Le village et ses ambiguïtés

Guilluy agace, Guilluy provoque : par ses essais « remarqués », Christophe Guilluy est ce qu’on appelle un « bon client ». Il est vrai que son ouvrage n’est pas avare de formules choc : les banlieues ne sont pas reléguées, elles sont « intégrées » à la mondialisation (p. 42) ; il faudrait « s’affranchir » du concept de « classes moyennes », qui se seraient « effondrées » (p. 17) au profit de la « France périphérique » constituée à 75 % de populations « populaires/fragiles » (p. 31) ; la majorité culturelle serait désormais marginalisée par les minorités visibles (p. 15). D’où une France scindée en trois grands ensembles : les « métropoles mondialisées et gentrifiées », fondées sur « le modèle libéral de la société ouverte » ; « les banlieues ethnicisées » ancrées dans « des valeurs traditionnelles », et relativement bien intégrées ; et cette France périphérique, largement majoritaire, faite de « catégories populaires d’origine française et d’immigration ancienne », délaissée par les politiques. Cherchant à exprimer les minorités visibles et le libéralisme culturel, sur les bons conseils de Terra Nova notamment, la gauche aurait abandonné les classes populaires au Front National.

Ces propos font hésiter le lecteur entre trois possibilités : saluer l’auteur, car le livre recèle un grand nombre d’analyses pertinentes ; s’indigner, devant des rapprochements pour le moins discutables, voire induisant dangereusement en erreur ; ou récuser l’ensemble en bloc, devant les aspects qui trahissent un certain amateurisme, dans l’usage des données ou la rigueur des concepts utilisés. Guilluy a cependant deux vertus. La première est d’ s’inscrire dans le projet d’une géographie « par en bas », ce qui ne peut qu’interpeller quiconque s’interroge sur l’émancipation. La seconde est d’attirer l’attention sur le périurbain, catégorie énigmatique, la définition INSEE étant fortement récursive, et pourtant déterminante, à différents points de vue. Sans que l’un et l’autre ne se recouvrent exactement, l’auteur subsume le périurbain et le rural dans la catégorie de périphérique, et à l’inverse des thèses qui font de la ville le lieu d’où l’espoir peut naître, voit dans les « nouvelles ruralités » [1] une issue possible, rejoignant par là certains scénarios de « développement durable » (pour simplifier) tels que ceux récemment élaborés par l’association 4D [2]. Ce point ne semble guère avoir été remarqué dans les recensions ou commentaires. Les nouvelles ruralités renvoient à de nouvelles formes de composition de villes et des campagnes, celles-ci étant réinvesties de diverses façons, via la décentralisation rendue possible par internet, ou en tant que fournisseur de services écosystémiques.

L’entreprise engagée par Guilluy est de construire des territoires existentiels par en bas, contre une vision géographique trop ancrée dans des différences plus réductrices, telles que la densité du bâti ou les statistiques d’emploi. Le geste s’inscrit donc, sur le plan des intentions, sur les pas d’auteurs tels qu’E.P. Thompson, les subaltern studies ou P. Ariès. Il en ressort une polarisation entre le bas et le haut (l’élite) dont l’auteur assume complètement ce qu’elle peut avoir de populiste. L’auteur estime d’ailleurs à la suite de J. Rancière que l’accusation de populisme qui frappe toutes les tentatives de ce genre participe précisément de l’effacement de la question sociale par l’élite dominante, en précipitant toute manifestation des classes populaires dans l’irrationnel (p. 89). A partir de là, l’auteur met le doigt sur plusieurs observations pertinentes, sans être forcément nouvelles. La première est le décalage entre ce que les politistes appellent « l’offre » et « la demande », en matière de débouché politique. S’appuyant sur l’enquête Fractures Françaises [3], Guilluy souligne à juste titre le discrédit persistant dont souffrent les partis politiques et plus généralement l’élite française, gauche du PS comprise. L’auteur estime que Mélenchon surjoue l’ouvrier des Trente Glorieuses (p. 130), dans un contexte qui ne s’y prête plus, pointant plus généralement les responsabilités de la gauche du PS dans la montée du Front National. Une autre observation pertinente réside dans les inégalités de mobilité. Une minorité composée en partie de ce que Guilluy appelle la « gauche kérosène » (p. 120) profite allègrement de la mondialisation, vit dans un monde « multiculturel », se déplace comme elle le souhaite, tandis qu’une majorité ne bouge même pas pour partir en vacances, tout en étant chaque jour sommée d’être « plus flexible ». C’est un enjeu dont on n’entend guère parler dans l’espace public. L’argent est un déterminant majeur de cette mobilité, ainsi que le diplôme. Lestée des crédits « généreusement » consentis par les banques, propriétaires d’un logement de faible valeur, située le plus souvent en périphérie des grandes villes [4], dans des zones à moitié rurales, la « France périphérique » n’a tout simplement pas les moyens de bouger. Les délocalisations et restructurations, perçues dans les zones favorisées comme une opportunité et une aventure unique, se transforment en machine à exclure et à reléguer, pour les classes populaires – le TGV à l’heure pour les uns, et pour les autres les Corail en retard, sur des voies mal entretenues. Le constat est sans appel et largement étayé. Il n’en reste pas moins profondément mis de côté par les politiques.

D’autres aspects de la démonstration de Guilluy sont plus problématiques. Une première difficulté tient à la définition des immigrés et de ce qu’il appelle « l’insécurité culturelle », terme qui a provoqué des remous, à gauche comme à droite. Le glissement critiqué est le suivant : les immigrés sont les non-blancs et sont aussi largement des musulmans. Dès lors il y aurait une « France périphérique » peuplée de « petits blancs », d’un côté, incluant les zones rurales, et de l’autre des « banlieues ethnicisées » peuplées de personnes de race et de religion différente, profitant pourtant de la mondialisation, en partie en raison des aides allouées par l’Etat, c’est-à-dire au moyen des impôts largement consentis par les populations « périphériques ». Guilluy semble ici ne faire que renverser l’image de la France offerte par Terra Nova, arguant en creux que les banlieues ont assez eu, au titre des discriminations suivant la race, et qu’il faut maintenant s’occuper des « vrais pauvres ». Le propos est pour le moins caricatural, il a été largement critiqué. La situation économique de larges parties de la France est absente des représentations collectives, c’est certain. Mais en faisant de la race le critère qui surdétermine le reste, Guilluy reste inscrit dans les cadres posés par Terra Nova, paradoxalement aidé par des entités comme le Parti des Indigènes de la République. Prioriser ou absolutiser les conflits autour des différences « culturelles » a cet effet pervers d’accréditer l’idée d’une insécurité culturelle, dont on ne voit pas très bien ce qu’elle recouvre. A l’entendre, on se prend à penser que certains voudraient des minarets à la mode de Médine [5], et d’autres des cathédrales, et qu’il faudrait se résoudre à vivre dans des vallées séparées pour pouvoir demeurer en paix, chacun dans son « hinterland » (p. 153), les enjeux socioéconomiques passant derrière, contrairement aux intentions affichées au départ par l’auteur. Est-ce vraiment ce qui est en jeu ? L’auteur ne dément pas réellement, prêtant donc le flanc à ceux qui l’ont accusé d’avoir exagéré la question identitaire.

On peut aussi s’interroger sur le découpage proposé. Qui sont les classes populaires ? C’est un sujet qui revient régulièrement. En s’appuyant essentiellement sur une batterie de critères liés à la place des individus dans la production, Guilluy ne rompt pas complètement avec les catégories classiques de la gauche, Il laisse complètement de côté la question des styles de vie, qui sont pourtant si déterminants dans le rapport de l’INRA sur les nouvelles ruralités. Ces styles de vie expliquent probablement que 70 à 85 % de la population française ait le sentiment d’appartenir à la classe moyenne [6], c’est du moins l’hypothèse que nous avons fait dans un travail qui vient de paraître [7]. A l’exception des vacances, la vie quotidienne varie peu, quand on s’élève dans les revenus. Les plus riches ont davantage de produits et de meilleure qualité, mais cumuler l’Audi, le téléviseur Sony dernier cri et les vêtements de marque ne fait pas une grande grande différence avec la même chose en low cost, copies ou produits obtenus par des circuits parallèles. Guilluy le reconnaît : les classes populaires possèdent en très grande majorité automobiles, logement décent et équipement complet. Mais il n’en retient rien pour son analyse existentielle. Il passe totalement à côté de la société de consommation, qui est pourtant un déterminant majeur de la mondialisation contemporaine. Elle structure profondément les modes de vie, et se trouve au cœur de la question des « nouvelles ruralités » dans lesquelles il voit pourtant une issue. On peine à comprendre. L’auteur privilégie comme porte de sortie le fait de mettre en place de nouveaux circuits de production et de consommation, au niveau territorial, mais il tend dans le même temps à y voir protectionnisme et repli sur soi, comme si agir au niveau local, c’était nécessairement refuser le global ! Difficile d’y voir clair. Une autre lecture possible serait que ce qui définit les classes populaires, c’est la dépendance extrême aux produits les plus industrialisés, les moins chers, dont la possession est nécessaire, dans une société de consommation, pour conserver sa dignité. Elle serait compatible avec l’opposition entre le peuple et les élites qui court sous les travaux de Guilluy, puisque ce mode de vie tient à la fois au salaire, relativement bas, comparés aux revenus de l’élite, et au style de vie, relatif à ce que ce pouvoir d’achat permet d’acquérir.

Guilluy s’engage dans l’opposition entre le peuple et les élites et adopte donc une lecture politique plus plébéienne qu’ancrée dans la lutte des classes8. Mais l’auteur n’assume pas entièrement ce positionnement, d’où de multiples incohérences. Ses démonstrations sont le plus souvent fondées sur la seule catégorie des ouvriers, qui se montre évidemment insuffisante, pour répondre au projet de l’auteur. On ne sait pas bien ce qui, des 23 % d’ouvriers, permet de constituer des classes populaires dont on comprend à demi-mot qu’elles seraient majoritaires, voire représenteraient jusqu’à 75 % de la population. Les Bonnets Rouges sont donnés en exemple de mouvement populaire, pourtant leur composition était pourtant particulièrement hétéroclite, on y trouvait ouvriers, employés, patrons, agriculteurs, commerçants etc. bref ce qui est classiquement observé dans les mouvements plébéiens. De là des hésitations qui sont une nouvelle fois dommageables. Les revendications des Bonnets Rouges, pour n’être pas nationales ou parisiennes, sont décrites comme « identitaires ». Rien ne le prouve clairement. L’explication n’est-elle pas plutôt à chercher d’une part dans les processus économiques, qui opposent les populations les unes aux autres, en maintenant la menace du chômage et du déclassement, et d’autre part dans des forces progressistes qui sont excessivement déconnectées du terrain, notamment rural, ayant largement abandonné l’idée de faire contre-société, objectif qui, pour Guilluy, ne semble pas dépassé ? Le propos est flou, il manque de rigueur conceptuelle, le fait d’inclure les style de vie aurait aidé à déterminer ce qui chez l’auteur semble relever d’intuitions. L’auteur ne va pas jusqu’au bout de son geste. Il fait appel à la notion de « capital d’autochtonie » (p. 130), dont il étend le sens, soulignant que les classes populaires possèdent au moins la connaissance du local, et qu’elles savent en jouer pour dégager des marges de manœuvre inattendues. On retrouve E.P. Thompson. Mais l’indicateur de « fragilité » est excessivement condescendant et misérabiliste, il ne prend pas en compte ce que la France périphérique peut compter de voies alternatives, notamment ces nouvelles ruralités que Guilluy met en avant, dans le même temps. Qui s’engage dans ces nouvelles voies ? On aurait aimé un peu plus de détail.

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// Article publié le 14 September 2015 Pour citer cet article : Fabrice Flipo, « Le village et ses ambiguïtés », Revue du MAUSS permanente, 14 September 2015 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-village-et-ses-ambiguites
Notes

[1O. Mora (dir.), Les nouvelles ruralités en France à l’horizon 2030, INRA, 2008 ; Manifeste commun pour la défense des Nouvelles ruralités, Départements de l’Allier, du Cher, de la Creuse et de la Nièvre, (non daté).

[4voir Anne Lambert, Tous propriétaires ! L’envers du décor pavillonnaire, Seuil, 2015

[5La grande mosquée de Médine en Arabie Saoudite fait 160 000 m2 et possède des minarets de 90 mètres de haut.

[6R. Bigot, Les classes moyennes sous pression, Credoc, Cahier de Recherche n°249, décembre 2008.

[7F. Flipo & C. Pilichowski, Ecologie : combien de divisions – la lutte des classes au 21e siècle, Le Croquant, 2015

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