Vous avez dit libéralisme(s) ?

A propos d’Alain Policar, Le libéralisme politique et son avenir, CNRS, 2012

Paris, CNRS éditions, coll. CNRS Philosophie, 2012, 360 pages.
ISBN : 978-2-271-07132-3.

Ce que l’on nomme libéralisme est loin d’être homogène par nature. La lecture des différents auteurs et œuvres multiples qui s’en réclament témoigne de la non unicité du corpus libéral, « ce qui rend assez peu opératoire la notion de culture politique à propos du libéralisme ». Alain Policar tient d’emblée à marquer une séparation précise entre d’une part le libéralisme philosophique, comme représentation intellectuelle et vision du monde, et les diverses formes de libéralismes politique et économique.


Distinction libéralisme philosophique vs libéralisme économique



La distinction entre ces deux derniers s’exprime essentiellement pour le premier dans « la préservation des libertés individuelles, l’expression des droits politiques, le pluralisme et la limitation réciproque des pouvoirs » ainsi que dans une « régulation démocratique des mécanismes de l’économie de marché », tandis que le second, souvent associé au capitalisme ou à l’ultralibéralisme, est « fondé sur la régulation par le marché comme ultime horizon d’un fonctionnement libre et qui, dès lors, exclut l’alliance entre démocratie, anticapitalisme et libéralisme politique », car comme le souligne Gilles Doslater « le marché est conçu comme un mécanisme naturel qui, laissé à lui-même, engendre spontanément équilibre, stabilité et croissance [1] ». Le laisser-faire, l’ordre spontané, l’auto-régulation, l’État minimal, le non-interventionnisme (jugé potentiellement totalitaire), la prédominance des marchés sollicités par l’ultralibéralisme économique sont en constante tension, voire en contradiction pure et simple, avec la démarche du libéralisme politique et philosophique soutenu par Alain Policar.

Un individu universel


Le libéralisme philosophique qu’entend promouvoir l’auteur se place dans l’optique d’un libéralisme à la fois modeste (où la fin ne justifie pas les moyens) et critique qui laisse place à un vaste ensemble de dispositions positives pour tout individu : la liberté de conscience et d’opinion, le scepticisme, la tolérance (comme vertu active), l’émancipation, l’autonomie, la souveraineté et la libre interaction des personnes, l’égale dignité de tous les hommes, la rationalité, l’objectivité, le juste, la responsabilité individuelle...,le tout en l’absence de processus de domination et d’ordre transcendant. Cet individualisme reste cependant à l’écart de l’atomisme, de l’égoïsme et de postures où l’individu se suffirait à lui-même en vase-clos. L’individu aura d’autant plus de chances de s’épanouir qu’il évoluera au sein d’un type de société socio-politique où un certain nombre de valeurs seront protégées par des lois élaborées par un État de droit, un État libéral laïc fondé sur un système de séparation des pouvoirs (Etat/Eglise, Etat/Société, Science/Foi, etc.), qui offrira les moyens de réaliser une bonne vie sans pour autant orienter ou dicter laquelle choisir, où l’homme, naturellement social (coopératif et associatif), a intégré que « le rapport à soi y est rapport à autrui [2] », en accord avec Catherine Audard exposant que là « où le républicanisme classique plaçait sa confiance dans la vertu des dirigeants et des citoyens, le socialisme dans les révoltes populaires et les révolutions, le libéralisme place sa confiance dans les lois [3] ».


L’homme libre peut également se porter au-delà et au-dessus des codes et des conditionnements culturels où il baigne. Une société est d’autant plus libérale qu’elle reste ouverte, raisonnablement pluraliste et laisse à ses membres la liberté d’avoir des modes de vie différents, sans aucune imposition d’une bonne vie individuelle ou commune normée, en lui laissant la liberté de (re)penser ses choix d’adhésion ou de désengagement, et donc de continuer, de réviser ou de renoncer à ses orientations. Les hommes sont égaux et libres « à condition, toutefois, que leurs actions ne nuisent, ni à la vie, ni à la santé, ni à la liberté, ni aux possessions des autres ». Dans une telle société « l’humanité de l’homme n’est pas, contrairement à ce qu’affirme l’humanisme civique, tout entière contenue dans l’activité citoyenne », elle existe aussi en dehors de celle-ci.

Justice et Solidarité


A ce libéralisme philosophique et politique, Alain Policar joint un libéralisme égalitaire et social qui pose, face aux différentes inégalités socio-économiques et aux injustices qui en résultent, la préoccupation au sort réservé aux couches sociales les plus défavorisées, aux plus démunis, aux exploités, ce qui implique une société bâtie sur une égale dignité, une solidarité et une justice sociale de tous les instants, alliées à une redistribution des richesses, où « le droit prend la place du bien [4] », sans limitation sociale ou géographique c’est-à-dire fondamentalement internationale, cosmopolite et universelle, via des lois protectrices pour les libertés publiques et les droits individuels. Ainsi le solidarisme sut concilier à la fois le socialisme et le libéralisme politique en rectifiant l’individualisme anti-égalitaire [5].

Le bien individuel allié au bien commun peut s’avérer un lien difficile et pourtant il est nécessaire dans l’optique d’une synthèse philosophique libérale conséquente, tout comme « le rapport entre universalisme cosmopolite et particularisme ethnique et culturel [6] ». Face aux stigmatisations (xénophobie, racisme, préjugés, mépris, condescendance, indifférence, etc.) ou aux revendications identitaires/communautaires radicales (impliquant l’incommensurabilité inresubjective et/ou intergroupe, la valorisation extrême de traits – mœurs, religion, sexe, langue, etc. – au détriment d’autres), la bienveillance, le respect et l’estime sociale semblent une réponse libérale adéquate, au sein d’une société laïque, à ce que Alex Honneth a nommé la lutte pour la reconnaissance [7]. Ce qui nous rassemble et fixe notre « cosmopolitisme dans l’existence d’universaux cognitifs au sein de l’espèce humaine  » n’a-t-il pas plus de valeur que ce qui nous sépare ? Tout en gardant la mesure critique de ce qui peut être considéré comme « commun », car comme le souligne justement l’auteur « si la tolérance à l’égard d’autrui peut se pervertir en différentialisme, l’universalisme peut se dégrader en assimilationnisme  ». A la volonté générale défendue par les sociétés démocratiques peut se joindre les principes moraux et politiques du libéralisme philosophique.


En revisitant le corpus du libéralisme, en l’interrogeant sur la place et l’action de l’individu, des groupes, des communautés et in fine de l’Etat, Alain Policar offre un autre regard sur le libéralisme de gauche et plus précisément sur le socialisme libéral [8]. De fait on ne peut que souscrire aux propos de Carlo Rosseli, pour qui « le mot libéralisme a malheureusement servi à faire passer en contrebande des marchandises d’espèces et de nature si diverses, et qu’il fut à tel point, par le passé, l’affaire de la bourgeoisie, que le socialisme aujourd’hui se plie mal à son emploi [9] ». La richesse des références et la somme de réflexion qui en résultent ne pourront que stimuler les esprits libres et ouverts et peut-être remettre en question les réflexes d’illibéralisme.

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// Article publié le 20 mars 2013 Pour citer cet article : Valéry Rasplus, « Vous avez dit libéralisme(s) ?, A propos d’Alain Policar, Le libéralisme politique et son avenir, CNRS, 2012 », Revue du MAUSS permanente, 20 mars 2013 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Vous-avez-dit-liberalisme-s
Notes

[1Gilles Doslater, Le Libéralisme de Hayek, La Découverte, 2001, p. 107.

[2Catherine Audard, Qu’est-ce que le libéralisme ? Ethique, politique, société, Gallimard, Folio essais, 2009, p. 71.

[3Audard, op. cit., p. 183-184.

[4Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme : dix leçons, Hachette, 1987, p. 63.

[5Célestin Bouglé, Les Idées égalitaires. Étude sociologique, Félix Alcan, 1925.

[6Francesco Fistetti, Théories du multiculturalisme, La Découverte, 2009.

[7Alex Honneth, La Lutte pour la reconnaissance. La grammaire morale des conflits sociaux, Cerf, 2000.

[8Serge Audier, Le Socialisme libéral, La Découverte, 2006.

[9Carlo Rosseli, Socialisme libéral, Le Bord de l’eau, 2009.

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