L’économie solidaire est souvent pionnière

Dans un entretien dans le n°58 de La Dynamo (également reproduit sur journaldumauss.net), Alain Caillé pointait une inconsistance de l’économie solidaire, qui, comme l’économie classique, prétend reposer sur une réalité économique forte alors qu’elle se définit avant tout comme un projet politique, et risque de se développer davantage par ses outils techniques que par sa dimension politique. L’économie solidaire doit-elle rester un laboratoire d’innovations ensuite reprises par le marché ou l’État ou doit-elle développer des modèles économiques autonomes et alternatifs à l’économie lucrative ? Laurent Gardin a répondu à cette question, dans le n°59 de la Dynamo, dans un entretien que nous reproduisons ici avec l’aimable autorisation de cette revue.

Entre activité économique et dimension politique, où se situe l’économie solidaire selon vous ?

Le jeu est tendu mais je ne pense pas qu’on puisse dire qu’elle est avant tout sur le terrain politique. L’économie solidaire a vraiment les deux dimensions, elle allie activité économique et aspiration politique. La cantonner à sa seule dimension politique conduit à donner au marché seul une légitimité économique.

Les initiatives d’économie solidaire se développent dans une grande précarité, les acteurs ne vivent-ils pas des miettes du service public qui se délite progressivement ?

Certes les collectivités locales et l’État ont tendance à externaliser des services auprès d’acteurs privés, mais je ne pense pas que l’économie solidaire se réduise à ça. Elle a une capacité politique à faire émerger de nouvelles activités, qui ne sont prises en charge ni par le marché ni par l’État. De nombreux services autour de l’environnement ont émergé dans l’économie solidaire : récupération, transports alternatifs… Cela amène à faire bouger les entreprises et l’État par rapport à l’écologie. L’économie solidaire est souvent pionnière.

Mais les valeurs qui fondent ces initiatives ont du mal à perdurer quand elles se développent...

Effectivement la dimension politique est importante à faire perdurer dans le temps. On voit que ces initiatives émergent dans la réciprocité et la solidarité, mais une fois qu’elles se consolident comment cela perdure ? Quelles tensions entre la réciprocité, la solidarité, d’une part et le marché et le secteur public d’autre part ? Comme le montre l’institutionnalisation progressive de l’économie sociale, une dérive marchande peut apparaître tout comme une tendance à devenir sous-traitant du service public sans capacité à l’interpeller politiquement. Par exemple, certaines banques ayant des statuts de l’économie sociale se comportent comme les banques capitalistes dans leur investissement se positionnant sur les marchés financiers sans aucune référence aux fondements de l’économie sociale.

Pour préserver la dimension politique il faut trouver les moyens de faire perdurer la solidarité et la réciprocité à l’origine des projets d’économie solidaire.

Comment faire ?

Le débat est salutaire, il faut le faire vivre. On le retrouve plus difficilement dans le secteur public et encore moins dans le secteur privé, c’est le rôle de l’économie solidaire de questionner sans-cesse. Je rejoins ici Alain Caillé quand il dit que la dimension politique est fondamentale.

C’est le rôle de l’Institut Polanyi France ?

L’institut Polanyi France est un espace vraiment intéressant de rencontre entre les acteurs de l’économie sociale et de l’économie solidaire mais aussi du monde de la recherche. Un espace intéressant pour réinjecter du sens dans les pratiques. J’ai participé à un débat sur l’entreprise sociale où on décelait un réel intérêt, notamment des acteurs mutualistes, de se repositionner sur leur projet politique et sortir des dérives gestionnaires et techniciennes qu’ils connaissent, tout en essayent d’associer les deux objectifs de bonne gestion et de sens politique. C’est vraiment un point central auquel se confrontent aussi les initiatives d’économie solidaire.

Propos recueillis par Cédric Lefebvre

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Laurent Gardin est économiste, enseignant à l’Université de Valenciennes, chercheur à Réseau 21 et au Lise-CNRS, auteur de Les initiatives solidaires, La réciprocité face au marché et à l’État, (préface de Guy Roustang), Érès, 2006.

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Réseau 21 : http://reseau21.univ-valenciennes.fr

Institut Polanyi : http://www.institutpolanyi.fr

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// Article publié le 31 août 2009 Pour citer cet article : La Dynamo, Laurent Gardin, « L’économie solidaire est souvent pionnière », Revue du MAUSS permanente, 31 août 2009 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?L-economie-solidaire-est-souvent
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