Laclau. La guerre des identités – grammaire de l’émancipation

La guerre des identités est la réédition d’un recueil d’articles tirés principalement d’Emancipations publié par Laclau en 1996 chez Verso, qui avait paru en 2000 dans la collection de la Bibliothèque du M.A.U.S.S.

L’épuisement de la dynamique communiste et plus largement sociale-démocrate s’accompagne d’un essoufflement des espoirs d’émancipation et de révolution. A partir de ce constat largement partagé, Ernesto Laclau tente de reprendre le problème et de lui donner une nouvelle solution.

La solution peut-elle venir du multiculturalisme ? Laclau montre qu’une culture de la pure différence (de multiples cultures simplement juxtaposées) n’a pas de sens, la question des règles d’un groupe par rapport aux autres se posera toujours. L’apartheid est peut-être la seule incarnation cohérente du différentialisme maximal. Si tout n’est pas différence c’est parce que l’égalité continue de jouer un rôle dans les rapports sociaux. A l’extrême opposé du différentialisme le fondationalisme pose aussi des problèmes insurmontables. Il finit toujours par déboucher à un moment ou à un autre sur l’essentialisme. Or les identités sont toujours susceptibles d’évoluer. A penser qu’elles sont fixes on se prive de toute capacité à monter en généralité et à agir collectivement. De ces observations préalables Laclau tire trois conséquences. La première, que l’antagonisme et l’exclusion sont constitutifs de toute identité. La seconde, qu’un système est fait d’un ensemble d’identités différentielles. La différence, c’est l’identité (p. 95), en tant qu’elle est position au sein d’autres sujets. La troisième, que l’universalisation n’est rien d’autre que l’unification par hégémonie. Un universel est un ensemble de chaînes d’équivalences. Derrière un mot, un langage, chacun entend un ensemble de significations tenues pour être plus ou moins synonymes, ce qui permet de rassembler. Ce n’est pas le pouvoir qui est un lieu vide (Lefort) mais l’universel, c’est-à-dire la substance de la communauté. L’impossibilité d’une fondation n’en élimine pas le besoin. Laclau s’appuie ici sur la notion heideggérienne de « différence ontologique » : « l’ordre social » est un universel toujours en manque de plénitude, en manque de son être ; il est l’ontique par rapport à l’ontologique, l’étant par rapport à l’Être. C’est Gramsci qui, le premier, théorisa cette question, en étant confronté au problème de l’unité de la nation italienne.

Cette analyse permet de déplacer six dimensions classiques de l’émancipation qui sont aujourd’hui en décomposition : l’idée de rupture radicale (dimension « dichotomique »), le holisme (l’émancipation touche tous les domaines), la transparence (que l’émancipation permet d’atteindre), l’idée que l’émancipation est une libération et non un acte de création, la thèse d’un fondement du social, qui sert de point d’appui à la critique, et enfin l’idée que l’émancipation n’est rien d’autre que le rationnel qui rejoint le réel. Le marxisme classique suppose que le fondement est unique (lutte des classes), ce qui implique que toutes les autres dimensions soient secondaires (« fronts secondaires »). Si l’on prend au sérieux l’absence de fondement absolu alors chaque position de sujet est légitime et nous sommes en face d’une indécidabilité politique réelle. L’idée de « front secondaire » ne disparaît pas entièrement, elle se pose désormais comme un problème. C’est par son absence que la totalité nous hante ; holisme et fondement sont la même chose vus de deux côtés différents. A la « mort du Sujet » succède donc le pluralisme, qui se distingue donc d’un simple différentialisme. La clé de sa lecture est une interprétation linguistique des « positions de sujet ». A la différence de la cohésion (peut-être un peu mythique) de la classe marxiste, nous avons aujourd’hui affaire à un pluralisme des acteurs et des demandes, posant le problème de leur unité. Pour Laclau, tout s’organise autour de sujets susceptibles de différentes « positions », de règles sociales permettant constitution (une grammaire) et de la logique de l’hégémonie qui sous-tend l’ensemble. Il n’y a pas d’identité préexistante réelle à libérer. Elles sont surgissement radical.

La notion de « signifiant vide » que Laclau reprend à Lacan ne doit pas s’entendre comme un signifiant sans signifié, ce qui serait absurde, mais comme un signifiant équivoque ou ambigu, car sous-déterminé. C’est en gros ce que M. Walzer appelle moralité « fine », qui selon lui désignerait des principes moraux valables dans toutes les cultures. En réalité le « fin » est issu de « l’épais », c’est-à-dire des multiples principaux moraux de la communauté, par abstraction, représentation et simplification progressive. C’est l’opération d’équivalence. Ce signifiant prend position mais demeure suffisamment vague pour être entendu de nombreuses manières différentes, ainsi peut-il agréger différentes « positions de sujet » dans un sens commun qui n’est pas simple juxtaposition. Ceci signifie que les rapports entre groupes ne sont pas seulement de différence : ils tissent aussi des équivalences. Outre l’affirmation de sa position c’est-à-dire de sa différence, un mouvement ou sujet est susceptible de procéder à une opération « hégémonique » qui tend à déplacer les frontières d’un antagonisme : l’équivalence est un acte consistant à faire « glisser » un sens sur un autre, de manière à faire surgir un nouveau clivage interne à une société. « La relation par laquelle un contenu particulier devient le signifiant d’une plénitude communautaire absente est exactement ce qu’on appelle une relation hégémonique » (souligné par l’auteur), qui demeure toujours précaire. A nouveau par analogie avec Lacan les signifiants sont dits « flottants » quand leur sens est variable, mais relativement fixe, selon les positions de sujet – par exemple justice, démocratie ou vérité sont des concepts qui recouvrent des sens différents suivant la revendication considérée. On a donc affaire à un champ social structuré de différences, qui ne génèrent pas forcément d’équivalence, et donc pas de rapport à une totalité qui serait supérieure à celle des mouvements et revendications considérés un à un. Laclau indique dans un autre ouvrage que c’est ainsi que se constitue la nécessité comme comme « système de positions différentielles dans un espace suturé » [1]. Les signifiants « vides » par contre sont ceux qui portent en eux la totalité, la communauté, sur le mode de son absence, de son à-être ; ils permettent de simplifier les revendications concrètes sans retomber non plus dans des principes trop généraux. Alors quelque chose de nouveau se structure : c’est une « opération idéologique » ou « hégémonique ». « La classe hégémonique ne peut devenir telle qu’en articulant un contenu particulier à une universalité qui la transcende » (p. 37).

La dernière partie du livre est essentiellement consacrée au statut de l’idéologique aujourd’hui. Laclau souligne que Zizek a raison, quand il affirme que l’idéologie se ramène trop souvent dans le débat à une doctrine, à une croyance ou à des rites (p. 109). Beaucoup a été écrit sur l’impossible fondement d’une idéologie. A vouloir tout expliquer par l’idéologie celle-ci a perdu son pouvoir explicatif. Mais on se trompe tout autant si l’on croit pouvoir récuser l’idéologie comme simple illusion. Si tout est idéologique alors soit rien ne l’est, soit les points de vue sont incommensurables. On retombe donc sur le problème de la fondation, en tant qu’il cherche à échapper à l’idéologie, tout en se produisant inexorablement dans son milieu. La définition de l’idéologie comme distorsion du réel, qui est la définition la plus courante, n’a donc pas grande utilité. Une distorsion n’est rien d’autre que quelque chose de vrai qui appelle autre chose en creux et sur le mode de l’absence. L’idéologie n’est pas éradicable. Elle renvoie soit à un moment (économique, politique etc.) soit à une fausse conscience, qui peut s’attester par épreuve du réel. L’opération hégémonique se rapproche du concept de mythe chez Sorel. Celui-ci distingue la « grève politique », qui vise à obtenir des résultats concrets et limités, de la « grève générale », qui fonctionne comme un signifiant vide permettant l’unité de la classe ouvrière. La réhabilitation laclausienne de l’idéologie se double d’une critique des tentatives marxistes d’abolir la représentation (p. 14). « Le hiatus entre la société globale et les particularismes des sujets est de nature à ne pouvoir être rempli que par des relations de représentation » (souligné par l’auteur). Ce n’est pas un moindre mal : c’est la condition même de l’humanité.

Cet ouvrage de Laclau se situe dans la lignée des travaux de cet auteur, qui sont très stimulants, notamment en regard de différents ouvrages parus récemment autour de la question du « peuple ». Alors que se multiplient les études « objectives », reposant sur force de données sociales, démographiques, économiques, Laclau rappelle toute l’importance du sens que ces différentes catégories peuvent avoir pour les acteurs. L’apport est donc de grande importance. Du côté des critiques toutefois le postmodernisme de Laclau ne va pas sans poser quelques problèmes, en accordant peut-être une trop grande importance à la dimension cognitive et représentative. Les mouvements sont incarnés, nous dit Laclau, mais l’action dans le monde avec sa dimension matérielle se trouve secondarisée, dans l’analyse. L’espace social est discursif (p. 11) nous dit Laclau, mais n’est que cela ? L’exemple de la justice climatique montre que les difficultés à monter en généralité renvoient à des enjeux de situation et d’expérience vécue [2].

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// Article publié le 2 juin 2016 Pour citer cet article : Fabrice Flipo, « Laclau. La guerre des identités – grammaire de l’émancipation », Revue du MAUSS permanente, 2 juin 2016 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Laclau-La-guerre-des-identites
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