Hadrien Saiag, Monnaies locales et économie populaire en Argentine.

Hadrien Saiag, Monnaies locales et économie populaire en Argentine, (Paris : Éditions Karthala, coll. « Recherches internationales », 2016), 303 pages.

Dans quelle mesure, les sciences sociales seraient-elles porteuses d’un regard différent sur les phénomènes politiques, économiques et sociaux contemporains ? En s’attaquant à la question des monnaies locales en Argentine, Hadrien Saiag se range dans le débat contemporain qui porte sur la signification sociale des pratiques monétaires, avec un ouvrage qui, à juste titre, peut « être lu comme un plaidoyer pour des nouvelles alliances, entre économistes institutionnalistes et anthropologues » (p. 19) [1]. L’analyse déployée dans l’ouvrage, fondée sur une observation minutieuse des pratiques monétaires des quartiers populaires du cordon industriel de Rosario, vise à remettre en cause l’influence que l’économie classique, puis néoclassique, ont exercée sur la représentation habituelle de la monnaie. L’ouvrage se propose donc, premièrement, de restituer une image plus fidèle de la place éminente des monnaies au sein de nos sociétés [2]. Deuxièmement, l’originalité de l’ouvrage de Saiag repose sur une hypothèse qui à bien d’égards paraît dérangeante, voire provocatrice : contrairement à ce qu’on pourrait croire naturellement, le « trueque » – même lorsqu’il ne se donne à voir que sous la forme des transactions réglées « en nature » – constitue une pratique monétaire à part entière. En somme, le caractère dérangeant de l’hypothèse de l’auteur tient au fait qu’elle prend le contre-pied de la « fable du troc », c’est-à-dire le postulat qui voit dans le troc l’origine de la monnaie, et qui renvoie à une conception abstraite et marchande du fait monétaire [3].

Afin de saisir les enjeux de Monnaies locales et économie populaire en Argentine, nous devons brièvement mettre en perspective trois concepts, à savoir ceux de « trueque », de dette et de « confiance éthique ». D’après l’auteur, le concept de « trueque », qui ne peut pas être traduit littéralement par « troc », désigne une multitude d’émissions locales de moyens de paiement sous forme papier libellés dans une unité de compte appelée credito (p.12). Créée en 1995, cette monnaie locale a connu son apogée pendant la crise argentine des années 2001 et 2002. Depuis, le trueque continue d’exister dans un certain nombre de provinces argentines, malgré la crise de plus en plus profonde qu’il traverse.

Dans le premier chapitre, l’auteur revient sur l’histoire des différentes modalités d’organisation et de fonctionnement des principaux réseaux du trueque. En croisant les témoignages de ses fondateurs avec la documentation disponible, Saiag retrace les étapes qui, depuis les premiers systèmes de « compensation pure », ont donné lieu au Réseau global de trueque (RGT) – réseau qui, pour la première fois, a mis en place un système de centralisation de l’émission du credito dans les différentes places de marché (ferias). Il ressort de ces pages une histoire complexe, qui coïncide avec celle des conflits autour des modalités d’émission des creditos. En prenant à contre-pied les lectures qui prétendent expliquer le trueque, tout comme la crise qu’il a connu, à partir du seul discours militant tenu par ses organisateurs, l’auteur montre qu’une compréhension de ce phénomène passe en réalité par une analyse capable d’assembler la dimension monétaire et celle d’émancipation politique. En d’autres termes, d’après l’auteur, la question de l’émission des moyens de paiement est éminemment politique, car à la diversité des formes institutionnelles prises par la monnaie correspondent des projets concurrents de société. Ce faisant, il ramène la crise du trueque des années 2000 à un défaut de fondement éthique de la confiance dans le credito (p. 85).

Le deuxième concept auquel l’ouvrage porte une attention particulière est celui de dette. Dans le deuxième chapitre, « Des pratiques monétaires à l’aune de la dette », l’auteur propose une étude ethnographique des rapports monétaires propres au trueque, en se penchant sur les cas de Rosario et de Poriajhú. Lors des ferias, les transactions peuvent être réalisées de deux manières différentes. Dans le premier cas, le vendeur cède un bien à l’acheteur qui, à son tour, lui transfère un équivalent, en creditos, du bien acheté. En revanche, le deuxième cas, celui du trueque directo, est plus intéressant. En décrivant son déroulement dans les ferias, Saiag montre à quel point est hasardeux d’envisager cette pratique, consistant dans un échange « direct » de biens matériels, à l’aune de la « fable du troc ». Retenons trois éléments de cette lecture : 1) dans le trueque directo, les biens transférés sont évalués à partir d’une unité de compte, et non d’une fraction d’un bien considéré comme « numéraire » ; autrement dit, l’échange réciproque des biens présuppose que les participants aient estimé leur valeur en creditos ; 2) les transferts des biens ne sont jamais simultanés : un laps de temps se produit nécessairement entre les différents moments de l’échange ; 3) ce laps de temps atteste la présence d’une dette contractée par deux ou plusieurs de participants au trueque.

En mettant ainsi l’accent sur le rôle que la monnaie joue en tant qu’unité de compte, Saiag montre d’une part que, contrairement aux approches qui la réduisent à la qualité d’instrument ou de « voile neutre », elle constitue principalement un système d’évaluation et de règlement des dettes. D’autre part, l’observation précise des pratiques inhérentes au trueque, permet à l’auteur d’aborder le fait monétaire comme étant pluriel. C’est une telle capacité à déceler la pluralité derrière un fait en apparence homogène, qui fait la singularité des sciences sociales et qui, par conséquent, conduit l’auteur à souligner les limites que doit escompter l’école chartaliste en envisageant la monnaie uniquement comme un fait étatique.

Dans le troisième chapitre, « Une financiarisation singulière. Pratiques d’épargne et d’endettement dans le cadre du démantèlement du rapport salarial », l’auteur prolonge les réflexions entamées dans les chapitres précédents. En particulier, il montre que des pratiques telles que le fiado, l’épargne sous forme de bétail, des petits prêts auprès de la famille tout comme le stockage des matériaux, ne doivent pas être vues dans une perspective évolutionniste comme des simples « régressions monétaires ». Au contraire, ces pratiques d’épargne des couches populaires en Argentine « sont parties prenantes à la financiarisation des rapports sociaux, car elles relèvent du rapport à la dette » (p. 201). À la suite de ces réflexions, l’auteur pose donc la question éminemment politique de l’accès des différents groupes sociaux aux moyens de paiement.

Enfin, un troisième concept traverse l’ouvrage de part en part. Il éclaire le rapport qui lie le trueque, en tant que pratique monétaire, à la dette. Il s’agit du concept de « confiance éthique ». En prenant appui sur la tripartition proposée dans La monnaie souveraine par Aglietta, Orléans et d’autres économistes hétérodoxes, l’auteur distingue dans son analyse trois niveaux de confiance dans la monnaie. D’abord, on repère la « confiance méthodique », c’est-à-dire celle routinière qui trouve son fondement dans la régularité des échanges. Ensuite, la « confiance hiérarchique » présuppose la présence d’une institution, par exemple la Banque centrale, capable de veiller au respect des normes monétaires. Ce n’est qu’en dernière instance qu’on trouve la « confiance éthique ». Le plus souvent tacite et invisible, elle se manifeste surtout dans les périodes de crise monétaire. Concernant cette dernière, l’auteur note qu’elle « se réfère au fait que, pour entre considérée comme légitime, la monnaie doit être conforme à la représentation que les groupements humains se font de leur unité, à travers sa symbolique, ses usages, ses modalités d’accès et d’évaluation des dettes » (p. 134) [4]. L’ethnographie des pratiques monétaires conduite à Rosario et à Poriajhú fait distinctement ressortir cet élément : dans le cas de Rosario, la pratique du trueque permet aux participants qui disposent d’un revenu en pesos relativement confortable, de tirer profit des échanges situés aux frontières entre peso et credito, et cela ̶ il est important d’insister ̶ au détriment de ceux qui ne disposent que des revenus issus des politiques d’assistance publique. Autrement dit, à Rosario le trueque n’est pas forcement vecteur d’un processus d’émancipation politique des couches populaires défavorisées et mises en marge de l’accès aux moyens de paiement, loin de là. Le cas de Poriajhú est différent. La confiance éthique y jaillit de la capacité du credito à incarner, chez les participants, un projet politique fondé sur une vision de la solidarité et de la justice sociale inspirée par la théologie de la libération. Deux éléments méritent d’être soulignés. Premièrement, à Poriajhú, ceux qui offrent des biens produits par eux-mêmes reçoivent un nombre plus élevé de creditos par rapport à ceux qui se bornent à revendre des biens produits par d’autres ; deuxièmement, la manière dont les creditos sont remis aux nouveaux participants, précédant l’habituel déroulement des transactions, incite à faire émerger la centralité de la dette – en tant que lien à la fois matériel et symbolique, à travers lequel la communauté rassemblée autour du trueque se pose la question de sa continuation dans le temps (p. 144) [5].

En conclusion, l’ouvrage de Saiag sur les monnaies locales en Argentine présente deux éléments aptes à nourrir une réflexion sur le statut politique des sciences sociales contemporaines. D’une part, la triade conceptuelle formée par trueque, dette et « confiance éthique », corrobore une fois de plus l’idée que la monnaie constitue le « fait social total » par excellence, c’est-à-dire un fait englobant en même temps des aspects économique, politique et symbolique d’une société donnée. De l’autre, l’apport spécifique de Monnaies locales et économie populaire en Argentine est de souligner cette dimension holiste de la monnaie à partir de la description d’un certain nombre des pratiques qui échappent à l’attention des économistes. Nous pouvons alors nous poser une question afin de prolonger les réflexions de ce travail : une fois démontré que le trueque répond à des besoins spécifiques des populations mises en marge de l’accès aux moyens de paiement ̶ ce qui peut être généralisé en disant que le pluralisme monétaire est en Argentine un phénomène structurel ̶ ne faudrait-il pas porter le regard sur les raisons de nature sociale qui empêchent l’« institutionnalisation » du phénomène en question ? Évidemment, par ce terme, nous visons moins l’effacement de toute forme de pluralité monétaire, mais plutôt l’aptitude de l’État argentin à faire face aux besoins socio-politiques dont ces monnaies locales sont l’expression.

Nous attendons, avec impatience, la suite de ce premier travail d’Hadrien Saiag.

Simone Leotta

Doctorant en philosophie des sciences sociales à l’EHESS (IMM-LIER)

// Article publié le 13 février 2017 Pour citer cet article : Simone Leotta , « Hadrien Saiag, Monnaies locales et économie populaire en Argentine. », Revue du MAUSS permanente, 13 février 2017 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Hadrien-Saiag-Monnaies-locales-et
Notes

[1Sur ce débat, voir, par exemple, V. A. Zelizer, La signification sociale de l’argent, (Paris : Éd. du Seuil, 2005).

[2Mettant ainsi à mal, à partir d’une étude précise d’un fait social, l’idée courante que l’économie se fait de la monnaie, le livre de Saiag démontre à quel point la compréhension ainsi que l’auto-compréhension de nos sociétés modernes dépendent du regard propre aux sciences sociales.

[3J.-M. Servet, « Le troc primitif, un mythe fondateur d’une approche économiciste de la monnaie », Revue numismatique 157 (6), 2001, pp. 15 32.

[4Même s’il met en tension le concept de « confiance éthique » avec l’autorité symbolique du système des valeurs et normes partagées collectivement, il nous semble que, dans son analyse, l’auteur finit par relativiser la place de l’épanouissement individuel. Ce dernier élément, lié au respect de la valeur suprême de la personne humaine, constitue un des traits distinctifs des sociétés modernes. Voir à ce sujet, L. Dumont, Essais sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, (Paris : Éd. du Seuil, 1983).

[5De ce point de vue, la description que l’auteur propose de deux réunions ayant eu lieu à Poriajhú, n’est pas dépourvue d’intérêt. La première s’étant déroulée le 13 octobre 2009, peu après la mort de la chanteuse Mercedes Sosa, devient l’occasion de réfléchir sur le statut de la femme dans la société argentine. Lors de la deuxième réunion qui s’est tenue le 27 octobre 2009, les participants au trueque, alternant des moments de fête et de danse avec des moments de prise de parole, rendent publics leurs souhaits individuels pour le nouvel an, tout en renouant en même temps les rapports mutuels qui les lient. H. Saiag, ibid., p. 138-141.

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