Le socialisme pré-marxiste

Charles Gide (1847-1932) a saisi l’occasion de ses cours au Collège de France sur la Coopération pour interroger les relations entre le programme coopératiste et les écoles socialistes. L’occasion pour nous de proposer ce court passage, dans lequel il présente les traits caractéristiques du socialisme pré-marxiste.

Source : « Le programme coopératiste et les écoles socialistes », Trois leçons du Cours sur la Coopération au Collège de France, janvier 1924, p. 3-10.

Les intertitres sont de nous (RDMP).

Elles sont nombreuses les doctrines socialistes de la moitié du XIXe siècle, et nous devons d’abord les distinguer.

Il y a le socialisme d’Owen, qui était un socialisme communiste mais pas du tout révolutionnaire. Owen était un riche industriel, très ami des grands de ce monde et qui a été en conversation avec tous les souverains de son temps. Il y a le socialisme de Saint-Simon, qui était aristocratique, mystique, religieux même, puisqu’il a fini par ce qu’on appelle la religion saint-simonienne. Il y a le socialisme de Fourier qui était idyllique et fantasmagorique. Il y a le socialisme de Pecqueur qui était déjà le collectivisme avant la lettre. Et il y a le socialisme de Proudhon, qui était libertaire et anarchique.

(...)

Or, malgré les différences de physionomie que je viens
d’esquisser, ces doctrines ont un caractère commun qui se résume en un seul mot : réaction contre l’école économique libérale.

C’est tout naturel. C’est ce mouvement de pendule qui, dans l’histoire des doctrines, ramène tour à tour avec une régularité monotone, les théories opposées. Si vous vous reportez aux caractères essentiels de l’école économique libérale que nous avons résumés, vous comprendrez facilement que les premiers socialistes ont dû prendre le contre-pied.

1. Contre l’idée d’un Ordre Naturel

D’abord, ils ont protesté contre l’idée d’un Ordre Naturel, contre cette idée qu’il y aurait une sorte de puissance providentielle, dite la concurrence, qui suffirait pour assurer non seulement la meilleure adaptation de la production aux besoins mais aussi une égalisation progressive des richesses, en faisant baisser le taux du profit et de l’intérêt en même temps qu’elle ferait monter le taux des salaires. Les socialistes ont protesté avec énergie. De même que la concurrence avait été une espèce de divinité pour l’école économique libérale, elle est devenue la bête noire des socialistes de cette école. Louis Blanc, dans son livre L’Organisation du Travail, disait :

« Prouvons que la concurrence :
1° est pour le peuple un système d’extermination ;
2° est pour la bourgeoisie même une cause d’appauvrissement et de ruine. »

Je vous laisse à penser comme ces déclarations ont été accueillies par l’école libérale qui était à ce moment-là au sommet de sa puissance ! Dans le Dictionnaire d’Economie politique, publié en 1854, qui a été pendant un demi-siècle le bréviaire de la science économique, un des économistes dirigeants de l’époque, Coquelin, répond en ces termes :

« Le principe de la concurrence est trop grand, trop saint, trop élevé au-dessus des atteintes des pygmées pour qu’il soit nécessaire de le défendre. On ne défend pas le soleil, quoiqu’il brûle parfois la terre ; on ne défend pas non plus la concurrence qui est au monde industriel ce que le soleil est au monde physique. »

Ces arguments-là n’ont pas du tout désarmé les socialistes qui ont continué à faire feu de toutes pièces contre la concurrence : gaspillage de richesses, falsification des produits, chômage des ouvriers, spéculation des profiteurs, écrasement du faible par le fort, tels sont les méfaits qu’ils lui ont imputés.

2. La nécessité de l’organisation

Le second caractère commun des socialismes de cette époque, qui n’est que la conséquence de celui que je viens d’indiquer, c’est la nécessité de l’organisation. En effet, si on ne croit plus à une organisation naturelle automatique, qui serait la libre concurrence, il faut bien en trouver une autre. Il faut donc créer une organisation du travail et de la production, et c’est ce que recherchent tous les socialistes de cette époque. Le Système Industriel des Saint-Simoniens, le Phalanstère de Fourier, l’Organisation du Travail de Louis Blanc, sont autant de phases de cette recherche d’une organisation.

Tout naturellement cette organisation se présente à eux sous la forme de l’association. Il est difficile, en effet, de concevoir une organisation autrement, mais l’association peut revêtir beaucoup de formes. La cité de New Harmony qu’Owen avait été construire en Amérique, la République d’Icarie que Cabet alla fonder au Texas ; la Phalange et les Séries passionnées de Fourier, les ateliers nationaux de Louis Blanc, tout cela sont des plans d’organisation sociale qui s’opposent au laisser faire de l’école économique classique.

Il n’y a eu qu’un socialiste, un des plus grands, il est vrai, Proudhon, qui ne goûtait pas beaucoup l’association ; il importe de le noter ici. Il la redoutait même parce que, comme je l’ai dit tout à l’heure, il était individualiste et que toute association implique, je ne dirai pas un affaiblissement mais un certain sacrifice de l’individualité. Proudhon écrivait : « L’association est-elle une puissance économique ? Je réponds, quant à moi, catégoriquement, non !... L’association est de sa nature stérile, nuisible même, car elle est une entrave à la liberté du travailleur. » Voilà le langage d’un vrai fils des hommes de la Révolution, de ceux qui avaient aboli le droit d’association.

Et en ce qui concerne celles de ces associations qui nous intéressent plus spécialement, les associations coopératives de son temps, il disait :

« On s’associe pour l’économie de consommer, afin d’éviter le préjudice de la vente au détail pour ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter en gros. Mais cette espèce d’association témoigne contre le principe. »

Il veut dire que cette association pour économiser sur le prix de vente ne peut se justifier que par la mauvaise organisation du commerce actuel, mais qu’elle serait inutile si le commerce était organisé sur le pied d’une grande production, et que par conséquent l’association coopérative dans ce domaine ne peut être qu’un pis-aller.


3. La perte du respect de la propriété individuelle

Un troisième caractère commun à ces écoles, c’est d’avoir perdu le respect de la propriété individuelle qui était la base même de tous les enseignements de l’Economie politique classique.

Tous les grands économistes qui se sont succédé pendant la première moitié du siècle dernier et qui ont créé la science économique, ont accepté la propriété individuelle comme un fait donné qui ne se discute pas. Ils ne perdent pas leur temps à l’établir. Ce serait pour eux du temps perdu que celui employé à prouver la légitimité du droit de propriété ; ils se bornent donc à rechercher comment, étant donné le régime de la propriété individuelle, les revenus se distribuent, par les lois de la rente, des profits, des salaires, etc.

Or les socialistes dont nous parlons n’ont pas accepté ce caractère tabou de la propriété individuelle. Toutefois, ils n’ont pas pris vis-à-vis d’elle l’attitude révolutionnaire des socialistes de nos jours ; même le seul d’entre eux qui ait pris le titre de communiste, Owen, ne voulait pas de l’expropriation des propriétaires existants ; il voulait bien créer un socialisme communiste pour l’avenir mais sans toucher à la propriété acquise.

Quant aux autres socialistes dont j’ai indiqué les noms, ils ont déclaré tous qu’ils n’étaient pas communistes. Sans doute, l’école de Saint-Simon a terriblement porté atteinte à la propriété individuelle en l’amputant de ses deux caractères essentiels que sont la permanence et l’hérédité. La propriété saint-simonienne n’est qu’une propriété viagère qui ne comporte pas la transmission héréditaire ; ce n’est qu’une sorte de possession, semblable à celle, disent-ils, du capitaine qui peut se considérer sinon comme propriétaire de son vaisseau, du moins, suivant la formule, comme maître à son bord. Cependant, les Saint-Simoniens ont déclaré qu’ils n’étaient pas communistes.

Les autres ont été plus énergiques dans leurs déclarations. Fourier, que l’opinion publique de tout temps a considéré comme un communiste, à cause de son Phalanstère, disait, en parlant des Saint-Simoniens :

« Ce sont des monstruosités à faire hausser les épaules que de prêcher, au XIX siècle, l’abolition de la propriété et de l’hérédité. »

Quant à Proudhon, il criait : « Loin de moi, communistes, voire présence m’est une puanteur et votre vue me dégoûte ! »

Elles nous paraîtraient donc bénignes, aujourd’hui, les atteintes que les socialistes de cette époque ont portées à la propriété ! Et pourtant, au temps où ils vivaient, elles paraissaient hardies et elles ont beaucoup plus effrayé les contemporains que le socialisme le plus rouge n’effraie aujourd’hui les bourgeois. Nous en trouvons des traces amusantes dans les caricatures du temps, qui nous montrent les socialistes d’alors, Fourier, Proudhon, Cabet, sous des figures effrayantes de démons, avec des griffes, avec des queues, qui ne diffèrent guère de celle que nous avons vue récemment, la fameuse image du bolcheviste avec le couteau entre les dents. On peut même dire, si vous permettez cette parenthèse, que c’est à cette frayeur du socialisme qu’est dû le plébiscite qui a ramené le Second Empire. Beaucoup de libéraux de l’époque ont voté pour Napoléon III uniquement par peur du socialisme. Et si l’on considère que la restauration de l’Empire en France a amené la guerre franco-allemande de 1870 et, par une série de répercussions certaines quoique lointaines, la guerre de 1914 et le bouleversement actuel de l’Europe, on s’émerveillera de ce singulier enchaînement de causes et d’effets.

Pourtant ces socialistes, s’ils acceptaient le principe de la propriété individuelle, lui faisaient subir d’assez graves modifications. C’étaient, ou bien pour les plus avancés comme les Saint-Simoniens, je viens de le dire, la suppression de l’hérédité ; ou bien, pour Fourier, la mobilisation de toute la propriété foncière sous la forme, alors moins familière qu’aujourd’hui, d’actions ; c’était presque une conception capitaliste.

La conception de Proudhon semble, à. première vue, bien plus radicale, puisque vous connaissez tous le mot fameux de Proudhon qui, plus que toutes les doctrines, eut pour effet, de terroriser la bourgeoisie : « la propriété, c’est le vol. » Mais Proudhon n’a jamais pris cette phrase au sérieux ; il l’a dit, lui-même : « c’est un coup de pistolet, que j’ai tiré pour faire peur. » En effet, la propriété qui apparaît à Proudhon comme un vol c’est seulement celle qui consiste à disposer du travail d’autrui sous la forme de fermages, de rentes, d’intérêts, de dividendes, de profits ; c’est le droit de se faire un revenu avec le travail d’autrui ; semblable, dit Proudhon, à ces droits de péage que prélevaient les barons d’autrefois sur les marchands qui traversaient leur territoire ou passaient devant leur château. Mais quant à la propriété de l’individu sur les fruits de son travail, et non seulement sur les fruits mais sur les instruments de son travail - par exemple, celle du paysan sur sa terre - celle-ci, pour Proudhon, est sacrée.

L’amputation que Proudhon fait subir à la propriété individuelle ce n’est donc pas, comme Saint-Simon, celle de l’hérédité, c’est celle de ces attributs seigneuriaux de la propriété qui sont le fermage, l’intérêt, le profit.

4. La répartition distributive des richesses

Un quatrième caractère du socialisme de cette époque c’est de rechercher un principe de répartition distributive de la richesse. C’est là une préoccupation qui était tout à fait étrangère aux économistes de l’école classique, car, suivant la formule que Jean-Baptiste Say a inscrite comme titre de son livre fameux : « Exposition de la manière dont se produisent et se distribuent les richesses », la répartition des richesses leur apparaissait comme un mécanisme automatique.

Mais si l’on ne croit pas à cette idée d’une distribution naturelle des richesses et qu’on juge, au contraire, artificielle et détestable la répartition actuelle des fortunes, nécessairement se pose cette question : Comment faut-il les distribuer ? Alors il faut bien trouver un principe de justice distributive.

En fait de justice, les économistes n’en cherchaient pas d’autre que ce qu’on appelle la justice commutative, c’est-à-dire celle qui résulte de l’échange, de l’équivalence des valeurs ; l’Economie politique ne demande pas d’autre justice que celle de la balance du marchand.

Au contraire, les socialistes de cette époque croient à une autre justice, celle qui attribue à chacun ce qui lui revient (cuique suum). Seulement, il faut alors un juge et il faut fournir à ce juge un critère, un principe de justice.

Chacune des écoles socialistes propose le sien. Saint- Simon dit : A chacun selon se capacités, selon ses mérites, selon ses œuvres. Louis Blanc dit : A chacun selon ses besoins. Et les autres disent - c’est la formule qui, à peu près seule, est restée : A chacun selon son travail. Et encore cette dernière formule est-elle susceptible de deux acceptions bien différentes, suivant que l’on entend par là « à chacun selon la peine qu’il a prise, selon le nombre d’heures de travail qu’il a fournies » ; ou bien « à chacun selon les résultats de son travail, selon la valeur qu’il a créée ».

Les écoles socialistes se trouvent engagées là dans une voie qui sort de l’économie politique proprement dite et entre dans le domaine de la morale et de la politique.

5. L’intérêt du producteur

Enfin, le dernier caractère commun aux différentes écoles socialistes que j’indiquerai, c’est de mettre sur le premier plan l’intérêt du producteur. C’est là encore une réaction contre l’école économique classique. J’ai dit, en effet, que l’école économique classique, à commencer par le plus typique de ses représentants, Bastiat, disait qu’il faut toujours se placer au point de vue du consommateur : l’abondance. le bon marché, voilà qui intéresse le consommateur, c’est-à-dire tout le monde.

Les socialistes se placent à un point de vue différent. Ils disent : De deux choses l’une : ou le consommateur est en même temps un producteur et, dans ce cas, il n’y a pas lieu d’en faire une catégorie à part ; ou c’est un oisif et, dans ce cas il n’est nullement intéressant ; ce n’est plus qu’un parasite. La distinction qui s’impose ce n’est donc point celle entre le producteur et le consommateur, mais bien celle entre le travailleur-producteur et l’oisif. C’est bien celle-là que Saint-Simon a mise sur le premier plan.

Dès lors, tous leurs plans d’organisation sociale sont tracés au point de vue du producteur.

Je dis : au point de vue du producteur, je ne dis pas au point de vue de l’ouvrier, du travailleur manuel, ni encore moins du « prolétaire », selon le mot à la mode aujourd’hui. Pas du tout ! Aucun des socialistes dont je viens de parler, pas même celui qui s’en rapprochait le plus, Proudhon, qui était un ouvrier imprimeur, n’a voulu faire du socialisme ouvrier.

Ils ne connaissaient pas ces qualificatifs qui reviennent aujourd’hui, à tout propos, dans le vocabulaire socialiste, les bourgeois et les prolétaires.

Ils n’ont pas connu, ou ils n’ont pas voulu voir la séparation de « classes », et moins encore la lutte de classes, ces thèses qui ont pris une si grande importance dans le socialisme marxiste.

Le socialisme pré-marxiste était un socialisme pour tout le monde. J’ai cité souvent ce mot de Fourier : nous voulons un monde où tout le monde soit heureux, même les riches.

C’est seulement avec le marxisme que le socialisme deviendra un socialisme ouvrier, et c’est même ce qui fera sa puissance.

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// Article publié le 18 novembre 2008 Pour citer cet article : Charles Gide, « Le socialisme pré-marxiste », Revue du MAUSS permanente, 18 novembre 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-socialisme-pre-marxiste
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