Ferguson : la résurgence du conflit racial aux USA

Ce texte est repris du blog « Chronique Translatantique » de notre ami Dick Howard, sur le site de Philosophie Magazine( http://www.philomag.com/blogs/chronique-transatlantique). Il a fait l’objet, sous une autre forme, d’une tribune dans le journal Le Monde daté du 20 Août 2014. Photo : Manifestation en soutien à Trayvon Martin le 29 mars 2012 (cc) LaDawna Howard / Wikimedia Commons

Il n’y a pas à feindre l’innocence devant la résurgence du conflit racial dont les émeutes de la petite ville de Ferguson, dans la banlieue de Saint-Louis sont actuellement le centre symbolique. Il y a eu dans les années récentes une série d’agressions raciales qui opposent la justice aux sensibilités d’injustice vécues de la communauté noire (par exemple la loi en Floride qui justifie la « défense légitime » dans le cas de Trayvon Martin). Plus récemment (17 juillet) eut lieu dans la ville de New York le cas d’Eric Garner accusé d’avoir résisté à son arrestation pour la vente à l’arraché de cigarettes à l’unité (!), mort de l’intervention violente des policiers. Ce qui mit le feu aux poudres la semaine passée, c’est la mort de Michael Brown dans la petite ville de Ferguson, dans le Missouri.

 

Pour comprendre l’évolution de la traînée de poudre qui vient d’être brutalement allumée, on peut suivre un enchaînement logique que j’esquisse ci-dessous :

1. Élection de Barack Obama en novembre 2008. La gauche libérale imaginait que cette élection consacrerait la fin de sa longue lutte pour l’égalité des droits civiques. Il aura fallu 50 ans, mais enfin la raison prévaudrait, les divisions seraient dépassées, les valeurs de l’Amérique triompheraient sur le plan domestique comme elles avaient triomphé sur le plan international, avec la chute du Mur en 1989 [1].

2. La réponse républicaine à l’élection d’Obama était un refus sur toute la ligne et dès le début. Les appels à la raison du Président furent rejetés, le leader des républicains au Sénat disait haut et fort que son devoir était d’assurer que Barack Obama ne soit pas réélu. Ainsi, malgré de longues tractations qui n’aboutirent pas à un compromis, la plus grande réussite du premier mandat d’Obama – la réforme des assurances santé au bénéfice des exclus bien trop nombreux — fut votée uniquement par sa majorité démocrate… ce qui ne fit qu’aiguiser les rancunes républicaines contre ce qu’ils dénoncent comme l’ « Obamacare ». Ces rancunes prirent alors la forme d’une sorte de jacquerie, le Tea Party, dont la mobilisation en 2010 pour les élections de mi-mandat donnait une majorité à la Chambre aux républicains. Depuis lors, le système politique est bloqué, et le public est divisé, et la démagogie règne.
 
3. On comprend alors que chez ce qu’on appelle (sans trop de précisions sociologiques, mais c’est une autre question) la communauté noire, la déception règne. On se dit qu’on a joué le jeu, on a fait entendre nos voix, et elles ont porté… apparemment. Mais cela semble être encore une illusion : le Président qu’« on » a élu est impuissant ! Les forces ségrégationnistes ne sont pas vaincues ; au contraire, elles ont repris du poil de la bête pour devenir plus virulentes qu’avant. On est seul, il faut se défendre. Seuls.

4. Il y a une autre leçon à en tirer : les institutions républicaines qui devaient défendre l’égalité de tous les citoyens sont impuissantes. La présidence n’a pas le pouvoir que semble lui garantir la constitution. Le Président est coincé, il peut prodiguer de bonnes paroles mais il est incapable de nous protéger
 [2]. Ceux qui nous disaient de patienter, de faire confiance aux institutions, de voter aux élections et de nous organiser politiquement, nous ont leurrés — ils voulaient nos voix pour des candidats qui sont plutôt inféodés à Wall Street, aux banques… et, chez nous, aux féodalités de Main Street.

5. Par ailleurs, on peut se dire que Barack Obama, qui ne cesse pas depuis six ans de prêcher l’appel à la raison, l’esprit du compromis, et une politique au delà des intérêts est ou bien un naïf (car trop bercé par les institutions blanches de l’Ivy League et de Wall Street pour comprendre l’âpreté de l’opposition) ou bien un banal mais charismatique un homme politique qui est, comme les autres, acheté par les lobbies et incapable de transformer ses « préférences » (bonnes, qui nous inspirent) en « convictions » (pour lesquelles il est prêt à se battre et nous, à le soutenir). 

6. On comprend alors comment et pourquoi la révolte sourdait avant d’éclater à Ferguson. Il faudrait ajouter un élément à cette toile de fond : le 11-septembre et la grande peur qui s’ensuivit. Sans y revenir dans le détail, il suffit de noter que dans la foulée le Congrès avait crée un Ministère — celui de la Sécurité domestique (Homeland Security) — qui fut doté de ressources apparemment illimitées. Ce Ministère décidait d’armer militairement les forces de police locales afin de faire face à toute menace. C’est ainsi que les forces de police locales se trouvaient armées de mitraillettes, de véhicules blindées (souvent repris des stocks rapatriés de l’Iraq)… comme on l’a vu dans les images dans la presse lors des premières manifestations à Ferguson

7. À partir de ces considérations, l’on comprend que les gens en aient eu marre, et que le situation explose. La presse internationale ne s’est pas interdit de comparer les images de Ferguson à celles de Tahrir…voir à Tien-an–Men ! C’est tout de même exagéré !

8. À lire les commentaires dans la presse, mais aussi des positionnements des politiques, ce sont aussi bien la gauche libérale qu’une certaine droite (libertaire) qui critiquent les excès. Plus largement, on avait déjà commencé à mettre en question la politique « toute punitive » poursuivie depuis la montée de la droite reaganienne (pas seulement dans le cas du hash, la réflexion va plus loin). De même, la validité des tactiques policières agressives (par exemple la fameuse théorie de la « fenêtre cassée ») et l’efficacité des pénalités judiciaires (punition de petits délits par des condamnations à la prison ferme) sont discutées par un public qui semble se réveiller. 

9. À voir la suite aux élections de mi-mandat en 2014 ! En tous les cas, la petite ville de Ferguson aura ajouté son nom à la liste des évènements politiques dont la portée dépasse l’étincelle qui l’a allumé.

 

// Article publié le 26 août 2014 Pour citer cet article : Dick Howard, « Ferguson : la résurgence du conflit racial aux USA », Revue du MAUSS permanente, 26 août 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Ferguson-la-resurgence-du-conflit
Notes

[1Ceux qui y croient toujours se sont réjouis tout récemment lors du cinquantenaire du vote de la loi consacrant cette égalité des droits civiques en 1964. Ils se sont souvenus de la remarque lucide de Lyndon Johnson que le vote de cette loi condamnait son parti démocrate à trois générations de statut minoritaire au Sud et donc dans le Congrès. Hélas, la montée du Tea Party dans les élections de mi-mandat de 2010 qui suivirent l’élection de Barack Obama mirent de l’eau dans le vin optimiste, comme je vais l’expliquer.

[2Obama n’est jamais parvenu à s’affirmer comme le premier président noir qui serait non seulement un exemplaire mais aussi un défenseur de sa communauté. Expliquer les racines de cette difficulté nous entrainerait trop loin.

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette