Qu’est-ce qu’une initiative solidaire ?

Les initiatives solidaires relèvent d’une logique réciprocitaire. Par là, les initiatives solidaires se distinguent à la fois du marché et de la redistribution étatique, avec lesquels elles entrent en tension et doivent composer. Pour mieux faire entendre leur voix, il est sans aucun doute nécessaire de les fédérer, aujourd’hui, davantage qu’elles ne le sont.


Laurent Gardin, maître de conférence à l’Université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis, est l’auteur de Initiatives solidaires. La réciprocité face au marché et à l’Etat (Eres, 2006). Il a développé les idées présentées dans cet ouvrage à l’occasion de la journée « Culture et économie solidaire », organisée le 25 janvier 2007 par la Chaire Relations de service du Cnam, l’Ufisc et l’association Opale / Cnar Culture.

D’autres interventions de la journée et leurs transcriptions sont disponibles sur le site de l’association Opale. La vidéo et la transcription de la conférence de L. Gardin sont tirées de ce site.

Intervention de Laurent Gardin auprès de l’association Opale


Transcription de la conférence

Les débats que vous pouvez avoir, se retrouvent plus largement dans ce que j’ai appelé les
initiatives solidaires. Pour comprendre ces initiatives solidaires, on peut utiliser le concept de
réciprocité. La question de la réciprocité traduit certaines dimensions de vos initiatives : le
non-monétaire, les valeurs, les rapports qui ne sont pas basés sur l’argent ou sur le pouvoir.
La recherche de la place de la réciprocité dans les initiatives solidaires, me semble être une
grille de lecture qui permet de répondre à certaines des interrogations de ce matin.

La diversité des initiatives solidaires… apprécier le caractère d’une initiative solidaire

Tout d’abord, il convient de présenter la diversité des initiatives solidaires. On peut distinguer
4 grands champs dans les initiatives solidaires :

1) Les activités culturelles et de loisir (j’ai
compris qu’il fallait mettre l’art aussi) : ce sont des services individuels quasi-collectifs comme
les services aux personnes (la garde d’enfants, l’aide à domicile…). Dans ces services, il
peut y avoir une participation financière de l’usager, mais s’ils intéressent aussi plus
globalement la collectivité, cela implique qu’il y ait des financements collectifs.

2) Pour les services collectifs, il est difficile de faire payer l’usager en tant que tel car il est difficile d’individualiser les services, cela couvre tout ce qui a trait à l’environnement, à l’amélioration du cadre de vie.

3) Un troisième domaine concerne le champ de l’insertion. Sur ce sujet, il y a un point qui n’a pas du tout été abordé lors de vos débats, je pense que c’est un progrès que ce n’ait pas été abordé : c’est la confusion qui existe souvent entre économie solidaire et insertion. Il me semble que l’insertion est un domaine qui peut pour partie relever de l’économie solidaire, mais il faut surtout se garder de confondre insertion et économie solidaire.

4) Et enfin, on a les nouveaux modes d’échange : le commerce équitable, les finances solidaires, les réseaux d’échange non monétaire… Comme pour l’insertion, toutes les initiatives du commerce équitable ne s’inscrivent pas dans l’économie solidaire. Un débat a lieu au sein des acteurs du commerce équitable sur les rapports à la grande distribution qui font que, au sein même de ce champ, on s’interroge sur : « est-ce que l’on est dans l’économie solidaire ou est-ce qu’on n’y est pas ».

L’économie : un ensemble d’échanges qui existent entre l’homme et la nature

Ce que je veux dire par là, c’est que l’ensemble des champs d’activité que je vous présente,
ne sont pas suffisants pour apprécier le caractère solidaire des initiatives. Ce n’est pas parce
qu’une initiative est dans un domaine d’activité qu’elle est une initiative solidaire. Il faut
prendre en compte une pluralité de comportements économiques. Sur ce point, je m’appuie
sur les travaux de Karl Polanyi qui ont été cités tout à l’heure : l’économie ne doit pas être
uniquement approchée sous l’angle de l’échange marchand, sous l’angle de la recherche
d’un intérêt maximal dans les échanges, mais plutôt comme l’ensemble des échanges qui
existent entre l’homme et la nature, dans une approche substantive de l’économie. Alors, on
peut noter : l’existence du marché ; des échanges qui relèvent du non-marchand, de la
redistribution et de l’intervention publique ; et enfin, des formes qui relèvent de la réciprocité
et d’un échange plutôt non monétaire, relevant de la solidarité à partir de dons et de contre
dons.

On est devant trois principes économiques différents et des hybridations de ces différents
types économiques. L’important est de voir, au-delà de ces hybridations économiques, le
principe économique dominant : dans les initiatives, qu’est-ce qui devient dominant ? D’une
certaine manière, tout le monde, toute l’entreprise mobilisent du marché, de la redistribution
et de la réciprocité ; mais ce qui caractérise des initiatives solidaires, c’est – me semble-t-il –
de pouvoir mettre la réciprocité comme principe dominant qui arrive à assujettir le marché et
la redistribution. Le terme « assujettir » est peut-être un peu fort mais enfin, c’est là-dessus
que je voudrais faire porter mon propos maintenant.
La réciprocité : réciprocité inégalitaire, entre pairs, multilatérale

La réciprocité prend différentes formes. Vous l’avez abordé avec la question des statuts :
SCIC, association… Dans les initiatives solidaires, les propriétaires ne sont pas les
capitalistes : ce sont les parties prenantes. Parmi elles, on a les usagers, les travailleurs, les
bénévoles et éventuellement d’autres partenaires comme les collectivités locales. Se posent
alors la question des types de relations qui se nouent entre les acteurs ? J’ai repéré trois
types de dynamiques.

Une première dynamique serait une réciprocité inégalitaire : on organiserait des services
pour d’autres personnes qui ne serait pas en capacité de diriger cette activité. Ce peut être
notamment, par rapport aux activités qui vous concernent, des associations où seuls les
bénévoles auraient le droit au chapitre, des structures où seules les collectivités pourraient
intervenir, dans d’autres encore éventuellement où ce ne serait que les salariés. A chaque
fois, il n’y aurait qu’un type d’acteur qui serait reconnu.

On a ensuite la réciprocité entre pairs : cette dynamique rejoint l’initiative qui a été évoquée
tout à l’heure sur Grenoble : ce sont des initiatives où des d’acteurs s’auto-organisent.
Enfin, ce qui, me semble-t-il, apparaît de plus en plus important, ce sont les dynamiques de
réciprocité multilatérale : comment il est possible d’associer différents acteurs au sein des
initiatives solidaires, comment salariés, usagers ou bénévoles peuvent avoir voix au chapitre.
J’ai entendu vos débats entre SCIC, association… Au-delà de la question des statuts, je
serai curieux de savoir comment sont associées les différentes parties prenantes ? quelle est
la place des usagers ? C’est un questionnement que j’ai par rapport à vos pratiques parce
que je pense qu’il n’y a aucun statut qui est une fin en soi et que c’est plus à partir des
dynamiques sociales qu’on peut arriver à réfléchir. Au-delà du débat entre SCIC et
association, quelles sont les dynamiques sociales dans vos initiatives ?

Comment la réciprocité a un impact sur l’hybridation des économies ?

Concernant l’hybridation des ressources, dans l’émergence de ces initiatives, la réciprocité
est extrêmement forte : ce sont le plus souvent des initiatives qui émergent dans la solidarité,
avec une implication bénévole qui peut être extrêmement forte. Suivant les domaines
d’activités exposés en introduction, on a des formes d’hybridation qui peuvent être
différentes. C’est à contextualiser un peu au cas par cas mais ce qui est particulièrement
intéressant à observer, c’est comment la réciprocité a un impact sur l’hybridation des
économies et notamment, comment elle entre en tension avec le marché et avec la
redistribution, les pouvoirs publics… et quels sont les compromis qui arrivent à se mettre en
place ou non.

Les tensions par rapport au marché : des champs d’activité ne pouvant pas être considérés comme des marchandises

Par rapport aux tensions avec le marché, certains domaines d’activités ne peuvent pas être
considérés comme des marchandises : la santé, la culture, l’environnement… Ils ne peuvent
pas être considérés comme des marchandises parce que leurs activités sont intimement
liées à la vie qui ne peut pas être réduite au marché. Ainsi, se pose le problème de l’accès à
ces services : si les services ne sont rendus qu’aux personnes les plus solvables, là non
plus, il n’est pas possible d’imaginer ces activités comme solidaires.
L’autre tension avec le marché tient à la prise en compte des producteurs : dans certains
domaines d’activité, comme le commerce équitable, on les prend particulièrement bien en
compte, c’est même un objectif central. Avec le commerce équitable, on s’intéresse au statut
du producteur dans les pays du sud et maintenant et même sur celui des pays du nord.
Cette problématique peut se retrouver dans l’ensemble des initiatives : quelle est la place du
producteur, du salarié ; on voit bien qu’on ne peut pas être uniquement dans des rapports
marchands. J’aborde un sujet important pour vous avec la question du statut des
intermittents on voit bien qu’on ne peut pas, sur le marché du travail, ne laisser faire qu’une
logique marchande.
Enfin, autre aspect par rapport aux tensions avec le marché, c’est qu’il peut y avoir une
utilisation non marchande de la monnaie : dans les initiatives relevant, par exemple, de la
finance solidaire, des personnes sont prêtes à investir dans ces initiatives sans chercher à
avoir une rentabilisation maximale du capital. Il y a là aussi une autre manière d’utiliser des
outils, comme la monnaie, qui semblent spécifiques au marché mais qui pourtant peuvent
être réencastrés dans des préoccupations sociales.

Les tensions avec la redistribution

Après les tensions avec le marché, il faut s’intéresser aux tensions avec la redistribution.
L’expression tout à l’heure « on est allé voir Bercy sans papa maman » m’a fait penser à un
des types de rapports entre pouvoirs publics et initiatives qu’on trouve dans beaucoup de
domaines d’activités, c’est-à-dire une régulation tutélaire où les pouvoirs publics vont décider
de la manière dont un champ doit être régi. C’est un mode de financement traditionnel de
l’Etat, mais je pense que la décentralisation, et les compétences grandissantes des
collectivités locales ne se traduisent pas pour autant le développement de la « démocratie
participative ». Il peut y avoir l’essor de nouvelles tutelles locales avec un pouvoir qui peut
être aussi fort que celui de l’Etat. Les manières d’agir des instances dirigeantes de l’Etat au
niveau national peuvent être reprises à un niveau local. C’est un premier type de
régulation… une régulation tutélaire qui se trouve historiquement au niveau de l’Etat mais qui
peut se retrouver aussi au niveau local.

L’autre type de régulation, on le voit dans différents domaines d’activités, c’est de laisser
faire de plus en plus une logique quasi marchande : les pouvoirs publics vont inciter la mise
en place des modes de régulation qui relèvent du marché. Dans un domaine qui m’intéresse
plus particulièrement, les services aux personnes, cela se traduit pas des déductions
d’impôts pour accéder à des services : on va solvabiliser des clients pour qu’ils puissent
accéder à des services ; je ne sais pas si ça rejoint vos préoccupations, on peut aussi lancer
des appels d’offre, mettre en concurrence différents prestataires de service qui vont pourtant se revendiquer de l’économie sociale et solidaire mais qui, à un moment, vont se mettre en
concurrence pour répondre à un appel d’offre. Et on a abordé la question du mécénat.
Quand l’Etat dit à des entreprises : « vous avez tant de déduction d’impôt parce que vous
faites du mécénat », c’est une forme de soutien à une régulation quasi marchande. On
transfère au secteur marchand une possibilité d’intervenir dans un secteur, en l’occurrence
ici le secteur culturel, avec un soutien public qui est présent puisque c’est une forme d’impôt
qui n’est plus capté. Donc, il existe une tendance de la redistribution à utiliser les principes
du marché.

Enfin, il faut souligner la recherche d’une régulation conventionnelle, ce à quoi répond votre
manifeste : comment les acteurs eux-mêmes peuvent être les interlocuteurs des pouvoirs
publics et se situer dans des positions plus symétriques avec ces instances, ces autorités
centrales. La régulation tutélaire correspondrait à la redistribution stricte, une autorité
centrale décide seule, la régulation quasi marchande montre des pouvoirs publics qui vont
utiliser des principes du marché pour instaurer une nouvelle politique publique. Et, enfin, la
régulation conventionnée correspondrait à une redistribution qui prendrait en compte les
principes de réciprocité dont sont porteurs les initiatives solidaires : on se situerait plus dans
des positions symétriques entre acteurs et pouvoir public.

La capacité politique de l’économie solidaire à se faire reconnaître et entendre

Pour conclure, la réciprocité comme principe dominant, des valeurs qui sont à l’origine de
vos initiatives solidaires qui parviennent à rester de vos projets : qu’est-ce que ça implique
comme enjeu ? D’une part certes le marché, d’une certaine manière, est utilisé par
l’ensemble des initiatives : vous vendez des biens ou des services, mais cette vente ne se
fait pas n’importe comment. Elle se fait suivant un encastrement qu’on pourrait appeler
sociopolitique : vous prenez en compte différentes logiques, différentes valeurs, la possibilité
d’accéder aux services, une intervention faite dans la société sur l’expression de certaines
préoccupations - en l’occurrence, l’accès à la culture -, mais ce peut être, dans d’autres
champs, l’accès à la santé, l’environnement, etc. Le marché est donc utilisé, mais avec des
préoccupations sociales ou sociétales. D’autre part, se pose la question du rapport à l’Etat et
la dimension politique de l’économie solidaire… J’ai entendu que vous parliez de bien
commun, de la manière de le concevoir : forcément, vous rentrez en contact avec l’Etat et
parfois en conflit avec lui. Il y a véritablement une dimension politique à assumer dans les
initiatives solidaires.

Enfin, le dernier point, c’est la nécessité des réseaux d’économie solidaire de ne pas rester
cloisonnés les uns aux autres. On a parlé de Karl Marx, je m’inspire plutôt de Proudhon. Dès
le 19e siècle, ce qu’il mettait en avant pour faire contre poids au pouvoir de l’Etat, c’était la
constitution d’une fédération d’acteurs économiques fondée sur le mutuellisme. Je pense
que ce que vous êtes en train de faire rejoint ces préoccupations : c’est comment, face aux
pouvoirs publics, constituer des acteurs économiques solidaires. Proudhon a parlé de
capacité politique des classes ouvrières : une question qui est posée à l’heure actuelle, c’est
la capacité politique de l’économie solidaire à se faire entendre comme un acteur auprès des
pouvoirs publics et à intervenir pour une autre manière de faire de l’économie.


Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

// Article publié le 3 mai 2008 Pour citer cet article : Laurent Gardin, « Qu’est-ce qu’une initiative solidaire ?  », Revue du MAUSS permanente, 3 mai 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Qu-est-ce-qu-une-initiative
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette