. Formellement, il existe bien une théorie de la production. En vue d’établir leurs plans de production, les entrepreneurs déterminent à partir de quelle quantité le coût marginal égale le prix de vente. Ils n’envisagent pas de véritable contrainte de débouché ; la fabrication des marchandises relève d’une approche comptable. Phénomène central de la vie économique, le prix de vente est fixé sur le marché par le truchement des quantités échangées. La production ne fait que s’adapter à l’échange, qui demeure le fait saillant, principal.
À l’inverse, les hétérodoxes mettent l’accent sur l’incertitude. La guerre économique est rude ; elle fait des morts et des blessés chaque jour. Des entreprises disparaissent, d’autres naissent, prêtes à prendre la place des survivantes. La question cruciale pour un entrepreneur n’est pas : « Comment vendre ce que j’ai produit ? » mais « Combien produire pour être sûr d’être rentable ? » La production est première, c’est-à-dire l’anticipation sur le niveau des ventes, ce que Keynes appelait la demande effective [23]. On ne part donc pas du prix de vente déterminé par le marché, mais d’une estimation de la demande globale. Un entrepreneur ne se focalise pas sur les prix et les coûts unitaires mais les quantités (c’est-à-dire le chiffre d’affaires) rapportées aux charges globales.
Le problème de l’analyse orthodoxe vient d’une dissociation entre échange et production. On s’intéresse d’abord à la première pour la fixation des prix, puis à la seconde. On superpose les raisonnements en espérant qu’ils vont se juxtaposer avec bonheur. Ce faisant, on suppose résolues toutes les répugnantes difficultés du monde réel : à ce prix-là, le capitaine d’industrie sait qu’il va écouler les marchandises fabriquées [24]. Reste alors à savoir quelles quantités produire. Puisque le marché me dit : il y a équilibre, je ne risque rien et peux me lancer dans l’activité en comparant seulement mes coûts au prix. Sitôt que l’on prend au sérieux le problème des débouchés, ce cadre d’analyse s’effondre. La question obsédante, angoissante devient celle des quantités à produire.
Lors même que les néoclassiques ne manquent pas de souligner combien les raisonnements des individus sont défectueux quand ils étudient leurs comportements, pareils doutes ne s’étendent pas au compartiment des théories de production. L’entrepreneur orthodoxe « voulait tout calculer et prévoir et ne rien laisser au hasard : c’est se fermer l’avenir » (Chardonne). Au contraire, selon Keynes, il est mû par ses esprits animaux, s’en remettant à un « besoin spontané d’agir », au « caprice et aux sentiments ».

Le mythe du marché du travail


Il n’est guère de mythe plus profondément ancré dans la psyché des orthodoxes que celui de l’existence d’un marché du travail. Rappelons qu’un marché est ce processus assurant l’équilibre entre offre et demande d’un bien grâce à un prix. Une première aporie apparaît : peut-on réellement considérer le salaire (le prix) comme le déterminant du chômage (l’écart entre offre et demande de travail) ? Trop souvent, les orthodoxes n’envisagent que le seul « marché » du travail, sans tenter d’apercevoir les interactions qu’il peut nouer avec d’autres marchés. Implicitement, les analyses se mènent ceteris paribus. Toutes choses égales par ailleurs, il est vrai, moins un salarié coûte cher, plus il est attractif et plus un patron veut l’embaucher. Seulement, qui peut sérieusement croire qu’un salaire, principale composante de la demande, n’a aucun impact sur les autres marchés ? Or, si la situation sur ces marchés change, cela influence à son tour le contexte prévalant quant à l’emploi. Si la demande globale diminue dans une proportion similaire aux revenus des employés, le chômage reste au même niveau.
L’économie est devenue une branche naturelle d’une théologie mathématique. À moins qu’elle ne soit semblable à la médecine de Molière où, dès que la société souffre, les praticiens clament : « Ce sont les rigidités ! » Les théories orthodoxes sont des thermomètres. Pour le reste, elles ne le cèdent en rien au niveau de la clarté d’expression : « nier tout lien entre les niveaux réglementaires des salaires et le chômage involontaire relève tout simplement de la destruction de thermomètre ». Bigre… On doit lire : le SMIC crée le chômage et c’est s’aveugler que le nier. La microéconomie orthodoxe est un lieu commun (« on ne peut rémunérer quelqu’un plus qu’il ne rapporte ») portée à un haut degré d’abstraction. Le SMIC crée le chômage parce que, à ce niveau-là, les salariés produisent moins qu’ils ne coûtent. « La rémunération [d’un salarié] ne peut dépasser sa productivité » [25], assènent Cahuc et Zylberberg. Première nouvelle : il est donc possible de mesurer le chiffre d’affaires créé par chaque salarié. Cela serait effectivement le cas s’il n’y avait division du travail… La science économique orthodoxe, née du capitalisme, ne peut analyser que les économies pré-capitalistes. Le seul fait de la division du travail invalide totalement la théorie néoclassique. Tout bien ou service nécessitant la collaboration de plusieurs salariés aux compétences hétérogènes, on ne peut évaluer que la productivité globale de l’ensemble de la chaîne de production, et non tel ou tel maillon. Prenons un exemple. Soit un voyage en train. Le prix d’un billet comprend un service de vente, un service après-vente, l’entretien des voies, l’entretien des wagons, rémunère le travail du conducteur, des contrôleurs, des aiguilleurs, de l’encadrement, etc. Demande-t-on au client combien il valorise chacun de ces services ? Non : on lui offre un prix global. En conséquence, la productivité, et partant les salaires, bornés par le chiffre d’affaires, ne peuvent être qu’arbitraires. Même quand une entreprise est divisée en centres de profits avec prix de cession internes, ces derniers n’ont pas de justification objective, car un prix devrait toujours résulter de la confrontation d’une offre, émise par une firme, et d’une demande, adressée par un client. Il n’y a ainsi que les consommateurs qui pourraient dire quelle est la productivité d’un salarié, mais on ne le leur demande jamais.
La fable d’un coût du travail trop élevé reçoit parfois une autre justification, l’arbitrage entre facteurs de production. En clair : si un ouvrier a des prétentions salariales irréalistes, on peut lui substituer une machine. En langage économique, on affirme qu’il faut rapporter la productivité marginale de chaque facteur à son coût. L’idée paraît excellente et invite à applaudir. Pourtant, je ne sais pas ce qu’est le travail d’un standardiste sans son téléphone – ou celui d’un pilote sans son avion. Il est absurde de dissocier l’apport de l’homme de celui de la machine. Au surplus, cela est impossible. Selon que l’on considère l’un ou l’autre en premier, les productivités marginales changent du tout au tout. Sans standardiste, la productivité d’un téléphone est nulle. De même pour le pilote sans son avion. Sitôt que l’on recrute, la totalité de la productivité revient au salarié. À l’inverse, si l’employé est embauché en premier, sa productivité marginale est nulle. C’est donc au capital qu’échoit la totalité de la productivité. Le couple homme-machine ne peut être séparé. Reste qu’il existe bien une forme d’arbitrage capital-travail, mais elle ne consiste pas en une substitution pure et simple de l’un à l’autre. En fait, on remplace un couple capital-travail par un autre. Par exemple, une caisse automatique dans un supermarché détruit sans doute des emplois de caissier(e), mais en crée d’autres (supervision et maintenance des machines). La hausse de productivité globale ne peut être imputée au seul capital, car la nature même du travail, et par là les compétences requises, sont modifiées. Auparavant, il était essentiellement manuel ; il s’est maintenant « enrichi » en contenu intellectuel (repérer les dysfonctionnements, y remédier, etc.). Insistons : une rémunération ne peut être qu’arbitraire.

Le mépris de l’histoire


La fiction du marché du travail ne saurait se maintenir sans l’attelle vigoureuse de l’oubli de l’histoire. Les études empiriques ne sont abordées que sous l’angle économétrique, qui tient pour vrai ce qu’il faudrait démontrer. Le tribunal des faits simples n’est, lui, jamais convoqué, et pour cause. On suivra Paul Valéry dans son râle de dépit : « l’histoire contient tout et donne exemple de tout ». Certes, les exemples peuvent souffrir de sélectivité. Pour autant, certains enseignements sont susceptibles d’être tirés.
Soient les concepts du NAIRU et du workfare. Le premier désigne le taux de chômage pour lequel on ne constate pas d’accélération de l’inflation. Il dépend pour une large part des rigidités existant sur le marché du travail, qui sont autant d’obstacles aux ajustements par les prix. Le second vise les effets pervers des systèmes de protection sociale. Les chômeurs, ces calculateurs avisés, compareraient le surcroît de revenu apporté par le travail et le surcroît de peine impliqué. Les minimas sociaux, trop élevés, décourageraient l’effort. En langage scientifique, cela donne : « Ainsi, après un an passé à gagner 500 euros par mois, ce qui correspond tout de même à un mi-temps rémunéré au SMIC, on a financièrement intérêt à s’arrêter de travailler » [26].
L’État-providence a propagé et entretenu une culture d’assistanat, au détriment du goût de l’effort et de l’esprit d’entreprise. En outre, il a accru les rigidités sur le marché du travail, l’empêchant d’arriver à l’équilibre. On croît rêver. Depuis un quart de siècle environ, l’essentiel des réformes en France a consisté à accroître la flexibilité et à augmenter l’écart entre revenus du travail et revenus de l’inactivité [27]. 1975 représente sans doute l’année de la plus forte rigidité sur le marché. Les entreprises étaient soumises à une autorisation administrative de licenciement. Si elles voulaient congédier leurs collaborateurs, elles devaient solliciter l’avis des pouvoirs publics. Difficile de faire plus contraignant. Par ailleurs, les chômeurs recevaient pendant 12 mois des indemnités à hauteur de 90 % de leur dernier salaire. Ils n’avaient donc aucun intérêt à aller travailler. Pourtant, au dernier trimestre de cette année-là le chômage était de 3,8 % (au sens du BIT). Le principal déterminant du chômage, et de très loin, est bien l’activité économique, pas le coût du travail ou de la protection sociale, qui ne jouent qu’à la marge. Au reste, la crise actuelle le prouve bien.

Effets de théorie, ou l’utilité de la pensée


M. Carbonnier achève son article et notre enthousiasme en évoquant l’absence d’effets de théorie. Se proclamant matérialiste, il prétend que les idées ne gouvernent pas le monde : le programme néoclassique ne saurait le façonner. Seulement, ce genre d’affirmation suscite en moi le même type de perplexité que celle provoquée par l’intervention médiatique de ces intellectuels soutenant que les médias n’exercent pas la moindre influence sur l’esprit de l’audience. [28] Si, vraiment les idées n’avaient pas d’impact sur la course des événements, pourquoi s’obstinerait-on à en propager ? Pourquoi faire de la théorie, si celle-ci est vaine ? Pourquoi seulement réfléchir ? Passer le temps ? Que M. Carbonnier abandonne sa position universitaire, puisque son métier ne sert à rien ! Sans doute veut-il dire, mais ce n’est pas ce qu’il écrit, qu’il ne faut pas s’exagérer l’importance des idées. Peut-être, mais il n’en demeure pas moins que celles-ci ne sont pas sans exercer d’effets sur les consciences et donc les actions des individus. Oui, les théories néoclassiques tendent, sinon à façonner le monde tel qu’il est, du moins à le légitimer, et ce n’est pas rien. Dans le même élan, elles décrivent et prescrivent.

Débat et vérité


L’accusation rituelle d’obsolescence et de caricature de la critique procure un bénéfice substantiel, celui de penser en rond. Les théories orthodoxes actuelles ne sont pas si éloignées de leurs devancières. Elles ont gagné en sophistication, mais leurs tropismes sont les mêmes. Écarter la critique au motif qu’elle s’appuie sur un état ancien de la recherche occulte le fait que l’état actuel lui est redevable de ses hypothèses fondatrices. Son hétérogénéité va de pair avec une adhésion renouvelée aux grandes lignes du programme et à sa méthodologie. Invoquer la diversité de son école permet de continuer à en sauvegarder le cadre général. Cela fait office de leurre, car tout a changé pour que rien ne change. Comme le faisait remarquer avec justesse Paul Davidson : « mieux vaut être approximatif dans le vrai qu’être très précis dans l’erreur » [29]. Las, l’orthodoxie préfère poursuivre sur sa voie et détailler, raffiner et retoucher ses méthodes erronées. Par ailleurs, gageons que la fuite en avant mathématique se poursuivra. Plus les bases épistémologiques sont fragiles, plus elles incitent à faire preuve de virtuosité technique. Doutes et questionnements ont trop tendance à être étouffés par la formalisation à outrance : « Avec les chiffres nous parvenions à déguiser le doute. Les chiffres rendaient le présent supportable, annonçaient les excès spectaculaires de l’avenir, et peaufinaient une belle configuration trompeuse de nos souvenirs » (De Lillo). La science économique a gagné sa place de discipline reine, mais il n’est pas certain qu’elle ait fait de réels progrès depuis la fin des années 1960.
Faire du marché autorégulateur l’horizon de ses pensées n’est pas innocent. Non, l’idéologie n’est pas un ajout malencontreux, elle fait partie intégrante du programme épistémologique, quel qu’il soit. Tant que l’on raisonnera comme si les sciences humaines relevaient de la même approche que les sciences naturelles, le libéralisme connaîtra de beaux lendemains.

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// Article publié le 25 juillet 2011 Pour citer cet article : Michaël Lainé, « Autre monde, autre science. De la critique en sciences économiques  », Revue du MAUSS permanente, 25 juillet 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Autre-monde-autre-science-De-la
Notes

[1Gallimard, 1999, p. 35.

[2On trouvera une présentation des apôtres de Cambridge et du cercle de Bloomsbury dans le très éclairant ouvrage du regretté Gilles Dostaler, Keynes et ses combats, Albin Michel, 2005.

[3Rappelons que, au sein de l’étrange théorie dominante, c’est bien l’existence de rigidités qui rend une relance de court terme (illusoire) possible. Si les marchés ne s’ajustent pas instantanément, cela laisse de la place pour les interprétations erronées des acteurs économiques. Bernés par l’expansion monétaire qu’ils prennent pour une métamorphose économique de fond, les agents modifient leurs comportements. En conséquence, leurs anticipations créent momentanément le boom qu’ils croyaient déceler, avant de s’apercevoir de leurs erreurs. Ne demeure plus que l’inflation, sans la croissance initialement provoquée.

[4Le lecteur curieux compulsera avec profit le remarquable débat entre Edwin Le Héron et Philippe Moutot, le premier universitaire post-keynésien, le second à la tête de la direction de la politique monétaire de la BCE : Les Banques centrales doivent-elles être indépendantes ?, Éditions Prométhée, 2008.

[5Théorie de la valeur, Dunod, 1983, p. 86.

[6Soit inconséquence, soit refus de porter l’investigation plus loin, M. Carbonnier fulmine contre les critiques au motif que l’optimum parétien ne serait qu’un critère parmi tant d’autres. Que ne se prend-il lui même au mot ! En général, l’optimum parétien est le seul présenté : peu importent, alors, les éventuelles imperfections dont on reconnaît l’existence. Il en devient le parti unique de l’adhésion à une doctrine, fortement ambiguë, d’efficacité économique mâtinée de justice sociale. Le terme même qui est retenu n’est pas de nature à mettre l’accent sur ses insuffisances.

[7Cité in Frédéric Lordon, « Le désir de faire science », Actes de la recherche en science sociales, 119, 1997.

[8Il y aurait tout un dictionnaire des idées reçues à composer sur ce thème. En présence d’un détracteur, un néoclassique répondra, avec hauteur, que la critique est « excessive », forcément. Le remous causé par le mouvement post-autistique en économie n’a débouché sur aucun changement de mentalités en l’espèce. On écoute poliment la critique avant de regagner ses pénates intellectuelles.

[9Et il n’est pas dit que ce que les orthodoxes apprécient en lui ne soient pas les résonances fisheriennes de ses travaux. En d’autres termes, c’est plus pour des raisons dogmatiques que l’on peut éventuellement se référer à lui que pour marquer une volonté d’ouverture. Voir, de cet auteur, John Maynard Keynes, MacGraw Hill, 1975 et Stabilizing an Unstable Economy, MacGraw Hill, 1986.

[10Herbert Simon, « Rational Decision Making in Business Organizations », American Economic Review, 69, 4, 1979. Voir également le recueil de contributions R. Selten & G. Gigerenzer Bounded rationality : the adaptive toolbox, MIT Press, 2001.

[11On se contentera de renvoyer à deux ouvrages collectifs d’une grande qualité : D. Kahneman & A. Tversky (dir.), Choices, Values and Frames, Cambridge University Press, 2000 et P. Slovic, D. Griffin, D. Kahneman (dir.), Heuristics and Biases, Cambridge University Press, 2002.

[12Les travaux d’Antonio Damasio sont les plus cités, mais on pourrait également évoquer ceux d’Antoine Bechara, Marc Jeannerod, Alain Berthoz, Chris Firth. Il n’est pas de mon propos, ici, de donner une bibliographie exhaustive.

[13Akerlof et Shiller occupent une place à part dans ce tableau. Dans leur obstination à taxer d’irrationnels des comportements qui obéissent pourtant à une logique propre, ils ne s’évadent pas de la dichotomie rationalité/irrationalité qui est la signature la plus remarquable de l’orthodoxie. Voir, des deux compères, Animal Spirits, Princeton University Press, 2009 ; du second, Irrational Exuberance, Princeton University Press, 2005.

[14Camerer, C. and G. Loewenstein. “Behavioral Economics : Past, Present, Future.” Advances in Behavioral Economics. Camerer, C. & G. Loewenstein (eds.). Princeton : Princeton University Press, 2004.

[15Je me permets de renvoyer aux articles que j’ai consacrés à la question et que l’on trouvera ici même.

[16Voir Chômage : fatalité ou nécessité ?, Flammarion, 2004.

[17Éléments d’économie politique pure, Economica, 1988, p. 71.

[18Frank Knight, Risk, Uncertainty and Profit, Houghton Mifflin, 1921, p. 4-5.

[19Ibid., p. 16-17.

[20Voir le très stimulant ouvrage de Gilles Dostaler et Bernard Maris, Capitalisme et pulsion de mort, Albin Michel, 2009.

[21A Handbook of Alternative Monetary Economics, Philip Arestis & Malcolm Sawyer (ed.), Edward Elgar, 2006. Voir aussi Dominique Plihon, La Monnaie et ses mécanismes, régulièrement mis à jour chez La Découverte.

[22Edwin Le Héron & Philippe Moutot, op. cit.

[23Voir le fameux chapitre 2 de La Théorie générale, et toute la glose qu’il a suscitée.

[24Il n’y a pas lieu d’introduire un raisonnement probabiliste, puisque l’incertitude radicale entraîne la fragilité de nos meilleures évaluations : elles ne naissent pas ainsi de la fréquence d’apparition des événements. Nous n’avons tout simplement aucune base pour conduire une réflexion de ce type. Notre estimation ne peut être que floue et imprécise. Voir Keynes, La Pauvreté dans l’abondance, Gallimard, 2002 et Shackle, Epistemics and Economics, Transaction Publishers, 1979.

[25Le Chômage : fatalité ou nécessité ?, Flammarion, 2004, p. 52.

[26Les Réformes ratées du président Sarkozy, Flammarion, 2008, p. 173-174. C’est moi qui souligne. C’est presque trop savoureux.

[27Ainsi, par exemple, un jeune actif occupé sur deux « jouit » d’une forme atypique d’emploi. Un agent de l’État sur sept n’est pas titulaire. (Claude Askénazy, Les Décennies aveugles, Seuil, 2011, p. 247-304.) 20 milliards d’euros sont consacrés chaque année aux allègements de charges jusqu’à hauteur de 1,6 SMIC, mesure s’appliquant à deux salariés sur trois. Par ailleurs, 9,1 millions de foyers bénéficient de la « prime pour l’emploi » ou impôt négatif et le RSA est venu fortement renforcer l’intérêt financier à la reprise d’emploi. Voir la contribution de Jérôme Gautié et Yannick L’Horty in Les Problèmes économiques et sociaux contemporains, La Découverte, 2009.

[28Pour un exemple pathétique, voir Franz-Olivier Giesbert, Mitterrand : une vie, Seuil, 1996 : « les démocraties sont devenues des grands marchés à idées et à informations, où chacun exerce son esprit critique, sans jamais rien prendre pour argent comptant ».

[29Cité in Marc Lavoie, L’Économie post-keynésienne, La Découverte, 2004, p. 21.

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