L’énigme révolutionnaire

à propos du livre de Federico Tarragoni, L’énigme révolutionnaire (Prairies Ordinaires) 2015

Ce livre est organisé en deux grandes sections. La première s’intéresse aux rapports complexes entre sciences sociales et révolution, et la seconde au cas vénézuélien. Le travail de terrain cherche à élaborer plus finement ce qu’être révolutionnaire peut signifier, dans l’espace ouvert par le travail conceptuel.

Et la clarification est bien utile. L’auteur déconstruit un certain nombre de poncifs et d’évidences fréquemment rencontrées en sciences sociales, qui ne sont pas toujours sans parti-pris politique. Le concept de révolution renvoie au 17e siècle au simple fait de revenir à son point de départ, au terme d’une trajectoire souvent perçue comme circulaire. Comme le suggère Arendt, la modernité apporte l’idée spécifique de révolution comme entrée dans l’histoire. A partir de là deux grandes interprétations se font jour. Le marxisme tend à construire l’idée d’une révolution comme résultat presque automatique des « contradictions » à l’œuvre dans les rapports sociaux, principalement économiques (le « déterminant en dernière instance »). Il se trouve très tôt confronté au problème de la « conscience de classe » et des acteurs qui n’agissent pas de manière conforme à ce que prévoit la théorie. D’où notamment les hésitations autour de la question paysanne, particulièrement aiguë en Russie. Confronté aux difficultés concrètes de la situation italienne, Gramsci est pour Federico Tarragoni celui qui apporte une contribution décisive, sur le plan de l’analyse, au travers du concept d’hégémonie, et de manière plus discutable du rôle des intellectuels. Les analystes d’inspiration libérale vont quant à eux chercher à montrer que les révolutions sont toujours des échecs. La thèse de François Furet fait consensus : une révolution, c’est des leaders charismatiques qui manipulent les masses, d’où l’entretien d’illusions qui se finissent toujours dans un Thermidor sanglant.

Les positionnements idéologiques ne sont pas les seuls obstacles à la compréhension des révolutions. De nombreuses questions se posent qui demandent à être cadrées. Les révolutions peuvent être politiques (changement de régime), sociales, ou les deux. Certaines révolutions sont politiques puis sociales (Mustapha Kémal en Turquie), d’autres sociales puis politiques (Mai 68). Une révolution n’est pas une simple révolte, elle ne se résume pas à un « recyclage des élites » (p. 44). Les modèles issus de la science politique ont tendance à réduire la révolution à sa seule dimension politique. De leur côté Charles Tilly et Sydney Tarrow sous-estiment la dimension créatrice et le processus de subjectivation politique, au profit d’un acteur stratégique agissant dans des « structures d’opportunités » qui demeure peu problématisée. Les nombreuses « étiologies » disponibles des faits révolutionnaires se bornent à vouloir produire des typologies, cherchant par exemple à déterminer les conditions universelles de leur émergence, ou de leur réussite (Theda Skocpol). Elles laissent de côté la dimension subjective et compréhensive : qu’est-ce qu’être révolutionnaire ? Qu’est-ce que vivre une révolution ? Le statut de l’idéologie pose aussi problème. Pour Furet, elle n’est qu’une illusion abstraite destinée à envoûter les foules. La dimension wébérienne de conflit des valeurs est ignorée. D’autres analyses sont trop macroscopiques, ainsi par exemple la théorie des crises ou des « conjectures fluides » développées par Michel Dobry. La science sociale la mieux armée s’avère être l’histoire, pour qui la révolution est un fait largement accepté, le regard se portant principalement sur les origines et la portée de l’événement. La révolution se révèle alors produire une historicité propre, à la fois pour marquer sa propre émergence, « faire date », mais aussi dans la réinterprétation du passé, et de l’avenir. L’histoire est peut-être plus apte que la sociologie et la science politique à se situer dans l’entre-deux de la contingence pure et de la structure. Pour mériter le nom de révolution un changement doit finalement satisfaire au moins trois critères (p. 42) : une rupture dans l’écoulement du temps (il y a un avant et un après, largement partagé) ; les individus entrent dans un processus de subjectivation politique, dans lequel ils sont acteurs de leur destinée ; et la mobilisation touche plusieurs classes sociales, d’une manière qui peut être inégale. Sous cet angle la première révolution moderne est la révolution anglaise de 1640, d’après Tarragoni, et d’autres suivent, assez nombreuses.

N’étant pas connaisseur du Venezuela, nous ne retiendrons de la seconde partie consacrée au terrain que l’aspect conceptuel et philosophique. Le propos de l’auteur est de toute façon plus analytique et théorique que véritablement descriptif. L’enseignement du terrain est riche mais il vient plus pour illustrer une réflexion générale sur cette phase sociale particulière qu’est une révolution que documenter avec précision ce qu’il en est du Venezuela à l’époque de l’enquête (autour de 2008-2011). Federico Tarragoni continue de discuter des modèles disponibles en sciences sociales, pour penser la révolution. Ce qui le marque dans les entretiens est le sentiment très fort des gens que leur vie a changé, et simultanément que la révolution est loin d’être parfaite. Le discours est loin d’être univoque. Il revient longuement sur ce qui caractérise ce basculement et cette « conversion » qui mène des individus ordinaires à adopter un hexis révolutionnaire. La place de l’idéologie est à la fois centrale et périphérique. Loin d’écraser les individus et de les transformer en foule aveugle comme le soutient Furet, elle est un élément capacitant, au point que l’auteur parle de la formation idéologique comme de l’émergence de la compétence politique en soi. En quel sens ? Les individus ne se comportent pas comme des réservoirs remplis par les messages de Chavez, au contraire, ils gardent une distance critique, souvent ironique et moqueuse, envers le leader. Le rôle de celui-ci n’en est pas moins jugé nécessaire, pour que le changement continue et s’approfondisse. Federico Tarragoni relève une tendance dangereuse, de volonté d’exclure les adversaires de la révolution plutôt que de maintenir un dialogue et un échange avec eux. Les révolutionnaires sont divisés à ce sujet, tout comme sur l’explication et la justification des quelques épisodes violents qui ont jalonné l’histoire de la révolution, qui demeure malgré tout de faible intensité sous cet aspect.

Le rôle de l’imagination et de l’utopie est souligné. C’est aussi ce qui permet de résister à une idéologisation excessive. C’est à une société sans État et régulée par une participation égalitaire qu’aspirent les révolutionnaires. L’utopie et l’idéologie élèvent l’individu qui se sentait jusque-là passif, jouet de forces extérieures. Leur force est à la fois d’être un soutien collectif, un ensemble de généralités permettant de structurer l’espace symbolique et de leur rendre opératoire, tout en n’écrasant pas l’autonomie que chaque individu peut ménager, pour inscrire sa spécificité. L’utopie se présente donc comme le contraire de ce qui mène à un régime autoritaire. Pour l’auteur, l’analyse conservatrice a inversé les choses : ce n’est pas l’idéologie qui est totalitaire, ce sont les régimes totalitaires qui transforment l’idéologie d’un milieu plastique et capacitant en idéocratie rigide et mortifère. Ce qui frappe dans la description est aussi le caractère très concret des revendications : le gaz, l’alimentation, des éléments de la vie quotidienne. C’est à partir de la vie quotidienne que l’ensemble s’articule. On découvre aussi le rôle crucial de la littérature, en particulier la diffusion massive et assez inattendue des Misérables. C’est le second livre le plus emprunté dans les bibliothèques, avec le petit livre rouge de Mao, l’État et la révolution de Lénine, la pédagogie des opprimés de Paulo Freire et les discours de Chavez ou de Bolivar. La littérature joue un rôle que l’on peut rapprocher de celui mis en évidence par Benedict Anderson dans la construction des nations : elle fournit un répertoire de rôles auxquels s’identifier. C’est la dimension épique de la narration qui en fait tout le seul et fournit aux individus des schèmes transposables d’interprétation des situations concrètes. Chavez lui-même fait souvent référence au livre, ce qui permet d’aider à en actualiser le propos.

Lire ce livre permet de lever un grand nombre de difficultés, pour qui s’intéresse à la révolution. De par son terrain et le pluralisme de ses sources, l’auteur évite de s’enfermer dans une lecture trop étroite. Le processus révolutionnaire prend une épaisseur, l’ouvrage donne à voir et à penser les multiples ressources qui sont activées dans de telles situations. L’idéologie est cruciale, certes, mais à condition de l’entendre de manière pragmatique et dialogique, comme une sorte de conversation du peuple avec lui-même, qui aurait enfin pu s’établir, n’étant plus (autant) bloquée par les divers goulots d’étranglement possibles. Cela montre aussi que les approches de la transformation sociale fondées sur l’avant-gardisme ou toute autre approche rigide et hiérarchique sont largement condamnées à l’échec, soit qu’elles ne seront pas suivies (« gauchisme »), soit qu’elles provoqueront le retournement de la révolution en régime conservateur (« stalinisme »). Une large part de l’initiative doit être laissée au peuple, sans lequel rien ne peut se faire. L’effervescence si souvent jugée caractéristique de tels moments est variable dans le temps et dans l’espace, et ne se laisse pas facilement entraîner dans ces excès de dépossession de l’autonomie individuelle décrits par Gustave Le Bon et de nombreux auteurs à sa suite. Federico Tarragoni valide plutôt les thèses formulées par Serge Moscovici voici plusieurs décennies. La foule sait aussi faire preuve d’intelligence collective, pas uniquement de bêtise.

Parmi les critiques possibles, on pourrait bien sûr lister les références manquantes, telles que Moscovici, ou Touraine en sociologie, étant l’un des seuls à avoir mis en avant le processus de subjectivation politique. L’ouvrage est déjà riche en références. On regrettera peut-être un peu de ne pas avoir assez d’analyses macroscopiques du Venezuela. Federico Tarragoni s’appuie essentiellement sur des entretiens de terrain, dans les barrios (quartiers populaires). Qui ne connaît pas la situation ne peut adosser sur le concret de la situation générale. L’attention portée à la dimension symbolique et à la thématisation de la dimension idéologique, de l’autonomie etc. laisse un peu de côté la matérialité du monde. Un autre point serait la spécificité des révolutions modernes, soulignée au début de l’ouvrage. L’observation ne corrobore pas l’idée d’une spécificité. « L’entrée dans l’histoire » se montre sur le terrain éminemment en rapport avec une dynamique d’émancipation ayant à voir avec la subjectivation politique et les rapports sociaux, dont rien n’interdit en droit qu’elle se soit produit à des époques ou dans des structures sociales prémodernes. Le point aurait pu être mis en avant, d’autant que les ressources théoriques existent, dans les études dites post-coloniales, en premier lieu dans les Subaltern Studies elles-mêmes – il est vrai situées sur un autre continent.

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// Article publié le 2 juin 2016 Pour citer cet article : Fabrice Flipo, « L’énigme révolutionnaire, à propos du livre de Federico Tarragoni, L’énigme révolutionnaire (Prairies Ordinaires) 2015 », Revue du MAUSS permanente, 2 juin 2016 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-enigme-revolutionnaire
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