La vie comme force alternative au malaise contemporain

En s’appuyant sur Jean-Marie Guyau et Nietzsche, Franck Dubost oppose à l’utiliarisme ambiant une morale vitaliste de la fécondité et de la réciprocité. Nous publions ici la première partie de sa contribution qui concerne J.-M. Guyau. La deuxième sur Nietzche viendra plus tard.

Introduction

Notre contemporanéité comme l’écrit Alain Ehrenberg est marquée par la fatigue de soi. L’individu éprouve des angoisses, vit dans un sentiment de vide à la fois fait d’excitation et d’abattement, consommant pour y remédier des psychotropes en grande quantité. Comme se le demande Alain Ehrenberg, « pourquoi et comment la dépression s’est-elle imposée comme notre principal malheur intime ? » [1] Souvent incomprise, celle-ci s’épanouit au moment où le modèle disciplinaire de gestion des conduites, les règles d’autorité qui assignaient à chacun un destin ont cédé devant les normes qui réclament à l’individu plus d’initiatives personnelles.

Les individus modernes ne peuvent plus s’appuyer sur une vérité transcendantale, ils doivent trouver un principe immanent pour mener leur conduite. Il revient à chacun de concevoir ses idéaux selon sa conscience, à partir de laquelle et seulement à partir d’elle l’individu déterminera des règles et des normes d’action et de comportement. C’est pourquoi on peut parler de l’actualité d’une morale anomique du fait que l’homme doit déterminer seul son action. La montée en puissance des valeurs de concurrence et de compétition a pour conséquence une fragilisation de la psyché en raison de l’incertitude identitaire qu’engendre ce nouveau mode de vie. Il nous faudra bien, nous dit Ehrenberg, de plus en plus vivre avec des psychotropes pour améliorer l’humeur et augmenter la maîtrise de soi. Ce que l’on constate, c’est que leur consommation est contemporaine de l’ébranlement des normes qui organisaient jadis la société. Mais nous nous sommes émancipés. Le droit de choisir sa vie combiné à l’injonction à devenir soi-même, place l’individu dans un mouvement de recherche permanente de soi. Parallèlement à la relativisation de l’interdit, la place de la discipline dans les modes de régulation de la relation individu/société s’est réduite. Au lieu que l’individu soit agi par un ordre extérieur, il lui faut prendre appui sur ses ressorts internes. La mesure de l’individu idéal est moins la docilité que l’initiative. La dépression est la pathologie d’une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline, mais sur la responsabilité et l’action. « L’individu est confronté à une pathologie de l’insuffisance plus qu’à une maladie de la faute, à l’univers du dysfonctionnement plus qu’à celui de la loi. Le déprimé est un homme en panne. » [2] La dépression signifie l’impuissance de vivre. Face à cela, nous proposons au malade une ordonnance qui a pour fin de l’éveiller à la vie, de faire en sorte qu’une morale anomique ne soit pas un écueil mais une chance pour l’individu de se singulariser tout en redécouvrant de nouvelles solidarités. La découverte de Guyau a été pour l’auteur de cet article particulièrement stimulante. Claire et concise, sa pensée apporte à celui qui le lit un réel bien-être tant sa modernité est criante. Ce qui nous plaît, c’est qu’il n’oppose pas l’altruisme à l’individualisme naissant. Au contraire, il voit dans la promotion d’une morale libertaire l’atout le plus sûr pour une société qui se veut résolument moderne. Au centre de sa philosophie, on retrouve le concept de vie comme principe directeur de l’action à partir de laquelle rien ne peut s’accomplir. Celle-ci est à la fois source de la socialisation de l’individu, agent de la morale, et élément fondateur de l’esthétique. Sans elle, rien ne naît, rien ne sourit.

La vie est aussi la notion clé de la philosophie nietzschéenne ; seulement là, l’ordonnance est plus problématique car si son propos nous a aussi séduit par sa volonté de rupture, la vie qu’il défend origine son existence dans la critique totale de la décadence chrétienne ; or il n’est pas sûr qu’il puisse être entendu tant ses imprécations contre la modernité du « dernier homme » forment une barrière que l’on ne peut franchir sans abandonner une partie de nous-même. Contrairement à Guyau, Nietzsche voit dans la vie un égoïsme créateur peu enclin à partager avec autrui ce qui fait sa force. Néanmoins, nous l’avons retenu parce que la vie qu’il promeut est un combat contre le nihilisme ambiant de nos sociétés, affaiblies qu’elles sont par la détermination totale de leur être par un économisme étouffant et aliénant. Notre mode de vie exalte les petites libertés abâtardies de l’individu de masse, englué dans un hédonisme de bas étage alors que Nietzsche nous propose le vent du large, une vitalité tonitruante à partir de laquelle les notions d’être et de vérité s’éclipsent au profit d’une exaltation solaire de l’individu émancipé de toutes les chaînes de sa condition d’être social. Accepter la vie que nous propose Nietzsche comporte le risque de vivre dans une solitude issue d’une vie qui refuse tous les compromis décadents de l’imbécillité aveugle de la société de masse. L’hédonisme qu’on lui prête et qui serait son héritage le rendrait furieux parce que la vie est d’abord acquiescement au tragique. L’hédonisme appartient au faible parce que la jouissance convient à celui qui ne veut pas pousser plus loin l’expérience de la volonté vers plus de puissance. Il s’arrête à mi-chemin. L’aristocratisme nietzschéen fait de la vie une exigence que seule la musique comble et exalte.

C’est pourquoi nous ne manquerons pas de dire à celui qui est tenté par Nietzsche qu’il doit s’attendre à être un bâton de dynamite prêt à faire de la vie une expérience qui requiert une grande santé. Mais que de joie et de gaieté peut en émaner pour qui est prêt à rompre avec le règne de l’impersonnalité qui cantonne l’individu dans une médiocrité dorée.

I. L’esthétique et la morale vitalistes de Jean-Marie Guyau

 [3]

Avant d’aborder celles-ci, une présentation succincte de la vie et de l’œuvre de Jean-Marie Guyau auquel Durkheim doit le concept d’anomie s’impose. Jean-Marie Guyau naquit en 1854 à Laval et connut une enfance studieuse où « il montra une ardeur et une précocité extraordinaires. » [4] Reçu dès l’âge de 17 ans licencié ès lettres, il commença la traduction du manuel d’Epictète et fit une fort belle étude sur la philosophie stoïcienne. A 19 ans, il reçut le prix de l’Académie des sciences morales et politiques pour un mémoire sur la morale utilitaire depuis Epicure jusqu’à l’Ecole anglaise contemporaine. Il commença alors une carrière d’enseignement qu’il dut interrompre car malheureusement sa santé se dégrada régulièrement. Atteint d’une phtisie aiguë, il décéda en mars 1888 à l’âge de 33 ans. Son ouvrage qui a connu le plus grand écho est l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction publié en 1885.

Ce livre attira l’admiration de Nietzsche qui l’annota ainsi qu’il le fit pour celui qui s’intitule l’Irreligion de l’avenir, publié en 1887. Guyau fut un auteur prolixe, pas moins de 11 ouvrages en 12 ans, abordant tout aussi bien l’art que la religion, l’éducation et la morale, ainsi que la poésie. « Chez Guyau, le sens de l’art et de la poésie s’alliait à un sens positif très développé. (…) C’était un homme intérieur, qui prenait les idées et les sentiments dans la plénitude de leur valeur vitale et intellectuelle : tout retentissait en lui jusqu’au fond de l’être, au lieu de rester, comme chez l’amateur et le dilettante, à la surface. » [5]

Contrairement à Durkheim, Guyau estime qu’une société n’a nul besoin d’une instance extérieure de régulation des mœurs parce qu’il considère le monde comme étant fait de bonnes volontés, qui consciemment ou inconsciemment, oeuvrent tous pour une cause commune. Nul besoin donc de discipline ou d’obligations à honorer ; l’homme agit parce qu’il est un être naturellement sociable. Surtout Guyau considère qu’il est vain de s’opposer au mouvement de la modernité et de l’individualisme qu’il implique. « L’homme est condamné à être libre » [6] : cette phrase de Sartre, Guyau aurait pu tout aussi bien l’écrire tant elle correspond à sa conception de la morale dite anomique. Cette anomie postule que la vie engendre à partir d’elle-même une socialisation naturelle de ses membres sans qu’il y ait de recours à quelque principe extérieur de formation et d’intégration de l’individu à la société. Guyau croyait que plus les hommes s’intéresseraient à l’art plus ils se rapprocheraient les uns des autres. Il voyait dans la moralité anomique l’accomplissement de ce à quoi débouche l’esthétique : un rapport renouvelé à autrui où chacun communie dans l’amour du beau. L’anomie morale est donc supposée apporter une intensification du lien social parce que la vie est naturellement altruiste à partir du moment où elle cherche le beau comme activité privilégiée de l’action. Aujourd’hui on peut dire que c’est là une réalité sans fondement.

Il n’en demeure pas moins vrai que « la culture de l’autodétermination individualiste a gagné la sphère morale : l’époque du bonheur narcissique n’est pas celle du « tout est permis », mais celle d’une morale sans obligation ni sanction. » [7] Concernant la morale fondée sur le devenir de l’intersubjectivité que l’art était censé apporter Guyau s’est trompé. Cependant, il a eu raison sur le devenir de la morale. C’est pourquoi il ne nous semble pas vain de nous intéresser à son œuvre car elle nous offre une grille de lecture utile pour comprendre sur quoi reposent nos sociétés et nous permet de nous attacher au concept de vie dont la signification porte en elle plein d’espoirs.

La vitalité à l’originalité de la socialisation des hommes

La vie, telle est pour Guyau l’élément commun à l’art, à la morale et à la religion. Aussi peut-on dire d’elle qu’elle contribue à rapprocher les hommes les uns des autres. Son intensité active est une expansion naturelle qui se manifeste par des actes de générosité. De celle-ci, Guyau tirait pour conséquence la réconciliation du point de vue individuel et du point de vue social, ce que les théories du XIXe siècle ont dédaigné comme l’utilitarisme. La sociologie naissante rend manifeste que la solidarité domine l’individualité dans sa détermination égoïste.

Les consciences ne sont pas esseulées, elles s’interpénètrent à mesure que l’histoire progresse. Ce processus fait que le plaisir devient toujours plus social, et il le deviendra toujours plus. L’égoïsme est pour les êtres supérieurs une impossibilité, ou tout du moins une mutilation de soi. L’amour que procure l’art démontre que le plaisir égoïste est une illusion : mon plaisir n’existe pas sans le plaisir des autres, je sens que la société doit y participer. « Transporter dans l’art, dans la morale et dans la religion cette conception de la vie comme fusion intime de l’existence individuelle et de l’existence collective, tel était le but que se proposait Guyau. » [8] L’art, la morale, la métaphysique doivent mener l’individu à vivre à un échelon qui le transcende, à un niveau collectif où il réalise sa nature.

Tous trois sont solidaires d’une logique où la socialité l’emporte sur la conception qui fait de l’homme un ennemi pour autrui. L’existence n’est pas mue par une loi qui la dépasse, elle se nourrit de forces et de sentiments qui, se sublimant en idées, deviennent des règles qui donnent le la à l’action. La vie est conscience de sa vitalité riche au point de n’être que pure générosité.

La vie est désirante et désirée et tout désir est désir de la vie qui accomplit toutes ses potentialités. Désir qui est l’amour du désirable. Son stade suprême est l’affirmation d’une réjouissance issue du mouvement expansif de l’être. La fin ultime de la vie réunit le je et autrui dans un mouvement où la synthèse supérieure des âmes fait coïncider le désir et le désirable. Le Bien est la réalisation d’un état où s’épanouit la vie la plus intense. La vie est fécondité et réciprocité. L’organisme le plus parfait est celui qui sera le plus sociable, où l’idéal de la vie individuelle est la vie en commun. L’homme n’est pas là pour contempler la douleur que l’artiste peint mais pour sympathiser avec elle au point de faire de ce sentiment la vérité de l’art. Comme l’écrivait Guyau, je me sens pris d’amour pour tout ce que je vois. L’art, c’est de la tendresse, un contact où l’autre est aimé. Il consiste à vivre la vie même de tous les êtres : n’est-ce pas là aimer ? L’artiste n’est pas celui qui joue, c’est celui qui aime et qui communique aux autres son amour. Ce primat ontologique de la vie présuppose une socialité première et non dérivée comme c’est le cas avec l’utilitarisme. L’égoïsme est le frein extérieur qui, affaiblissant la vie, appauvrit le sentiment d’une communion des esprits. De la vie qui n’est pas entravée naît des lois engendrées par la corrélation entre l’intensification du vécu subjectif et le maximum d’expansion du procès de réciprocité des consciences. Ces lois, Guyau les nomme lois de fécondité morale que le progrès inhérent à l’histoire répandra. La tendance naturelle de l’être a pour fin l’intensification du sentiment d’exister qui crée chez l’homme le goût de donner.

L’esthétique comme instrument de l’intersubjectivité

On peut donc affirmer que c’est la solidarité qui est le principe de l’émotion esthétique. A travers l’art, on s’aperçoit que la conscience individuelle est déjà sociale. La philosophie grecque a placé le beau comme un fragment de l’harmonie où l’individu est l’expression d’un tout qui ne lui est pas étranger. Nous disons moi, mais nous pourrions tout aussi dire Nous. L’émotion esthétique est un sentiment de solidarité organique. « C’est dans la négation de l’égoïsme, négation compatible avec l’expansion de la vie même, que l’esthétique, comme la morale, doit chercher ce qui ne périra pas. » [9] Il en découle que l’émotion esthétique la plus élevée découle de la solidarité la plus étendue, celle qui sera universelle. La beauté est le stade supérieur du sentiment de la vie, d’une vie plus riche, plus intense et féconde. L’art, c’est créer et faire vivre, dépassant l’utilité ou tout calcul.

Il est amour irréfléchi, l’actualisation d’un sentiment envers le beau, dont le vécu reproduit l’émotion vitale. « Aimer, c’est vivre par excellence, en soi et hors de soi tout ensemble. » [10] Cette fécondité marquée par la dépense conduit l’homme à une prodigalité qui le fait épouser le genre humain. Elle est action qui porte l’homme à s’unir à d’autres vies dont elle partage le désir de solidarité. Alors que les utilitaristes considèrent la société comme l’association d’êtres égoïstes, Guyau estime que la vie est partage, que le désir ne demande pas mieux que de voir sa jouissance multipliée par celle d’autrui. Si l’homme devient ce qu’il aime, qui se réjouit devant le beau, « c’est tout ensemble devenir meilleur et s’embellir intérieurement. » [11]

L’art donne la vie et son auteur cherche à transmettre ce qui l’anime. C’est pourquoi il souffre de ne pouvoir parvenir à réaliser complètement la vie idéale qu’il a conçue, ni à établir entre lui et les autres la solidarité qu’il a rêvée. Guyau ne doute pas de l’expansion de la vie à venir. C’est pourquoi il considère que l’art va devenir une activité essentielle de l’homme où la jouissance sera de plus en plus esthétique. « L’art ne fera plus qu’un avec l’existence ; nous en viendrons, par l’agrandissement de la conscience, à saisir continuellement l’harmonie de la vie, et chacune de nos joies aura le caractère sacré de la beauté. » [12] L’art a donc une fonction sociologique où son essence se trouve mêlée à la morale. Le jugement de Fouillée pour son époque, nous pouvons le faire nôtre : « Il est nécessaire de rappeler l’art au sentiment de sa dignité morale et sociale… Le jour où cette haute conception de l’art aura porté ses fruits, au lieu d’une littérature maladive, déséquilibrée, antisociale en son principe, nous aurons une littérature pleine de vie et de force, capable de contribuer à l’évolution et non à la dissolution de la vie sociale. Bacon disait que l’art, c’est l’homme ajouté à la nature ; on pourra dire alors que l’art supérieur, c’est la vie sociale s’étendant à la nature entière et devenant ainsi comme une nouvelle religion. » [13] Le goût de l’esthétique est l’expression supérieure du sentiment propre à une vie débordante dont le vécu regorge d’actes accomplis pour des amours sans fin.

Pour comprendre l’art, il faut interroger l’origine du vivre et du vouloir que le surplus de notre énergie engendre. L’art c’est créer, c’est faire vivre des sentiments dont l’intensité suscite en nous une plénitude que la nature ne peut nous donner. Nous aimons la beauté car elle développe une palette de nuances qui affine nos jugements et multiplie le goût du sentiment épris d’ordre et d’harmonie. La beauté est une finalité car elle fait de l’homme qui l’éprouve une modalité de son exister. L’amour de l’art est partage et étant cela elle institue les linéaments d’une coexistence libre entre les êtres. Ce qui est aimé est beauté de sorte que l’on peut dire de l’odeur d’une rose qu’elle est non pas bonne mais belle. La belle vie est celle où les sensations s’élargissent et se complètent de sorte que les prémices initiales deviennent sensations qui envahissent l’être tout entier. La vie est le principe immanent d’une réalité qui, ayant atteint le degré de sa plus haute manifestation, découvre qu’elle excède tous les égoïsmes. « La vie, comme le feu, ne se conserve qu’en se communiquant. » [14] Celle-ci est nutrition, production qui n’acquiert des forces que pour mieux les dépenser. Il en résulte le fait que l’homme est un être qui, allant au-delà de lui-même, suscite le besoin d’aimer autrui. La vie est impulsions qui deviennent idées, se concrétisant comme sentiments. Elle est une puissance qui tend à l’action animée par une obligation née de l’activité débordante, conscience qui alimente chez l’homme le souci de s’épandre.

Quand la fonction socialisatrice de la morale se joint à l’activité esthétique

Le devoir apparaît avec le sentiment d’un pouvoir qui n’est dirigé que par l’intention de ne pas vouloir posséder quoi que ce soit. Celui-ci n’obéit pas à quelque contrainte, il est l’expression d’une liberté conquérante et déterminée par elle-même. Son immanence vient du fait que c’est de la vie même que tout découle : celle-ci détermine des lois à partir de son aspiration à se développer sans cesse. Le tu dois, donc je puis de Kant devient chez Guyau un je puis, donc je dois. L’obligation contient une raison qui la pousse à réaliser l’idée qui l’anime. L’obligation est la conséquence d’une idée qui, mue par la loi qui la dirige, fait de l’action l’élément propagateur de son essence. « Ce qu’on appelle obligation (…) ne pourra plus apparaître à l’intelligence que comme le sentiment de la radicale identité qui existe entre la pensée et l’action. » [15] Qu’est donc pour Guyau la moralité ? Elle est l’unité née de l’accord entre la pensée et le vouloir vivre d’où il résulte un sentiment d’harmonie propice au déploiement de la vie, vie dont la vérité est l’action du désir pour parvenir à l’effusion des sensibilités humaines.

La vie, si elle n’est pas entravée dans son affirmation, développe et une sociabilité croissante et une élévation des plaisirs esthétiques. Le plaisir esthétique possède une dimension éthique parce qu’il produit le sentiment de valeurs partagées. Pour Guyau, les jouissances d’ordre supérieur vont prendre une part chaque jour plus grande dans la vie humaine. Au plaisir de la chair va s’ajouter un plaisir de raisonner, d’apprendre et de comprendre accrus. Ceux-ci, a contrario des jouissances matérielles, ne divisent pas les hommes, mais au contraire elle les réunit. Et plus ceux-ci s’unissent, plus grand est leur plaisir. L’égoïsme est le passé d’une humanité que l’histoire a peu à peu refoulé. « L’homme ne songera plus à jouir dans son moi comme dans une île fermée. » [16] Le devenir de l’humanité ne peut pour Guyau que conduire à l’état où l’homme atteindra le plus haut degré d’un vivre ensemble fondé sur une solidarité de tous avec tous. Guyau critique la morale d’Epicure qui ne veut trouver le bonheur que dans la satisfaction égoïste des plaisirs vulgaires. L’égoïsme ne mène pas l’homme à l’accomplissement de soi, il est une mutilation qui prive l’homme de l’accès à l’échange entre les consciences. Pour Guyau, le désintérêt est peut-être le secret de l’avenir.

Choisir entre l’égoïsme et l’altruisme, c’est choisir soit la diminution de soi, soit l’ouverture au monde qui agrandit votre personne. Les théories morales qui se sont succédées convergent pour affirmer que l’individu qui cultive l’égoïsme est un être pauvre et qui ne cessera de s’appauvrir tant qu’il ne voudra vivre que pour lui-même. La vie que l’on contraint à restreindre le champ de son action est une vie manquée. Les utilitaristes fondent la société sur une régulation artificielle des égoïsmes qui sont dans un état de rivalité. L’individu refermé sur lui-même ne peut manquer de voir en autrui un concurrent qui veut s’approprier son bien. Pour Guyau, il faut opposer à l’immoralité qui est celle de l’homme dont l’action le diminue, la vertu qui consiste à ce que la vie réalise l’idéal à laquelle elle est destinée qui tend à un devoir être consistant à accomplir toutes ses virtualités créatrices.

La moralité est la propriété de l’être le plus vivant. Elle est l’attribut qui caractérise particulièrement l’artiste à partir de laquelle il puise les forces qui le façonnent. Celui-ci est la manifestation même du sens de l’existence : « Unir en soi la réalité du bien et la beauté de l’idéal, tel est le double but de la vie (…) Nous devons aussi nous sculpter nous-mêmes à partir de ces deux faces. » [17] La morale est l’accomplissement de tous les possibles de la vie qui, pour Guyau, doit constituer l’objet premier de la science morale. Celle-ci nous apprend que la vie de l’esprit accomplit le summum de l’intensité extensive. Elle y parvient parce que l’énergie vitale est amour et qu’ainsi elle subordonne l’homme aux fins universelles qui constituent l’humanité.

L’amour est d’autant plus nécessaire qu’il donne comme sens de l’action de l’individu, autrui, qui est « le seul moyen normal de maintenir la vie individuelle dans son maximum d’énergie à la fois intensive et féconde. » [18] On pense à Napoléon, à don Juan, tous deux ayant vécu une existence flamboyante, intense, porté par un idéal qui pour l’un est grandiose qui, pour l’autre est voluptueux, et passionné, ce dans un état d’ébullition mais auxquels manque une direction, à savoir la fraternité. Le critère nécessaire et suffisant de l’action morale n’est pas la quantité qu’a accumulée Napoléon et don Juan, mais la qualité inhérente à l’amour.

L’acte ultime où la vie atteint son absolue vérité, c’est le sacrifice, cet élan éperdu où la sublimité atteint son apogée. Guyau prend pour exemple Berlioz qui met en scène un artiste qui se suicide après avoir éprouvé le degré absolu du plaisir esthétique disant, non, cet acte n’est pas le fait d’un dément ; il correspond à la reconnaissance de la puissance vitale qui subordonne la réalité à son action.

Cette apothéose correspond à ce que Durkheim a appelé suicide anomique. Il s’agit là bien évidemment d’un cas limite ; ce qu’il faut retenir, c’est que l’effort produit libère l’homme des conventions mesquines qui contrarient l’expression de la force. Certaines activités telles que la musique qui est reconnue comme l’art le plus pur, sont propices à la réalisation d’une vie où prime le désintérêt. « On n’imagine pas Chopin sans son piano (…) De même, l’existence n’eût probablement pas été supportable pour Raphaël sans les couleurs et un pinceau pour les reproduire. » [19] L’art est une des sphères de l’activité humaine qui, permettant à la vie de s’accomplir, fait que la moralité s’en trouve renforcée. La vie morale ne peut se développer qu’en se donnant sans exiger quelque réciprocité sinon elle serait intéressée, c’est-à-dire détournée de la prodigalité de son geste. Le don n’a pour fin que l’obtention du bien constitué par la ferveur née de l’agapè. Comme l’écrit Alfred Fouillée, « la moralité n’est pas simplement l’intensité de la vie, c’est l’intensité de la volonté tendant à l’universel. » [20]

Quant à l’esthétique, parce qu’elle touche le cœur de tous tout comme la morale, elle peut de façon désintéressée jouer le rôle d’intermédiaire entre les hommes. La morale de Guyau va à l’encontre du rigorisme éthique kantien, « appelant de ses vœux une action morale entendue d’abord et avant tout comme création, comme expression du sentiment de puissance vitale. » [21] L’individu moderne sera à la fois indépendant et dépendant, être pour soi et être pour autrui, possédant une valeur comme individu singulier, et une valeur comme individu inscrit dans la société. La morale de Guyau consiste à inciter l’homme au bel épanouissement de son énergie qui, pour y parvenir, implique que l’homme soit l’être le plus sociable. Cet état le mène au dévouement sans que cela suppose une négation de sa vie.

Tout au contraire, celle-ci s’en trouve renforcée. Parce qu’elle est action consciente d’une volonté de croissance, la vie est donc pour Guyau le principe normatif à partir duquel la morale esthétique se fonde. D’aucuns s’interrogent : la morale peut-elle dériver de la vie ? Elle le doit car il n’y a que la vie qui puisse être la fin de l’existence.

L’anomie morale source de l’intensification du lien social

Si la vie concilie les contraires du fait qu’en elle réside une volonté aimante, celle-ci engendre une action qui donne davantage de force à la vie. L’homme doit cultiver l’émotion esthétique pour qu’il puisse éprouver les subtilités de l’émotion amoureuse. Aimer, c’est faire en sorte que le sentiment par lequel l’homme ressent le besoin de se compléter soi-même, fait naître en lui un enthousiasme tel que tout ce que la vie nous donne nous l’acquérons que pour mieux en jouir. Aimer encore, c’est développer des sentiments grâce auxquels le moi et le non-moi deviennent un nous-mêmes. L’esthétique est donc davantage qu’un amour pour l’art. Vivre, c’est espérer en quelque amour profond d’où nous vient notre force et notre fraternité avec l’humanité. L’amour, c’est l’expression continuée d’une procession inextinguible vers la vie où tout n’est que commencement. Parvenu à un certain degré, l’art ne fera plus qu’un avec l’existence dont la conscience élargie chantera nos joies devant la beauté sacrée de la vie et c’est alors que la morale deviendra inutile tant elle se confondra avec l’art. L’amour, ce grand amour, si l’on en est privé étiole la vie voire la détruit. L’amour est le sentiment par lequel l’homme vit dans la lumière de l’idéal moral. Sans lui, la vie est privée d’une force qui donne à la morale toute sa vertu. Pour Guyau, tout dépend du degré d’intensité que la vie morale a atteint en nous, donnant ainsi un sens à nos actes. L’expansion, la fécondité ont d’autant plus de force que celles-ci ont pour fin le rayonnement de la morale. Faut-il en conclure que celui qui possède recevra encore, et que celui qui n’a rien se contentera de n’être rien ? C’est à partir de l’amour de la vie que l’homme trouve un idéal qui lui donne le sentiment d’une grandeur féconde. C’est la vie qui seule peut faire qu’il y ait passage du moi au non-moi, de l’intérêt au désintéressement. La métaphysique est une spéculation qui repose sur des hypothèses ne permettant pas l’établissement de lois morales.

La vie, elle, est un acte fondateur qui accroît l’être. Du fait que je comprends mon être comme étant mu par une volonté d’expansion, j’en déduis une loi qui agit sans que je sois obligé. Cette loi est immanente à la vie et non liée à un devoir qui dicte depuis l’extérieur le sens de mon action. Cette absence de lois transcendantes conduit Guyau à dire qu’il ne peut exister qu’une morale : la morale anomique. L’homme délivré de toute règle morale absolue découvre que l’ardeur suscitée par la vie, l’enthousiasme, vaut davantage que la foi et la morale kantienne du devoir. L’anomie morale est semblable à ce que l’artiste éprouve : la découverte d’une autonomie réelle, et un sens aigu de sa personnalité. Mais cette anomie n’aboutit pas à un esseulement de l’individu. La morale tout comme l’art supposent la manifestation d’une sympathie entre les hommes, une sociabilité que l’art, dont ce n’est pas la fonction a priori, développe comme s’il s’agissait d’une norme interne. L’altruisme n’est pas un sacrifice du moi ; au contraire, il en constitue le déploiement le plus authentique en vue de sa réalisation la plus totale. Dans l’action d’aimer, on puise dans la beauté de la fin que l’on s’assigne, un agrandissement, qui vient renforcer l’amour. Cette action suscite l’activation de forces qui se mobilisent pour que la vie atteigne le degré le plus élevé de son accomplissement.

Je vis en sentant en moi une force intérieure qui commande une action faisant retentir en moi le besoin d’accroître cette force pour qu’elle se propage à autrui. Celle-ci sera d’autant plus intense qu’elle sera tendue vers l’avenir. Son progrès coïncidera avec celui de la conscience qui mène l’homme au sentiment de vivre dans la complétude. Accroître l’intensité de la vie signifie accroître sa capacité d’action par laquelle l’homme se singularise, tel l’artiste.

Mais cette singularité par l’action de l’intensification de la vie découvre que la société existe. C’est pourquoi il n’y a que la vie qui puisse servir de fondement à la morale, car elle puise en elle des forces accumulées dont la prodigalité est source d’un rapport désintéressé à autrui. Guyau met en cause Epicure et les utilitaristes anglais pour lesquels l’énergie accumulée se déploie en vue d’un plaisir qui est la fin de la morale. Or la fin de celle-ci n’est pas le plaisir car il n’est pas premier, ce qui l’est, c’est la fonction, à savoir la vie dont l’action est la manifestation de forces inconscientes. Il faut comprendre la morale ou l’art non comme la recherche de la jouissance, mais comme une exigence visant à grandir la vie. Celle-ci « n’a point de but en dehors d’elle-même, et la norme qui la guide est intérieure à l’agir qui la définit et qui atteste son autonomie. » [22]

Ce qui détermine le mobile de l’action dépend de sa force acquise. Celui-ci sera altruiste s’il y a une abondance vitale, égoïste si l’accumulation des forces est pauvre. Pour les utilitaristes, il y a originellement une antinomie entre l’instinct égoïste et l’existence sociale qui exige un certain degré d’altruisme et de sympathie. Avoir une existence sociale suppose une conception où la morale n’est pas tant une fin qu’un moyen utile à la vie de l’individu. Le travail de la société consiste donc à créer les conditions nécessaires pour que l’instinct se métamorphose et devienne le principe de l’action morale. Dès lors que l’instinct égoïste aura mu en un instinct social, il ne sera plus nécessaire que la société intervienne dans la formation d’une moralité désormais organique et héréditaire. C’est ainsi que le but conscient de la vie sera conforme à la cause qui produit toute action inconsciente. Pour Guyau, l’avenir ne sera pas conditionné par l’instinct réflexe, mais déterminée par l’idée, d’autant plus que la société aura soif de connaissance et de réflexion qui exerceront une action sur celle-ci. « La science sera la conscience toujours plus lumineuse du genre humain, que le savoir pratique et le pouvoir pratique de l’homme auront toujours pour mesure non son perfectionnement automatique, mais sa puissance de réflexion intérieure. » [23] Contrairement à ce qu’estiment les utilitaristes, l’histoire ne va pas dans le sens de l’action automatique, elle a pour direction le chemin qui l’amène à la conscience accrue de soi.

C’est alors que cette conscience devient conscience de la société parce qu’elle ne peut oublier que la vie n’est pas un exil mais une intention qui gagne en clarté.La morale et l’esthétique, de par l’exigence de l’universalité qui est leur, poussent l’homme à vouloir la réalisation d’un idéal où l’humanité serait parfaite. Du fait que « le grand artiste n’est pas celui qui contemple, mais celui qui aime et qui communique aux autres son amour » [24], il incarne tout ce que l’homme possède de force en lui. Et cette force se partage car elle est le symbole qui unit chacun à autrui. Désirer, aimer, admirer, ce sont là des actes dont la conscience se réjouit comme elle se satisfait qu’à la vie réelle se superpose une vie imaginaire riche en émotions qu’elle se plaît à partager. Le Beau ne nous fait pas dire j’aime, il nous dit que nous aimons de sorte que l’on peut affirmer que l’émotion s’élèvera à mesure que la solidarité croîtra. « C’est dans la négation de l’égoïsme (…) que l’esthétique, comme la morale, doit chercher ce qui ne périra pas. » [25] Le sentiment de l’existence que la vie fait éclore où l’homme se vit comme plénitude attentive peut se comprendre comme un sentiment esthétique par lequel la création est comme une porte ouverte sur le monde. La vie ne manque pas d’éprouver qu’elle est une force expansive et à ce titre elle ne manque pas d’agir pour que les consciences s’interpellent.

À suivre...

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// Article publié le 26 octobre 2008 Pour citer cet article : Franck Dubost, « La vie comme force alternative au malaise contemporain », Revue du MAUSS permanente, 26 octobre 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-vie-comme-force-alternative-au-413
Notes

[1Ehrenberg Alain, La fatigue d’être soi. Odile Jacob, 1998, page 9.

[2Idem, page 15.

[3Pour approfondir le propos, lire Dubost Franck, « La morale vitaliste de Jean-Marie Guyau », in Revue de l’institut de sociologie de l’université libre de Bruxelles, 2006, 1-4. Mais aussi Dubost Franck, « Jean-Marie Guyau », in Anamnèse, n°0, 2005.

[4Fouillée Alfred, La morale, l’art et la religion d’après Guyau, Alcan, 1913, page VII.

[5Idem, pages IX et X.

[6Sartre Jean-Paul, l’existentialisme est un humanisme, Nagel, 1996, page 39.

[7Lipovetsky Gilles, Le crépuscule du devoir, Gallimard, 1992, page 60 ;

[8Fouillée Alfred, La morale, l’art et la religion d’après Guyau, Alcan, 1904, page 20.

[9Idem, page 26.

[10Ibidem, page 33.

[11Guyau Jean-Marie, Problèmes de l’esthétique, page 54.

[12Idem, page 86.

[13Fouillée Alfred, Jean-Marie Guyau, La morale, l’art et la religion, Alcan, 1904, page 40.

[14Fouillée Alfred, 1904, La morale, l’art et la religion d’après Guyau, Alcan, page 97.

[15Idem, page 99.

[16Ibidem, page 100.

[17Guyau Jean-Marie, L’irreligion de l’avenir, Alcan, page 353.

[18Fouillée Alfred, 1904, La morale, l’art et la religion d’après Guyau, Alcan, page 103.

[19Guyau Jean-Marie, Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction.

[20Fouillée Alfred, 1904, La morale, l’art et la religion d’après Guyau, Alcan, page 107.

[21Contini Annemaria, 2001, Jean-Marie Guyau, esthétique et philosophie de la vie, l’Harmattan, page 14.

[22Idem, page 172.

[23Guyau Jean-Marie, Education et Hérédité.

[24Fouillée Alfred, 1904, La morale, l’art et la religion d’après Guyau, Alcan, page 25.

[25Guyau Jean-Marie, L’Art au point de vue sociologique.

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