L’exception européenne. Ces mérites qui nous distinguent

Michalon, 2008, 181 p, 18 €.

Cette recension est tirée du n°31 de la Revue du Mauss, L’homme est-il un animal sympathique ?

Depuis ses débuts, parallèlement à sa critique de l’utilitarisme et à sa dénonciation de l’économisme généralisé, le MAUSS mène le combat – assez retombé il est vrai ces derniers temps pour tout un ensemble de raisons sur lesquelles ils serait bon de revenir – contre ce qu’on pourrait appeler l’universalisme abstrait occidental. En ont témoigné notamment dans les débuts le Plaidoyer pour l’autre de Gerald Berthoud (Droz) et L’occidentalisation du monde de Serge Latouche (La Découverte) et de très nombreux articles parus dans le Bulletin du MAUSS. Mais jusqu’où pousser cette critique de l’universalisme et de l’Occident ? S. Latouche a été dans cette voie le plus constamment radical – joignant son relativisme généralisé à un nominalisme revendiqué haut et fort, mais suffisamment conscient malgré tout des périls d’un hyperrelativisme - nécessairement autoréfutant – pour se revendiquer finalement d’un pluriversalisme. G. Berthoud pour sa part a vite pris ses distances avec un anti-ethnocentrisme occidental trop aisément susceptible de faire les délices d’une Nouvelle Droite défendant l’Occident européen vs. les États-Unis au nom, paradoxalement, de l’égale dignité de toutes les cultures. Quant à moi (A.C.), j’ai vite plaidé pour ce que j’ai appelé un universalisme relativiste. Oxymore ? Je ne le crois pas, mais, on le voit, l’affaire est complexe et truffée de paradoxes.

C’est cette dimension paradoxale que notre ami Jacques Dewitte affronte ici directement en prenant appui sur un article de l’ancien marxiste et critique du marxisme L. Kolakowski, qui lui semble aller dans la résolution du problème posé plus loin que ne l’avait fait Castoriadis dans ses débats avec le MAUSS (Cf. La Revue du MAUSS semestrielle n°13 et n°14, 1999) - bien rappelés et analysés dans l’ouvrage par J. Dewitte – où il défendait une position que j’avais cru pouvoir résumer alors dans l’affirmation suivante : « toutes les cultures sont égales, mais certaines (la nôtre en l’occurrence) sont plus égales que d’autres ». Et telle est en effet la position que Kolakowski, repris et prolongé par Dewitte, défend en en assumant pleinement et explicitement sa teneur en effet paradoxale. Oui, il y a bien une supériorité de la culture européenne, mais qui tient tout entière au sentiment de sa fragilité et de sa faiblesse. C’est cette incertitude, hérité du christianisme (« religion du compromis perpétuel entre des pôles antagonistes » de la divinisation et de la condamnation du monde (p27)) qui la pousse à douter de soi, à s’enquérir des autres cultures et à être prête à leur reconnaître une possible supériorité. Ce que les autres, à l’inverse, ne font pas. Elles ne nous rendent pas la pareille.

Assez curieusement, sans le savoir ou s’en souvenir, Dewitte, critique de Latouche, transpose ici l’argument central que ce dernier opposait alors aux théoriciens marxistes de l’impérialisme : la domination de l’Occident sur le reste du monde ne résulte pas tant de ce qu’il prend, prélève ou pille, mais du fait qu’il est en position générale de donateur. Transposée dans le domaine culturel l’idée devient que s’il existe une supériorité de la culture européenne c’est dû au fait qu’elle est la seule à savoir donner son attention aux autres et que ceux-ci ne savent pas rendre. Ou, encore, seule l’Europe a réussi sa sortie de la clôture ethnique. Kolakowski écrivait ainsi : « Cette aptitude à se mettre soi-même en question, à abandonner – non sans une forte résistance, bien sûr- sa propre fatuité, son consentement de soi pharisien, est aux sources de l’Europe en tant que force spirituelle. Elle donna naissance à l’effort pour sortir de la clôture « ethnocentrique… Elle en a défini la spécificité et la valeur unique en tant que capacité à ne pas persister dans sa suffisance et sa certitude éternelle » (cité p. 20). En ce sens, écrit Dewitte, le rejet de l’occidentalisme par S. Latouche est typiquement occidental. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur : la générosité envers les autres. Le pire, l’autoflagellation hypercritique et le renoncement à la fierté de soi, cette fierté de soi que pourtant, paradoxalement là encore, on encourage chez les autres et pour les autres (cf. la critique de Sartre par O. Paz, p. 71 sq.) La position défendue par Dewitte dans les pas de Kolakowski en appelle au contraire à ce qu’il appelle un universalisme inconséquent (p. 36), qui sait à la fois que toutes les cultures sont égales, mais que la culture européenne est plus égale que les autres, parce qu’elle les « enveloppe », au sens que A. Portmann donne à ce terme, ou encore, parce qu’elle seule produit le lieu et le langage dans lequel cette égalité de toutes les cultures parvient à se manifester et à se donner à voir et à penser. Il faut donc que l’Europe assume de « ne pas avoir honte d’être fière » (p. 77). Car le « masochisme moralisateur » d’un Sartre, par exemple, tel que dénoncé par Paz, montre que « le parti pris des autres est moins motivé par des intérêts généreux pour eux que par un règlement de compte avec les siens, et cette haine de soi peut déboucher sur un fantastique aveuglement » (p. 122). Au-delà de l’ethnocentrisme primaire et d’un relativisme simple, le « relativisme inconséquent », qui affirme la supériorité de la culture qui affirme l’égalité des autres cultures, est donc le seul universalisme mais aussi le seul relativisme pleinement conséquent, parce que conscient de son inconséquence.

L’affaire, on l’avait bien dit, est truffée de paradoxes. C’est le grand mérite de Jacques Dewitte de les affronter sans détours ni faux semblants. La solution qu’il esquisse (résumée p84) est-elle pour autant pleinement convaincante ? Sans doute non, pour différentes raisons. Le point, à vrai dire fondamental, que l’on peut extraire de son argumentaire en le poussant au bout est qu’une culture ne saurait pleinement valoir, quelque sens qu’on donne à ce terme, uniquement par ce qu’elle est et par ce qu’elle produit et donne, à elle-même ou aux autres, mais aussi, et plus encore peut-être, par sa capacité à recevoir des autres et à leur reconnaître de la valeur. C’est cette capacité à recevoir qui selon Dewitte fonde la supériorité paradoxale de l’Europe. Or, est-il si sûr que seul l’Occident ait su le faire et qu’il l’ait fait comme il se doit ? Ne pourrait-on pas retourner l’argument et soutenir que les autres cultures, de gré ou de force, ont infiniment plus reçu de la culture occidentale que celle-ci n’a accepté de recevoir d’elles ? Ou, symétriquement, que cette dernière, en imposant ses propres croyance, bien souvent par la force et dans le sillage de la domination militaire, a bien plus contraint les autres à recevoir ses dons qu’elle n’a accepté de considérer qu’il y avait chez les autres quelque chose qui eût de la valeur et méritât d’être reçu ? Disons le encore autrement : il est vrai que les ethnologues ou les historiens sont plus souvent européens que papous ou même chinois (mais quid de Ibn Battuta, Ibn Khaldoun ou Seu Ma Tsien ?) mais cet intérêt pour les autres, si vanté par Dewitte, ressemble bien souvent davantage à celui du collectionneur de papillons pour de beaux spécimens à montrer dans un musée qu’à l’attente d’une quelconque leçon effective à recevoir des sauvages ou des grandes civilisations autres. On apprécie certainement mieux l’histoire de la littérature ou de la philosophie occidentale au Japon ou en Inde (sans parler, bien sûr, des sciences et des techniques), qu’on ne connaît en Europe leurs pendants japonais ou indiens. Par ailleurs, la question centrale, au bout du compte assez contournée ici, est celle de savoir si de la position de supériorité paradoxale prêtée à l’Occident, une supériorité qui ne tient qu’au doute sur cette supériorité, il découle certaines valeurs substantielles spécifiques qu’il conviendrait de défendre à tout prix, et lesquelles (« L’horizon universaliste doit être distingué des contenus précis de cette universalité », écrit ainsi Dewitte), p. 146) ?

Au bout du compte, le sentiment qu’on retire de l’argumentation subtile et passionnée, mais aussi partiale de Dewitte, est qu’il faut pousser plus loin l’effort de dialectisation qu’il amorce. Il n’y a de valeur, en effet, que dans le jeu de la fierté et de l’incertitude de soi (dans le balancement entre intérêt pour soi et ouverture à l’altérité), du donner, du recevoir et du rendre, mais cela est vrai pour toutes les cultures et il ne peut donc y avoir de valeur culturelle de l’Occident que de ce qui en lui l’excède et le fait participer au dialogisme universel. Et si, pour des raisons historiques diverses, il en a été ou devait encore en être l’organisateur principal (parce qu’il aurait introduit « l’horizon général d’une histoire universelle (p. 124), il ne saurait en être l’organisateur fécond qu’à organiser son propre désaisissement progressif de ce rôle. Continuons le débat.

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// Article publié le 27 juin 2008 Pour citer cet article : Alain Caillé, « L’exception européenne. Ces mérites qui nous distinguent », Revue du MAUSS permanente, 27 juin 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-exception-europeenne-Ces-merites
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