Plonger dans l’insalubre ou comment repenser le cycle de l’eau comme un cycle de don.

Le cas des travailleurs égoutiers.

Sur la base d’enquêtes de terrain menées auprès d’égoutiers et de travailleurs de l’assainissement, l’article interroge le rapport que nous entretenons à nos eaux usées, plus généralement à nos rejets, et évalue les implications sociales, environnementales et symboliques de leur prise en charge. L’ambivalence constitutive du métier d’égoutier, entre déconsidération et dégoût d’une part et reconnaissance de son utilité de l’autre, témoigne de la marginalisation des enjeux écologiques dus à la présence et à l’activité humaine. Quelle évolution de la perception de l’insalubrité peut-elle favoriser l’insertion des eaux usées dans un cycle de l’eau durable ? Cet article propose de penser le cycle de l’eau que les acteurs de l’assainissement s’efforcent de rétablir, comme un cycle de dons engagés à l’égard de la nature. Replacer l’activité humaine dans un tel cycle permettrait de réévaluer les métiers de l’assainissement et de donner une nouvelle visibilité aux travailleurs.
Cécile Nou est docteur en Philosophie, noucecile@gmail.com, 470 Chemin des tours 38150 Sonnay ; Claire Harpet, docteur en Anthropologie, Université Jean Moulin Lyon 3, claire.harpet@univ-lyon3.fr

« Croyez-moi si vous le voulez, quand ils s’arrêtent à ma porte, les anges du tablier de cuir, je les regarde d’un œil mouillé de reconnaissance, j’ai des envies de leur serrer la main… Oh ! Rassurez-vous, je la réprime ! »

(Journal le XIXe siècle, article de M. Francisque Sarcey, année 1882)

Là gît la principale ambivalence du métier d’égoutier, celle de travailler en permanence les rejets humains tenus pour abjects dont on sauve la communauté humaine pour rendre pérenne sa présence sur terre. L’égoutier est celui qui nous débarrasse de nos immondices en permettant au réseau d’évacuation des eaux usées urbain d’être fonctionnel. Le travail de l’abject, celui que personne ne veut accomplir parce qu’il salit et contamine, connaît une traditionnelle déconsidération. Les eaux usées témoignent pourtant de notre naturalité. La matière usée est un trait d’union entre être humain et nature, symptôme d’une relation de don, dans une certaine mesure destructeur, à l’égard de l’environnement naturel : elle est ce que l’humain rend sous forme de rejet pollué après y avoir puisé eau, nourriture et matière première. La matière travaillée a une charge symbolique telle qu’elle participe de la structuration incessante de la vie et de l’activité sociale. L’égoutier se situe par son travail de l’insalubre à l’articulation de l’humain et de son environnement naturel. Sans cesse au contact du nauséabond, dans quelle mesure l’égoutier endosse-t-il lui-même ce caractère dépréciatif ? Comment y fait-il face le cas échéant ? Sa position de médiation salvatrice entre communauté humaine et environnement naturel est ambivalente car c’est par le biais de l’insalubre qu’elle se réalise. Sur le fondement de cette ambivalence permanente et constitutive du métier d’égoutier, un horizon de valorisation et de définition d’une prestance nouvelle de la profession est possible. Celles-ci passent selon nous par l’articulation significative des métiers de l’eau et de l’assainissement aux enjeux écologiques. Le présent article est alors la saisie interrogative du métier dans l’instant actuel de changement paradigmatique de l’attitude de l’être humain face à ses déchets et à la nature où ces derniers finissent leur parcours. Cette saisie interrogative nous amène à réfléchir le terrain des égoutiers par le prisme du don car ce dernier permet de mettre en lumière la place contradictoire qu’occupe le métier dans la société aujourd’hui. En situation marginale et socialement invisible, comment s’insère-t-il pourtant dans une économie de don qui dynamise les relations sociales ? Par leurs actes de métier et le milieu insalubre dans lequel ils évoluent, les égoutiers sont à un point de connexion entre société et naturalité particulièrement problématique : en quoi peuvent-ils être alors porteurs d’une promesse de don élargie à l’environnement naturel ? Le défi des métiers de l’assainissement est de conjurer cette exclusion des relations de don qui reflète notre rapport actuel aux déchets ainsi que nos organisations du travail ; il est de conjuguer cette recherche d’une participation aux relations sociales de don avec l’initiative d’une autre dynamique de don à l’égard de la nature. Le métier est en délicatesse avec le don qui ordonne et organise les relations sociales en raison même de l’ambivalence évoquée. En cela, il est un lieu actuel de sa problématisation et de réévaluation.

La bravoure de l’égoutier dans le rapport à l’insalubre : une ambivalence constitutive

Imaginaire ou expérience de l’égout

Si la matière elle même est ambivalente en raison des fantasmes qu’elle suscite, son travail l’est d’autant plus car il exige courage de la confrontation et acceptation de la déconsidération. Les sens que l’égoutier doit développer pour s’adapter, s’acclimater, supporter les dessous de la ville, atrophient l’imaginaire de l’égout. Il voit, il sent, il touche le putride, la matière informe insupportable ; il évolue au sein d’un réseau souterrain humide, à chaleur constante dont il surveille les relents. Quoique des craintes légitimes et justifiées ne le quittent pas, l’insalubre est son objet, il ne le fantasme pas.

A : « Je pense que l’égoutier est terre à terre. Il sait qu’il n’y a pas de choses imaginaires, par contre les gens qui sont en surface ont peut-être cet imaginaire de choses cachées mais nous, non, on sait qu’il n’y a rien, on sait qu’il y a des rats, mais il n’y a pas d’or, il y a des pollutions. »

Pas de beauté, pas de joli dans les égouts : « (...) nous, en assainissement, c’est moins glamour quand même ». Ceci ne signifie pas que le sens esthétique ne soit pas mobilisé, mais le poétique relève davantage du réalisme. Saisir et exhiber la réalité dans sa crasse, dans son obscurité : c’est ce que font les égoutiers. La réalité est celle de la non-vie ; rien ne survit ; on ne retrouve rien.

A : « J’ai vu un serpent une fois dans un réseau d’eau pluviale, pas d’eau usée. (…) Une tortue dans un bassin à ciel ouvert. (…) [Dans l’égout], ça ne vit pas longtemps, ça ne résiste pas longtemps.

M : il n’y a que les rats qui tiennent.

A : de temps en temps, on est appelés pour des chats pour essayer de les retrouver, en général on ne les retrouve jamais, si on le retrouve il est mort quelques jours après noyé, paniqué. (…) On retrouve des choses mais qui ne vivent pas, personne ne peut vivre dans un égout (…). »

Tout se perd dans les égouts : on se perd, on choit, on perd des objets, on se débarrasse d’objets, d’une substance corporelle, charnelle parfois lourde.

P : « Il y a de l’humain, c’est sûr, mais... »

Face à l’image d’un nouveau-né dans une canalisation d’eaux usées que tous ont dans un premier temps laissée de côté et en dehors de leurs commentaires, ils confient :

« On n’est pas préparés à ça, un pompier, un policier sont peut-être plus préparés.

C : pourtant vous pourriez vous attendre à rencontrer des choses insolites en égout ?

A : je ne m’attendais pas à ce que vous sortiez la photo comme ça. (…)

A : je ne suis pas choqué de voir cette photo parce que ça doit arriver. Ca arrive.

P : on sait que le phénomène arrive mais ce n’est pas une chose à laquelle j’avais pensée. »

Cette mise à distance à l’égard de la violence excessive qu’est susceptible de dissimuler l’égout n’invalide pas notre propos. Cette mise à distance est d’ailleurs nuancée par la conscience que les déchets d’une telle violence sont possibles en égout. Elle témoigne de la posture de l’égoutier qui ne veut pas sombrer dans la complaisance avec les résidus de l’abject. Les égoutiers interrogés ont tous peu d’estime voire se méfient de celui qui n’hésitent pas à mettre les mains dedans sans prendre de précaution. L’insolite ne tient pas aux bêtes maléfiques mais à l’humain dans ce qu’il peut avoir de plus abjecte : jeter des armes, des foetus, il y a de la vie jusqu’à la mort, en passant par les déchets ou ce qui reste de la sexualité et de la violence. L’égout a beau être un lieu peuplé de fantasmes, un lieu dont la profondeur, l’obscurité, les relents putrides et les habitants réels et imaginaires le font redouter, le danger n’en est pas moins réel. Sur le terrain, un égoutier de longue date nous a confié craindre s’aventurer trop profondément dans l’égout. Lors de nos entretiens avec support d’images, le responsable, ancien égoutier, compare deux situations représentées sur les photos que nous lui proposons. Il s’agit d’un égoutier en égout, l’un d’eux à de l’eau jusqu’à hauteur de cuisse, beaucoup d’objets en suspension, l’autre n’a de l’eau qu’à ses pieds.

J : « On est protégés avec nos équipements, quand on a les vrais équipements. Avec nos semelles, vous avez une plaque en acier, on a aussi une coque en acier sur le dessus, donc protection et sécurité, mais sur le côté il n’y a rien ; les cuissardes sur le côté c’est du caoutchouc. Tout le reste donc, pas de protection particulière, c’est du caoutchouc c’est étanche. Vous passez un parement, y a une ferraille qui dépasse, vous accrochez, c’est fait, la cuissarde est déchirée. »/quote>

Le danger est notamment dû à l’obscurité de l’environnement et à l’opacité des eaux qui dissimulent des objets-déchets qui n’ont pas forcément leur place en égout. La dimension fourbe personnifiée dans l’imagerie populaire par le crocodile qui s’avancent sans qu’on remarque sa présence est due à la particularité environnementale de l’égout : faible luminosité, faible visibilité à longue distance en raison de l’étroitesse des lieux, des eaux boueuses. Nul besoin pour l’égoutier d’imaginer l’égout car il le vit et sa réalité suffit à alimenter une crainte que ceux qui ne le connaissent pas vivent au travers de fantasmes.

Les équipements et les techniques permettent de mettre à distance du corps vulnérable la matière qui véhicule des agents pathogènes. Mais les risques de contact sont permanents. Ils sont pris en compte, simplement et pragmatiquement :

J : « J’ai un copain qui est tombé dans un bassin, jusque là.

C : Quelle a été sa réaction ?

J : Il a nagé jusqu’au bord, il est ressorti, il s’est mis en slip, puis on l’a lavé au jet, je l’ai remis dans le camion puis je lui ai dit : on va te ramener.

C : y a rien eu après ? Une visite médicale peut-être ?

J : Non. On le signale. Le tout c’est de remonter. (…) Alors les égoutiers qui ont correctement appris leur métier, qui ont eu des gars qui les ont formés comme il faut, prévoient toujours une tenue de rechange. Normalement quand vous partez en chantier, moi je sais que je le faisais, vous avez un sac, dans votre sac vous avez un pantalon, minimum. Veste, pantalon puis les chaussures de sécurité qui elles sont dans le sac parce que quand vous êtes en réseau vous êtes en cuissarde. Puis (…) vous vous rhabillez, puis on se lave.

C : comment l’a-t-il vécu ?

J : il a dit (juron) j’ai pris le bain. »

Le déchet a changé, dans son aspect, sa quantité, sa dangerosité. Les rejets dans les aires de concentration urbaine font courir des risques aux égoutiers. Les rejets des industries notamment mêlent des substances hautement toxiques. L’utilisation des sens par les égoutiers, même équipés de détecteurs de gaz toxiques, est d’autant plus requise. Plusieurs égoutiers nous ont fait part de leurs problèmes gastriques récurrents. Un cas grave d’intoxication à l’H2S entraînant un arrêt cardiaque nous a été relaté par le rescapé [1]. Ces deux faits montrent à quel point l’équipement de l’égoutier doit être le plus complet et adapté possible comme il l’est aujourd’hui. Les techniques qui diminuent les charges et le temps passé en égout soulagent les corps. L’héroïsation du travailleur, quel que soit le métier en question, s’exprime et s’appuie sur des représentations, notamment celles du corps au travail [2]. Elle suppose l’acceptation de soi et l’esthétisation de sa position sociale. Elle est possible dans le cas de l’égoutier dans la mesure où le courage pour l’exercice du métier est un prérequis : courage de travailler dans un milieu insalubre avec constance. Cette héroïsation de soi est renforcée lorsqu’une part de mystère est attachée à la profession. Elle est facilitée lorsqu’à ce courage se conjugue le rejet de la tâche que l’on accomplit par ceux face à qui l’on devient sauveur. L’héroïsation ne peut que revêtir un caractère ambigu pour les égoutiers rattrapés par une réalité que ne surmonte pas un idéal de métier. Cette ambiguïté est d’autant plus prégnante que l’égoutier est un sauveur de l’ombre, qu’on ne considère que lorsque son utilité est patente. Qu’ils soient égoutiers, agents de réseaux assainissement en milieu rural, les hommes nous ont fait part de leur fierté à revêtir ce statut de sauveur lorsque les usagers étaient débordés par leurs eaux usées. Pourtant, dans le quotidien de l’accomplissement du métier, l’égoutier évite l’usager. Il fait en effet face à des plaintes affirmant qu’il ne fait pas son travail, pas suffisamment bien. L’égoutier est censé être en égout ! Il dérange en surface. De plus, les égoutiers qui interviennent sur le réseau dérangent les passants, ainsi que les automobilistes comme nous l’a confirmé Nina Cossais qui nous a fait part de sa surprise face à la violence verbale de nombre d’entre eux à l’égard des égoutiers [3]. Lors d’une intervention au centre ville de Lyon consistant à déboucher un avaloir, nous avons pu nous-même, vêtue de la tenue de l’égoutier, observer l’agacement explicite des passants gênés par notre présence dans leur trajectoire sur le trottoir. L’égoutier est un sauveur que l’on ne supporte que lorsqu’il demeure dans l’ombre et en marge. L’obligation d’être terre-à-terre, dans ces conditions, met son empreinte sur le corps de l’égoutier. S’il y a une dimension esthétique dans les propos de l’égoutier, elle est celle du réalisme qui consiste à décrire le métier tel qu’il est, peu enviable, et la matière telle qu’elle est, insalubre, et l’égout tel qu’il est, inhospitalier. L’art de ce métier est alors celui d’assumer cette crasse et de l’affronter. Un égoutier en chef évoquera à deux reprises la posture de l’égoutier en égout, posture d’humilité qui évoque aussi la résignation et l’humiliation. Cette posture d’humilité n’est pas exclusive de la combativité de l’égoutier face à la matière, à ses représentations, à sa relégation, mais elle explique sa complexité. A propos de l’alternance au sein des équipes entre celui qui reste à la surface afin d’assurer la sécurité et ceux qui vont travailler au fond :

P : « C’est quand même plus pénible d’avoir le dos courbé que d’être sur un trottoir bien droit et à l’air libre. Donc, parti de ce fait, t’as fait ta semaine je fais la mienne, t’as travaillé une heure à la pelle je travaille une heure à la pelle. On le retrouve dans toute l’organisation. (...) Dans certains cas, c’est très physique car on travaille aussi manuellement pour nettoyer certains endroits. Quand vous êtes baissés, le dos courbé vous avez en plus une pelle, le collègue sert de relais(…). »

Travailler le dos courbé en contexte insalubre est une posture qui nécessite d’être exprimée, elle ne se maintient pas automatiquement sans dommages psychiques et bien sûr physiques. Cette posture requiert le soutien de celui qui partage la même expérience. L’étiolement de la solidarité qu’évoquent les responsables anciens égoutiers, conjugué à un effritement du statut des égoutiers et à la conflictualité tendent à couper les expériences les unes des autres [4]. La dynamique des relations de dons, donner, recevoir, rendre des connaissances, des services, de l’aide, se réalise difficilement dans cette clôture des expériences les unes des autres. La posture d’humilité évoquée, qui pourrait faire la force de l’égoutier qui brave les difficultés du métier, risque de devenir une posture humiliée. Elle pourrait en être la force. Partagée, réfléchie en commun, mise en rapport avec la mission de l’égoutier et son caractère indispensable dans l’organisation de notre naturalité, cette posture peut devenir une posture éthique, autrement dit, une posture de réflexion sur l’inscription humaine dans son environnement et avec les autres. C’est un parcours d’ambivalence qui est tracé par les égoutiers puisque la technique est décrite tour à tour comme responsable d’une augmentation du malaise chez les égoutiers et source de soulagement du corps et de renforcement de la connaissance. Elle diminue la pénibilité mais elle reste impuissante à les protéger entièrement contre les nouveaux dangers : M : « Le métier est moins dur qu’avant. C’est comme les mineurs ils étaient fiers de leur métier quand ils travaillaient manuellement. Aujourd’hui beaucoup de tâches sont parties mécaniquement, et c’est tant mieux. (…). » Moins physique, le métier perd en valorisation virile.

Insalubrité institutionnelle en crise

L’argument de l’insalubrité pour le maintien d’avantages sociaux s’affaiblit dans la profession. Les conditions de travail sont effectivement moins difficiles qu’autrefois ce qu’a rendu possible la mécanisation du métier. Le temps de présence en égout est moindre. L’attachement des égoutiers aux prérogatives semble être autant liées aux conditions difficiles persistantes qu’au fait qu’elles sont la marque et la justification d’une culture de l’endurance aux immondices de la civilisation. Une reconnaissance de l’insalubrité au cas par cas, en fonction de critères, et non plus la reconnaissance d’une profession en son entier, semble affaiblir cette dernière. Pour bénéficier du régime de retraite insalubre dans l’organisation où nous avons été immergée, il faut remplir certaines conditions : justifier de 800 heures en égout pour valider l’année de travail insalubre. En sus des tensions entre les personnes, entre celles qui relèvent du régime insalubre et celle qui n’en relèvent pas, l’unité ne peut plus guère se trouver dans le sentiment de partager une même douleur, une même pénibilité et de mêmes réconforts au travail. Les métiers de l’assainissement sont trop diversifiés et d’autres modalités de cohésions pourraient être trouvées : P : « Forcément on devient spécialiste de l’aspiration, spécialiste du curage, spécialiste de l’inspection, effectivement on crée des compartiments, et pour la cohésion… » La reconnaissance institutionnelle, y compris la reconnaissance via le régime insalubre, est le symptôme de la bureaucratisation de l’organisation du travail qui se répercute sur les vies des travailleurs. Le risque d’invisibilité, dû au nivellement bureaucratique des situations et à la catégorisation des expériences, fragilise la possibilité de la distinction et endort le sentiment de fierté. Il y a en ce sens un relatif paradoxe à réclamer une telle reconnaissance. Pourtant, cette reconnaissance institutionnelle est celle d’une classe exceptionnelle que constituent ceux qui travaillent dans des conditions insalubres. La reconnaissance institutionnelle de la vulnérabilité est une protection physique et psychique de l’égoutier. Sa remise en cause le fragilise en son corps de travailleur courageux et endurant. Il n’est plus qu’un corps qui subit. Une éthique professionnelle trouvant une assise dans le corps, fruit d’un exercice et d’un effort constant, s’était élaborée. Cette fragilisation du corps est une épreuve pour l’ensemble de la profession. La mutation des métiers relatifs à l’assainissement d’une part, et à l’environnement de l’autre, s’accompagne d’une forte conflictualité. Les relations entre équipes de métiers différents sont gâtées en raison d’une impossibilité présumée ou un refus d’assumer certaines tâches transversales qui pourrait concerner tout service en charge de l’équipement urbain. E. Sibeud et N. Cossais [Cossais, Sibeud, 2017] soulignent à quel point l’entretien des noues [5] tend les relations entre les services des espaces verts, assainissement, voirie et propreté. Une conflictualité inter-services s’initie dans le refus d’assumer la responsabilité que ces tâches engagent et la charge financière qu’elles impliquent : mobilisation du personnel et de matériel. En sus de ces problèmes de coût, le problème est aussi celui de la continuité de sens. Ces nouvelles tâches témoignent d’une continuité significative au regard de la problématique écologique qui n’est pas encore assumée, sur le plan budgétaire notamment, par les services qui demeurent cloisonnés et tournés vers leur propre technicité. Il est à noter que la réticence vient davantage des encadrants, responsables de la rentabilité de leur service et de son efficacité, que des agents de terrain. D’après Nina Cossais [6], les agents de terrain jardiniers, s’ils peuvent être réticents à s’approprier les nouvelles désignations, standardisées, de leurs actes de métiers, n’opposent cependant aucune résistance systématique au changement lorsque ce dernier concerne le métier et qu’il est introduit et expliqué par les encadrants. Le récit d’une responsable technicienne du service assainissement, ayant à travailler étroitement avec les égoutiers, corrobore ce constat : l’acceptation des nouvelles normes, de nouveaux appareils est conditionnée par la qualité de son introduction par les encadrants [7]. Pour l’acceptation de ces nouvelles tâches par les hommes et une meilleure collaboration entre services, il serait nécessaire qu’une continuité de sens de ces tâches avec celles qui sont déjà les leurs leur soit signifiée et qu’elle soit replacée dans le cadre d’un changement de paradigme de la pensée de l’urbain qui concerne tous les services. Ce qu’il y a à assumer est une analogie des actes de métier : dans le cadre du tout à l’égout, de l’égout souterrain, et du traitement des eaux usées par des stations d’épuration, les différentes tâches permettaient de garantir la non-pollution du milieu par le rejet intempestif des eaux, de garantir le bon état du réseau et l’efficience des techniques utilisées. Pour des missions similaires (garantir la non-pollution), les actes de métier changent : le réseau n’est plus ce dont il faut seulement garantir le bon état. Une conséquence de l’obsolescence de la solidarité et de la culture du métier est que la saleté des eaux usées, si elle est davantage mise à distance grâce à une médiation technique plus complexe et sophistiquée, affecte davantage les égoutiers dans la mesure où se perd le bénéfice de leur culture et de leur collectif. Dans le contexte actuel de crise institutionnelle et organisationnelle, une dévaluation du sens tissé entre les travailleurs qui l’actualisent dans leur savoir-faire et au sein de leurs équipes, entraîne un étiolement des relations de dons ; le partage d’une même peine induit un soutien réciproque qu’il soit physique ou moral. Le déficit de dialogue et d’entente ainsi qu’une faible collaboration entre les hommes et les femmes de services différents risquent de compromettre la réinvention du lien avec l’environnement naturel alors qu’une prise de conscience des conséquences néfastes de nos actions combinées et de notre présence devient plus aiguë.

Le cycle de l’eau dans le cycle du don

L’égoutier dans un cycle naturel normalisé

Il est difficile aujourd’hui encore de parler de cycle de don engagé à l’égard de l’environnement naturel, le parcours de dons étant davantage linéaire et unidirectionnel. Certes un cycle d’échange avec l’environnement naturel est déjà respecté dans le traitement actuel des eaux usées, mais il pourrait être renforcé : large déploiement de services écosystémiques, services urbains intégrés, perméabilité des sols. Il y a linéarité dans le sens où ce qui est rendu à la nature participe de sa destruction plutôt qu’il ne la régénère, ou la fait évoluer dans le sens de l’inhabitable pour une quelconque vie animale ou humaine. L’égoutier se situe en fin de parcours parce qu’il s’occupe de ce qui reste de l’exploitation des ressources pour satisfaire les besoins.

La normalisation, si elle n’est pas suffisamment pensée comme médiation à l’environnement social et naturel, est susceptible d’affecter en profondeur ces rapports. Une des conséquences de la rationalisation des organisations est la rupture des relations humaines qui donnent accès au territoire qu’habitent les êtres humains. Agnès Jeanjean montre que l’ordonnancement, qui s’inscrit dans cette logique de normalisation de l’organisation du travail, déchire le tissu relationnel que se tissent les travailleurs lorsqu’ils ont un territoire d’intervention cohérent qu’ils gèrent eux-mêmes [Jeanjean, 2015]. La normalisation des pratiques de métier va de pair avec des pratiques gestionnaires qui s’appuient sur une mathématisation toujours plus poussée des programmes ; l’organisation du travail ainsi que les décisions techniques et de chantier à mettre en œuvre se pensent en termes de flux quantifiables et d’analyses coûts-bénéfices. Or, cette appréhension univoque de la réalité, vouée à prévenir les risques, est pauvre et se révèle impuissante à régler non seulement les atteintes graves à l’environnement mais, en sus, les conflits qui se déclenchent autour d’un aménagement entre divers acteurs [8]. Les relations humaines favorisent un accès au territoire qui fait sens pour le travailleur. Elles peuvent être le relais et le soutien de relations significatives avec l’environnement naturel. Or une relation de don ne peut se développer en dehors de significations. La façon dont est respecté le cycle naturel dépend de la lecture qui en est faite : une lecture techniciste pure ou une lecture qui s’appuie sur une culture, un imaginaire, une histoire. Cela suppose de considérer l’environnement naturel comme un milieu que l’on habite et non simplement un lieu où l’on intervient [9]. La perception des atteintes à l’environnement naturel et à l’habitat humain comme risques va de pair avec la recherche de solutions techniques applicables ponctuellement quel que soit le territoire. Ces réponses techniques et le contexte sociétal dans lequel elles s’inscrivent sont le symptôme d’un déficit de solidarité et de participation de tous sur des problématiques écologiques qui devraient être considérées comme communes [10]. De plus, la normalisation des pratiques de métiers présente des difficultés sur le plan démocratique [11] local puisque les certifications internationales portent des exigences techniques, organisationnelles, d’infrastructure, etc., standardisées. La relation à l’environnement naturel souffre ainsi d’un déficit de sens. Or, la relation à l’environnement est un objet de délibération et d’appropriation significative essentielle car il conditionne l’habitat, la manière d’y vivre et de s’y conduire. La perte des anciennes techniques regrettées par les anciens, corollaire d’une disparition d’une culture de métier, trouve sa raison dans le fait de ne plus décider de fait, et de ne plus être capable de décider de ses propres techniques et pratiques de métier. En raison des certifications qui valorisent et reconnaissent l’efficacité et la qualité de l’activité, existe le risque que les normes deviennent la finalité dans la mise en œuvre du métier alors qu’elles ne devraient qu’être le moyen, certes reconnu, permettant la fourniture d’un service de qualité. Le cycle d’échanges permanent avec l’environnement grâce auquel la vie humaine est possible est dissimulé, son importance et sa signification reléguée. Afin d’éviter que la finalité de l’exercice du métier ne dérive pour se focaliser sur la mise en place et le respect de normes standards, une délibération constante sur ces normes en rapport avec des hommes et un territoire est nécessaire.

Déploiement du service écologique

Les métiers qui autrefois trouvaient dans la pénibilité un levier de valorisation doivent parvenir à se renouveler pour continuer d’exister. L’ancien type de courage qui consistait en une résistance à l’effort et à l’insalubrité, est encore mobilisé mais à moindre échelle. D’autres formes de courage existent et sont propres à dynamiser le métier. Assumer une nouvelle responsabilité, c’est actuellement participer à la responsabilité humaine à l’égard de la destruction de la biodiversité et de l’habitat humain. Elle devrait être aussi forte que la responsabilité budgétaire et financière dont ont la charge les directeurs et encadrants des services urbains. En outre, cette responsabilité pour la continuité de l’existence humaine et animale dans un environnement viable est encore en contradiction avec ce que vivent les égoutiers en termes de relégation. Lors d’un de nos entretiens avec support d’images, l’un d’eux nous avouera :

M : « Un égout ce n’est pas politique. »

Ce constat est à comprendre dans le sens où l’égout n’est pas la préoccupation du politique. Si l’égout n’est pas suffisamment l’affaire du politique, les enjeux écologiques et humains en font pourtant une réalité éminemment politique qui assigne les travailleurs de l’assainissement à une responsabilité renforcée. Dans ce moment de questionnement sur la relation humaine à son environnement naturel, voire de mutation de la signification de la connexion humaine à la nature, la question se pose de savoir quelle place l’ensemble des métiers de l’assainissement peuvent occuper au sein du service de l’eau et de l’environnement. La rupture culturelle et symbolique avec nos rejets doit continuer d’exister mais ces derniers doivent désormais pouvoir faire partie d’un cycle de don avec l’environnement naturel. La nouvelle configuration peut être pensée sur la base de relations de don significatives entretenues à l’égard de l’environnement naturel mais aussi renforcées au sein de la communauté humaine. L’extension de la sphère du don à la biodiversité est pertinente à condition de penser l’appartenance humaine à une communauté élargie incluant le vivant non humain. L’être humain, dans le même temps, reconnaît la valeur pour elle-même de la nature et sa valeur pour nous [Chanial, 2013]. Les eaux usées ne sont plus à considérer comme viles et à rejeter au loin de sorte qu’elles soient le moins nocives possible, qu’elles ne soient qu’en bout de ligne, à-traiter puis rejetées dans le milieu naturel dans une logique linéaire et gestionnaire pure. La prise en charge de la matière usée constitue une étape cruciale pour la préservation de l’environnement. Reconfigurer le service de l’eau sur la base du renouvellement du cycle de don avec la nature permet de revaloriser les métiers qui ont en charge de gérer les rejets humains, les immondices en marquant leur importance pour une communauté humaine qui ne vit qu’inscrite dans l’environnement naturel. Dans cette nouvelle configuration, il est possible d’hériter de la posture éthique de rupture avec ce qui constitue nos déchets, ou mettre à distance de soi le sale, ce avec quoi il est malsain de se compromettre ou de jouir, mais alors l’invisibilité des eaux usées, si elle demeure sur le plan physique et individuel, ne l’est plus sur le plan social. L’invisibilité serait remplacée par une responsabilité publique visible et reconnue, que les hommes et les femmes du métier exercent en accomplissant leur travail.

Conclusion

La présence de déchets en notre provenance doit être nouvellement assumée grâce à un travail d’analyse technique, chimique et éthique qui permette leur insertion non destructrice dans l’environnement. Une logique de don contre don devrait imprégner notre relation à la nature pour rendre pérenne sur terre l’habitat humain, et de façon générale, le vivant. Penser le cycle de l’eau comme le cycle de don dessine un nouveau paradigme où devrait dorénavant s’insérer toute action impliquant l’environnement naturel en raison de l’urgence climatique et sociale. Donner, recevoir, rendre, s’il est un enchaînement d’actes qui régulent les relations intersubjectives eu sein d’une même société comme les relations entre sociétés, est également significatif à l’endroit des rapports que les êtres humains entretiennent à l’égard de la nature. Ainsi les médiations significatives des diverses cultures humaines qui portent, reconduisent et réinventent cet acte triple se tissent y compris au-delà du champ strictement humain. Les métiers de l’assainissement sont particulièrement concernés. Acteurs du rejet et de la prise en charge de nos immondices, ils sont ceux dont les actes de métier réinventés selon le nouveau paradigme peuvent produire le plus d’effets sur les plans pratiques et significatifs. Déprécié et invisible, le travail de l’insalubre peut prendre une importance nouvelle en s’insérant dans un cycle de l’eau qui est aussi un cycle de dons avec la nature, salutaire pour l’être humain et le vivant non-humain dont il dépend.

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Annexe- Méthodologie

Après avoir suivi et observé 6 équipes d’égoutiers d’une régie durant deux semaines de travail hebdomadaire et nous être entretenue avec 6 de leurs responsables directs et indirects en décembre 2014, nous avons procédé à des entretiens complémentaires thématiquement ciblés [12]. Les données issues de cette enquête sont corrélées à celles d’une précédente menée auprès de travailleurs de l’assainissement d’une entreprise privée, ceux-ci évoluant en milieu rural. L’enquête en régie a permis la rencontre de travailleurs évoluant en milieu urbain et dans des réseaux dits visitables, les égouts. Nous avons suivi 4 équipes de 3 agents : 2 Exploitation, 1 Développement de Maintenance des Vannes, 1 Maintenance Réseaux Méthodes ; 2 équipes de 2 agents : Métrologie, Équipe Curage Mécanisée. Nous nous sommes entretenue avec 2 personnes au titre d’ « anciens », ainsi qu’avec 6 responsables ou adjoints de ces différents services. Les thèmes explicitement abordés lors de ces entretiens supplémentaires sont : le corps de l’égoutier au travail et son rapport à l’insalubre, l’imaginaire des égouts, la fonction sociale de l’égoutier et sa déconsidération. Ont été menés à ce titre un entretien individuel et un entretien collectif avec 3 anciens égoutiers dont un chef de service. Le caractère collectif de l’entretien a facilité l’échange entre les questionnantes et les questionnés, et stimulé la production d’arguments « à ricochet », soit par l’approbation du propos avancé par le collègue, soit au contraire par le désaccord sur un fait ou une idée. Aucune tension entre les hommes n’a été relevée. Les trois hommes qui ont accepté de se livrer à l’exercice travaillent au quotidien ensemble. La particularité de ces 2 entretiens supplémentaires est qu’ils ont été réalisés avec support d’images. Ce support permet de susciter la parole sur des questions spécifiques en laissant libres les travailleurs de choisir les termes dans lesquels ils veulent s’exprimer. Les images mettent différemment en scène : l’égoutier immergé dans l’égout voire les eaux usées ; l’égoutier dans le regard de l’usager ; les objets ou existences insolites ou imaginaires de l’égout, les résidus de la violence humaine qui s’y cachent. Chaque fois, les travailleurs étaient invités à choisir une photo parmi celles proposées qui leur évoquait le plus de souvenirs ou d’expériences. L’objectif est d’obtenir un riche commentaire et d’observer leur réaction face à une situation éventuellement insolite mais possible dans leur métier.

Références bibliographiques

Bourg Dominique, “Dommages transcendantaux” in Dominique Bourg, Pierre-Benoît Joly, Alain Kaufmann, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, Paris, PUF, 2013

Cossais Nina, Sibeud Elisabeth, 2017, “Espaces d’eau et de nature en ville : la place de l’imaginaire dans les conflits de gestion”, in Rationalités, usages et imaginaires de l’eau, Jean-Philippe Pierron (Dir.), Edition Hermann, colloque de Cerisy

Chanial Philippe, 2013, « La nature donne-t-elle pour de bon ? L’éthique de la Terre vue du don ». In : Revue du MAUSS, p. 83–96

Guichard-Claudic Yvonne, Kergoat Danièle, 2007, “Le corps aux prises avec l’avancée en mixité. Introduction”, Cahiers du Genre, 1/ (n° 42), p. 5-18.

Jeanjean Agnès, 2015, « Le management du résidu. Les déchets vingt ans après », Ethnologie française 2015/3 (N° 153)

Joly Pierre-Benoît, Kaufmann Alain, 2013, “Beck et la démocratie technique” in Dominique Bourg, Pierre-Benoît Joly, Alain Kaufmann, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, Paris, PUF

Mohammed-Brahim Brahim, 2009, “Travailler en présence de substances toxiques : un corps à corps au quotidien”, Corps, 1 (n° 6), p. 53-59.

Pierron Jean-Philippe, 2016, “La pensée et le mouvant. Le droit à l’épreuve de l’environnement” in Revue juridique de l’environnement, vol.41, Paris, Lavoisier

Rainhorn Judith (Dir.), 2014, Santé et travail à la mine, XIX-XXIe siècle, Presses universitaires du septentrion, Villeneuve d’Ascq

// Article publié le 24 mai 2017 Pour citer cet article : Cécile Nou & Claire Harpet, « Plonger dans l’insalubre ou comment repenser le cycle de l’eau comme un cycle de don. , Le cas des travailleurs égoutiers. », Revue du MAUSS permanente, 24 mai 2017 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Plonger-dans-l-insalubre-ou
Notes

[1Sur l’exposition des corps des travailleurs aux agents chimiques, cf. [Mohammed-Brahim Brahim, 2009]

[2Sur le métier de mineur dont les anciens égoutiers rencontrés dans le cadre de cette enquête comparent la fierté et la pénibilité aux leurs, cf. [Rainhorn, 2014] notamment 3e partie. Sur le rôle des représentations du corps genré au travail, cf. [Guichard-Claudic, Kergoat, 2007]

[3Entretien mené par Cécile Nou le 10 janvier 2017 avec Nina Cossais, doctorante CIFRE à la direction de l’eau de la métropole de Lyon et des laboratoires CITERES de Tours et EVS de Lyon. Elle travaille sur l’évolution des services techniques et des métiers dans le cadre de la mise en œuvre et de l’entretien des dispositifs de gestion à la source des eaux pluviales sur la métropole de Lyon.

[4Voir infra

[5« Une noue est une dépression du sol servant au recueil, à la rétention, à l’écoulement, à l’évacuation et/ou à l’infiltration des eaux pluviales. Peu profonde, temporairement submersible, avec des rives en pente douce, elle est le plus souvent aménagée en espace vert (source : Info fiche Bruxelles Environnement, dans le cadre de la thèse de Valérie Mahaut) » [Cossais, Sibeud, 2017]

[6Entretien du 10 janvier 2017

[7Entretien du 29 mai 2015 : la technicienne responsable de la mise en place de nouvelles normes accompagnées de celle d’un nouvel appareil à manipuler en égout, nous conte que, face à la résistance de l’égoutier, en prenant le temps de la discussion et de l’analyse, en a compris l’origine. A partir de là, une solution a pu être trouvée.

[8Cf. Nicolas Bouleau, “L’excessive mathématisation. Symptôme et enjeux.” in Dominique Bourg, Pierre-Benoît Joly, Alain Kaufmann, Du risque à la menace. Penser la catastrophe, Paris, PUF, 2013. Une notion centrale dans cet article est celle d’interprétation. L’auteur propose de rompre avec ce qu’il nomme une “science-défi” en combat avec la nature et au service d’une vérité univoque pour penser un modèle de connaissance pluraliste faisant se rencontrer des interprétations différenciées.

[9« Pas d’écologie sans oikos c’est-à-dire sans maisonnée, sans maison commune et bonne intendance. Pas d’éthique sans ethos c’est-à-dire sans séjour, sans chez soi et sans habitudes grâce et par lesquels habiter et rendre habitable le monde. S’en souvenir invite à réarticuler physis et ethos, cosmos et polis. Le grand défi est de chercher à les penser ensemble dans une relation, alors qu’une grande partie de la pensée occidentale nous a appris à les distinguer, les séparer pour établir un rapport de domination. » [Pierron, 2016]

[10« (...) le risque, notion moderne s’il en est, requiert un double paradigme, individualiste et monétaire. Or, les dommages en question [changement climatique et dégradation du système biosphère] ne sauraient être appréhendés en termes uniquement individuels et monétaires. Ils concernent en effet nos conditions naturelles d’existence, par définition collectives, dont l’altération pourrait aller jusqu’à remettre en cause le déploiement même des sociétés humaines (...). » [Bourg, 2013, p.109]

[11Cf. Pierre-Benoît Joly, Alain Kaufmann. Les auteurs, à partir des lectures de la société du risque et de la démocratie technique, étudient les conditions du développement de la démocratie, dans le cadre de risques globaux auxquels on cherche une réponse technique efficace. Ils réfléchissent à son déploiement en dehors des sphères politiques traditionnelles, par exemple au sein des entreprises, et à son articulation avec la démocratie représentative. [Joly, Kaufmann, 2013]

[12Ces entretiens complémentaires ont été menés par les deux auteurs de l’article, les enquêtes précédentes, par Cécile Nou.

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