Le bêtisier du sociologue

Paris, Hourvari-Klincksieck, 2009, 154 pages

Le pari de relever les sophismes, les erreurs de raisonnement et d’une façon générale les bêtises que l’on observe dans les réflexions et les analyses des sociologues est assez osé, d’autant plus que l’auteur, Nathalie Heinich, appartient à la communauté des sociologues. Pour mener à bien son projet, l’auteur, qui n’aimerait pas que l’on féminise sa fonction, et donc que l’on ajoute un « e » au mot auteur sous peine « de laisser entendre que ce qu[’elle] écrit a un rapport direct avec [son] appartenance catégorielle à un sexe » (p. 117), use de précautions langagières et stylistiques, notamment en refusant de nommer qui que ce soit (aucun nom de sociologue n’est relié aux bêtises relevées) ou encore en se limitant à chaque démonstration à un seul exemple, ce qui lui permet d’échapper à l’« effet catalogue ».
L’auteur organise son « bêtisier » autour de sept entrées allant, entre autres, du « goût des généralités » aux « manipulations rhétoriques » en passant par « les erreurs de raisonnement » et « les croyances aux arrières-mondes ». Relevons quelques-unes des « bêtises » épinglées par Nathalie Heinich.

D’abord, lorsque les sociologues analysent une situation sociale quelle qu’elle soit, ils ont tendance, selon elle, à recourir à des mots-valises sans chercher véritablement à savoir ce que ceux-ci recouvrent. Ainsi en est-il du « concept-phare » de « pouvoir » (p. 19-20), qu’elle décrit comme un « mixte de culture néo-marxiste et d’un foucaldisme retaillé à usage militant ». En effet, s’il ne s’agit pas de nier l’existence du pouvoir dans les différents univers sociaux, il reste qu’il faut s’interroger sur la nature, l’objet et les détenteurs du pouvoir.
Ensuite, les chercheurs en sociologie se montrent souvent trop enclins, au moment de leurs analyses, à proposer des catégories ou des classifications qui figent la réalité en différentes entités autonomes. L’auteur relève qu’il y a ici certainement un abus de « pensée discontinuiste » (p. 63-64), pensée incapable de penser le monde dans toute son épaisseur. Elle se demande si cela ne vient pas d’une confusion entre typologie et classification : alors que la première est continue et autorise des déplacements sur un continuum délimité par des pôles (correspondant à des situations radicales), la seconde est exclusive, disruptive et enferme les objets humains et non humains dans des cases distinctes. Nathalie Heinich note ainsi que « si l’on raisonne en termes classificatoires, […], on aura beaucoup de mal à traiter la réalité humaine, car la plupart de ses objets pourront entrer dans plusieurs cases ; en revanche, une approche typologique permet d’intégrer les croisements, et les positions plus ou moins typiques (ou pures). »

Par ailleurs, sur le plan méthodologique, il ressort que les sociologues font parfois dire beaucoup de choses à la réalité en fonction de la méthode et de l’échelle d’investigation retenues. Ainsi le cas individuel est quelquefois mobilisé pour invalider des probabilités établies à partir d’enquêtes statistiques, comme si l’exception devenait la règle. Mais encore, les débats et les réfutations s’appuient sur des résultats différents, lesquels s’expliquent en réalité par les méthodes utilisées. Par exemple, la méthode quantitative par questionnaire tend à aplanir les pluralités et les nuances par l’exagération des grandes tendances, alors que la méthode qualitative par entretiens restitue davantage la pluralité des conduites et des logiques d’action en donnant une place plus importante aux marges. A bien y regarder, conclut Nathalie Heinich, il suffit « de changer de méthode, en passant de l’enquête statistique à l’enquête par entretiens, pour voir les résultats modifiés par la multiplication des exceptions individuelles à la régularité statistique […] ».

De même, les sociologues recourent parfois à des métaphores qui laissent entendre qu’à l’arrière-plan de la vie sociale se cacheraient des entités dotées d’une force structurante. L’auteur recense quelques bribes de discours allant dans ce sens (p. 39) : « La société veut que », « l’Humanité croit que », « l’État a décidé que », autant de formules raccourcies entretenant des accointances avec le réalisme ontologique. L’auteur en appelle sans ambages à une rupture avec toute forme d’anthropomorphisme théorique : « Cessez de faire de l’anthropomorphisme conceptuel, en traitant les concepts comme des êtres vivants, animés d’intentions, fussent-elles les meilleures ! »

Enfin, les gender studies font de plus en plus d’émules en France parmi les sociologues, notamment féministes, qui « se croient obligés de nier la différence des sexes (notamment en la dé-naturalisant) » (p. 91). En effet, il semble, précise Nathalie Heinich, que pour ces chercheurs la différence des sexes soit à bannir de façon systématique dans la mesure où elle organise des hiérarchies et donc des inégalités. Or, ce raisonnement revient à substituer la notion de discrimination de nature normative à celle de différence de nature factuelle, autrement dit à mélanger le prescriptif et le descriptif. À ce propos, ailleurs dans l’ouvrage (p. 41), l’auteur montre combien il est surprenant de voir que certains intellectuels insistant sur le caractère construit de la féminité défendent en fait « une conception profondément naturaliste du monde ». En effet, ce raisonnement procède d’un « naturalisme inversé » qui mélange le naturel avec le nécessaire, et le social avec le contingent. Car n’observons-nous pas parfois que ce qui est établi socialement est plus difficile à changer que le naturel ? « Si l’on se fait très bien aux bouleversements physiologiques des conditions de la procréation depuis une génération, précise l’auteur, on a beaucoup plus de mal à gérer leurs profondes répercussions institutionnelles, juridiques, affectives. »

Voici donc un petit opuscule décapant à conseiller aussi bien aux étudiants en sciences sociales qu’aux sociologues les plus aguerris, qui ne donne pas de leçons mais qui dispense quelques enseignements utiles sur les travers de notre profession et sur les bêtises que nous sommes souvent amenés à commettre…

A Nancy, le 28 janvier 2010

Hervé Marchal
Jean-Marc Stébé

Nancy Université – Université Nancy 2
2L2S – LASURES

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// Article publié le 4 février 2010 Pour citer cet article : Hervé Marchal et Jean-Marc Stébé, « Le bêtisier du sociologue », Revue du MAUSS permanente, 4 février 2010 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Le-betisier-du-sociologue
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