Antiutilitarisme et décroissance. Compte-rendu.

Réunion vivante. La salle est presque pleine. Beaucoup d’interventions. De nouvelles têtes : les décroissants semblent être venus en force ! Si bien que nous ne pouvons pas dresser la liste des présents, ni nommer tous les intervenants. La bataille que nous pressentions a bien eu lieu tout en étant très amicale. Après la discussion, déjeuner avec ceux qui le souhaitent, non pas à l’Acropole, mais dans un petit restaurant oriental déniché par S. Latouche. Au menu : couscous royal (pour une appréhension maussienne du couscous mentionnons l’article de Leïla Babes, « Le couscous comme don et sacrifice », paru dans La revue du MAUSS semestrielle n°8, « L’obligation de donner. La découverte sociologique capitale de Marcel Mauss », 2e semestre 1996, MAUSS/La Découverte). Cette transcription repose sur les notes que nous avons prises. Elle n’est pas exhaustive. Toutes les interventions ne sont pas restituées, la relecture de nos notes étant parfois difficile…et les souvenirs un peu lointains. Que ceux qui se sentiraient lésés n’hésitent pas à nous adresser leurs réactions : elles constitueront un article à part entière ! Elle ne reprend pas non plus mot à mot les propos des intervenants, mais elle en restitue le sens, du moins l’espérons-nous ! Nous avons conservé le style parlé et dialogique pour rendre aussi vivante que possible cette réunion, à l’image de ce qu’elle a été. SD.

Compte-rendu de la Réunion du MAUSS du 16 juin 2007 consacrée au questionnement du rapport entre anti-utilitarisme et décroissance.

Alain Caillé : Après quelques craintes, il semble que le MAUSS et le Mouvement de la décroissance puissent converger. En tous cas, nous nous réunissons aujourd’hui en vue de la préparation du numéro de la revue Entropia consacré à l’anti-utilitarisme et à la décroissance. Mais le débat actuel ne s’articule déjà plus autour de la notion de décroissance, mais autour de celle de la décroissance conviviale. On comprend bien pourquoi. La notion de décroissance a quelque chose de sinistre, qu’on semble vouloir compenser par l’adjectif convivial. Le problème, c’est que cette notion de convivial risque de ne pas faire très sérieux. Elle est censée évoquer un monde plus agréable à vivre, plus désirable que le monde de la croissance puisque indépendant des problèmes économiques. Pour tenter d’y voir un peu plus clair, c’est d’abord Serge qui prendra la parole, puis suivront les interventions de Fabrice Flipo et de Sylvain Dzimira.

Serge Latouche : Je voudrais aborder la question du rapport entre anti-utilitarisme et décroissance en soulignant que si leur filiation est commune, les projets dont ils sont porteurs sont différents.

D’abord la filiation. Elle est évidente. Le sens de la décroissance est de « déséconomiciser les esprits ». En fait, la décroissance reprend à nouveaux frais le projet du MAUSS. Si Jean-Luc Boilleau m’a affublé du titre d’Antipape du MAUSS, on pourrait présenter Alain comme l’Antipape de la décroissance. Je voudrais décliner la filiation commune entre le MAUSS et la décroissance en quatre points : les deux critiquent l’impérialisme économique ; 2) remettent en question l’anthropologie de l’homo oeconomicus ; 3) formulent ou sont sensibles à une certaine critique écologique. Enfin je voudrais revenir sur la question des drapeaux, des bannières sous lesquelles on se place.

La critique de l’impérialisme économique d’abord. Le MAUSS et le mouvement de la décroissance sont animés par une même critique de notre société dominée par l’économie, une même critique de notre société de croissance. Dans le dernier numéro du MAUSS, je critique le passage d’une société avec marché à une société de marché [1]. On peut bien relever un problème de datation. Polanyi situe ce passage en 1834. Mais on est encore loin de l’omnimarchandisation. Certes, à l’époque le capitalisme est en plein essor, mais la croissance et l’hubris ne sont pas dénoncées. En fait, Polanyi dénonce la société de marché et non la société de croissance, à laquelle, en fait, il souscrit. On pourrait situer ce passage à une société omnimarchandisée à la disparition des lucioles telle qu’elle a été observée en Italie. C’est le moment symbolique où la société avec croissance s’est laissée phagocyter par une économie de croissance. Plus sérieusement, cette emprise de la logique de l’illimitation vient avec la chute du mur de Berlin en 1989. On assiste alors en quelque sorte au stade suprême de l’économicisation du monde.
Cette critique de la société de croissance ne provient pas du MAUSS mais s’inscrit dans son prolongement, et dans celui d’autres d’ailleurs : Baudrillard, les Situationnistes etc. Elle fait écho à la critique du développement et de l’occidentalisation du monde à laquelle certains MAUSSiens ont pu se livrer : Gengiz Aktar, Arnaud Berthoud par exemple. En fait, il s’agit d’une différence de sensibilité.

Passons maintenant à la commune remise en cause de l’anthropologie de l’homo oeconomicus. L’une des sources de la décroissance réside dans la critique de l’homo oeconomicus, ce qui fait dire à Fabrice Flipo que l’on reprend à nouveaux frais le projet du MAUSS. A ce titre, l’ouvrage de Christian Laval, L’homme économique [2] et celui de François Flahaut, Le paradoxe de Robinson [3], ou encore celui de Jacques Godbout, La démocratie des usagers [4] s’inscrivent tout à fait dans le projet de la décroissance.

La critique écologique. Le MAUSS a peu travaillé la question, même si les Verts se sont reconnus dans le MAUSS. On peut dire que le MAUSS a constitué l’une des sources importante d’inspiration des Verts dans l’élaboration de leur programme (baisse du temps de travail, revenu minimum de citoyenneté et revitalisation de la vie associative). D’ailleurs Voynet a pu participer à une réunion du MAUSS il y a bien longtemps, vers 1985.

Alain Caillé : Oui. Elle avait d’ailleurs réussi à m’interdire de fumer. La marque d’un certain dogmatisme…

Serge Latouche : Oui, mais au-delà des différences, il faut voir dans cette critique écologique la lutte contre la démesure qui nous est commune avec le MAUSS.

Enfin, le statut du drapeau. La décroissance n’est pas un concept. C’est un slogan. Il n’existe pas de modèle d’économie de la décroissance et il n’y en aura jamais. C’est même un slogan provocateur. C’est la même chose pour la notion d’après-développement. En fait, on a passé du temps à chercher un slogan rassembleur. Quand on a trouvé « décroissance », ça a fait « boum ! ». Tous l’ont repris : Juppé, Sarko… Ce slogan est un franc succès. Sa principale fonction, c’est de marquer la nécessité d’une rupture avec les mentalités, contre l’idée d’un aménagement avec la société de croissance comme le suggèrent les partisans du développement durable. Nous proposons une révolution morale pour reprendre ce que dit Alain dans le numéro de La Revue du MAUSS sur Polanyi. Le slogan « décroissance » signifie qu’il faut rompre avec l’idéologie de la croissance comme l’anti-utilitarisme est un slogan qui signifie qu’il faut rompre avec la religion de l’économie. Il ne s’agit bien sûr pas de faire de la décroissance pour la décroissance. La société de décroissance n’est pas l’image inversée de notre société de croissance pour la croissance. En fait entre la décroissance et le MAUSS il y a surtout une différence de stratégie rhétorique. Et pour être plus précis, il faudrait plutôt parler d’a-croissance, car ce que nous souhaitons, c’est sortir de la religion de la croissance et de la foi dans le progrès. On pourrait d’ailleurs parler d’A-utilitarisme.

Voilà pour la filiation entre la décroissance et l’antiutilitarisme. Passons au projet décroissanciste maintenant. Le projet n’est donc pas « arrière toute ». D’une certaine manière, c’est « ni croissance, ni décroissance ». De ce point de vue, c’est vrai, on peut se demander si le terme décroissance n’est pas contre-productif. En fait, le malentendu, c’est le prix à payer pour se faire entendre. Le projet d’une société décroissante, c’est celui d’une société autonome. Qu’est-ce à dire ?

Premier point : le projet d’une société autonome est-il soluble dans la démocratie ? Définie négativement, une société autonome est une société qui ne subit pas la loi de l’économie. Mais comment comprendre positivement l’autonomie ? Comme une société transparente à elle-même ? Pas sûr. Illich était-il démocrate ? Dumont était-il démocrate ? Singleton souligne bien qu’homo hierachicus n’a aucun mal à accueillir les autres, alors qu’homo aequalis n’accueille même pas ses semblables. En fait, pour conjurer l’anthropocentrisme de l’universalisme occidental, on peut se demander s’il ne faut pas abandonner la figure de l’homo aequalis au profit de celle de l’homo hierarchicus. A cet égard, j’ai été très sensible à l’article de P. Chanial sur Dewey où la démocratie apparaît comme une universalisation de l’aristocratie [5].

Deuxième point : la société autonome est-elle une société alternative ? Ou encore : la société autonome constitue-t-elle un paradigme ? Oui, à condition de préciser qu’elle constitue un paradigme antiparadigmatique [6], au sens où elle constitue une matrice d’alternatives. La société autonome sera plurielle ou ne sera pas. Ce paradigme est-il soluble dans le paradigme du don ? Non. Mais l’esprit du don y a une place. En fait, la décroissance rencontre surtout la dette. Le don y est présent au sens où si la société de croissance est une société du refus de l’être, la société de décroissance est une société de l’acquiescement à l’être et de la joie de vivre : il y plane l’esprit de gratitude face au don de l’être. Le projet décroissanciste n’a rien d’austère. Au contraire. C’est le projet de l’ivresse joyeuse de l’autonomie.

Pour conclure, entre la décroissance et l’antiutilitarisme il y a surtout une différence d’accent, mais la filiation commune est évidente avec le socialisme utopique, le socialisme antiproductiviste, l’associationnisme de Leroux [7], la volonté de sortir du travaillisme. Bref, il y a plusieurs maisons dans la maison du Père. Le recouvrement de ces deux ensembles est supérieur aux parties isolées.

Alain Caillé : Je crois qu’on peut passer à l’intervention de Fabrice Flipo.

Fabrice Flipo : (En fait, Fabrice Flipo présente de manière très synthétique l’article publié dans La revue du MAUSS permanente le 24 avril 2007. Nous y renvoyons. Il y distingue cinq grandes familles dans le courant de la décroissance : culturaliste, démocratique, écologiste, spititualiste et bioéconomiste.

L’article de Fabrice Flipo

Serge Latouche : Permettez-moi une précision. Le Journal de la décroissance est le journal historique du mouvement. Il se tire dans une fourchette de 15 000 à 45 0000 exemplaires. Mais on a pu y regretter une certaine tendance au repli et au sectarisme. Au départ, c’était l’organe unificateur du mouvement, puis il est devenu partiel et partial. On peut d’ailleurs y lire parfois des injures copieuses. C’est pour éviter ce type d’injures que la revue Entropia s’est créée. Elle est peut-être un peu moins accessible, dans la mesure où son ambition est d’être un lieu de réflexions et de références. Ce fractionnement du mouvement derrière l’apparente unité se perçoit d’ailleurs dans la multiplication de sites rivaux.

Alain Caillé : Chez nous, c’est le contraire ! Les Editions La Découverte m’ont contacté pour me demander si je savais qui étaient ces concurrents qui avaient monté une revue du MAUSS permanente en ligne… On a l’air divisé. Mais on est uni ! On peut donc passer à l’intervention de Sylvain maintenant.

Sylvain Dzimira : (Sylvain Dzimira reprend les grandes lignes de sa lecture critique de l’ouvrage de Serge Latouche Le pari de la décroissance, publiée dans La Revue du MAUSS permanente le 26 mai 2007. Nous renvoyons à son compte-rendu de lecture. Dans le cours de son intervention, Sylvain Dzimira insiste sur l’idée que le slogan décroissance risque de faire croire que la source de nos maux est dans la croissance et donc de nature économique, ce qu’il ne croit pas et ce qui, selon lui, conforte la vision économiciste du monde que S. Latouche dénonce pourtant. A ce propos, il trouve étrange d’accepter que « le malentendu – ne pas se faire comprendre - est le prix à payer pour se faire entendre ».

Résumé de l’ouvrage de S. Latouche

Discussion

Alain Caillé : François Flahaut veut intervenir.

François Flahaut : Oui. Je souhaitais insister sur le fait que le désir du bien doit s’appuyer sur une description de la réalité convaincante et partagée. C’est ce qui a fait le succès de Marx d’ailleurs (…).

Alain Caillé : Oui. D’ailleurs, c’est aussi ce qui distingue le MAUSS du mouvement de la décroissance. Le MAUSS a une visée scientifique. Il s’agit bien aussi pour nous de donner une description du monde, de tenir les deux bouts de la science et de la politique. Ce n’est pas Sylvain qui me contredira… [8]

Jean-Claude Besson-Girard : Je me présente : je suis le directeur d’Entropia, chercheur hors de l’université. Je voudrais d’abord préciser que la notion de decrescendo cantabile a 20 ans… Elle comprend une dimension qui n’a pas été soulignée : la critique esthétique. La décroissance conviviale a partie liée avec la poésie, avec Bataille, Guattari – trop oublié - et ses trois écologies (relations à soi-même, aux autres et avec la nature). La décroissance passe par une conversion anthropologique, par une conversion de notre rapport au monde. A ce titre, la poésie est précieuse. Je peux vous dire que les jeunes sont très sensibles à cette dimension esthétique contenue dans la décroissance.

Alain Caillé : Tout à fait d’accord avec vous. A propos de Guatarri, je vous signale dans le prochain numéro de La revue du MAUSS l’article de François Fourquet sur Félix Gattari [9].

Fabien Robertson : Puisque l’on parle des similitudes entre le MAUSS et le mouvement de la décroissance, je crois qu’ils partagent un défaut identique : c’est qu’ils se définissent négativement, le premier contre l’utilitarisme, le second contre la croissance. Certes le MAUSS a une facette positive avec le don que n’a pas le mouvement de la décroissance : théoriquement et politiquement, qu’a-t-on en positif du côté de la décroissance ? Je crains que le succès du slogan « décroissance » ne se retourne contre vous. La déception face au manque de projet risque en effet d’être à la hauteur de l’espoir suscité par la critique négative. Je me demande si l’idée de nature ne pourrait pas être un slogan positif aussi efficace que celui négatif de la décroissance.

François Fourquet : Je vois dans la décroissance une forme de retour à une civilisation rurale, du petit nombre. S’il s’agit d’arrêter le mouvement du monde pour revenir à un monde petit, dont nous sommes sortis il y a deux siècles, cela constitue une dénégation du monde tel qu’il est. Cela ne me paraît pas convaincant.

Fabrice Flipo : Il ne s’agit en rien d’un retour. L’enjeu est d’accéder à un nouvel universalisme où tout le monde a sa place, contre l’idéologie industrielle.

Serge Latouche : Je souhaiterais revenir sur ce qu’a dit François Flahaut. Proposer une description scientifique du monde : c’est bien là l’enjeu. Mais la description scientifique du monde n’est jamais innocente : elle contient toujours des projets plus ou moins politiques. Lisez l’ouvrage de Teddy Goldsmith, Le Tao de l’écologie : une vision écologique du monde (Ed. du Rocher), ou celui de Claude Alegre : Ma vérité sur la planète. Ces descriptions ne sont pas neutres. Certes, nous sommes militants. Un peu trop ? Peut-être. Mais notre militantisme n’est pas détaché d’une vision du monde réel. Un monde bien plus réel d’ailleurs que celui qu’on nous présente et où il n’y aurait que des gagnants au grand jeu de la mondialisation. Non, il n’y a pas que des gagnants. Il y a au moins deux grands perdants : le Tiers Monde et les générations futures. Ce qu’on veut nous faire passer pour les Trente Glorieuses sont plutôt les Trente désastreuses. Voilà la réalité. Une réalité sur laquelle se greffe le projet décroissanciste. Le déni de la réalité est plutôt du côté de ceux dont l’imaginaire est colonisé par l’économie, et qui voit dans la croisssance le remède à tous nos maux, alors qu’elle est la source de nos maux. Pour retrouver la réalité, il faudrait commencer par décoloniser les esprits de ceux qui nous imposent leur réalité illusoire, de ceux qui parce qu’ils ont un marteau dans la tête, n’appréhendent les problèmes que sous l’angle du clou ! Il faudrait voir de l’utopie dans celui qui aspire au mieux en tenant compte des contraintes ? Non, je ne suis pas du tout utopiste. Est-ce utopique d’ailleurs de penser que d’ici 20 ans la mondialisation n’existera plus ? : il n’y aura plus de pétrole, tout le monde le dit. À la rigueur, je veux bien qu’on dise que le projet d’une société de décroissance est une utopie, mais alors une utopie concrète.

Je ne suis pas d’accord avec Fabien Robertson. Si, il existe bien un projet : celui d’une société autonome. Je vois bien que ça te fait rigoler, Fourquet, mais moi, j’y crois ! D’ailleurs, ce projet est repris par la Droite ! Sauf qu’il y a une différence fondamentale entre eux et nous : nous ne rejetons pas en bloc la Modernité et les Lumières : nous avons la même aspiration à l’émancipation de l’homme.

Concernant la présentation de mon ouvrage par Sylvain, je dois dire que je ne m’y suis pas reconnu. J’opèrerais une dichotomie entre intérêt et désintéressement et l’idée selon laquelle l’altruisme désintéressé pour lequel je plaide serait l’image inversée de la logique de l’intérêt que je dénonce par ailleurs… je ne crois pas. Quand j’écris ça, il ne faut pas chercher midi à 14H00 : je reste au ras des pâquerettes. Sur le malentendu que peut occasionner le slogan de décroissance, eh bien j’assume !

Alain Caillé : Je vois dans ton discours deux lignes stratégiques et un basculement incessant de l’une à l’autre sans que leurs rapports soient très clairs. D’un côté, il y a cette critique de l’économicisme. De l’autre, un certain catastrophisme qui nourrit l’idée qu’on n’a pas le choix, que la décroissance est obligée. Si finalement les catastrophes pouvaient être évitées, que ferait-on ?

Serge Latouche : On le ferait quand même !

Alain Caillé : Ah ! Mais c’est problématique ça. Parce que cela signifie que ce ne sont pas les catastrophes qui rendent souhaitable la décroissance. On peut légitimement se poser alors la question de savoir au nom de quoi la décroissance est souhaitable, et ce qu’on reproche au monde actuel : il faudrait peut-être expliquer pourquoi l’économisme fait problème. Au bout du compte, la seule valeur qui vaille est l’autonomie nous dis-tu. Or, tu considères que la démocratie ne favorise pas l’autonomie. Que devient la démocratie ? !

Philippe Ryfman : Cette pensée de la décroissance m’a tout l’air d’une pensée magique ! Que sont devenues les forces politiques et sociales dans cette histoire ? Vous avez des ambitions internationales ? Où sont les jeunes africains qui n’aspirent pas au monde occidental ? Vous rêvez de petites communautés : que deviennent les mégalopoles ? ! Quelle différence avec le romantisme du XIXe siècle qui cultive aussi ce goût pour les petites communautés et le catastrophisme ?

Fabrice Flipo : Je vois qu’il y a un gros travail d’alphabétisation à effectuer. La décroissance, ce n’est en rien du catastrophisme. C’est très factuel. Les dégradations de notre environnement ne sont pas imaginaires ! Quant aux rapports de forces, on est au cœur du problème puisque l’ambition c’est de faire mouvement ! C’est même le cœur du problème pour nous !

Christian Laval : Ce qui me gêne, c’est l’idée que l’on puisse penser qu’il est possible de sortir d’un type de société pour entrer dans un autre. On ne change pas de civilisation comme de veste ! Alors pour le faire passer, on a besoin d’une énormité : la fin du monde, la catastrophe totale. Reste que cela procède d’une conversion magico-religieuse. Dans toute cette histoire, j’ai l’impression que la sociologie a tout simplement été oubliée ! Pourtant, elle offre des outils puissants pour comprendre le monde tel qu’il est. Et Marx n’est pas le dernier à nous donner des outils puissants [10]. Et elle peut aussi nous éclairer sur les choix que nous pouvons faire.

Serge Latouche : La lutte des classes ? C’est fini ! Le capital a gagné ! Mais, bonne nouvelle, il s’autodétruit ! Quant aux Africains et à leur aspiration au monde occidental… savez-vous que la décroissance est née en Afrique. C’est un universitaire béninois qui en parlait le mieux il y a des années avant qu’il ne tombe dans l’oubli. D’ailleurs, j’ai oublié son nom. Quant à la société autonome, au nom de quoi je la défends ? Au nom d’elle-même, car elle vaut pour elle-même.

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// Article publié le 11 août 2007 Pour citer cet article : Sylvain Dzimira, « Antiutilitarisme et décroissance. Compte-rendu. », Revue du MAUSS permanente, 11 août 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Antiutilitarisme-et-decroissance
Notes

[1Serge Latouche, 2007, « La convivialité de la décroissance au carrefour des trois cultures », La revue du MAUSS semestrielle n°29, « Avec Karl Polanyi. Contre la société du tout-marchand », MAUSS/La Découverte.

[2Christian Laval, 2007, L’homme économique, Gallimard.

[3François Flahault, 2005, Le paradoxe de Robinson, Mille et une nuits.

[4Jacques T. Godbout, 1987, La démocratie des usagers, Boréal.

[5CHANIAL Philippe (2006), « Une foi commune : démocratie, don et éducation chez John Dewey », La revue du MAUSS semestrielle n°28, 2e semestre 2006, « penser la crise de l’école. Perspectives antiutilitaristes, MAUSS/la Découverte.

[6Alain Caillé a lui-même définit le paradigme du don auquel S. Latouche ne croit pas comme « paradigme antiparadigmatique ». Cf. Caillé, A., 1996, « ni holisme, ni individualisme méthodologique », Marcel Mauss et le paradigme du don », La revue du MAUSS semestrielle n°8, « L’obligation d donner. La découverte sociologique capitale de Marcel Mauss », 2e semestre 1996, MAUSS/La Découverte.

[7A la source perdue du socialisme français, Anthologie établie et présentée par Bruno Viard, Pierre Leroux, Desclée de Brouwer, Paris, 1997.

[8Sylvain Dzimira a écrit un ouvrage que le MAUSS publiera en octobre 2007 où il montre, inspiré par les travaux du MAUSS, que les écrits scientifiques de Marcel Mauss sont en parfaite cohérence avec ses écrits politiques ; que les premiers éclairent les seconds et réciproquement. Sylvain Dzimira, 2007, Mauss, savant et politique, Coll. La Bibliothèque du MAUSS, MAUSS/La Découverte.

[9FOURQUET François, 2007, « Une intuition de Félix Guattari », La Revue du MAUSS semestrielle n°29, 1er semestre 2007, « Avec Karl Polanyi. Contre la société du tout-marchand », MAUSS/La Découverte.

[10Christian Laval est le co-auteur d’un ouvrage qui vient de paraître sur Marx : Pierre Dardot,Christian Laval, El Mouhoub Mouhoud, 2007, Sauver Marx ? Empire, multitude, travail immatériel, La Découverte.

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