Faut-il évaluer les lycées ?

A propos de la publication des indicateurs de résultats des lycées, avril 2011

Le ministère de l’Education nationale vient de publier des indicateurs de résultats des lycées. Cela signifie-t-il que dorénavant chacun pourra choisir son établissement en connaissance de cause ? Rien de moins sûr. Ces informations prétendument objectives sur la réalité scolaire, vues de l’intérieur, sont à la fois fausses et dangereuses.

Le Ministère de l’Education nationale vient de publier des indicateurs de résultats des lycées. Cela signifie-t-il que dorénavant chacun pourra choisir son établissement en connaissance de cause ? Rien de moins sûr. Ces informations prétendument objectives sur la réalité scolaire, vues de l’intérieur, sont à la fois fausses et dangereuses. Je suis bien placée pour le savoir : je suis professeur agrégé de lettres et je découvre, à mon grand dam, que j’enseigne dans le plus mauvais lycée de France (ou peu s’en faut). [1] Que puis-je faire ? Battre ma coulpe ? Raser les murs ? Hausser les épaules ? C’est ce que font de nombreux collègues. Or la publication de ce classement est une atteinte à notre travail et justifie l’obtention d’un droit de réponse.

On connaissait depuis longtemps les palmarès des lycées, constitués à partir des seuls chiffres de réussite au bac. L’analyse du Ministère est plus complexe car elle prend en compte différents paramètres qui permettent de dégager un chiffre : la « valeur ajoutée ». Passons sur la pertinence d’un tel vocable pour parler des êtres humains et de leur niveau intellectuel et regardons comment fonctionne le calcul de cette « valeur ajoutée » : les paramètres retenus sont le sexe, l’âge, les résultats obtenus au Brevet et l’origine sociale des élèves ; on ajoute un élément de pondération constitué par les résultats des établissements comparables  ; l’ensemble de ces paramètres permet d’établir une probabilité de réussite des élèves. Si les résultats du bac sont supérieurs à cette probabilité, c’est que le lycée a beaucoup apporté en « valeur ajoutée » ; inversement, si les résultats sont inférieurs, … on n’ose imaginer ce que le lycée a bien pu ne pas faire pour en arriver là. Le texte ministériel est très discret sur ce point. Inutile de le dire explicitement en effet, l’idée s’impose d’elle même qu’une faute a forcément été commise dans ces établissements, qu’un vice profond les ronge.
Il est pourtant possible de ne pas céder à une culpabilisation générale, tant il est évident que les calculs ministériels sont une caricature de la réalité. Les critères concernant l’origine sociale par exemple paraissent d’une étonnante naïveté : comme les enfants d’enseignants et de cadres supérieurs réussissent statistiquement mieux que les autres, on en déduit grosso modo que TOUT enfant issu de ces catégories doit réussir. Le contact réel avec nos élèves prouve cependant que le niveau de revenu ne fait pas tout, ni même le niveau d’éducation des parents ; qu’il faut compter aussi avec les pratiques culturelles, la pratique de la lecture à la maison, le temps passé devant la télévision ou sur Facebook, le temps de présence des parents et l’énergie qu’ils veulent bien consacrer au suivi scolaire de leurs rejetons, sans parler des problèmes psychologiques liés aux séparations et aux conflits parentaux. Ainsi, n’en déplaise aux sociologues de ministère, il y a des enfants riches qui n’aiment pas les études !
Inversement on trouve des lycées fréquentés majoritairement par des enfants de familles modestes ou même franchement défavorisées ; ces familles, par delà leurs difficultés objectives, ont souvent mis tous leurs espoirs dans la réussite à l’école. Nul doute qu’alors on voie grimper en flèche la fameuse valeur ajoutée, car le paramètre de la confiance en l’école n’a pas été pris en compte. On se tromperait pourtant tout autant en glorifiant trop vite ces établissements pour leur réussite qu’on se trompe en couvrant d’infamie ceux qui se voient attribuer des valeurs négatives.
Un autre phénomène, que le Ministère semble ignorer (à moins qu’il ne veuille l’encourager), est qu’il existe une sorte de marché scolaire, spécialement dans les grandes villes, où l’on trouve plusieurs établissements dans un même secteur géographique : on a ainsi laissé s’installer l’idée qu’il y avait des établissements meilleurs que d’autres et l’idée, fausse au départ, a créé le fait, vrai à l’arrivée ! Rien ne prédispose en effet a priori un établissement à être meilleur qu’un autre puisque tous les professeurs sont recrutés de la même façon, que le barême qui régit leur affectation ne tient aucun compte de leur valeur professionnelle ni (à peu de choses près) de leurs diplômes. Mais le hasard et la géographie ont produit peu à peu des effets de regroupement et d’homogénéisation des publics scolaires : les bons élèves ont monopolisé inter pares les lycées où ils seraient à l’abri de la mixité sociale ; les moins bons ont dû se contenter des établissements où il restait de la place. Années après années, l’écart s’est creusé et la qualité de bon ou de mauvais lycée est devenue consubstantielle à l’établissement et non à son public.
De ce fait, beaucoup d’élèves arrivent à reculons dans des lycées comme le mien (ils voulaient un autre établissement), phénomène aggravé par la suppression de la carte scolaire en 2008, qui a exarcerbé la concurrence des établissements et l’effet de marché de l’éducation (on a laissé croire aux familles que tout le monde pouvait obtenir le meilleur lycée, c’est-à-dire le lycée où tout le monde a jusqu’ici réussi le bac, ce qui est matériellement impossible, les structures existantes n’étant pas extensibles à l’infini). Ces déçus de l’affectation se retrouvent alors entre déçus et se confortent dans l’idée qu’ils sont les laissés-pour-compte de l’Education nationale ; ils en conçoivent un profond dépit à l’égard des études en général. C’est ainsi que mon lycée devient
progressivement une sorte de ghetto d’ élèves démotivés dont les échecs contribueront à aggraver la mauvaise réputation du lycée.

C’est pourquoi il faudrait en finir avec la diffusion, permanente depuis plus de vingt ans, de palmarès des lycées, quels qu’en soient les calculs ; ces palmarès ne font qu’accentuer la dévalorisation de certains établissements qui, du coup, deviennent de moins en moins attractifs et qui, fatalement, obtiennent des résultats de plus en plus mauvais. Et ainsi de suite.
Il serait pourtant intéressant de relever tous les exemples de réussite paradoxale des élèves de lycées classés en bas de l’échelle : alors que le lycée où j’enseigne a la réputation désastreuse que lui ont forgée les palmarès, il réussit tout de même à remettre en selle bon nombre de jeunes qui nous arrivent dans un état de refus de l’école et d’écoeurement profond vis-à-vis des études. Comment mesurer cela ? Les exemples ne manquent pas, mais ils ont un défaut : ils sont difficiles à transformer en paramètres et en variables comptables.
Et la tendance étant à tout mettre en chiffres, à tout évaluer, quitte à ce que ces chiffres ne veuillent rien dire, on n’est pas près de s’intéresser à de telles subtilités humaines. L’essentiel est de pouvoir faire des pourcentages, des courbes et des graphiques afin de clouer au pilori les « mauvais » et de distribuer des médailles aux « bons », tout en faisant planer sur tous le danger de se retrouver moins bons qu’avant.

D’ailleurs la question est bien là : pourquoi tout cela ? L’hypothèse malheureusement la plus plausible est que, derrière cet affichage pseudo-scientifique, se cache une volonté de mise en concurrence de tous les acteurs du service public et une recherche de la performance par la culpabilisation. C’est le triomphe (comme dans d’autres domaines déjà rudement éprouvés) d’une gestion du personnel totalement individualiste qui rend chacun responsable des faillites du système. Et le discours de culpabilisation est particulièrement efficace dans l’éducation, puisque, par définition, notre tâche n’est jamais finie : un cours peut toujours être amélioré, on peut toujours imaginer plus d’interrogations, plus de devoirs, plus de copies, plus de suivi, plus de projets, plus de réunions, plus de sorties, plus de bacs blancs, plus de journées d’information, de sensibilisation, de motivation, etc. Notre travail s’est déjà fortement alourdi ces dernières années ; parions que cela ne va pas s’arrêter et que des évaluations en tout genre seront là pour nous contraindre à plus de tâches encore. Sans garantie de réussite néanmoins.
Voudrait-on couler l’Ecole Publique, qu’on ne s’y prendrait pas autrement. L’incroyable nombre de Saints et de Saintes en tête des palmarès que publie Le Monde du 31 mars dernier est suspect : les critères sociaux de l’étude ministérielle sont-ils vraiment fiables ? L’enseignement privé catholique est-il si méritant, alors que ses élèves payent et peuvent payer leur scolarité, que ses moyens sont en augmentation constante (tandis que fondent ceux de l’Ecole Publique) ? Et faut-il admirer des établissements qui souvent choisissent de ne pas présenter au bac leurs candidats médiocres ? N’aurait-on pas un peu sous-évalué les probabilités de réussite de leurs élèves, ce qui expliquerait leur forte « valeur ajoutée » ?
Tous les soupçons sont permis quand on a affaire à de tels dénis de réalité.

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// Article publié le 13 avril 2011 Pour citer cet article : Mireille Kentzinger, « Faut-il évaluer les lycées ?, A propos de la publication des indicateurs de résultats des lycées, avril 2011 », Revue du MAUSS permanente, 13 avril 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Faut-il-evaluer-les-lycees
Notes

[1Je préfère taire son nom, pour ne pas aggraver les effets délétères que les classements ont déjà produits et ne manqueront pas de produire de façon encore plus féroce si l’on continue ainsi.

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