La victoire de Trump, « une chance pour la gauche », vraiment ?

Il faut reconnaître à Slavoj Zizek, dans son article paru dans Le Monde du 13-14 novembre 2016 [1] le mérite de mettre au clair des idées qui traînent depuis longtemps à l’état diffus dans les rangs de la gauche, et qui s’expriment avec un peu plus de force, curieusement, depuis l’élection de Donald Trump. Celles-ci n’en sont pas moins très discutables.

Résumons la thèse de Slavoj Zizek. La victoire de Trump ne menace pas de transformer les Etats Unis en un « Etat fasciste », l’affirmer est « ridicule ». Mais il y a plus : « la victoire de Trump a créé une situation politique totalement inédite qui est la chance d’une gauche plus radicale. » Il convient donc de ne pas céder à une « fausse panique ». Comment faire ? Partir de cette idée, centrale dans le propos : « une seule et même colère populaire a porté les militants de Bernie Sanders et de Donald Trump », et, muni de cette certitude, « se battre par amour, s’impliquer dans le long processus de formation d’une gauche politique radicale aux Etats Unis… »
 

La victoire de Trump, un épisode navrant mais sans grande importance ?

Ecartons pour commencer les arguments qui, en valorisant des analyses ultra minoritaires, n’ont pour fonction que d’esquiver un vrai débat sur la signification et les conséquences de la victoire du magnat républicain Bien sûr, Trump n’est pas un fasciste. Ce serait faire injure à l’histoire, et aux victimes du nazisme et du fascisme mussolinien que soutenir une telle analyse. Mais où lit-on cela ? Qui défend cette idée si aisément réfutable ? De même, il est inepte de soutenir que les USA viennent de tomber dans le totalitarisme. La démocratie américaine n’est pas morte, elle est encore bien vivante, et elle a de la ressource, avec laquelle il faudra que Trump compte, s’il veut finir son mandat au terme échu. On a l’impression que tout l’argumentaire de Slavoj Zizek est fondé sur la dénonciation d’une caricature : la victoire de Trump est « l’horreur suprême. »

En revanche, on aurait aimé lire dans l’article autre chose qu’une banalisation de la victoire de Trump, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Entre l’affolement et l’indifférence, voire la réjouissance à peine cachée, il y a de la place pour une analyse qui, sans sombrer dans les hurlements répétitifs et improductifs face au « fascisme qui vient », prennne néanmoins la mesure de ce que cette élection signifie : un tournant majeur dans la vie politique américaine, et par voie de conséquence pour le monde entier, et une défaite non moins majeure pour la gauche et l’écologie, toutes tendances confondues.

A la suite d’un suffrage (qui n’est pas terminé) - au cours duquel s’agissant de la première étape du « vote populaire », Clinton a obtenu plus de suffrages que Trump, dans un scrutin où 47% des Américains se sont abstenus, petits détails factuels qui ne semblent pas émouvoir Slavoj Zizek - les Etats Unis viennent de se donner comme Président un homme d’affaire milliardaire qui a craché durant toute la campagne le poison de son mépris des femmes, des latinos, des noirs, des homosexuels, et qui a été pour cela assez logiquement récompensé par le soutien du Tea Party et même du Ku Klux Klan. Ainsi, un membre de l’élite la plus affairiste, qui a annoncé qu’il n’aurait de cesse d’abolir l’Obamacare, de renforcer la circulation des armes, qui prendra soin de nettoyer la Cour suprême de tout juge favorable à la liberté de l’avortement, qui justifie la torture comme moyen admissible vient d’accéder à la magistrature suprême.

Trump n’est pas Hitler, certes non. Il est quand même le candidat le plus à droite jamais placé à la tête de la première puissance mondiale, dépassant même Ronald Reagan, par une vulgarité, une xénophobie et un racisme assumés comme jamais ils ne l’ont été depuis cent ans par un vainqueur d’élection à la Présidence. Trump, candidat « anti-establishment » ? Un milliardaire héritier, doté d’un carnet d’adresses dans les milieux boursiers et le Dow Jones long comme une cohorte d’évêques sur la place Saint Pierre ?

 C’est ce qu’a parfaitement mesuré Bernie Sanders qui, après sa défaite à la primaire démocrate, a choisi de se rallier à Clinton pour battre Trump. Au contraire semble-t-il de Slavoj Zizek qui laisse entendre à plusieurs reprises que faire front commun contre le candidat républicain était une erreur, fondée sur une « peur » déraisonnable, celle qui « devrait nous forcer à soutenir Hillary malgré ses évidentes défaillances ».
 

Une colère unique ?

« Le fait est que Trump a été porté par la même colère que celle où Bernie Sanders a puisé pour mobiliser les militants  », nous dit-on encore. On atteint là le cœur contestable du propos.

Il y aurait une colère unique, qui se diviserait secondairement en deux branches puisant à la même source, l’une vers le vote Trump, l’autre vers le soutien à Sanders. Ainsi, Les 60 millions d’Américains qui ont voté contre Trump, Slavoj Zizek le sait de source sûre, n’étaient pas en colère, aucun d’entre eux. Extraordinaire escamotage du vote Clinton, lequel pourtant comprend pourtant l’essentiel de l’électorat de Sanders qui a suivi les consignes très fermes du candidat à la primaire démocrate.

 Mais surtout, que penser de cette colère unique ?

 D’abord, pourquoi réduire ce vote à de la colère, à de la fureur, à de la rage ? Les 59 millions d’américains griffonnant durant de longues minutes les interminables bulletins de vote sont-ils seulement des colériques, emportés par la passion ? Sont-ils privés de réflexion, ne savent-ils pas lire ? Faisaient-ils un choix en connaissance de cause ou étaient-ils juste traversés par de sombres flux d’irritation ? Ne savaient-ils pas ce qu’ils faisaient en votant Trump et en accordant le même jour une double majorité aux Républicains à la chambre des représentants et au sénat ? A se demander si cette lecture du vote par la colère ne cache pas un certain mépris… pour les électeurs.

Non, monsieur Zizek. La colère qui s’est exprimée dans le vote Trump est malsaine et rien de bon ne peut en sortir, si elle n’est pas freinée, contenue et à terme bloquée, par toutes sortes de moyens politiques et démocratiques. Voter Clinton, sans illusion, en était un. La construction d’une véritable gauche politique aux USA, aussi. Mais pas une gauche diviseuse, achevant de détruire le camp démocrate en mettant à l’amende les 60 millions d’américains qui, à juste titre, ont préféré Clinton au pire. Car il faut toujours préférer quelque chose au pire. Quand on ménage une exception à cette vieille règle populaire, le pire est en pleine forme. Trump ne sera pas stoppé dans ses entreprises délirantes par les seuls 13 millions qui ont voté Sanders à la primaire démocrate. Il y faudra la construction d’un large front commun contre Trump. Ne pas le dire, c’est ne tirer aucune conséquence de ce que vous concédez en un seul endroit de cet article, tout entier dirigé contre Hillary Clinton, y compris sur un plan personnel assez scabreux [2] : « la victoire de Trump représente un grand danger. »

 On voit déjà de bonnes âmes s’horrifier que des manifestations anti Trump puissent avoir lieu après l’élection. Certains exigent que Clinton interdise à ses partisans d’y participer. Ne peut-on déjà plus manifester, sans pour autant remettre en cause la légitimité de l’élection ? Qu’est ce que c’est cette petite musique ? Nous avons perdu. Nous reculons. Faut-il aussi mettre genoux à terre ? Trump est élu. On fera avec, et surtout contre. Mais le dénigrement caricatural de la colère anti-Trump est une fort mauvaise façon de jeter les bases d’une autre gauche.

De la faculté de juger

Il y a des colères dans l’histoire, oui. De justes colères. Des furies, aussi, lesquelles peuvent engendrer d’incalculables dommages à la capacité d’être ensemble tout en étant différents. De la colère peut sortir le meilleur, également le pire. Entre les deux, assumons de faire le tri, de porter un jugement clair et net, au lieu de sombrer dans le confusionnisme de la colère unique.

Trump, c’est le rassemblement et la levée en masse, derrière un milliardaire désinhibé, sans limite dans l’outrage et l’insulte, des forces les plus réactionnaires. La manipulation du passé pris en un bloc positif, comme si ’c’était mieux avant’, comme s’il n’y avait pas de périodes très sombres dans l’histoire des U.S.A, ainsi subrepticement réhabilitées.

Mais c’est aussi et surtout une injure faite au présent et à l’avenir. Ainsi, la cause écologique vient de subir une défaite mondiale. Approuvée par soixante millions de personnes qui ne sont pas des demeurées, qui grosso modo savaient ce qu’elles faisaient, ce qu’elles rendaient possible. Sur ce terrain comme sur les autres, il n’y a pas lieu de les traiter comme des imbéciles. Mais c’est justement à cause de cela qu’il ne saurait y avoir de colère commune à eux et à nous.

L’indignation des partisans de Sanders est prometteuse. La colère qui s’est exprimée dans le vote Trump est grosse de brutalités, de mépris, de divisions intestines, de haines. Trump, c’est la destruction en marche de la civilité, de la convivialité. Trump trouvera certainement des accommodements raisonnables avec les élites de l’ultra capitalisme cynique qui l’a fabriqué. Mais sa seule victoire enclenche déjà la machine à séparation, à régression. Ce n’est pas la victoire du « peuple » contre les « élites », comme on nous le matraque désormais toute la journée, en reprenant sans barguigner l’un des éléments de langage favori de Trump : c’est le triomphe d’une élite qui est parvenue à embrigader un segment du peuple, contre une autre élite, et un autre segment de ce peuple non moins honorable que le premier. Alors non ce ne sont vraiment pas les mêmes colères. La colère d’un ouvrier qui perd son emploi, ce n’est pas la colère de celui qui choisit de voter pour un type qui va supprimer l’assistance aux chômeurs. L’une nous émeut, l’autre nous fait horreur. La colère d’un noir qui souffre de discriminations, ce n’est pas la colère de quelqu’un qui vote pour un type qui déclare que les familles des terroristes doivent être tuées, dans le but de dissuader les candidats au djihad. Il n’y aura pas de compromis entre ces deux colères.

Et ce n’est pas parce que la ’colère Trump’ vient d’infliger une défaite à la ’colère Sanders’ qu’il faut maintenant trouver des excuses retorses à la première, et lui tendre une sorte de main compréhensive. Le tout sous couvert d’une irritation commune contre les « élites », notion douteuse ouvrant à toutes sortes de dérapages, dés lors qu’on jette dedans politiciens, journalistes, professeurs, intellectuels et journalistes, tous coupables, quelles que soient leurs énormes différences, leurs opinions, leurs comportements, leurs niveaux de vie.

On ne reconstruira aucune gauche nouvelle potentiellement gagnante dans le futur si celle-ci n’est pas capable d’identifier clairement ses principaux adversaires, oui, ses adversaires prioritaires à combattre pied à pied, dés maintenant. Déjà, la victoire de Trump infecte les débats politiques dans le monde entier, encourage les forces les plus négatives, et conduit certains à chercher des accommodements raisonnables. Citer Hölderlin (« Là où il y a péril, croît aussi ce qui sauve ») est un contre sens par rapport à ce qui vient de se produire. Nous sommes un peu au-delà du péril, voyez-vous : le mal est fait. Pas tout le mal. Un mal indéniable, qu’il est indécent de relativiser en susurrant que, tous comptes faits, nous avons bien de la chance que ce soit arrivé.

Valable aux Etats Unis. Et en France.

 

13 novembre 2016

// Article publié le 13 novembre 2016 Pour citer cet article : Didier Hanne, « La victoire de Trump, « une chance pour la gauche », vraiment ? », Revue du MAUSS permanente, 13 novembre 2016 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-victoire-de-Trump-une-chance
Notes

[1« Une chance de recréer une gauche authentique », in Le Monde : http://www.lemonde.fr/idees/article/2016/11/12/une-chance-de-recreer-une-gauche-authentique_5029953_3232.html

[2On apprend ainsi, en lisant Zizek, qu’on « ne doit pas se laisser avoir par l’image qu’elle renvoie de victime d’un mari volage, flirtant à tout-va et ayant des relations sexuelles dans son bureau. Bill Clinton est un clown, c’est Hillary qui commande et concède à son serviteur de petits plaisirs insignifiants. » On peut être « philosophe », et accorder une grande importance à ce qu’on aperçoit par le petit trou de la serrure. A côté de cela, pas un seul mot n’est dit dans l’article du programme de Clinton, des idées qu’elle a défendues, des propositions qu’elle a faites. Ces choses-là sont sans importance.

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