La ville durable comme fard de la ville néo-libérale ?

Penser l’urbain d’aujourd’hui sans œillères

La ville durable apparaît désormais comme l’horizon indépassable de la citoyenneté mondiale, lieu de concrétisation des multiples enjeux liés à la poursuite de la croissance économique dans un monde aux ressources naturelles désormais limitées. Remède à tous les maux de la ville de la deuxième moitié du 20e siècle, la ville durable parviendrait ainsi à nous faire circuler sur des « voies douces », à nous fournir des bâtiments à énergie positive, à redécouvrir la nature et nous réapprendre à nous entraider dans des jardins collaboratifs, à nous rendre de l’autonomie politique à travers des processus de décision relocalisés. Sommes-nous en train d’assister à un réel processus de renouvellement de l’urbanisme et de ses crédos modernes, ou ne s’agit-il simplement que d’une manifestation de plus de l’emprise du capitalisme sur la figure de la ville faisant émerger une ville « verte » dont l’empreinte libérale serait toujours bien marquée ? En questionnant quelques dimensions clés de la ville durable, nous tentons d’esquisser une réponse à cette question et proposons, pour terminer, quelques pistes de réflexion sur ce que pourrait être une ville intégrant réellement les enjeux écologiques, économiques ou culturels.

La ville durable tiendra-t-elle ses promesses ? Ses ébauches dessinées ça et là [1] augurent de ses difficultés à satisfaire ses propres principes. Dans un article de 2015 [2], nous énumérions quelques un des obstacles qu’elle rencontre sur sa route, obstacles qu’elle se proposait pourtant de traiter de manière préventive à travers une nouvelle façon d’appréhender la ville [3]. Les objectifs, louables sur le plan théorique, se retrouvent dans les faits souvent pris dans une logique inverse : lorsque l’on cherche une prise de conscience globale des enjeux environnementaux, on obtient des niches high tech de rationalité écologique autocentrées ; lorsque l’on introduit des terrains de végétation pour décloisonner les espaces de vie, on obtient des zones de loisirs préconçues ; lorsque l’on cherche de la mixité sociale, on obtient de la gentrification ; lorsque l’on vise une diminution des inégalités écologiques, on obtient leur renforcement ; lorsque l’on porte haut les valeurs du « vivre ensemble » on obtient des constructions insulaires de « l’entre soi ». On constate que les objectifs assignés à la ville durable génèrent des obstacles non prévus dans la rhétorique de la durabilité urbaine. Ces premiers résultats pourraient avoir de quoi décourager les velléités contemporaines de ville durable si l’enjeu n’était pas si nécessaire. Alors, où ces esquisses de la ville de demain ont-elles « ratées le coche » et, par voie de conséquence, sur quels aspects les tentatives futures devront-elles être vigilantes pour « rectifier le tir » ? Cet article se propose de repérer quelques unes des incohérences -ou du moins des imprécisions- épistémiques qui transforment sous nos yeux le désir urgent d’une ville durable en désillusion teintée de fatalisme.

Nous nous demanderons notamment si, sous couverts d’idéaux a priori louables, le « greenwashing » urbain ne se contenterait pas de reprendre les contradictions engendrées par le mode de production capitaliste livré à lui-même [4], ces mêmes contradictions qui l’ont rendus nécessaires, et ainsi simplement de le redéployer, de telle sorte que la ville moderne capitaliste non durable se transforme en ville (post-)moderne [5] (néo-)capitaliste (un peu plus) durable. Car l’emprise du modèle libéral [6] dans ces ébauches de ville durable semble bien réelle, à travers l’influence qu’exercent ses principales caractéristiques, à savoir l’affaiblissement des frontières, la montée de la concurrence internationale, la financiarisation de l’économie et la globalisation des modèles de société. À partir de là, le renouveau du regard sur la cité se trouve déjà empreint d’une teinte trop familière pour en rendre fiable sa concrétisation. Cet oubli de l’urbanisme dit durable nous amène à nous demander si les réaménagements qu’il propose ne seraient pas le cache-sexe d’une économie politique libérale en quête de légitimation. La redécouverte du « capital symbolique » prôné par la ville verte, décoré de ces slogans du « vivre plus sainement » pour « une prise en compte de la nature », ne cacherait-il pas l’éternel symbole fétichisé du capital, à savoir la marchandisation du lien social sous toutes ses formes ? Si nous décrirons les effets de ce modèle d’économie politique appliqué tous azimuts, nous nous attarderons aussi sur la posture anthropologique qu’elle sous-tend, voire qu’elle nécessite pour « s’auto-valider ». Au delà de ces questionnements, nous proposerons des pistes de réflexion intégrant la nécessité de cette (r)évolution urbanistique générale que contient la figure de la ville durable.

La ville durable : un vernis vert posé sur un modèle rouillé ?

Si historiquement, l’urbanisation a toujours été affaire de mobilisation, de production, d’appropriation et d’absorption économique [7], son organisation et son fonctionnement supposent des choix politiques, notamment en termes de contrôle de flux de capitaux, de biens et d’hommes qui y circulent. Le développement historique de la société de marché a progressivement écarté ces axes de décision du domaine de la souveraineté publique locale pour les abandonner aux lois du capitalisme globalisé. La ville durable, telle qu’elle est conçue aujourd’hui est loin d’interroger ces dogmes. Elle perpétue l’infrastructure de la cité où la géographie historique du capital livré à lui-même continue à donner forme à nos rues et aux activités qu’elles abritent. Comme le rappelle David Harvey, si bouleversement il y a eu ces dernières années, celui-ci vient, aux Etats-Unis comme en Europe, davantage du passage d’un urbanisme de la demande à un urbanisme de l’offre [8] que de l’intronisation d’une vision des villes « éco-compatible ». Depuis une quarantaine d’années, les possibilités d’aménagement urbain restent dépositaires des règles du jeu de la concurrence :

- concurrence dans le cadre de la division spatiale du travail, qui fait que la ville doit orienter ses secteurs de production en fonction de la demande visible sur le marché.
- concurrence et division spatiale de la consommation, qui fait que la ville doit orienter ses secteurs de consommation en fonction des offres présentes sur le marché.
- concurrence sur les fonctions de prise de décision, qui fait que la ville doit orienter sa politique en fonction du marché politique concurrentiel afin d’obtenir un poids politique sur les décisions macro-régionales dont elle dépend.
- concurrence pour la redistribution, qui fait que la ville doit jouer avec la concurrence de classe pour maximiser son efficience électorale.

Voici donc le cadre restrictif d’aménagement urbain dans lequel doit se bâtir la ville durable. Des chercheurs comme Jacques Donzelot ont mis en avant les conséquences sociales de ce fonctionnement figé pour les habitants : un accroissement des inégalités économiques par le géographique. Une ville indéfiniment bloquée sur « trois vitesses » dans laquelle :

- les habitants des banlieues excentrées -c’est à dire les moins dotés économiquement- doivent se déplacer pour ne plus subir un « entre-soi contraint ».
- les habitants des quartiers pavillonnaires -c’est à dire les classes moyennes- venus chercher un « entre-soi protecteur » pour s’éloigner géographiquement, économiquement et socialement des banlieues.
- les habitants des centre-villes - c’est à dire les classes supérieures - qui bénéficient d’un « entre-soi sélectif et électif » où l’on travaille au maintient de sa position spatiale, symbole de sa position sociale [9].

Ces deux listes de caractéristiques pourraient être le début de l’inventaire d’une ville moderne qui s’empêche de se repenser alors que tout l’y encourage. Elles laissent à voir un schéma de classe dans lequel l’accès aux espaces durables peut se greffer comme une distinction supplémentaire. Si, sur un plan conceptuel, l’écologie a de quoi interroger l’hybris du Capital [10], son passage à travers les fourches caudines de sa mise en pratique contemporaine dans la ville ont de quoi la transformer en « écologie de marché ». Après l’économique, le reste de ce qui fait la vie sociale citadine aura tendance à épouser la même forme.

Filtrée par un logiciel idéologique dont la mission principale est de rendre compatible une offre et une demande, écologie et ville durable se retrouvent assignés au rôle de « style de vie », caractéristique parmi d’autres du temps des tribus des sociétés post-modernes [11]. Un groupe d’individus aux caractéristiques socio-économiques compatibles pourra s’y identifier, en consommer et en produire (ou plutôt, dans ce cas précis, en promouvoir la consommation). Ce phénomène a été baptisé « pacification par le cappuccino » de l’autre côté de l’Atlantique, théorie selon laquelle le développement historique du capital peaufine aujourd’hui son offre pour l’adapter aux volontés les plus détaillées d’une clientèle plus variable que dans les stades antérieurs [12]. Cet ajustement permet à l’individu d’atteindre un stade supérieur de confort matériel mais aussi identitaire en s’assimilant à un groupe de consommateur qui « lui correspond », complexifiant ainsi la lecture de classe qu’il pourrait réaliser.

La clientèle de la ville durable se verra donc servir un cappuccino issu du commerce équitable, dans l’enceinte d’un bâtiment HQE [13] construit par les mains d’ouvriers ayant des « life style » sûrement différents. Chacun son produit et chacun son produire dans la cité post-moderne ! La réorganisation spatiale du territoire pourra ainsi être sporadiquement teintée de vert sans que le modèle de société contemporain, responsable historique des problèmes environnementaux, soit réellement réinterrogé. Les progrès technologiques auront beau être disséminés dans les niches de consommation identitaire du bio, le fond structurel de l’énigme d’une ville réellement durable n’en sera que plus opaque. Les méthodes de production énergétique les plus innovantes et autres véhicules sans CO2 et sans pilote rendent en effet encore un peu plus floue la situation actuelle.

« La science découvre, la technique exécute, l’homme s’adapte » [14]

Cette entrée en matière ne cherche en rien à minorer l’importance des progrès techniques accomplis depuis plusieurs années dans l’élaboration d’un habitat durable. La lutte contre le réchauffement climatique et l’étalement urbain ainsi que l’engagement en faveur d’une mobilité durable nécessitent un savoir-faire conséquent que les ingénieurs des quatre coins du globe développent avec un réel succès. Pas une semaine ne s’écoule sans que l’on ne découvre un moyen plus performant pour réduire l’empreinte écologique laissée par nos contemporains. Donc, le problème ne se situe apparemment pas au niveau des capacités d’inventivité technique.

La ville durable, telle que promue dans la fameuse charte d’Aalborg et réaménagée à partir de la conférence d’Aalborg +10, combine l’usage d’une technologie durable de haute qualité à des principes démocratiques de réappropriation de la cité et de ses quartiers [15]. Là dessus, les prototypes « d’urbanisme vert » laissent voir une association peu concluante. Doter les citoyens d’instruments écologiquement responsables aurait pu les inciter à s’adapter au cocon participatif prévu à cet effet. La « Smart City » de l’ « Open data » et des « Fablab » avait tout pour motiver la réappropriation populaire [16]. Pourtant, les quartiers durables, en plus d’être des îlots distants du reste de la ville, ne sont pas les paradis de démocratie « bottom-up » qu’ils étaient supposés devenir [17]. La « légitimation par le bas » peine à trouver ses marques dans des territoires équipés selon la panoplie pourtant prévue à cet effet [18]. Ce constat nous incite à regarder du côté des théories urbanistiques antérieures qui, elles, posaient la question de la place de la technologie dans la vie sociale. Car les technologies éco-responsables restent des technologies et peuvent à ce titre jouer un drôle de tour aux ambitions affichées par la ville durable.

Le théoricien américain Lewis Mumford s’est, avec un demi- siècle d’avance, interrogé sur l’introduction grandissante de ces innovations dans nos vies quotidiennes et dans les villes qui les hébergent. Il situe les objets techniques dans leur ensemble comme des intermédiaires entre l’homme et son environnement organique qui viendront filtrer son rapport au monde [19]. Sans les considérer comme intrinsèquement nuisibles, Mumford voyait dans les technologies et surtout dans leur usage un risque de remodelage de la vie affective humaine. Dans les derniers chapitres de sa vaste et passionnante étude sur l’évolution des villes depuis l’Antiquité, dans lesquels il traite de la ville capitaliste du 19e siècle et de son avatar contemporain, il décrit avec force arguments et détails les dérives d’un modèle urbain mû par la foi absolue dans le progrès technologique et dans les bienfaits prétendument incontestables des comportements utilitaristes, destructrices en réalité de la vie urbaine communautaire, et qui ont sans peine balayé les quelques expériences urbaines du début du vingtième siècle dénonçant les conditions misérable de l’habitat urbain et tentant de s’extraire de cette évolution. Le mythe moderne de la mégapole, qu’il voit naître sous ses yeux dans les années 60, marque alors selon lui précisément l’aboutissement de ce processus de désintégration et le « triomphe des illusions » associées à ce modèle urbain : villes gigantesques, s’étalant toujours plus, « cités invisibles » parce que privilégiant les fonctions qui dispersent (information, communications, énergie…) au détriment des institutions représentatives de la communauté urbaine et de la ceinture agricole qui l’entoure. Aujourd’hui encore, cette position d’entremetteuses que les techniques occupent dans les pratiques contemporaines leur donne par exemple la capacité d’inverser les causalités : dans le jeu du contrôle entre l’homme et son produit, les pôles permutent au profit du second. Cette intrusion permanente des technologies dans les rapports sociaux n’ont donc pas la neutralité pratique qu’on leur prête. Appendices de la ville durable, elles en sont aussi les traductrices et continuent à servir de médiation dans les rapports humains. À ce titre, elles perpétuent le mythe selon lequel l’abondance des biens matériels serait une solution existentielle en soi, solution par essence atteignable en dehors de la communauté citadine de résidence, y compris d’ailleurs pour les biens alimentaires [20].

Les mythes, Mumford tente justement de les appréhender, là encore sans les poser préalablement comme bons ou mauvais mais comme permanents dans la vie de la cité [21]. Une nouvelle fois, nier leur importance revient, pour Mumford, à négliger l’un des thèmes qui permet de « faire ville » sur le plan social. Car les mythes sont bien là, même si on les ignore. Dans la ville moderne, Mumford en identifie deux principaux [22]. Celui de la « maison de campagne » idéal inatteignable « d’une existence exempte de toute charge [23] » où l’on possède sans travailler et où l’on réalise des emprunts prédateurs motivés par le rêve de la possession sans limite. Cette « maison de campagne » comme corne d’apaisement par l’abondance est le corollaire d’un second mythe, celui de « Coketown [24] » (« la cité carbonifère »), ville vouée à la seule production de biens matériels où la machine dicte un rythme de vie et dans laquelle le travailleur l’assiste dans l’exécution de sa répétition. « Coketown pour la semaine et la maison de campagne pour les congés de fin de semaine [25] », l’équilibre des mythes encadre l’imaginaire citadin. La ville durable, telle qu’elle est proposée jusqu’ici, ne réinvente pas les mythes et se contente de les ré-actualiser. Comme le postmodernisme se révèle être le vernis du modernisme, la ville durable peut se lire comme le ’’bonus’’ des mythes de la ville moderne. Le confort de la maison de campagne est amélioré car amputé d’un potentiel sentiment de culpabilité (pourquoi s’interroger sur le mode de consommation qui organise la vie quand celui-ci est bio ?) ; l’existence de Coketown est pérennisée car plus durable dans le temps (pourquoi s’interroger sur le modèle de gestion de l’espace quand celui-ci est compatible avec l’équilibre environnemental ?). En se plaçant du côté de la science, la ville durable technologiquement viable s’avère être en tous cas un moyen efficace pour éviter de poser d’autres questions. Nous en avons tout de même quelques unes.

Qu’en est-il du questionnement sur l’échelle des lieux qui abritent les vies humaines ? Le gigantisme est-il compatible avec l’épanouissement de la population [26] ? L’imaginaire humain ne pourrait-il pas développer d’autres types d’interactions avec son environnement dans des proportions moins démesurées ? Au delà de l’aspect physique du processus, que peut signifier cet étalement urbain généralisé qui recouvre la campagne et ses mentalités ? L’uniformisation planétaire engendrée par la métropolisation des modes de vie [27], ne doit-elle pas être interrogée par ceux qui élaborent les villes de demain ? Cet apparent compromis des milieux de vie urbain/rural n’est-il pas la négation de leur spécificité ? D’ailleurs, la récupération citadine du modèle idéalisé de la vie à la campagne n’est-il pas le signe de l’incapacité de la ville à se repenser en même temps qu’elle permet d’achever son « concurrent » ? La « naturalisation » de l’équipement fabriqué de la ville, qu’elle soit, compatible avec l’écosystème ou qu’elle ne le soit pas, ne cache-t-il pas l’assèchement de sa substance historique et par la même la destruction de ce que Guy Debord appelait « la réalité du voyage [28] » ? La ville durable n’est-elle pas la forme socialement acceptable d’une entropie culturelle en faveur de l’hégémonie politique du modèle économique libéral ?

Qui est l’habitant de la ville durable ?

Pour appliquer son programme, l’économie politique libérale ne peut pas « faire l’économie » complète de l’humain. Se contenter d’interroger le modèle de répartition des biens, c’est accepter tacitement de s’appuyer sur une seule et même figure anthropologique. Les propositions d’aménagement dits alternatifs prennent ainsi le risque de se baser implicitement sur un personnage hypothétique, le même qui porte la fameuse main invisible, pianiste virtuose de l’intérêt général libérateur et bien compris. Ce modèle intellectuel d’interprétation du comportement humain postule que la raison est un outil permettant de sélectionner des actions génératrices d’utilité et fait de l’individu un être déterminé uniquement par ses propres mécanismes de subjectivation égoïste [29]. Un réflexe intellectuel qui devrait être discuté, sinon contesté. Ce traitement est pourtant laissé au seul monopole des philosophes et anthropologues, seuls techniciens sur le sujet selon la division universitaire du travail. En persistant dans cette logique, les sciences humaines et sociales se rendent complices d’un traitement rapide et hasardeux de la question par les entrepreneurs-concepteurs de la Ville. Au sujet des disciplines à dimension géographique, Augustin Berque rappelle pourtant que dès qu’il est question du « il y a », il est question de l’être et que cette omission laisse « un vide immense qui n’est autre que celui où l’être se déploie d’abord, pour autant qu’il existe. [30] ».

Ce vide immense, la ville durable ne le comble pas et le traîne comme une lacune quand elle cherche à faire le lien entre ses idéaux humanistes et ses facultés matérielles. Sitôt qu’elle se lance sur le marché indifférencié de l’économie politique libérale et, par la même, est contrainte d’en accepter ses règles, son projet d’aménagement prend le risque d’être réduit à l’état de produit indifférenciable. Elle conserve sans le relativiser un type de raisonnement basé sur l’accumulation, la démesure et la rationalité instrumentale, qui sont pourtant l’une des causes de sa nécessité historique affichée. Quid de l’écologie comme moyen de remettre les pieds sur terre au delà des rêveries technocratiques [31] ? Quid de l’écosophie comme moyen de lutter contre une pollution qui ne serait pas seulement mentale mais aussi sociale et mentale [32] ?

L’écologie des tentatives de ville durable reste encastrée dans une rationalité instrumentale qui vise l’augmentation de... ou la baisse de... et respecte scrupuleusement les règles du jeu de l’économie politique libérale. La course à la performance énergétique reste une course, la production d’indices de pollution reste une production d’indices, la mesure quantitative de la mixité sociale reste une mesure quantitative. Ainsi, l’écologie en tant que conception sur laquelle s’appuie l’aménagement durable cherche, dans sa mise en application actuelle, à être la meilleure élève d’une mégamachine [33] qu’elle conforte encore un peu plus dans son fonctionnement. Par la même, elle s’inscrit pleinement dans le principe de symétrie décrit par David Bloor et reprit par Michel Callon et Bruno Latour selon lequel une action contre un phénomène touchant le social peut aboutir à la simple production de son reflet inversé [34]. Loin de permettre une alternative à la ville moderne, les tendances actuelles semblent l’entraîner vers une simple déclinaison de sa forme initiale. C’est donc la manière d’appréhender la ville durable que nous interrogeons ici et son traitement à travers une rationalité instrumentale qui n’a d’autre finalité que la mesure quantitative de tous les champs de la vie humaine que nous questionnons tout particulièrement.

Un regard renouvelé sur la ville en tant que lieu habité

Pointer l’absence de remise en cause conséquente du modèle de développement urbain est une chose. Distinguer la possibilité de modèles alternatifs en est une autre. La critique du déploiement de l’économie politique libérale a très vite fait de se heurter à la rhétorique du TINA [35], barrière rationalisante qui filtre ce qui n’est pas l’écho de sa propre validation pour le transformer en drôlerie romanesque, certainement charmante, car assurément infaisable. Soyons donc pragmatique et voyons ce qui permet matériellement l’existence de la ville sur le plan matériel.

« Dès leur origine, les villes se sont bâties grâce aux concentrations géographiques et sociales de surproduit [36] » avec tout ce que cela suppose au niveau de la division des activités et de l’occupation de l’espace : forte densité de population, accès simplifié à la diversité marchande, nécessaire efficience des réseaux d’échange, implantation favorisée du secteur tertiaire, etc. À partir de là et pour rester « pragmatique » il faut admettre que s’attaquer à cette logique structurante de la géographie urbaine qu’est le commerce sans endommager la vie sociale qui se joue dans les villes introduit une difficulté de taille. David Harvey propose pour commencer d’opérer un plus grand contrôle démocratique sur la production et l’utilisation du surproduit pour socialiser la plus-value créée au niveau local [37]. Comme nous l’écrivions plus haut, la volonté redistributrice est certes nécessaire mais tout notre développement amène à déduire qu’elle est insuffisante. La piste de l’identité intrinsèquement commerciale de la ville ne doit pourtant pas être écartée. Dans La Grande Transformation, Polanyi amène un peu d’apaisement dans les débats passionnés autour du commerce qui enflamment son siècle. Il y explique notamment que la présence du commerce ne signifie pas forcément que « le ver est dans le fruit » et que la marchandisation va dévorer les rapports humains qui permettent sa pratique. Il n’est pas question de dire que la ville « ne doit plus être » lieu de commerce étant donné qu’elle l’est historiquement. Cela ne signifie pas non plus que la ville doit être le topos de la fétichisation marchande qui est une autre forme de démantèlement de la cité habitée ! Un peu de mesure, c’est ce que nous tenterons d’amener dans ces derniers paragraphes.

Revenons aux célèbres utopies urbaines qui nous ont aidé à construire notre raisonnement. Ces projets audacieux, avec leurs qualités et leurs défauts, ont comme avantage de nous extraire d’une simple vision technico-technique de l’espace de vie urbain, vision propice à produire des chefs-d’œuvre d’ingénierie mais aussi des lieux d’habitation « dés-anthropisés », indifférents vis à vis des sociabilités qui les pratiqueront quotidiennement. À partir d’un regard généralement historicisé, les utopies urbanistiques, aussi diverses soient-elles, proposaient en effet de faire correspondre un ordre spatial à un ordre moral. Elles cherchaient ainsi un moyen d’explorer de nouvelles relations sociales, voir de nouveaux codes comportementaux à partir d’une redéfinition de l’espace d’existence. On peut alors considérer que leur manière d’élaborer, sur le plan théorique, des lieux de vie emprunts d’une vision composite de l’homme pourrait servir au projet d’une ville durable sur le plan pratique. Marc Berdet a néanmoins montré que ces représentations imaginatives d’une réalité future sublimée, réalisable à travers une architecture pleine d’audace, tournent souvent à l’édification de lieux factices. Parfois pensé et construit par des mégalomanes qui visent des objectifs séduisants le papier (retrouver une ambiance rurale toute en conservant les avantages pratiques de l’urbain, créer des lieux ouverts et accessible à tous, contrer les phénomènes d’isolation, d’aliénation et de sentiment de solitude causé par la ville moderne, etc. [38]), la ville ou le quartier de rêve tournent souvent au cauchemar. La matérialisation d’un monde imaginaire a tout pour ressembler à la déconvenue vécue par le docteur Frankenstein [39]. Si l’on fait un peu d’étymologique, il est intéressant de constater que l’utopie vient du grec u-topos qui signifie « hors lieu ». Les projets utopiques sont donc des visions pensées en dehors de la réalité des lieux et en dehors des constructions humaines qui s’y sont historiquement installées. Au fond, le scénario de la ville fantasmagorique et celui des utopies urbaines rejoint par sa forme le schéma promis à la ville durable dans un ordre d’économie politique libérale livrée à lui-même : le travestissement de ces principes à partir d’une réalité impropre à sa réalisation.

Métaphoriquement parlant, cette difficulté à concevoir une ville alternative est comparable à la détresse vécue par un orchestre qui aurait du mal à produire des morceaux harmonieux. Alors que tout semble réuni, ça sonne faux ! Les ébauches de ville durable ont cherché à changer les lieux sans changer les hommes comme l’orchestre changerait les instruments en pensant qu’ils étaient devenus obsolètes. Avant elles, les utopies urbanistiques ont cherché à changer les hommes en changeant les lieux comme l’orchestre incriminerait les concertistes en les désignant comme « mauvais musiciens ». Qu’est ce qui cloche donc ? Et si nous en profitions pour regarder du côté de la grammaire de l’urbanisme comme l’orchestre relierait attentivement la partition en laissant tranquilles musiciens et instruments ?

Il en va d’une prise en compte renouvelée de la réalité urbaine qui ne serait pas assujettie aux seuls codes de la modernité ou de la post-modernité. L’œuvre d’Augustin Berque, qui s’inscrit dans la continuité du programme initial de la géographie française se souciant des relations de l’homme avec la nature dans laquelle il vit [40], et dans un « aller-retour » philosophique entre la pensée orientale, et singulièrement celle du philosophe japonais Watsuji Tetsurô, et la phénoménologie d’inspiration heideggerienne, s’est élaborée dans ce sens. Elle se donne notamment pour tâche de dépasser la conception de l’espace forgée par les héritiers de Descartes dans laquelle n’existe aucun sens des lieux [41]. Pour le géographe français, l’absence de prise en compte de la logique des lieux n’est pas chose nouvelle pour le dualisme occidental qui impose de considérer les choses soit objectivement, soit subjectivement [42] ce qui nécessite de séparer le lieu cartographiable du lieu existentiel. Puisant ses sources épistémologiques dans l’Antiquité grecque, cette posture renvoie selon lui fondamentalement au « topos ontologique moderne », qui associe de manière irréductible le lieu à une substance, objet ou sujet, coupée du reste de ce qui compose la Terre ou la Société [43]. La figure de l’homo-oeconomicus, pour laquelle la nature n’est qu’un environnement extérieur, donc foncièrement objectivable, à l’homme utilitariste, tout autant que l’écologisation des comportements humains, du point de vue de laquelle l’homme n’est qu’un être vivant parmi d’autres [44] (un objet décrit par les sciences de la vie parmi d’autres par conséquent), apparaissent alors comme les deux faces, d’une même modernité. Cette dernière apparaît ainsi incapable de penser l’être humain dans son rapport à la Terre du point de vue du « nous autres êtres humains et terriens faisant partie de la Terre et du Monde », bref de se représenter une histoire de l’humanité fondée à la fois en écologie et en phénoménologie.

Au fait, qu’est-ce qu’un lieu au final ? Heidegger proposait un exemple simple, devenu célèbre, pour en saisir l’essence :

« Le lieu n’existe pas avant le pont. Sans doute, avant que le pont soit là, y-a-t-il le long du fleuve beaucoup d’endroits qui peuvent être occupés par une chose ou par une autre. Finalement, l’un d’entre eux devient un lieu grâce au pont. Ainsi, ce n’est pas le pont qui d’abord prend place en un lieu pour s’y tenir, mais c’est seulement à partir du pont lui-même que naît le lieu. [45] »

Le pont n’est ici pas un objet fini additionné sur un espace absolu. C’est une construction humaine empreinte de représentation dont les frontières deviennent poreuses sitôt qu’elle est intégrée dans un paysage dont elle va devenir partie prenante. Berque le rappelle en permanence : les milieux humains sont pris dans des trajections écouménales [46] et donc dans une relation écologique, technique et symbolique. Cette relation tri-dimensionnelle, qui renvoie fondamentalement à la réalité des interrelations de l’être humain et de la nature, est saisie par Augustin Berque par le terme de « médiance », signifiant une « trajection » permanente entre le sensible et le factuel, entre le sujet et l’objet, et obligeant par là à considérer de manière primordiale les flux constitutifs de ces milieux humains « trajectifs ». La logique relationnelle à la base de cette approche en termes de trajection implique nécessairement, selon Berque, une remise en cause des dichotomies cartésiennes entre sujet et objet, entre matière et esprit, que traduit bien le recours à la notion de « milieu » [47]. Cette relation tri-dimensionnelle, une fois scindée, perd sa cohérence. Traiter des questions écologiques et techniques sans prendre en compte leur corollaire symbolique semble ainsi correspondre aux essais semi-concluants de villes durables. Le réel de la biodiversité menacé pris en compte dans les réalisations techniques n’atteint pas automatiquement la réalité symbolique de l’être social. Son imaginaire, colonisé par l’économie politique libérale [48], se réfère à des symboles déformés car ré-orientés par la fétichisation marchande. La ville contemporaine, aussi durable qu’elle puisse être sur un plan écologique et technique, pourra rester polluée par sa symbolique car un aménagement pensé simplement en termes objectifs (c’est à dire en tant qu’objet) continue à substituer un espace abstrait des choses à la réalité historique de l’habitat d’une population. Or, si l’on suit l’argumentaire d’A. Berque, la ville ne peut être ramenée à un objet, une simple construction humaine. Elle doit être considérée également comme un milieu pour l’être humain, donc comme une « matrice de l’action humaine », empreinte de trajections d’échelles spatio-temporelles vers ses habitants, devenant ainsi elle-même sujet [49]. A ce titre, elle entre en relation avec les sujets humains, et fait partie de leur propre existence [50]. De ce constat, A. Berque tire alors une implication forte : la trajection de la ville avec la nature ne peut se réduire à une question strictement écologique, c’est-à-dire à une question de « nature en ville » comprise comme un ensemble d’étants vivants qui évoluent au sein d’une ville conçue comme un pur objet dont la matérialité physique marquerait les limites spatiales de manière rationnelle.

Ainsi définie par une double trajection, vers le sujet et vers la nature, la ville ne peut se réduire à ce qui semble en apparence lui dicter ses formes, c’est-à-dire l’économie politique libérale. Ce sont plus profondément des dimensions historiques et ontologiques que doit contenir l’aménagement de la ville de demain.

À ce titre, voici quelques points qui nous semblent majeurs.

Quelques pistes de réflexion

-Ne plus éluder la question du Beau : L’Esthétique de la ville est ce qui amène les habitants à être attachés à leurs lieux de vie. Par leurs sens, ils l’éprouvent dès le matin en amenant leurs enfants à l’école, à midi en achetant du pain chez leur boulanger préféré, le soir en rentrant chez eux. La définition du Beau ne peut être l’apanage des spécialistes de l’esthète urbain qui en seraient les badigeonneurs par dessus les nécessités techniques, c’est un sentiment qui doit être relativement partagé par une communauté citadine d’habitation. Ce qui nous amène au second point.

-Ne plus séparer l’Esthétique de la Technique : L’aménagement urbain ne peut faire l’économie d’une synthèse entre ses deux points. Comme l’indiquait les écrits de Vitruve deux millénaires avant nous, « interférer dans l’être des citoyens [51] » impose de ne pas séparer la firmitas (solidité) de la venustas (beauté) au risque de faire disparaître la cohérence architecturale du bâti [52]. La spécialisation croissant des métiers de la mise en œuvre, de la conception de l’entretien des bâtiments n’est sans doute pas étrangère aux difficultés que pose ce point.

-Se rappeler que la ville est une Cité : Et qui dit Cité dit civilité et « civitas », système symbolique de représentation que se crée en permanence une communauté liée par un sentiment d’appartenance s’exécutant sur un territoire. Ce territoire rappelle cette dimension à travers ses traits matériels dans les murs, les toits, les fenêtres, les bancs, les trottoirs, les réverbères qui traduisent sa matérialité en lieu. Une ville, c’est une identité composite et dynamique qui se réactualise dans son bâti au fil de sa réalité démocratique. C’est au plus proche des différents quartiers que peut se poser la question de l’aménagement, auprès des habitants concernés.

-Harmoniser les quartiers d’une même ville : Sans pour autant leur faire perdre leur singularité ! Comme on l’a vu dans le cas des quartiers durables, à trop se concentrer sur un seul et même point géographique, on en oublie ce qui l’entoure et on bâtie des îlots. L’harmonie intégrative d’une ville n’est rien d’autre que la métaphore que la con-citoyenneté de ses habitants. Elle permet une ambiance communautaire qui peut accompagner le dé-zonage symbolique des enclaves oubliées à partir d’une continuité architecturale.

-Rompre avec le déconstructivisme architectural : Ou avec ce que Berque nomme « le métabasisme » qui nie dans ses formes tout ce qui renverrait à une base ou tout simplement à la Terre, sous prétexte de déterminisme culturel dépassable par les possibilités techniques. Tête de prou de ce dogme : l’obsession de la Lumière (mettre du verre partout), de l’Air (construire une somme de petits îlots éloignés) et de la Verdure (planter du gazon sur chaque parcelle non construite) [53]. Cette volonté de mettre dans une sorte de lévitation le bâti afin de l’éloigner (théoriquement) de toute forme de détermination a pour conséquence d’abstraire l’habiter dans une universalité dépourvue du moindre repère. L’application de ce dogme architectural post-moderne vient peut être d’une confusion philosophique qui consiste à croire que le néant comme « absence de » est propice à l’expression de la liberté individuelle la plus absolue [54].

-Dépasser l’alternance destruction/muséification : Les héritages architecturaux du passé sont aujourd’hui enfermés dans un destin binaire : soit on les détruit pour faire du neuf, soit on les protège pour ne plus y toucher. Cette incapacité à investir les formes passées autrement qu’avec un bulldozer ou en les mettant sous cloche n’est-elle pas le symptôme d’un aménagement urbain mal à l’aise avec sa propre histoire, comme si son mode de pensée avec brisé le fil d’Ariane de sa continuité [55] ?

-Sortir de la fétichisation des emblèmes : le mythe de la maison de campagne décrit par Lewis Mumford s’est par exemple poursuivi par une fétichisation des emblèmes de la ruralité. Ce goût contemporain pour le « bio », le « naturel » et autre « cottage » est le signe de la disparition d’une cosmicité [56] apte à permettre une identification claire de ce qui fait la ville et de ce qui fait la campagne. Le mode de vie urbain tel qu’il s’est développé possède cette ’’force de délocalisation’’ consubstantiel à son haut niveau technique et technologique qui lui permet de s’exercer partout de la même manière pourvu qu’il y ait une prise électrique. Alors, il s’équipe d’emblèmes indiquant « ceci est de la nature », « ceci est de la convivialité », si bien que l’on obtient une addition de signes sans substances qui échappent à l’absurde uniquement par leur nombre et leur caractère ludique.

-S’intéresser à des cultures non-occidentales : Celles d’hier et d’aujourd’hui, car toutes peuvent aider à saisir que l’aménagement urbain d’aujourd’hui (durable ou non-durable) est tout sauf « axiologiquement neutre » et que son chemin trace la parallèle de l’histoire de la philosophie occidentale. Berque considère par exemple que la culture chinoise est parvenue à « clore sa mondanité [57] » en posant des repères symboliques majeurs, aptes à éclairer « les moments structurels de l’existence humaine » contenus dans les liens que le citadin entretient avec son milieu de vie. Sa construction traditionnelle d’une double-enceinte, sa combinaison de figures géométriques adaptées aux contingences des réalités géographiques, sa mise en forme à partir d’un centre absolu entouré d’un système de symétrie concentrique donne à la ville chinoise une séparation entre son monde et l’extérieur, l’ici et l’ailleurs, une inter-relation dynamique du centre et d’un horizon. Distinguer un horizon physique et symbolique au lieu de le transgresser, semble bien être un préalable nécessaire pour une culture aveuglée par la folie des grandeurs. Encore faut-il que l’on soit encore capable de (re)définir un « nous » qui ne se soit pas perdu dans cette forêt de « je ».

La dimension universalisante prise par la culture occidentale et sur laquelle se greffe sans retenue la figure de la ville durable possède comme caractéristique intrinsèque d’être tournée vers l’unicité et donc vers l’abolition de la diversité. Par sa prétention uniformisante, elle remplace le dialogue des points de vue par son monologue auto-validant, y compris au niveau de l’urbanisme. Par la puissance de sa vénération de la science, de sa supposée « neutralité axiologique » et de sa volonté de démystification et de désenchantement, ces mains de marbre brisent la poésie de la contrée comme lieu « enchâssé dans une concrétude et protégée par son horizon [58] ». Par sa froideur déconstructrice, elle détruit ce qu’elle ne transforme pas en musée. L’urbanisme de demain ne doit pas être le nouveau déguisement de cette entropie culturelle.

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Marc ANDRIEU
Doctorant
marc.ek_andrieu@yahoo.fr

Christophe BEAURAIN
Professeur de Géographie à l’Université de Limoges
GEOLAB, UMR 6042
christophe.beaurain@unilim.fr

// Article publié le 11 juillet 2016 Pour citer cet article : Marc Andrieu et Christophe Beaurain, « La ville durable comme fard de la ville néo-libérale ?, Penser l’urbain d’aujourd’hui sans œillères », Revue du MAUSS permanente, 11 juillet 2016 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-ville-durable-comme-fard-de-la
Notes

[1Pour un aperçu de quelques unes des villes et quartiers pionniers en la matières, voir EMILIANOFF C. et STEGASSY R., Les pionniers de la ville durable : Récits d’acteurs, portraits de villes en Europe, Autrement, Paris, 2010 ou plus récemment EMILIANOFF C., Chapitre 9 :la ville durable, une notion fossile in BARRÉ R., LAVOUX T. et PIVETEAU V. (dir), Un demi-siècle d’environnement entre science, politique et prospective, Quae, Paris, 2015

[2BEAURAIN C., « Ville, Nature et éco-quartiers : pour quels milieux humains ? », Revue Juridique de l’Environnement, vol. 40, 2015

[3Voir notamment GUERMOND Y. et MATHIEU N., La ville durable, du politique au scientifique, Quae, Paris, 2011

[4Autre nom pour qualifier la doctrine d’économie politique libérale.

[5Dans la perspective qui est la nôtre, nous aurions également pu parler de « sur-modernité », c’est à dire d’une modernité retravaillée par une surabondance d’évènements, de divertissements et d’ajouts cosmétiques en tous genre qui agissent sur la forme et non sur le fond du mouvement historique entamé durant la révolution industrielle, de même que le néo-capitalisme ne serait qu’un réajustement du capitalisme à un nouveau contexte social et sociétal. Sur ce point, voir AUGÉ M. Non-lieux, introduction à une anthropologie de la surmodernité, Le Seuil, Paris, 1992

[6ARDINAT G., Comprendre la mondialisation en 10 leçons.

[7HARVEY D., Géographie et capital : Vers un matérialisme historico-géographique, Chapitre IV l’urbanisation du capital, Editions Syllepse, Paris, 2010, p.133

[8Cette rupture, importante dans l’histoire moderne de l’urbanisme, proviendrait du passage d’un modèle d’aménagement keynesien à un modèle d’aménagement post-keynesien. Voir HARVEY D. ibid., p.115-132

[9DONZELOT J., « La ville à trois vitesses : gentrification, relégation, périurbanisation », Esprit, vol.118, 2004

[10« L’écologie est ainsi entrée en politique (…) parce qu’elle offrait une alternative à l’hybris du Capital qui, in fine, tend à produire un affaiblissement du désir. A germé un désir autre, visant cette fois à la mesure, à l’établissement, libéré du cycle aliénant du Capital, de liens avec autrui. »in MAUCOURANT J., Le capitalisme entre rationalité et politique, Orient et Occident, « Cités », n°21, 2010, p.21

[11MAFFESOLI M., Le temps des tribus : déclin de l’individualisme dans les sociétés post-modernes, La Table ronde, Paris, 2000 (1988), 350 p.

[12ZUKIN S., The Death and Life of Authentic Urban Places, Oxford University Press,2010

[13Haute Qualité Environnementale

[14MUMFORD L., L’héritage de l’homme in LOUART B., « Notes et Morceaux Choisis : Bulletin critique des sciences, des technologies et de la société industrielle » https://sniadecki.files.wordpress.com/2012/04/mumford_ums.pdf [en ligne] consulté le 02/03/2016, p.37.

[15La charte d’Aalborg et Aalborg +10 sont disponibles en ligne :

CHARTE D’AALBORG, « La charte des villes européennes pour la durabilité », http://www.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/Charte_aalborg_1994.pdf [en ligne] consulté le 02/03/2016

AALBORG +10, « Inspiring Futures », http://www.sustainablecities.eu/fileadmin/content/aalborg_commitments_french_final_1_.pdf [en ligne] consulté le 02/03/2016

[16BARRAUD-SERFATY I., « La nouvelle privatisation des villes », Esprit, 2011/3-4

[17« Enfin, les politiques de « participation » sont restées bien conventionnelles, en particulier en France, restreintes aux cadres prédéfinis par les pouvoirs publics. Quelle appropriation par les habitants de ces enjeux globaux ? Quid de la reconnaissance des initiatives et des actions spontanément engagées par les citadins, associations, acteurs privés ?(…) Quid des synergies indispensables pour obtenir des effets de levier et des effets de seuil ? Ces questionnements peuvent permettre de prendre du recul par rapport aux entrées prioritairement développées par les villes en recherche de développement durable, qui sont indispensables mais qui négligent d’autres enjeux et effets de levier, particulièrement les enjeux sociaux et démocratiques, ce qu’il était impossible de ne pas souligner ». in EMELIANOFF C., « La ville durable : l’hypothèse d’un tournant urbanistique », L’information géographique, 2007, vol. 71, p.63-64

[18THEYS J. et EMELIANOFF C., « Les contradictions de la ville durable », Le Débat, vol. 113, 2001

[19Voir MUMFORD L., Technique et civilisation, 2016 ; La cité à travers l’histoire, 1964, ou encore DAVID C. « Günther Anders et la question de l’autonomie de la Technique », Ecologie et politique, vol.32, 2006

[20Notons tout de même que les circuits courts de proximité et autres jardins partagés viennent nuancer ce point.

[21Françoise Choay effectue le même constat en se référant à « l’art d’édifier » de Leone Battista Alberti qui, dès le quinzième siècle, révèle l’importance du mythe dans l’œuvre architecturale. Dans une perspective historique, elle souligne ainsi le rôle central des « opérateurs métamythiques » (des brefs récits d’origine, qui puisent leurs sources dans l’histoire de l’art et dans les règles passées de la construction) au sein de la réflexion d’Alberti, dimension clé de sa volonté d’ancrer simultanément l’architecture dans le passé et le devenir, bref, dans le désir de temps des individus, et dans la conciliation du beau et de l’utile, qu’elle distingue clairement des mythes à dimension utopique. Ces derniers, présents depuis l’œuvre de Thomas More jusqu’à l’argumentaire de Le Corbusier, apparaissent quant à eux comme les fondements de la prétention quasi-prométhéenne des doctrines urbanistiques modernes à imaginer un modèle de ville idéale, prétendument à même de résoudre de manière définitive tous les maux de la ville présente par une éradication de la ville passée, à l’origine en définitive d’une « sur-spatialisation » de ces doctrines. Elle souligne alors la nécessité d’imaginer dans le monde contemporain un système du bâti qui ouvre la porte sur une prise en compte conjointe de la réalité des sites (au plan environnemental notamment), de la demande des utilisateurs, et de leur sensibilité esthétique, c’est-à-dire ici « rendre à nouveau l’édification porteuse de sens et de plaisir », sans perdre de vue les risques d’une prolifération désordonnée du monde du bâti, notamment sur les espaces naturels. Ce à quoi F. Choay nous invite en définitive à réfléchir, à partir de cette étude des mythes instaurateurs, c’est sur la manière d’esquisser le contenu d’une nouvelle appropriation corporelle et d’une nouvelle expérience émotionnelle de l’espace et du bâti. Sur tous ces points, voir CHOAY F., La règle et le modèle-Sur la théorie de l’architecture et de l’urbanisme, Seuil, Paris, 1998

[22MUMFORD L., L’histoire des utopies in LOUART B., ibid, pp.1-21

[23MUMFORD L. ibid., p.7

[24Ville fictive imaginée par le romancier Charles Dickens. DICKENS C., Les temps difficiles, Folio, Paris, 1985 (1854)

[25MUMFORD L. ibid., p.7

[26SCHUMACHER E-F., Small isbeautiful : Une société à la mesure de l’homme, Seuil, 1979, Paris

[27DI MEO ., « La Métropolisation. Une clef de lecture de l’organisation contemporaine des espaces géographiques », L’information Géographique, vol.74, 2010

[28DEBORD G., Œuvres -La Société du Spectacle-Thèse 178, Gallimard, Paris, 2014 (2006), p.842

[29L’autre nom donné à cette vision anthropologique de l’homme est celui d’ « homo œconomicus ». Voir BOUDON R., « Théorie du choix rationnel ou individualisme méthodologique ? », Revue du Mauss, vol. 24, 2004

[30BERQUE A., Ecoumène : introduction à l’étude des milieux, Belin, Paris, 2009, p.11

[31ALPHANDERY P., BITOUN P. et DUPONT Y., L’Équivoque écologique, La Découverte, Paris, 1991

[32GUATTARI F., Les trois écologies, Galilée, Paris, 2008 (1989)

[33Serge Latouche et Lewis Mumford utilisent ce terme qui souligne le caractère à la fois mécanique et totalisant du modèle de société contemporain. Voir LATOUCHE S., La Mégamachine : Raison technoscientifique, raison économique et mythe du progrès, La Découverte, Paris, 2004

et MUMFORD L., L’héritage de l’homme, op. cit.

[34CALLON M. et LATOUR B., La science telle qu’elle se fait. Anthologie de la sociologie des sciences de langue anglaise, La Découverte, Paris, 1991

[35There Is No Alternative. Slogan politique attribué à Margaret Tatcher lorsqu’elle était premier ministre du Royaume-Uni.

[36HARVEY D., op. cit., p.161

[37Il en profite pour énumérer les principales victoires de l’urbanisme de l’économie politique libérale de ces dernières années à mettre en relation avec sa proposition à savoir : empêcher l’Etat d’augmenter sa part dans la gestion des surplus ; développer des systèmes de gouvernance public/privé contaminés par l’idéologie libérale ; faire du droit à la ville quelque chose de réservé à une petite élite. On remarquera que la ville durable est confrontée exactement aux mêmes types de problèmes.

[38Victor Gruen a cherché dans ses « Malls » américains à recréer ce qui l’avait séduit dans le socialisme Viennois durant sa jeunesse. Il sera à l’initiative de la construction des plus grands centres commerciaux de l’Ouest des États-Unis.

Voir BERDET M., Fantasmagorie du Capital : Invention de la ville-marchandise, Zones, Paris, 2013, pp. 183-200

[39« La fantasmagorie du capital transforme l’environnement bâti en image de rêve destinée à la foule. Ceux qui construisent ces espaces espèrent bénéficier des hallucinations collectives ainsi engendrées, mais cette magie peut aussi leur échapper... ». ibid.

[40Programme initié au début du vingtième siècle par Paul Vidal de la Blache, mais progressivement abandonné, à quelques rares exceptions près.

[41Cela induit que toute forme de production matérielle spatialement située peut être considérée de manière générique, en dehors des acteurs qui l’habitent et de l’endroit qui l’hébergent et qui font qu’elle est amené à constituer un milieu humain de vie sociale. Autrement dit, le bâtit est interchangeable.

[42BERQUE A., Histoire de l’habitat idéal. De l’Orient vers l’Occident, Le Félin, 2010, Paris, p.92

[43BERQUE A., « Des fondements ontologiques de la crise, et de l’être qui pourrait la dépasser », Vertigo, 10, 1, 2010.

[44Cela délégitime également selon lui les approches en termes d’éthique environnementale, pur produit philosophique de cette écologisation des comportements humains (Ibid.).

[45HEIDEGGER M., Essais et Conférences in BERQUE A., Ecoumène : Introduction à l’étude des milieux, op. cit., p.124

[46« L’écoumène, c’est l’ensemble des milieux humains, en ce qu’ils ont proprement d’humain, mais non moins d’écologique et de physique » BERQUE A., ibid. p.17

[47Bien évidemment, le détour par la pensée orientale opéré par A. Berque invite à cette remise en cause des fondements de la pensée occidentale, comme il le souligne magistralement dans son essai « Poétique de la Terre » (2014). Mais on peut considérer également, qu’une telle remise en cause est potentiellement offerte, dans un cadre ici strictement occidental, par la philosophie pragmatiste du début du vingtième siècle, débarrassée de ses apories utilitaristes.

[48LATOUCHE S .Décoloniser l’imaginaire : La Pensée créative contre l’économie de l’absurde, Parangon,‎ Paris, 2003, 188 p.

[49BERQUE A., Etre humains sur la terre, Gallimard, 1995, p. 155.

[50BERQUE A., ibid.

[51BERQUE A., 2009, p. 353

[52DALMAS A., Pour mieux lire Vitruve. Les dix livres d’architecture, Nouveau commerce, Paris, 1996, 126 p.

[53Triptyque à base du sigle L.A.V proposé par Augustin Berque. Voir BERQUE A., Ecoumène : introduction à l’étude des milieux, ibid.

[54Or ce néant est, en l’occurrence, largement construit ! Il est l’enfant légitime de l’hygiénisme moderne comme écartement systématique de la figure de l’impure et, par extension, de l’organique. Voir DOUGLAS M., De la Souillure. Essai sur les notions de pollution et de tabou, La découverte, Paris, 2005 (1966), 205 p.

[55On retrouve derrière cette opposition celle du progressisme contre le culturalisme qui traverse l’histoire de l’architecture et de l’urbanisme des XIXe et XXe siècles.

[56Dans le sens de l’aptitude à relier son existence et ses valeurs à l’univers, en commençant par la Terre et par la définition du lieu dans lequel on vit.

[57BERQUE A., ibid. p.57

[58BERQUE A., ibid.p.114

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