Sauver Marx ?

La Découverte, coll. Armillaire, 2007, 260 p., 23 €.

De la thèse d’Antoni Negri et de Michael Hardt, les auteurs partagent deux idées : d’une part, que le local n’est plus le lieu privilégié de la lutte contre le global, et d’autre part, que la classe ouvrière n’est plus le lieu défensif par excellence. Par contre ils souhaitent démontrer dans cet ouvrage qu’il n’y a plus lieu de croire en un dépassement du capitalisme, aussi devons-nous mettre fin à « cette confiance toute marxienne dans les pouvoirs du progrès ».

Les auteurs souhaitent aussi démontrer qu’à vouloir sauver Marx, A. Negri et M. Hardt sont conduits à en révéler les impasses les plus indépassables.

P. Dardot, tout d’abord, interroge la capacité de la « multitude » à devenir un sujet politique. Il relève que ce concept a, chez A. Negri et M. Hardt, une positivité qu’il n’a pas chez Platon, Hobbes et même chez Spinoza dont se réclament les auteurs d’Empire et de Multitudes. Spinoza souligne que la multitude peut devenir la foule, c’est-à-dire un instrument passif, manipulé, alors qu’A. Negri et M. Hardt en font d’emblée un sujet actif. Comment expliquer cela ? A. Negri et M. Hardt en fournissent l’explication au moyen d’une lecture qui se veut fidèle et actualisée de Marx. Ils reprennent la thèse selon laquelle l’exploitation est la privatisation des résultats de la production commune.

L’exploitation, c’est l’expropriation. Dès lors le prolétariat désigne, comme classe, l’ensemble des pauvres, les personnes qui sont dépouillées de tout. Le prolétariat n’a pas d’intérêt car il est dans la nudité de la non-propriété, aussi est-il en acte l’expression du commun. Ce commun est d’abord local mais c’est le rôle révolutionnaire du capitalisme que d’étendre peu à peu ce commun à la planète entière. L’expansion des marchés conduit à socialiser davantage le travail. Pour Marx, le communisme présuppose la réalisation du marché universel. Ce faisant, le capitalisme court à sa perte car il produit un « devenir-homogène » des conditions d’existence du prolétariat et constitue ainsi la force qui le renversera. Comme masse, l’action du prolétariat est le communisme. Sa tâche est d’abolir la souveraineté au niveau global.
Mais si l’on pouvait croire au 19e siècle que le pauvre était le salarié, ce dernier étant effectivement dénué de tout, de ses instruments de travail comme de la propriété des résultats de la production, aujourd’hui tel n’est plus le cas. Le fordisme a permis au salarié de consommer, il n’est donc plus exclu de la propriété du procès de production. Si le pauvre n’est plus le salarié, alors qui est-il ? Pour le savoir, A. Negri et M. Hardt ont revisité le procès actuel de la production. Ils ont pris acte de l’hégémonie nouvelle du travail immatériel, en particulier du fait de l’émergence et de la généralisation des technologies de l’information (TIC). Les TIC révèlent un phénomène plus vaste, qui a seulement été aperçu par Marx. Le travail immatériel est de la production de commun, c’est même la source majeure de productivité collective. Il croît quand on le partage, à l’inverse des biens et services matériels. Et le travail immatériel a lieu partout, y compris en-dehors des usines. Si le salarié est désormais relativement riche, le pauvre, celui qui est privé des résultats de la production commune, c’est donc le chômeur, le migrant, qui sont les sources méconnues de la productivité. L’autorité ne fait que venir encadrer cette puissance productrice. La lutte est une lutte communicationnelle. La communication étant désormais globale, la multitude agit à cette échelle. Son activité communicationnelle produit de l’être-commun (commonality), de la res communis, et non de la res publica, de la communauté, du peuple, qui impliquent de l’unité imposée par en haut.

Mais le pouvoir de la multitude n’est qu’en puissance. Comment la faire passer à l’acte ? P. Dardot montre qu’A. Negri et M. Hardt restent très flous sur la capacité de la multitude à prendre une décision. Ils évoquent des moments fondateurs, une « émergence ». Il en conclut qu’A. Negri et M. Hardt se heurtent à un obstacle indépassable de la théorie de Marx : une ontologie qui fait obstacle à toute véritable théorie de la décision politique. La multitude, n’étant que positivité, ne peut admettre de décision au sens plein du terme c’est-à-dire l’affirmation d’un choix entre des options incompatibles qui seraient pourtant toutes dignes d’un certain intérêt.

C. Laval, de son côté, pose deux questions : y a-t-il réellement une hégémonie du travail immatériel dans l’activité humaine ? Et si tel est le cas, cela a-t-il des chances de faire advenir le communisme ?
La première thèse passe par une relecture de Marx à l’aune des théories économiques sur les sources immatérielles de la productivité. Pour A. Negri et M. Hardt, Marx aurait eu l’intuition de l’origine immatérielle de la valeur mais il l’aurait négligée car elle était moins patente à son époque qu’à la nôtre. Marx affirmait que les infrastructures élaborées par le capitalisme sont le résultat d’un savoir scientifique, la valeur venant de l’application de la science à la production, d’où augmentation de la productivité et élargissement du nombre de travailleurs mis en coopération. Selon A. Negri et M. Hardt, c’est le savoir issu de la multitude qui est à la source de la productivité.

A. Negri et M. Hardt assoient leur thèse à partir d’un double constat : l’échec du mouvement ouvrier et le rôle des nouveaux mouvements sociaux culturels des années 70, très critiques envers la science, et l’épuisement du modèle léniniste. Ces deux éléments, disent-ils, ont été adéquatement analysés par Deleuze et Guattari d’une part et par Foucault d’autre part. Deleuze et Guattari ont montré que le « développement illimité des forces productives » signifiait en réalité la « libération de l’énergie désirante ». Ils ont ainsi montré que la productivité existe en dehors de l’usine. Foucault, de son côté, a produit une analyse plus fine du pouvoir que ce que Lénine proposait. Le pouvoir étant partout et non plus au centre, le modèle léniniste n’a plus de raison d’être. Le problème réside alors dans le fait que jusqu’ici, le savoir était parcellisé, faute de pouvoir communiquer. Le prolétariat ne pouvait pas s’unir. Mais l’émergence des TIC change la donne, elles permettent l’union, comme annoncé dans l’analyse de Marx, ce qui explique que le communisme soit proche.

C. Laval montre que ces interprétations trahissent largement les thèses sur lesquelles elles s’appuient. A. Negri et M. Hardt ont recours à une interprétation de la communication explicitement récusée par Deleuze, qui ne voyait dans le langage n’est pas fait pour être cru mais pour obéir et faire obéir, « l’agir communicationnel » ne pouvant être qu’une opération de pacification sociale. De son côté Foucault désignait comme « biopouvoir » un pouvoir répressif, issu du pouvoir normatif de l’autorité. Les filiations invoquées par A. Negri et M. Hardt ne permettent de démontrer ni l’hégémonie du travail immatériel ni son caractère révolutionnaire. La preuve de l’existence d’une nouvelle subjectivité révolutionnaire, ayant la communication pour support, reste à faire. Ceci conduit C. Laval à se demander si A. Negri et M. Hardt ne sautent pas un peu vite de l’analyse des formes sociales de lutte des classes au prophétisme utopique.

E. M. Mouhoud cherche à savoir ce qu’il en est du travail immatériel sur le plan empirique : que se passe-t-il exactement dans le champ de la production au sens classique du terme ? Les analyses s’accordent autour d’un certain nombre de mutations : davantage de flexibilité, changements organisationnels dans les entreprises, prédominance des activités immatérielles (tertiaire), intensification de la recherche et développement, du dépôt de brevets. A. Negri et M. Hardt veulent intégrer la valeur de l’immatériel, en restant fidèles à Marx. Pour eux la montée en puissance de l’immatériel correspond à la socialisation croissante du « travail abstrait » c’est-à-dire de l’organisation générale de la production, ainsi qu’à un rejet de la « société usine » caractéristique des périodes de concentration. L’information permet la décentralisation mais aussi, de par sa temporalité immédiate, une socialisation grandissante. L’ensemble de ces transformations nous conduirait vers un dépassement du capitalisme.

Le problème, comme le soulignait déjà A. Gorz, réside dans la confusion entretenue par les analystes de la « nouvelle économie » entre l’informatisation, la diffusion de l’information et la connaissance, le savoir. A. Negri et M. Hardt ne distinguent pas TIC et information, information et connaissance.

Or ces distinctions sont capitales. K. Arrow avait déjà montré que la connaissance est un bien public, d’où ses caractéristiques « communes ». Pourquoi le travail immatériel échapperait-il aux catégories clé de l’économie politique ? S. Zizek a montré la constitution d’une « netocratie ». Par ailleurs si la connaissance est appropriable, brevetable, le savoir ne l’est pas, or seul ce dernier permet la production de connaissances. Avoir accès à la connaissance ne suffit donc pas à la maîtriser. L’information ne génère pas automatiquement de la connaissance et de l’apprentissage. Les activités de production de connaissance (R&D) continuent de se concentrer.
E. M. Mouhoud conclut que le fétichisme des TIC a conduit A. Negri et M. Hardt à commettre un certain nombre d’erreurs d’appréciation sur les évolutions organisationnelles contemporaines.

Chacune des trois analyses présentées dans cet ouvrage est pertinente et pénétrante. Difficile de ne pas acquiescer à l’entreprise critique développée par chacun des auteurs. Les auteurs démontrent chacun à leur manière que le projet d’A. Negri et de M. Hardt repose avant tout sur une « confiance toute marxienne dans les pouvoirs du progrès ». C’est une thèse qui rencontre de plus en plus d’écho. Il en découle qu’une rupture avec cette confiance est un préalable à toute tentative de redéfinition d’un projet d’émancipation, comme l’affirment les trois auteurs. Reste à savoir sur quoi ouvrirait une telle rupture. Cela nous renvoie aux travaux critiques sur le développement, tels I. Illich dont les œuvres complètes ont récemment été éditées chez Fayard.

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// Article publié le 16 mai 2007 Pour citer cet article : Fabrice Flipo, « Sauver Marx ? », Revue du MAUSS permanente, 16 mai 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Sauver-Marx
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