Ludmila Oulitskaia. Une leçon d’humanité

Un hommage de l’auteur à l’oeuvre du grand écrivain russe, Ludmila Oulitskaia (née en 1943), aujourd’hui célébrée comme un des auteurs les plus remarquables de sa génération.

La nature a logé dans le Russe une capacité extraordinaire
de foi, un esprit perspicace et un don de la réflexion,
mais tout cela vole en poussière au choc de l’insouciance, de la paresse
et de la frivolité des rêveurs.. Eh oui...

Anton Tchékhov, « En chemin », Nouvelles

Il est des écrivains qui deviennent avec le temps les compagnons fidèles de nos vies. A les lire, une sympathie délicate se noue qui nous lie à eux comme avec des amis proches et bien que nous ne les connaissions pas personnellement – en quoi serait-ce nécessaire ? - nous partageons l’univers dans lequel se meuvent leurs personnages, la tonalité affective et sensible qui traverse leur monde et qui est inséparable d’un style. Ainsi en est-il pour moi de l’oeuvre du grand écrivain russe, Ludmila Oulitskaia (née en 1943), aujourd’hui célébrée comme un des auteurs les plus remarquables de sa génération [1]. Ce fut d’abord le charme inoubliable de Mensonges de femmes [2]. Six récits, qui ne sont ni des nouvelles – Oulitskaia est cependant une nouvelliste de grand talent [3] – ni un roman, mais des histoires de petits mensonges inutiles, pathétiques ou gracieux – en cela différent du caractère stratégique, pratique ou utilitaire du mensonge masculin – proférés par divers personnages qui toutes gravitent autour de Génia, aux âges divers de son existence. Puis, avec gourmandise, tous les autres livres, parmi lesquels Sonietchka et De joyeuses funérailles, à mes yeux les plus réussis, et que j’évoquerai brièvement dans cette petite « mise en bouche » (je laisserai de côté pour l’heure, Daniel Stein, l’interprète, le récit émouvant, entre fiction et réalité, de la biographie d’un Juste polonais, devenu moine carmélite en Palestine, mais qui tranche trop avec le reste de l’oeuvre pour qu’on s’y attarde ici).

Mensonges de femmes

« Mon Dieu, comme elles [les femmes] peuvent mentir ! Bien entendu, nous parlons uniquement de celles qui, contrairement à Pénélope, sont douées pour cela... En passant, par mégarde, pour rien, avec ferveur, à l’improviste, en douce, à bâtons rompus, désespérement, sans la moindre raison... Celles qui possèdent ce don mentent depuis leurs premières paroles jusqu’à leur dernier mot. Que de charme, que de talent, que de candeur et d’insolence, que d’inspiration créatrice et de panache ! Il n’y a là ni calcul, ni espoir de profit, ni machinations... C’est juste une chanson, un conte, une devinette. Mais une devinette sans réponse. Chez les femmes, le mensonge est un phénomène de la nature, comme les bouleaux, le lait ou les frelons », écrit Ludmila Oulitskaia aux premières pages de Mensonges de femmes. Ce n’est pas là une thèse, une formule théorique, évidemment, mais un programme comme on en reçoit à l’entrée d’un concert.
Dans la première histoire, « Diana », Génia s’installe avec son fils dans une maison de campagne et, plusieurs soirées durant, écoute, tout en vidant des bouteilles de Xérès, le récit de sa voisine, Irène, une rousse flamboyante au destin malheureux. Fille de parents aux origines on ne peut plus rocambolesque et mariée une première fois à un alcoolique invétéré, elle perd à l’accouchement un garçon, puis donne naissance l’année suivante à une petite fille, prénommée Diana, qu’elle va bientôt idolatrer, tant elle est douce, adorable et intelligente. Mais à l’âge d’un an, celle-ci attrape la grippe et meurt soudainement, laissant sa mère dans un profond désespoir. Génia ne peut retenir ses larmes en apprenant tant de douleur injuste : voici à vingt ans une jeune femme, déjà mère de deux enfants morts. Après une longue période de dépression, Irène rencontre l’homme de sa vie, un musicien aristocrate, dont elle s’éprend follement et qui lui donnera bientôt des jumeaux. Mais poursuivie par le malheur, elle perdra son mari et ses deux garçons quelques années plus tard dans un accident de voiture dont elle sera la seule à sortir vivante, désormais insensible à toute souffrance.
« Lorsque l’histoire fut terminée, le soleil s’était complètement levé.
« - Si on faisait du café , proposa Irène.
Non, merci. Je vais aller dormir un peu.
Génia se retira dans sa petite chambre et s’allongea le visage sur l’oreiller. Avant de s’endormir, elle eut le temps de penser : « Comme ma vie est stupide ! On peut même dire que ce n’est pas une vie du tout … J’ai cessé d’en aimer un, je suis tombée amoureuse d’un autre... Vous parlez d’un drame ! Pauvre Irène... Perdre quatre enfants... » Elle éprouvait un chagrin particulièrement déchirant pour Diana, la petite Diana aux yeux bleus et aux longues jambes qui aurait quinze ans aujourd’hui. »
Quelques jours plus tard, Génia rencontre Véra, une amie d’Irène, et lui repète, encore pleine de compassion, la triste histoire qu’elle vient d’entendre. Génia découvre alors que tout a été inventé et n’est que le fruit d’une imagination particulièrement féconde. Blessée, honteuse, emplie du sentiment amer d’avoir été prise pour une gourde, elle quitte aussitôt le village pour une destination où personne ne viendra assassiner en imagination des enfants et un mari qui ne furent jamais.
Dans le second récit, intitulé « Le grand frère », nous retrouvons Génia de nouveau à la campagne en été avec quatre enfants, ses deux fils et deux autres garçons, de huit à douze ans. Ceux-ci passent leurs journées avec Nadia, une fillette enjouée de dix ans, à la fois exaspérante et charmante, qui s’avère être une parfaite mythomane. Mais de tous les mensonges qu’elle invente, le plus pathétique est celui où elle prête à son grand frère Iouri l’origine des jeux auxquels elle s’adonne avec ses compagnons. Car ce grand frère ... n’a jamais existé !
Dans le troisième, « Fin de l’histoire », Génia a trente-cinq ans. Elle devient la confidente de sa nièce, Lialia, une adolescente de treize ans qui lui raconte les amours clandestins qu’elle entretient avec un homme marié plus âgé qu’elle (le cousin germain de Génia, un illustrateur de renom). Une confession dont elle apprendra de la bouche même du prétendu coupable qu’elle est une pure affabulation de la jeune fille.
Le quatrième récit, « Un phénomène de la nature », raconte la délicieuse relation entre une jeune fille au physique ingrat, Macha, et une dame âgée, Anna Véniaminovna, ancien professeur de littérature, adulée de ses élèves, qui lui fait découvrir la passion de la poésie et lui récite les merveilleux vers qu’elle a composés sans jamais oser les publier. Au lendemain de l’enterrement de la vieille dame, tous se retrouvent dans son appartement et Macha, désireuse d’honorer sa mémoire, déclame à haute voix quelques-uns de ces poèmes que dans son admiration elle a appris par coeur. Cherchant à comprendre la gêne de son auditoire, elle apprendra de Génia que les auteurs de ces petits bijoux sont les plus éminents poètes de la littérature russe du Xxe siècle, Marina Tsvétaïeva et autres. « Génia se dirigeait vers le métro en traversant le parc où la pauvre petite victime avait un jour rencontré une dame brillante qui avait enseigné la poésie russe pendant cinquante ans, et elle essayait de comprendre pourquoi Anna Véniaminovna avait fait cela. Peut-être avait-elle eu envie de ressentir, une fois dans sa vie, ce qu’éprouve tant un grand poète qu’un insignifiant scribouillard quand il récite ses vers devant un public et sent les émotions qu’il inspire à des coeurs ingénus et sensibles. »
Dans le cinquième récit, « Une bonne occasion », Génia est engagée par un réalisateur connu afin de conduire des entretiens avec de jeunes prostituées russes à Zurich et d’écrire le scénario du film qu’il a l’intention de réaliser. Au fur et à mesure de sept rencontres qui se déroulent dans des bars de strip-tease, le fil d’une même trajectoire, d’une « méta-histoire » imaginaire, se déroule invariablement : le père capitaine, tôt décédé, le beau-père violeur, la fuite du domicile familial, la rencontre avec l’homme aimé qui à son tour meurt brutalement, la prostitution, puis les fiancailles avec un riche banquier suisse et le conte de fée qui s’annonce. La réalité, bien entendu, est tout autre, vile et sordide : « Une vie de chien. Des mensonges misérables. Et une vérité qui l’était plus encore. »
Le dernier récit, « L’art de vivre », le plus long de tous, met en scène Génia alors qu’elle s’apprête à partir à l’étranger pour son travail et court dans tous les sens pour achever les derniers préparatifs que réclament enfants, mari et une amie encombrante, Lilia, récemment convertie au judaïsme orthodoxe, partiellement handicapée et toujours désargentée. L’esprit libre, une fois installée dans le taxi qui la mène à l’aéroport, songeant aux jours qu’il l’attend, elle est victime d’un effroyable accident de voiture. Le reste de l’histoire est consacrée à la lente convalescence de Génia et son retour à une espèce de vie normale après une longue période pendant laquelle, le corps brisé, elle ne songe qu’au suicide. Ici le mensonge prend une forme différente que dans les récits précédents. Non pas l’imagination d’une réalité qui n’existe pas et qu’on s’invente, mais le renoncement à ses propres principes, et qui va à l’encontre de ce que Génia avait toujours transmis aux autres, à Lilia en particulier : l’énergie de vivre, coûte que coûte. Dans l’incapacité de la mettre soi-même en oeuvre, au moment où cela est le plus nécessaire, la leçon apparaît rétrospectivement comme un mensonge.
« Je ne sais pas, Lilia. Je ne sais plus rien maintenant. C’est comme si je n’existais pas. »
Génia sourit à l’écouteur, mais celui-ci ne pouvait pas transmettre ce sourire et, à l’autre bout du fil, Lilia poussa un gémissement et fondit en larmes.
« Si tu n’existes pas, cela veut dire que personne n’existe. Alors comme ça, tu m’as toujours menti ? Tu mentais quand tu me disais qu’il fallait que je me lève, que je fasse travailler mon bras, que je réapprenne tout ? C’étaient juste des paroles en l’air ? Dire que moi que je me donnais du mal, et peut-être uniquement pour que tu me félicites ! Tu existes ! Tu existes ! Si tu n’existes pas, alors tu es une menteuse et une lâcheuse ! Génia, dis moi quelque chose... »
Ces six récits se passent durant les années quatre-vingt, quatre-vingt dix, dans la période qui suit l’effondrement du régime soviétique. Mais Oulitskaia ne peint ni ne critique un monde social qui n’est indiqué que par quelques traits très brefs et laconiques. Comme Tchékhov - un autre grand auteur de nouvelles - elle peint des individus vivants, de chair et d’os, généralement dans le cadre domestique d’un capharnaum bruyant - et dans quel autre monde sommes-nous davantage dévoilés, mis à nu sans ces fards protecteurs de la vie sociale et mondaine ? - avec une amitié, une compassion délicate, une sensibilité aimante, qui ne font l’objet d’aucun jugement moral. Et bien qu’il ne se passe pas grand chose dans ces récits (hormis le dernier), pas plus que dans son oeuvre en général - on fait les courses, on rapièce des chaussettes, on travaille, on repasse, on picole, plutôt beaucoup, on songe aux ardeurs physiques de l’amour et l’on s’y abandonne parfois, à tous les âges de la vie (un thème qui apparaît également dans les nouvelles « La maison de Lialia », « Goulia » ou « Une vie longue, longue » [4]) - l’on est comme envoûté par le charme tendrement ironique qui se dégage de son écriture et de son univers romanesque fantasque. Et le bonheur qu’on prend à suivre ses personnages, à la fois forts et fragiles, dont la vie est plutôt « bancale » - tel est le jugement que Génia porte sur sa propre existence -, et que la créativité du mensonge rend plus vivante et riche, est à coup sûr l’indice que l’on a affaire à un écrivain de premier ordre.
Le mensonge chez ces mères et ces épouses ordinaires, prises dans le cours (souvent échevelé) de la vie quotidienne et pleines de talents enfouis ou développés, n’est pas le travestissement de la réalité à des fins utilitaires, égoïstes ou de profit, mais le moyen de la colorer, de lui donner une dimension gracieuse et gratuite de poésie et de rêve, d’ouverture à l’ailleurs, au possible. Bien que les victimes de ces petites trahisons se sentent flouées et trompées, aux yeux du lecteur, leur auteur échappe à l’indignation morale qui accompagne le fait de mentir. Parce qu’ici mentir, cela signifie vivre, sur un autre plan. Les personnages, dans le monde d’Oulitskaia, se meuvent toujours dans la réalité et les difficultés du quotidien – et à l’époque soviétique, comme durant la période qui lui succède, ces difficultés étaient nombreuses – mais, par un génie qui leur est propre, ils échappent à la grisaille, à l’ennui, à la morne torpeur des jours, par le rêve, le mensonge, la sexualité, l’anticonformisme, parfois une certaine dose de folie, qui est une manière de « poétiser » leur existence. Et c’est à cette capacité humaine proprement poétique de se mettre à l’écart du réel et de l’enchanter qu’elle attache son talent, bien plus qu’à la critique d’un système social ou politique particulier, bien qu’elle ne cache rien du dégoût qu’il lui inspire. La dissidence à l’égard du régime se joue à un autre niveau que l’engagement politique, qui ne constitue pas le thème principal de son oeuvre. Plus que la valeur des idéaux, et la capacité de les défendre publiquement, c’est la qualité humaine secrète des êtres qui l’intéresse et retient son attention, quels que soient leurs croyances, leurs convictions ou leur mode de vie et, de fait, chez elle, ils sont très divers. De ce point de vue, on peut être un dissident admiré pour son courage et un parfait salopard dans la vie privée, ce qu’elle laisse entendre de façon tout à fait explicite [5]. La dissidence, telle que la pratiquent ses personnages, s’exerce au plan de l’existence individuelle et domestique – une sorte de résistance passive si l’on veut - plutôt que dans des prises de position publiques.
Si Ludmila Oulitskaia est une moraliste - de fait, elle peint (mais toujours sans acrimonie ni cynisme) le coeur de l’être humain tel qu’il est, tour à tour, médiocre et talentueux, étriqué et inventif, grave et insouciant, égoïste et généreux - c’est qu’elle ne fait pas profession de morale. Mais quel grand écrivain l’a jamais fait, s’appellerait-il Dostoïevski, Bernanos ou Mauriac ? Ludmila Oulitskaia est une romancière d’une infinie délicatesse, compassion et tendresse pour les êtres humains – particulièrement pour les marginaux, ainsi ceux qui étaient obligés, à l’époque soviétique, de mener leur vie intime dans le secret, tels les homosexuels [6] - et à chacun de ses livres, nous lui ouvrons la porte comme à une amie longtemps attendue. Plus que tout autre, celui sur lequel plane l’aile légère et tranquille de la bonté, d’une bonté à toute épreuve, est le court roman, Sonietchka. [7]

Sonietchka

Sonia est d’abord une jeune bibliothécaire, au physique ingrat, qui, ayant renoncé à l’espérance de l’amour, trouve consolation à son existence terne et insipide – cette fois-ci, à l’arrière-plan, l’horizon gris et maussade de l’univers soviétique est omniprésent - dans la lecture de tous les livres qu’elle peut emprunter. Puis le miracle inattendu, absolu, total, frappe un jour à sa porte : la rencontre avec un homme exceptionnel bien plus âgé qu’elle, Robert Victorovitch, un artiste de talent libéré des camps, à cette époque ouvrier à l’usine, et qui au bout de quinze jours la demande en mariage. Et c’est le bonheur sans ombre entre ces deux êtres si disparates que vient couronner bientôt la naissance d’une fille, Tania. La lumineuse et paisible Sonia, éperdue de gratitude envers le sort heureux qui lui est réservée, consacre ses années aux tâches ménagères et à son foyer, tandis que Robert Victorovitch se remet à son art, trouvant progressivement un certain succès et l’aisance qui l’accompagne. Puis un jour, alors que Tania est devenue adolescente, entre dans la maisonnée une malheureuse jeune fille de son âge à la beauté éblouissante, Jasia, avec laquelle elle s’est liée d’amitié et qui s’installera bientôt à demeure. Une liaison finira par s’installer entre Robert et cette petite elfe, que Sonia découvrira par hasard et qu’elle bénira : « Comme c’est bien qu’il ait désormais à ses côtés cette belle jeune femme, tendre et raffinée, cet être d’exception, comme lui ! songeait Sonia. Et comme la vie est bien faite de lui avoir envoyé sur ses vieux jours ce miracle qui l’a incité à revenir à ce qu’il y a de plus important en lui, son art... »
« Vidée de tout, légère, les oreilles bourdonnant d’un tintement limpide, elle entra chez elle, s’approcha de la bibliothèque, y prit un livre au hasard et s’allongea en l’ouvrant au milieu ».
Lorsque Robert meurt d’une hémorragie cérébrale, Sonia retourne à sa solitude paisible et à ses lectures chéries, sans jamais cesser de bénir le ciel de lui avoir donné ce qu’elle pensait ne jamais connaître et qu’elle ne s’est jamais approprié. Sonietchka est le roman du Grand Merci à la vie. Et de tous les livres d’Oulitskaia, c’est celui qui baigne dans la lumière poétique la plus pure. Le plus drôle, et qui est une véritable ode à la joie de vivre, est De joyeuses funérailles.

De joyeuses funérailles

Ce roman cocasse, joyeux, se passe à New-York (au moment du putsch de Moscou en août 1991) dans le loft délabré d’un peintre juif russe, émigré aux Etats-Unis, Alik, qui est sur le point de mourir. Autour de lui, toute une cohorte de personnages plus ou moins loufouques, sa femme Nina, à demi folle, ses anciennes maîtresses, Valentina et Irina, une ancienne acrobate devenue avocate, et sa fille presque autiste, Maïka, surnommée Tee-shirt, qui n’accepte de communiquer qu’avec le vieil homme, et d’autres visiteurs que personne ne semble connaître. L’argent manque toujours, les factures s’accumulent, payées de temps à autre on ne sait trop par qui. Sous les fenêtres un orchestre paraguyen joue une bruyante musique qui casse les oreilles de tout le monde, mais avec lequel danseront les invités lors de l’enterrement. On entre, on sort, on boit, dans une agitation permanente autour du lit où plaisante encore l’agonisant. De cet univers, il a toujours été et reste le centre. On ne sait trop si c’est ou non un peintre de talent, mais ce qui est certain, c’est qu’il a fait de son existence une oeuvre d’art réussie et que sa mort en est presque l’apothéose. Au centre de la scène, le duel que se livrent un prètre orthodoxe libéral et un rabbin qui l’est moins pour le salut de cette âme impénitente qui finira par être baptisée in petto par sa femme aux derniers instants. Après l’avoir inhumé, ses amis se réunissent une dernière fois et il leur adresse, par l’intermédiaire d’un message enregistré par Tee-Shirt, son ultime hymne à la vie :
« Les gars ! Les filles ! Mes chéris ! »
Nina se cramponna à l’accoudoir. La voix d’Alik poursuivait :
« Je suis là, les gars ! Avec vous ! Allez, servez à boire ! Buvons et mangeons ! Comme toujours ! Comme d’habitude ! »
Avec quelle simplicité il avait, par des moyens mécaniques, démoli en une seconde le mur séculaire, lancé un caillou depuis l’autre rive recouverte d’un brouillard impénétrable, et échappé avec désinvolture, l’espace d’un instant, au pouvoir de la loi implacable, sans recourir aux violences de la magie, ni à l’aide des nécromanciens ou des médiums, des tables bancales ou des soucoupes sautillantes... Il avait simplement tendu la main à ceux qu’il aimait. »
Que retient-on lorsqu’on a refermé l’oeuvre d’Oulitskaia ? Outre le bonheur d’avoir goûté le style d’un écrivain de grand talent, une fraternelle et puissante leçon d’humanité. Quelque chose de profondément bon irradie ses livres et pourtant Ludmila Oulitskaia ne fait jamais profession de « bons sentiments ». Elle a raison, bien évidemment : c’est ainsi qu’il faut s’y prendre. On perçoit même en elle des colères à peine dissimulées : envers les régimes qui corrompent les hommes et anéantissent la spontanéité de la vie, bien sûr, mais aussi, en vrac, les postures morales ou idéologiques, certaines expressions imbéciles de l’athéisme, ou encore la fascination pour Dostoïevski qu’elle juge un écrivain plutôt douteux. Après coup, ce n’est pas seulement l’auteur brillant et doué que l’on en vient à aimer, mais la personne libérale, intelligente et chaleureuse qu’elle est certainement dans la vie, et qu’on a le sentiment d’avoir vraiment rencontrée. Un verre à la main, à la terrasse d’un café, qui ne voudrait s’inviter à sa table ?

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// Article publié le 9 janvier 2011 Pour citer cet article : Michel Terestchenko, « Ludmila Oulitskaia. Une leçon d’humanité », Revue du MAUSS permanente, 9 janvier 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Ludmila-Oulitskaia-Une-lecon-d
Notes

[1Après d’autres récompenses, Ludmila Oulitskaia vient de se voir attribuer le prix Simone de Beauvoir 2011. Son oeuvre a été admirablement traduite en français, principalement par Sophie Benech, qui dirige les éditions Interférences.

[2Trad. Sophie Benech, coll. Folio, Gallimard, 2007.

[3Voir également, Un si bel amour et autres nouvelles, coll. « Du monde entier », trad. Sophie Benech, Gallimard, 2002 ou encore Les pauvres parents, trad. Bernard Kreise, coll. Folio, Gallimard, Paris, 1993. Le dernier ouvrage paru en français, Les sujets de notre tsar ’trad. Sophie Benech, Gallimard, Paris, 2010) est également un recueil de trente-sept très courtes nouvelles.

[4Publiées dans Les pauvres parents, op. cit.

[5Voir De joyeuses funérailles, trad. Sophie Benech, Folio, Gallimard, 1999, p. 103-104. C’est le seul endroit dans son oeuvre, à ma connaissance, où Oulitskaia évoque un « dissident connu », et le portrait de l’homme, à la fois héroïque et débauché, n’est guère flatteur : « Mais, apparemment, il y avait chez lui une ligne de démarcation entre les moitiés supérieure et inférieure : si le haut était d’excellente qualité, le bas était fortement avarié ». Ludmila Oulitskaia ne saurait pourtant être suspectée de complaisance envers le régime communiste. Proche des dissidents, elle avait perdu son poste de biologiste à l’époque soviétique lorsque les autorités avaient découvert qu’elle prêtait sa machine à écrire à des auteurs de livres clandestins (samizdat). Ludmila Oulitskaia vient de faire paraître un ouvrage (non encore traduit) sur la dissidence qui a connu, dès sa sortie, un immense succès en Russie.

[6Voir la nouvelle « Un si gentil garçon », dans Un si bel amour, op. cit.

[7Trad. Sophie Benech, coll. Folio, Gallimard, Paris, 1996. Prix Médicis étranger ex aequo, 1996.

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