Marc Berdet, Fantasmagories du capital. L’invention de la ville-marchandise, La Découverte, Paris, 2013.

Marc Berdet, Fantasmagories du capital. L’invention de la ville-marchandise, La Découverte, Paris, 2013 (265p.)

C’est un ouvrage original que nous propose le sociologue Marc Berdet. A partir de la notion de « fantasmagorie » telle qu’elle est utilisée par W. Benjamin, l’auteur nous invite à une relecture historique de la ville à la lumière des mises en scène du capitalisme en suivant trois étapes de sa progression : un stade « prémoderne », un moment « moderne » et une actualité « postmoderne ».

A première vue, force est de constater la diversité des thèmes sur lesquels l’ouvrage amène à réfléchir. En effet, que l’on s’interroge sur les formes architecturales que prend la ville au cours des trois derniers siècles, sur la genèse et la réalité des usages des centres commerciaux d’aujourd’hui, ou encore sur la place de l’imaginaire dans la société marchande, l’ouvrage nous ramène toujours à une réflexion plus large sur les phases de la modernité et l’impact grandissant du capitalisme dans la structuration de « ces » modernités.

Ainsi l’auteur des Fantasmagories du capital revient sur l’un des premiers artifices du « spectacle » au sens où l’entendait Guy Debord : la « fantasmagorie » comme procédé optique destiné à la distraction par la création d’images suggestives et/ou de récits passés faisant intervenir des « fantômes » (images de célébrités disparues). Ces mises en scène fictives condensaient déjà dans leur essence deux éléments principaux inhérents à ce que M. Berdet appellera « fantasmagorie » tout au long de l’ouvrage. D’une part, « le propre de la fantasmagorie est de jouer sur ce conflit entre croyance rationnelle et expérience sensible qui maintien le spectateur dans une certaine ambivalence » ; d’autre part, il s’agit de distraire et d’impulser ou répondre à des désirs. Ainsi, suivant cet objectif, l’environnement urbain et les problématiques contemporaines (ici les élans révolutionnaires, là les enjeux politiques, etc.) sont passées sous silence, volontairement mises à l’écart. Tant lorsqu’on analyse les fantasmagories de Robertson (datant de la fin du 18em siècle) ou les châteaux surréalistes de Breton, les fonctions imaginaires et évasives de la fantasmagorie sont présentes dès l’origine du « spectacle capitaliste », de la mise en scène du pouvoir.

Si l’on a parfois du mal à suivre le fil de l’ouvrage, en cela qu’il présente des moments et objets très divers, c’est en gardant à l’idée ces deux éléments fondamentaux que l’enchaînement des parties trouve sa cohérence.

Suivant un chemin chronologique, Marc Berdet en vient à présenter les expressions capitalistes de la ville moderne du 19èm siècle. Des passages parisiens parcourus par Fourrier, à la construction du Paris « haussmannisé » racontée à la lueur des luttes révolutionnaires de la Commune, c’est toute un récit architectural qui est effectué par l’auteur, en insistant toujours sur la capacité du capitalisme à investir le bâti et à se mettre en scène à travers la ville et l’imaginaire. Le Palais-Royal, ancêtre le plus ancien des centres commerciaux d’aujourd’hui, fait l’objet de plusieurs transformations au cours de son existence. Il est progressivement aseptisé et chargé de symbolismes (qui renvoient à la période antique, à des contrées exotiques, etc...) sous l’impulsion de transformations architecturales (matériaux, formes, styles...). Plus largement les passages, à visée économique non dissimulée, sont des lieux propices aux rêveries où les flâneurs trouvent une atmosphère suggestive. Les quelques illustrations de l’ouvrage sont ici les bienvenues pour favoriser l’imagination du lecteur. L’objectif de « déconnecter le visiteur de sa vie de tous les jours, sans obligation d’achat » demeure ; la stimulation imaginaire demeure également, cependant que les enjeux économiques, bien compris du capitalisme, commencent à poindre et peser sur l’organisation.

Ce n’est pas autre chose qui est suggéré par M. Berdet lorsqu’il fait le récit du Crytal Palace (Londres), immense exposition nombriliste du lobby industriel de l’époque. Si l’objectif marchand se trouve quelque peu dissimulé de ces événements d’envergure mondiale (Paris aura aussi son exposition mondiale 4 ans après celle de Londres, en 1855), ce n’est pas pour autant que la valeur d’usage prime sur la valeur d’échange. Bien plus, c’est la mise en scène des capacités de production de l’industrie qui est l’objectif de ces expositions, dans une idéologie progressiste à peine retenue où l’exclusion de la classe prolétarienne se cache derrière les volontés « éducatrices » de ces fantasmagories. La rationalité est mise à l’honneur, tant au niveau de l’organisation spatiale de ces expositions qu’au niveau de l’utilitarisme précoce auquel renvoient ces dernières. Mais la stimulation de l’imaginaire et du désir sont déjà les piliers de ces fantasmagories industrielles qui inspirent en réalité des formes urbaines (et capitalistes) plus modernes.

Enfin, une partie est consacrée aux transformations de Paris effectuées par le Baron Haussmann dans la deuxième moitié du 19e siècle. Au-delà de l’intérêt historique de cette partie, Marc Berdet réussi à montrer les piliers fondateurs qui régissent ces mutations urbanistiques : fonctionnalité, stratégies de défenses et symbolismes des monuments. Le Paris « haussmannisé » devient alors l’expression symbolique du pouvoir étatique et du capitalisme aristocratique. En ce sens, il participe d’une certaine mise en scène de la ville qui s’applique à correspondre à la rationalité urbanistique naissante. « La fantasmagorie de la civilisation devient la fantasmagorie de l’histoire ».

C’est avec l’étude de la post-modernité, au travers des exemples de Disneyland, des malls américains et de Las Vegas, que Marc Berdet conclu son propos et apporte toute la perspective de son travail. En effet, après une analyse de l’évolution des significations qui se logent derrière les récits des aventures de Mickey Mouse (imposant progressivement les valeurs morales dominantes par opposition à la subversion originelle du personnage), c’est l’espace de Disneyland qui est décortiqué en ce qu’il possède de proprement « fantasmagorique ». Le monde imaginaire et mythique déployé par Walt Disney renvoie à une organisation géométrique directement agencée pour mettre en valeur les enjeux économiques. Articulé autour des pôles classiques qui fondent l’imaginaire fantasmagorique (Future technologique ; Passé mythique ; Réel « dé-problématisé » ; Réalité fantasmée), l’espace central de Disneyland (Main Street USA) se veut centre et chantre de la marchandise. Ainsi, sous couvert d’une injonction à peine dissimulée à la jouissance détachée de toute réalité extérieure par la symbolique du paradis et du fantasme intemporel, c’est bien la marchandise qui structure l’ordre sous-jacent du lieu et préside à son organisation spatiale.

Les malls américains, et plus particulièrement le Mall Of America ici étudié, officient comme réalité plus abordables, moins fantasmées, de la modernité marchande. Les aspects économiques y sont d’ailleurs beaucoup moins dissimulés ! En retraçant l’histoire américaine (et parfois mondiale) des centres commerciaux, l’auteur insiste quand même sur les dimensions imaginaires que ces derniers sollicitent constamment. La nature originelle y côtoient l’idéologie du progrès, le passé exotique s’y oppose au future technologique... les forces structurantes de la fantasmagorie du capitale demeurent présentes. Les impératifs de « bien-être » bien compris par la logique capitaliste qui régit la conception (pratique et idéologique) de ces espaces est progressivement intégrée à la logique purement marchande : il s’agit d’ériger de véritables lieux de vie où la marchandise se trouve « noyée » dans un imaginaire surchargé afin d’être toujours plus attrayante.

Enfin, c’est la ville de Las Vegas qui est ici considérée à elle-seule comme une fantasmagorie du capital. En effet, elle condense en son sein les caractéristiques imaginaires et architecturales qui structurent ses objectifs économiques sous-jacents. La ville regorge de symbolismes qui définissent à eux seuls les marchandises procurées par telle ou telle enseigne (hôtels, casinos, restaurants... et bientôt tous réunis en une seule enseigne). Las Vegas inaugure le post-modernisme architectural à alliant directement la forme à la marchandise. Revenant sur l’histoire la ville (et ses épisodes mafieux) l’auteur passe en revue diverses institutions commerciales qui font l’histoire du Strip de Las Vegas, son avenue principale. Ce sont des récits mythiques et des imaginaires lointains qui s’inscrivent dans ces enseignes et façonnent l’image et le fantasme de Las Vegas. Des récits qui possèdent parfois des teneurs colonialistes ou qui du moins célèbrent le capitalisme. Certaines villes européennes étant par exemple reproduites, miniaturisées et aseptisées pour enjoliver le voyage imaginaire que « vend » la ville fantasmagorique : un voyage qui propose des déplacements dans l’espace mais aussi dans le temps. Contre le fonctionnalisme architectural, « l’architecture n’est plus fonction mais fiction ».

A travers ce parcours historique qui se focalise sur différents « moments » de la réalisation capitaliste de la ville, et plus largement de la société, Marc Berdet montre deux choses fondamentales. D’une part, comme le présentait Marx, que la dimension imaginaire - fantasmagorique - est inhérente à la marchandise quelle que soit les formes que prend sa présentation. Qui plus est, que la figuration du monde marchand correspond à la définition du « fétichisme » que donne Marx dans le premier livre du Capital : l’objet, la ville, l’espace... est effectivement réel, mais « il existe un phénomène de surface qui masque quelque chose d’important concernant les relations sociales sous-jacentes » [Harvey, 2011]. Pour reprendre une phrase de l’auteur : « les fantasmagories du capital résultent du refoulement de la situation économique et politique présente ». D’autre part, Berdet montre que les formes architecturales sont au fondement de l’ordre économique qui s’instaure : elles sont significatives des mises en scène de la marchandise à des périodes diverses de l’histoire. Comme dans La production de l’espace de H. Lefebvre, l’hypothèse (qui n’est plus à démonter) reste que le social se dissimule derrière l’architectonique de la ville et s’impose discrètement aux usagers-consommateurs de l’espace urbain marchandisé.

Besozzi Thibaut

Doctorant en sociologie,

Université Paris-Dauphine, IRISSO,

Université de Lorraine, 2L2S.

Thibaut.besozzi@univ-nancy2.fr

// Article publié le 15 septembre 2013 Pour citer cet article : Thibaut Besozzi, « Marc Berdet, Fantasmagories du capital. L’invention de la ville-marchandise, La Découverte, Paris, 2013. », Revue du MAUSS permanente, 15 septembre 2013 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Marc-Berdet-Fantasmagories-du
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