La quête de reconnaissance

La Découverte, 2007, 304 p.

Les sciences sociales sont-elles solubles dans la reconnaissance ?

Un livre collectif mêlant habilement enquêtes empiriques et réflexions théoriques sur l‘apport de la théorie de la reconnaissance aux sciences sociales, auquel ne manque qu’une perspective historique plus étoffée.

Les interactions entre philosophie et sciences sociales sont depuis longtemps teintées d’une certaine ambiguïté. Entre fascination et répulsion, entre échange et stigmatisation réciproque, ces deux modes de réflexion sur la nature du social (même si l’objet de la philosophie ne s’y réduit pas) se sont depuis deux siècles largement entrecroisés sans toujours vouloir assumer tout ce qui continuait à les rapprocher, et ce même depuis la tentation d’émancipation positiviste menée par Emile Durkheim.

Le livre collectif La quête de la reconnaissance, dirigé par le sociologue
Alain Caillé, tente pour sa part d’assumer cette fécondation croisée tout en appliquant un regard critique sur l’exportabilité des concepts entre ces deux sphères de connaissance. L’objet de l’échange intellectuel est ici le thème de la reconnaissance. Le concept a été développé par le philosophe Axel Honneth, « héritier » de Jürgen Habermas et membre de l’école de Francfort. L’objectif est de proposer un renouvellement de la théorie critique en dégageant une nouvelle matrice des conflits latents ou exprimés entre groupes sociaux qui s’articuleraient principalement autour d’une conquête pour la reconnaissance de son identité par les groupes dominants de la société. L’ouvrage cherche alors à dégager les
capacités heuristiques de cette interprétation quand on l’applique à l’analyse sociologique ou ethnologique : introduire le concept de reconnaissance permet-il de mieux comprendre la dynamique du monde social ?

La théorie de la reconnaissance : un modèle heuristique ?

La réussite de l’ouvrage ne réside pas dans la réponse qu’il donne à cette question, mais au contraire dans l’hétérogénéité des points de vue et des avis soutenus. Issu d’un colloque organisé à Paris X, il regroupe les articles de plusieurs grands noms de la sociologie (mais aussi de la philosophie) qui tentent chacun de comprendre ce que cette notion peut apporter aux analyses qu’ils ont développées. Je ne résumerai pas ici tous les articles, trop divers pour pouvoir être synthétisés dans une même trame. Les méthodes d’approche du problème sont elles mêmes très divergentes : certains auteurs, comme par exemple François Dubet ou Michel Lallement, sont dans une optique de confrontation de leurs travaux empiriques avec la conceptualisation en termes de reconnaissance. Ainsi, François Dubet, en s’appuyant sur son enquête menée sur la perception des injustices au sein du monde du travail, montre que les demandes de reconnaissance, même si elles peuvent être un bon point d’entrée dans l’analyse des réclamations individuelles et collectives, n’offre pas la même capacité de conceptualisation que celle qu’il développe dans son articulation des trois critères de justice (égalité, méritocratie, émancipation).

D’autres sont plus dans une démarche de traduction de leurs propres analyses dans le vocabulaire de la théorie de la reconnaissance. C’est le cas par exemple de l’article de Nathalie Heinich qui cherche à articuler la thématique honnetienne avec sa sociologie des valeurs à travers l’analyse de la réception des prix littéraires ou artistiques et de la justification qu’en font leurs destinataires. Emmanuel Renault analyse pour sa part un questionnaire qu’il a fait passé à des élèves de « banlieues sensibles » sur le thème de la perception subjective du respect.

Enfin, une troisième catégorie d’article se veut plus théorique, en cherchant à comprendre les origines intellectuelles de la théorie de la reconnaissance (Olivier Voirol), ses apports à la sociologie (Alain Caillé, Philippe Chanial), ses points communs et divergences avec d’autres philosophies qui ont également eu une grande influence au sein des sciences sociales (Laurent Thévenot compare ainsi les analyses de Honneth, de Ricoeur et les siennes en termes de régimes d’engagement).

Le concept de reconnaissance : un levier pour changer la société ?

On pourrait également classer les articles à partir de la posture plus ou moins normative qu’ils prennent : certains sont dans une analyse purement positive cherchant à dégager les dynamiques de reconnaissance sans porter de jugements de valeurs : l’article passionnant de Luis R. Cardoso de Oliveira montre ainsi comment le travail de justice mené par les tribunaux (et notamment les tribunaux locaux du Brésil) échoue à faire émerger un sentiment de reconnaissance chez les plaignants. D’autres contributions sont beaucoup plus normatives, apportant un regard critique soit sur les demandes de reconnaissance émergeant au sein de la société, soit sur la théorie même. Michel Lallement s’interroge ainsi de façon normative sur les conséquences sociales de demandes de reconnaissance au sein du monde du travail qui ne se feraient plus à l’intérieur de cadres collectifs mais dans un univers individualisé où les relations de face-à-face tendent de plus en plus à dominer. Shmuel Trigano est lui doublement dubitatif : il voit dans la philosophie de la reconnaissance une résurgence d’un vocabulaire « féodal » (estime, mépris, etc.) incompatible avec les exigences de la modernité en termes de justice ; il nie également aux demandes de reconnaissance émanant des diverses minorités la possibilité de sortir des apories de la modernité, coincée entre exigences de l’universalisme et résurgence continue des thématiques identitaires.

On peut également noter la récurrence de la question normative de la demande « juste » et « justifiée » de reconnaissance : les revendications des groupes sociaux pour l’acceptation de la légitimité des identités dont ils se réclament, et des valeurs sur lesquelles ces dernières peuvent s’appuyer, ne va pas sans poser de problèmes pour la démocratie : peut-on tout reconnaître sous prétexte de satisfaire aux demandes identitaires les plus variées ? Certainement non. Mais quels sont les critères justes de démarcation des demandes de reconnaissance légitimes de celles qui ne le sont pas ? Et comment faire en sorte que ces dispositifs de jugement ne reconduisent pas de façon insidieuse les monopoles de qualification positive des demandes jugées légitimes, monopoles fondés sur des attributions et des positionnements sociaux plutôt que sur des critères éthiques universels ?

Les deux articles d’Alain Caillé, qui a signé l’introduction ainsi qu’un autre chapitre, reprennent bien ces différentes problématiques. Il montre en effet de façon convaincante la pertinence d’une relecture globale des classiques des sciences sociales à travers le prisme de la reconnaissance, ainsi que les difficultés normatives qui peuvent découler d’une appropriation politique de ce concept. Dans un effort d’élargissement, il propose de fonder une « théorie de la valeur sociale » à partir de ces notions honnetiennes, en interrogeant notamment le rapport entre point de vue objectiviste et subjectiviste (ou constructiviste) sur la question de la valorisation sociale attribuée aux individus. Enfin, fidèle à ses vieilles lunes, sans lesquelles Alain Caillé ne serait plus Alain Caillé, il relie cette problématique avec celle du don telle qu’elle a été développée par Marcel Mauss (« les luttes pour la reconnaissance sont en dernière instance pour se voir attribuer la position de donateur »), mais aussi aux analyses de Hegel sur la dialectique du maître et de l’esclave relues par Alexandre Kojève.

On regrettera seulement dans cet ouvrage le manque de perspective historique soutenue (à part peut-être l’article de Shmuel Trigano) qui aurait offert un éclairage probablement relativisant sur l’affirmation d’une « émergence » des luttes pour la reconnaissance, même si ce point de vue est largement remis en question tout au long du livre mais souvent de manière bien trop rapide. On aurait également aimé avoir un article peut-être plus didactique présentant de façon non polémique le travail d’Axel Honneth. L’article d’Olivier Voirol répond partiellement à cette critique mais il aurait été intéressant qu’il soit placé au début du livre : on recommandera donc au lecteur de commencer par ce dernier. Enfin, l’article de Laurent Thévenot est très décevant par sa grande complexité qui le rend quasiment inaccessible à qui ne maîtrise pas déjà bien les philosophies de Paul Ricoeur, d’Axel Honneth et ses travaux personnels (notamment son dernier ouvrage L’action au pluriel). Ceci est d’autant plus dommage que la sociologie des régimes d’engagement et des grammaires de justice semble proposer une théorisation particulièrement intéressante de cette notion philosophique et critique de la reconnaissance.

Malgré ces quelques défauts, La quête de la reconnaissance : nouveau phénomène social total, reste un livre extrêmement intéressant et très agréable à lire, articulant de façon pertinente enquêtes empiriques et réflexions théoriques, points de vue positifs et normatifs, illustrations de la fécondité de l’approche et critique sur son caractère réellement novateur. Il offre un regard intellectuel suscitant la curiosité et la réflexion, enrichissant à la fois pour le citoyen intéressé par les dynamiques politiques de la Cité et pour le chercheur en sciences sociales en quête d’un modèle philosophique solide sur lequel appuyer ses analyses.

Source : Nonfiction.fr

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// Article publié le 3 avril 2008 Pour citer cet article : Vincent-Arnaud Chappe, « La quête de reconnaissance », Revue du MAUSS permanente, 3 avril 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?La-quete-de-reconnaissance
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