Quelle philosophie est possible après Fukushima ?

L’accident grave à la centrale nucléaire Fukushima-Daiichi en mars 2011 a contaminé, par une quantité énorme de matières radioactives qu’elle a émise, les régions de Tôhoku et de Kantô du Japon sur une vaste échelle, et a changé notre monde et notre vie de manière décisive. Les populations vivant dans les régions contaminées sont constamment exposées aux faibles doses d’irradiation, dont nous n’avons pas de connaissances assurées sur l’influence, sauf celles statistiques. En outre, malgré cette situation catastrophique, la politique nucléaire du Japon n’a presque rien changé. En ce sens, nous sommes dans la situation catastrophique constamment aggravée depuis l’accident nucléaire de Fukushima.

Dans cet article, nous allons proposer une philosophie possible après l’accident de Fukushima en développant une réflexion fondamentale sur l’énergie nucléaire. La perspective sur laquelle nous nous appuyions est celle-ci : l’énergie nucléaire est une technologie « moderne » au sens fort du terme (c’est-à-dire une technologie du 20e siècle), et il est important de revoir la question en adoptant sur elle un point de vue foucaldien en terme de « pouvoir-savoir », c’est-à-dire qui interroge la connexion entre pouvoir étatique et technologie scientifique.

Par exemple, la limite de dose annuelle de radiation pour le public que le gouvernement japonais a fixé après l’accident de Fukushima suivant la recommandation du CIPR (Commission internationale de protection radiologique) [1] est de 20 mSv, qui est 20 fois plus que celle de la situation normale (1 mSv). Derrière cette décision, on pourrait soupçonner l’intention économico-sociale du gouvernement et sa volonté de limiter la zone d’évacuation et d’en exclure les villes de Fukushima et de Kôriyama, deux villes économiquement et administrativement importantes dans le département de Fukushima - [2]. Foucault appelle « dispositif de sécurité » ce mécanisme du pouvoir qui gouverne la population en s’appuyant sur le calcul de coût économico-social - [3]. Dans ce cas, il faudrait examiner la connexion entre le savoir scientifique décidant la limite de dose de radiation et le pouvoir de sécurité gouvernant la population suivant un calcul de coût économico-social. En ce sens, le problème de l’accident de Fukushima est à la fois celui du savoir scientifico-technologique et celui du pouvoir étatique. De cette perspective, nous allons développer une philosophie possible après l’accident de Fukushima.

Quelle philosophie est possible après Fukushima ?

Commençons notre réflexion par la critique de l’arme et de l’énergie nucléaires proposée par Günther Anders. Ce dernier est philosophe allemand connu pour la critique de la technologie moderne. Il a préparé son doctorat sous la direction de Husserl, son habilitation sous la direction d’Adorno, et a participé aux séminaires de Heidegger. Avec l’arrivée des nazis au pouvoir, il s’est exilé en France et puis aux États-Unis. Choqué par l’attaque nucléaire de Hiroshima et de Nagasaki déclenchée par les États-Unis, il s’est lancé dans la critique de l’arme et de l’énergie nucléaires, qui est devenue le sujet important de sa réflexion philosophique.

Dans « Thèses pour l’âge atomique » (1959), Anders écrit : « Le 6 août 1945, le jour du bombardement d’Hiroshima, un nouvel âge a commencé, celui dans lequel, à n’importe quel instant, n’importe où, nous pouvons nous transformer, non, toute notre terre peut se transformer en un Hiroshima » [4]. Il appelle aussi « possibilité d’un auto-anéantissement » cette transformabilité d’un Hiroshima. De là vient la thèse : « Hiroshima est partout »- [5].

Dans « Dix thèses pour Tchernobyl » (1986), Anders propose une autre thèse, variante de la thèse précédente : « Tchernobyl est partout » - [6]. Autrement dit, si un accident grave a lieu à une centrale nucléaire, à n’importe quel instant, n’importe où, notre terre peut se transformer en un Tchernobyl. En effet, déclenché par le grand tremblement de terre de Tôhoku, un accident grave à l’échelle de Tchernobyl a eu lieu à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, et une vaste étendue de la terre a été contaminée par la radioactivité. Le taux des émission de Césium 137 issues de la centrale Fukushima Daiichi est estimé à 15000 téra Becquerel, ce qui correspond à 165.5 fois de la bombe atomique du type Hiroshima (89 téra Becquerel), et le total des émissions des substances radioactives est estimé à 900 péta Becquerel (qui n’en inclut pas le rejet à l’océan), ce qui correspond à un sixième de celui de Tchernobyl. Ces chiffres s’appuient sur les estimations du TEPCO (Tokyo Electoric Power Company), le taux réel des émissions peut être 2 ou 3 fois supérieures à ces chiffres - [7].

Si c’est ainsi, la possibilité d’un « auto-anéantissement » causé par l’arme nucléaire devra être équivalente à celle d’un « auto-anéantissement » causé par l’accident d’une centrale nucléaire. D’où Anders écrit : « Distinguer un usage guerrier et un usage pacifique de l’énergie nucléaire est fou et mensonger (töricht und betrügerisch) » - [8]

Nous pouvons examiner cette thèse d’Anders du point de vue foucaldien du « pouvoir-savoir ». En japonais, le terme « énergie atomique (genshiryoku) » désigne habituellement l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire, et le terme « nucléaire (kaku) » son utilisation militaire. Donc au Japon, on fait comme si « l’utilisation pacifique » et « l’utilisation militaire » de l’énergie nucléaire étaient deux choses complètement différentes. Cependant, en réalité, les deux sont l’avers et le revers de la même médaille.

Pour examiner cette équivalence de « l’utilisation pacifique » et de « l’utilisation militaire » de l’énergie nucléaire, référons-nous à la pensée d’un scientifique japonais, Jinzaburo Takagi (1938-2000). Il était à la fois scientifique spécialisé en chimie nucléaire et activiste du mouvement citoyen antinucléaire. Il se désignait donc comme « citoyen-scientifique ». Takagi était d’abord assistant à l’Institut d’études nucléaires à l’Université de Tokyo, et puis maitre de conférence à l’Université métropolitaine de Tokyo, mais il en a démissionné en 1973 par sympathie pour les mouvements étudiants et les paysans qui luttaient contre la construction de l’aéroport de Narita. Il a cofondé Citizen’s Nuclear Information Center (CNIC) en 1973 et en était le représentant entre 1986 et 1998 - [9]. Dans ses livres, Takagi propose des réflexions fondamentales sur l’essence de la technologie nucléaire et sur son rapport essentiel avec le pouvoir étatique.

Quand on réfléchit sur l’énergie nucléaire, on sera forcément amené à poser la question fondamentale : pourquoi fait-on appel à une technologie tellement dangereuse pour notre vie quotidienne simplement pour produire l’électricité ? En effet, cette technologie repose sur des substances radioactives et produit du plutonium, substance fortement dangereuse pour notre vie. Tant qu’on utilise l’énergie nucléaire pour produire l’électricité, on ne peut pas exclure la possibilité d’un accident grave à la centrale nucléaire qui non seulement causerait les émissions massives des substances radioactives dans un espace étendu et qui mettrait aussi beaucoup de vies en danger. Par contre, l’accident dans une centrale au pétrole ou au charbon ne cause pas de danger aussi grave. Pourquoi utilise-t-on alors une technologie tellement dangereuse pour produire l’électricité ? La réponse est très simple : la technologie de la centrale nucléaire est une conversion de l’utilisation militaire à l’utilisation civile de la technologie nucléaire.

Dans Les dangers du plutonium - [10], Takagi réfléchit sur l’essence de la technologie nucléaire en remontant à l’époque du projet Manhattan, projet du développement de la bombe atomique.

Le projet Manhattan a poursuivi deux voies pour développer la bombe atomique : l’une consistait à concentrer l’uranium naturel et à en extraire l’uranium 235 (le moyen pour produire la bombe atomique du type Hiroshima) et l’autre à produire artificiellement le plutonium 239 qui n’existait pas dans la nature (le moyen pour produire la bombe atomique du type Nagasaki). Pour produire le plutonium, il faut provoquer la réaction en chaîne de la fission nucléaire en faisant absorber un neutron par de l’uranium 238. Cette technologie pour produire le plutonium 239 n’est rien d’autre que le principe du réacteur nucléaire. Takagi écrit dans Les dangers du plutonium : « La production massive du plutonium 239 consiste à produire le réacteur nucléaire, autrement dit, le mécanisme contrôlé de la réaction en chaîne de la fission nucléaire » - [11]. C’est ainsi que le réacteur nucléaire a été inventé pour produire le plutonium qu’est la matière première de la bombe atomique, et par la suite, il a été converti en utilisation civile pour produire l’électricité. En outre, le réacteur réalise la réaction en chaîne de la fission nucléaire contrôlée, et l’arme nucléaire provoque la réaction en chaîne non contrôlée et engendre l’énergie destructrice. L’un et l’autre sont donc fondés sur le même principe de la « réaction en chaîne de la fission nucléaire », à la différence près que le premier est contrôlé et la deuxième est non-contrôlée (même si cette différence est, on le sait bien, très importante).

En outre, Takagi trouve le fondement de la technologie nucléaire dans le projet Manhattan lui-même.

Le projet Manhattan était une opération qui avait pour mission de créer un centre étatique du savoir spécialisé sur la guerre. En outre, le projet devait être développé totalement en secret. Il fallait pour cela d’une part un contrôle sévère des informations et d’autre part un système centralisé de la recherche-développement, c’est-à-dire un pouvoir centralisé. Les caractères fondamentaux du nouveau système étatique de cette technologie gigantesque consistent donc en ces deux points : premièrement, la richesse, le pouvoir et le savoir sont centralisés ; deuxièmement, la technologie et les substances que traite ce système centralisé engendrent une force infiniment destructrice. Aujourd’hui, cette sorte de technologie gigantesque est devenue courante. Cependant, son caractère fondamental a été établi à ce moment-là - [12].

Le projet Manhattan consistait donc à organiser un système étatique de technologie, autrement dit le complexe scientifico-bureaucratico-militaro-industriel. Afin de développer une technologie nucléaire ayant une force destructrice, il fallait établir un système de la technologie fortement centralisé par l’État. Le projet Manhattan était bien ce système étatique de la technologie. Et au Japon aussi, ce système étatique existe en tant que complexe scientifico-bureaucratico-industriel qu’on appelle « village nucléaire ».

Ayant accepté le discours d’Eisenhower sur Atoms for peace (1953), le gouvernement japonais a commencé, en 1954, des préparatifs pour introduire l’énergie nucléaire. Depuis lors, la politique japonaise de l’énergie nucléaire repose toujours sur ce système étatique de technologie : le gouvernement et la bureaucratie forment le projet, les organisations étatiques développent les recherches, et l’industrie de l’énergie réalise le projet. Ce système étatique de technologie ou ce complexe scientifico-bureaucratico-industriel est ce qu’on appelle « village nucléaire ».

Foucault appelle « pouvoir-savoir » cette connexion du pouvoir et du savoir scientifique. Organisé et développé à l’initiative de l’État, le savoir technologique devient un instrument du pouvoir avec lequel s’exerce le pouvoir étatique. Le savoir technologique cesse alors d’être le savoir « pur » qui se déploie librement. Il ne se développe que dans son rapport avec le pouvoir et en tant qu’un mécanisme du pouvoir. Comme le dit Foucault, c’est en ce sens que « le pouvoir produit du savoir » et « pouvoir et savoir s’impliquent directement l’un l’autre » [13].

Cette manière d’être du système étatique de la technologie a engendré une technologie si dangereuse pour l’humanité. Takagi écrit :

Le projet Manhattan avait un but très simple : produire des bombes atomiques aussi destructrice que possible. Ni l’économie et ni la sûreté des travailleurs ni l’environnement n’étaient donc importants. Ce but était facile à réaliser pour la technologie. Cependant, il n’en est nullement ainsi dans l’utilisation civile de l’énergie nucléaire. À la fois l’économie et la sûreté y sont importants, et il faut avant tout que l’introduction de cette technologie doive rendre les hommes heureux, ce qui est complètement différent du cas du développement des armes destinées à tuer les hommes. Néanmoins, ceux qui ont voulu appliquer la technologie nucléaire réalisée par le projet Manhattan à son utilisation pacifique ont oublié ce point essentiel en héritant des procédés du projet Manhattan. Cet arrière-plan historique explique les difficultés actuelles que nous rencontrons 40 ans après la naissance de l’énergie nucléaire, des difficultés plus nombreuses que les fruits que le « nucléaire » nous a apportés -  [14].

De l’application directe de la technologie militaire de l’énergie nucléaire à son utilisation civile dérivent ainsi tous les problèmes de la centrale nucléaire. La force gigantesque de l’énergie nucléaire représente un côté positif pour l’utilisation militaire, mais des problèmes insurmontables pour l’utilisation civile.

En premier lieu, l’énergie nucléaire produit nécessairement des déchets radioactifs très dangereux pour notre vie. Dans le premier stade du développement de l’énergie nucléaire, on avait l’espérance de la désintoxication des déchets radioactifs. Cependant, cette espérance est déjà perdue à cause des difficultés technologiques et du rapport coût-efficacité. Le problème de la gestion des déchets radioactifs est celui qui reste à résoudre même après la sortie du nucléaire. Cela est d’autant plus vrai pour le Japon qui, situé dans une zone sismique, n’a nul endroit sous la terre pour stocker les déchets radioactifs avec sûreté.

En deuxième lieu, pour produire l’électricité, la centrale nucléaire concentre une énergie gigantesque dans son réacteur et y stocke beaucoup des substances radioactives (si le réacteur d’un million kW fonctionne pendant un an, des substances radioactives équivalents aux 1000 bombes atomique du type Hiroshima et Nagasaki seront stockées dans ce réacteur [15]). On ne peut donc pas exclure complètement la possibilité que ces substances radioactives soient massivement rejetées dans l’environnement quand ce système sera détruit pour une raison quelconque - [16].

C’est ainsi que l’énergie nucléaire ne peut résoudre ni le problème de la toxicité forte des substances radioactives ni celui de son influence destructrice capable de nuire à l’environnement lors d’un accident grave. Cela provient du fait que la technologie de la centrale nucléaire est née du principe de l’arme nucléaire (la réaction en chaîne de la fission nucléaire) et de la technologie de la production de l’arme nucléaire (la production du plutonium par le réacteur nucléaire). Autrement dit, le danger de la centrale nucléaire provient du celui de l’arme nucléaire dont le but est la destruction massive. Par ailleurs, les problèmes causés par le complexe scientifico-bureaucratico-industriel appelé « village nucléaire » (par exemple, le propagande de la sûreté sur l’énergie nucléaire, le manque des mesures en cas d’accidents, et la minimisation des influences des accidents éventuels ou même la dissimulation de certains accidents produits, etc.), tous ces problèmes dérivent du fait que la technologie de l’énergie nucléaire a été développée par le système étatique de la technologie, autrement dit, par la connexion du pouvoir étatique et du savoir technologique.

L’autre point important pour notre réflexion, c’est que la centrale nucléaire produit nécessairement du plutonium, qui est la matière première de l’arme nucléaire. La centrale nucléaire amène donc la possibilité de fabriquer l’arme nucléaire. Si le gouvernement japonais ne peut renoncer au développement technologique de la centrale nucléaire, ni au traitement du combustible nucléaire usé (c’est-à-dire, de l’enrichissement du plutonium), ni au surgénérateur (c’est-à-dire, de la surgénération du plutonium) malgré de nombreux échecs et des difficultés techniques importantes, c’est parce que tout cela est en relation avec l’intention des politiciens et des bureaucrates de garder la possibilité de l’armement nucléaire, même si cette intention est en même temps liée à la politique de « l’autarcie énergétique » (mais, en réalité, tous les uraniums sont importés). En effet, Hitoshi Yoshioka, historien des sciences, écrit : « il semble évident que, derrière la politique du gouvernement japonais à l’égard du développement général de l’utilisation civile de l’énergie nucléaire [c’est-à-dire, du projet du traitement du combustible nucléaire usé ainsi que de celui du surgénérateur], il y a une intention d’augmenter sans cesse le potentiel de l’armement nucléaire » - [17].

En effet, un document du ministère des affaires étrangères daté du 1969 dit ceci : « nous devons toujours garder le potentiel économique et technologique de fabriquer l’arme nucléaire et nous ferons en sorte que qu’il ne soit pas empêché »- [18]. C’est ainsi que le gouvernement japonais ne peut facilement abandonner ni la politique de l’énergie nucléaire ni celle du cycle du combustible nucléaire. En effet, la loi élémentaire de l’énergie nucléaire est révisée en 2012 et la phrase suivante a été ajoutée : « la sécurité à l’égard de l’utilisation de l’énergie nucléaire doit contribuer à la sécurité de notre pays ». L’expression « contribuer à la sécurité de notre pays » suscite des soupçons nationaux et internationaux sur la possibilité de l’armement nucléaire par le gouvernement japonais. La technologie de l’énergie nucléaire est ainsi en relation étroite avec l’armement nucléaire.

Le désassujettissement contre la politique de l’énergie nucléaire

Pour conclure, nous allons discuter du problème de l’assujettissement des sujets à la politique de l’énergie nucléaire. Cette politique a été développée en s’appuyant sur la disparité économique entre villes et provinces. Les centrales nucléaires produisent de l’énergie pour des villes importantes, mais, à cause du danger qu’elles représentent, elles ne doivent pas être construites dans les villes. Elles sont donc exclusivement construites en provinces qui souffrent du problème du dépeuplement et de la pauvreté. Pour compenser l’emplacement de la centrale nucléaire, l’État paie une énorme somme de subvention aux communes qui l’ont accepté. Par cette politique étatique, l’économie de ces communes devient totalement dépendante des subventions, puisque ce bénéfice est tellement grand pour ces communes. En outre, le revenu cadastrale des centrales nucléaires décroissant chaque année à cause de l’amortissement, les communes sont obligées d’accepter la construction des nouveau réacteurs pour assurer la rentée fiscale. Ce cercle vicieux est souvent comparé à celui des drogués. C’est précisément l’assujettissement des provinces pauvres par l’État. On pourrait aussi appeler « colonisation intérieure » cet assujettissement des provinces qui s’appuie sur la disparité économique entre villes et provinces.

Hiroshi Kainuma, sociologue japonais, définit cette structure comme « assujettissement automatique et volontaire des provinces par l’État » et remarque qu’elle ne change en rien même après l’accident de Fukushima - [19]. En effet, l’économie des communes dotées de centrales nucléaires dépend entièrement de ces dernières, et le renoncement à cette dépendance entraînerait l’anéantissement de sa propre existence. Comme le dit Judith Butler - [20], le sujet est produit par l’assujettissement au pouvoir ; il s’attache à l’assujettissement pour son autoconservation, puisque le renoncement à l’assujettissement équivaut à celui de son existence. Le sujet est donc obligé de désirer l’assujettissement pour l’autoconservation.

Cependant, après l’accident de Fukushima, ce désir semble exprimer plus que jamais ce dilemme : « J’ai compris que la centrale nucléaire est dangereuse, mais si j’abandonne l’assujettissement, j’abandonnerai aussi mon existence même ». Par certains « événements », le désir d’assujettissement pourrait se transformer en celui de désassujettissement, c’est-à-dire, faculté d’agir dans un but de résistance. Autrement dit, l’« événement » peut produire la faculté d’agir dans un but de résistance au pouvoir. Et l’accident de Fukushima correspond à cet « événement ». En effet, dans la « vision de reconstruction » publiée en août 2011, le département de Fukushima proclame la sortie du nucléaire. Le village de Tokai, première commune qui a accepté la construction de la centrale nucléaire, revendique à présent la sortie du nucléaire. Au niveau national, ceux qui sont pour la sortie du nucléaire comptent plus de 70% de la population (sauf que leurs avis divergent sur la période de la sortie complète du nucléaire) - [21].

Pour réaliser le désassujettissement contre la politique de l’énergie nucléaire, il est indispensable de changer la structure socio-économique qui oblige les provinces à « désirer » être exploités par le centre. Il sera alors nécessaire que les provinces introduisent avec volonté une énergie naturelle, en se servant du système de paiement pour l’énergie renouvelable (FIT : Feed-in Tariff) introduit au Japon en 2012, afin de transformer le système centralisé de la production de l’électricité en système décentralisé.

Nous devons sérieusement assumer l’événementialité de l’événement de Fukushima qui a influencé aussi gravement aussi bien notre existence que notre environnement. La technologie de l’énergie nucléaire a été développée dans le but de produire l’arme nucléaire. L’utilisation quotidienne de cette technologie dans la société civile cause inévitablement des contradictions par rapport à notre condition de vie et même à la démocratie. De ce point de vue, nous devons sortir du nucléaire (y compris des armes nucléaires) et changer radicalement la politique actuelle de l’énergie en vue d’une politique basée sur l’énergie naturelle.

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// Article publié le 23 janvier 2014 Pour citer cet article : Yoshiyuki SATO, Université de Tsukuba, « Quelle philosophie est possible après Fukushima ? », Revue du MAUSS permanente, 23 janvier 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Quelle-philosophie-est-possible
Notes

[1ICRP, Fukushima Nuclear Power Plant Accident, le 21 mars 2011, ICRP ref : 4847-5603-4313.
http://www.icrp.org/docs/Fukushima%20Nuclear%20Power%20Plant%20Accident.pdf

[2En fait, lors de la décision sur la restructuration des zones d’évacuation en décembre 2011, le gouvernement japonais a envisagé la possibilité de durcir le critère d’évacuation de 20 à 5 mSv par an. Cependant, cette mesure, si elle était mise en application, aurait inclus des parties des villes de Fukushima et de Kôriyama dans la zone d’évacuation, avec le nombre important des évacués, ce qui a finalement amené le gouvernement à y renoncer. Voir cet article d’un quotidien japonais Asahi Shimbun : « Fukushima no kikan kijyun, hinansha-zô wo osorete kyôka sezu : Minshutô-seiken ji (Le gouvernement du Partie Démocrate a renoncé le durcissement du critère d’évacuation à Fukushima, à cause de l’accroissement des évacués) », Asahi Shimbun, le 25 mai 2013. http://digital.asahi.com/articles/TKY201305250024.html

[3Michel Foucault, Sécurité, territoire, population, Cours au Collège de France, 1977-1978, Gallimard/Seuil, 2004.

[4- Günther Anders, « Thesen zum Atomzeitalter », in Die atomare Drohung : Radikale Überlegung zum atomaren Zeitalter, C. H. Beck, 1981, p. 93 ; « Thèses pour l’âge atomique », in La menace nucléaire : Considérations radicales sur l’âge atomique, trad. fr., Le Serpent à plumes, 2006, p. 145.

[5Günther Anders, Hiroshima ist überall, C. H. Beck, 1982 ; Hiroshima est partout, trad. fr., Seuil, 2008.

[6Günther Anders, « 10 Thesen zu Tschernobyl », Psychosozial, no 29, 1986, p. 7 ; « Dix thèses pour Tchernobyl », in La menace nucléaire, trad. fr., p. 316.

[7D’après les recherches d’Andreas Stohl (Norwegian Institute in Air Research). Cf. Geoff Brumfiel, « Fallout forensics hike radiation toll : Global Data on Fukushima change Japanese Estimates », Nature, no 478, 2011. http://www.nature.com/news/2011/111025/full/478435a.html

[8« 10 Thesen zu Tschernobyl », p. 8 ; « Dix thèses pour Tchernobyl », trad. fr., p. 317.

[9Jinzaburo Takagi, Shimin-kagakusha toshite ikiru (Vivre comme citoyen-scientifique), Iwanami-shoten, 1999.

[10Jinzaburo Takagi, Purutonium no kyôfu (Les dangers du plutonium), Iwanami-syhoten, 1981.

[11Ibid., p. 13.

[12Ibid., pp. 15-16.

[13- Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, 1975, p. 32.

[14Purutonium no kyôfu (Les dangers du plutonium), pp. 18-19.

[15- Tetsuji Imanaka, Teisenryô Hôsyasen Hibaku : Chernobuiri kara Fukushima he (Faibles doses d’irradiation : De Tchernobyl à Fukushima), Iwanami-shoten, 2012, pp. 34-35.

[16Jinzaburo Takagi, Genshiryoku shinwa karano kaihô (Démystification du mythe atomique), Kodan-sha, 2011, pp. 47-55.

[17Hitoshi Yoshioka, Genshiryoku no shakaishi (L’histoire sociale de l’énregie nucléaire), edition augmentée, Asahi-shimbun-shuppan, 2011, p. 175.

[18Koki Sugita, Kensyo : Hikaku no sentaku (Examiner le choix de l’anti-nucléaire), Iwanami-shoten, 2005, p. 76.

[19Hiroshi Kainuma, Fukushima-ron : Genshiryoku-mura ha naze umaretanoka (De Fukushima : Pourquoi le village nucléaire est né), Seido-sha, 2011.

[20Judith Butler, The Psychic Life of Power : Thories in Subjection, Stanford University Press, 1997 ; La vie psychique du pouvoir : l’assujettissement en théories, trad. fr., Leo Scheer, 2002.

[21D’après le sondage du quotidien Asahi Shimbun daté du 17 février 2013 (http://digital.asahi.com/articles/TKY201302170189.html), ceux qui sont pour la sortie nucléaire sont de 71%, ceux qui sont contre sont de 18%, et ceux qui n’ont pas d’avis sont de 11%.

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