Émile Durkheim (1858-1917)

Fayard, 2007, 940 p.

Cette recension est parue dans La quinzaine littéraire, N°961, 16-31/01/2008.

On doit déjà à Marcel Fournier une biographie, indispensable, de Marcel Mauss [1]. C’est au tour, cette fois-ci, d’Émile Durkheim, l’oncle et le professeur, considéré – à juste titre – comme la figure la plus importante de toute l’histoire française de la sociologie, et dont aucune biographie n’avait été publiée jusqu’ici dans notre langue [2], aussi étonnant que cela puisse paraître. D’emblée, la publication d’un tel ouvrage est une bonne nouvelle, puisqu’elle vient sans conteste combler une formidable lacune et donne une opportunité véritable d’apprécier à sa juste valeur l’œuvre de Durkheim.

La deuxième bonne nouvelle, c’est que la biographie en question répond largement aux attentes. En rassemblant en un seul volume – d’une belle taille – tout un ensemble d’informations sur l’œuvre et la vie de Durkheim et en les replaçant dans une perspective chronologique, elle donne l’occasion de voir, mieux que jamais, comment les idées se constituent, s’affirment et luttent, dans une œuvre vivante et foisonnante. On peut parfois regretter l’aspect trop descriptif de l’ouvrage, mais le récit ne se complaît pas dans l’anecdotique ou, à l’inverse, dans la surinterprétation, et on est largement payé de sa lecture par la richesse des idées qui trouvent dans cette « biographie intellectuelle » une excellente occasion de se déployer à nouveau. Celui qui connaît peu l’œuvre de Durkheim trouvera ici une formidable synthèse ; quant à celui qui pense déjà bien la connaître, il y trouvera l’occasion de se reconnaître lui aussi une certaine ignorance.

À la lecture de ce long roman intellectuel, on apprend à connaître la personnalité de Durkheim, celle avant tout d’un travailleur infatigable qui, même lorsqu’il paresse, « paresse avec application ». Un homme à la morale sévère, à l’écriture rigoureuse et au style un peu sec, mais aussi une personnalité d’une grande sensibilité, toujours inquiète, dont les textes révèlent un souffle et une puissance rares pour qui s’y plonge. Un homme, savant et philosophe, qui fait passer l’œuvre avant sa personne – et qui y réussit plutôt bien. Ce seul fait justifie le choix fait par Fournier de considérer d’abord les textes et les idées avant les questions strictement personnelles, même si celles-ci ont toute leur place.

A quelle oeuvre Durkheim donne toute sa vie ? Il s’agit avant tout d’une tentative ambitieuse, puissante, déterminée, pour constituer une véritable science de la morale. L’idée même d’un traitement « scientifique » des faits moraux s’est vu opposer, dès le départ, de farouches résistances qui ne se sont jamais démenties. C’est que l’idée même heurte profondément la morale et le moraliste, qui y voit comme une contradiction dans les termes : considérer la morale scientifiquement, n’est-ce pas annihiler en quelque sorte l’objet qu’on se donne ? n’est-ce pas vouloir régler – de manière despotique – ce qui relève d’abord du libre choix ? n’est-ce pas profaner, en l’explicitant, ce qui est sacré ?

Ces objections, Durkheim les connaît bien pour les avoir formulées lui-même et sa réponse est celle d’un sociologue : l’homme contemporain est homme de la science, rationnel et laïc, qui exige qu’on lui explique les valeurs qu’il doit suivre, qui estime qu’une valeur à laquelle on consent par la raison a désormais plus de force que toute autre ; c’est sa morale à lui et elle exige la science comme d’autres en appellent aux mythes et à la voix des dieux.

Il n’est cependant pas suffisant que la sociologie permette à l’individu de comprendre les lois qui l’obligent, il faut encore qu’elle l’aide à les améliorer. Durkheim écrit, dès 1893, que ses recherches ne vaudraient pas « une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif ». En ce sens, le projet sociologique a partie liée avec un projet de transformation sociale et, à vrai dire, pas n’importe lequel : le projet socialiste, et plus précisément celui hérité de Saint-Simon et Charles Fourier, socialisme de la solidarité et des associations, envers lequel tous les collaborateurs de Durkheim s’engagent, à des degrés divers. Chacun donne articles et conférences, Célestin Bouglé se présente à plusieurs reprises à la députation, Marcel Mauss qui s’engage corps et biens dans le mouvement coopératif. Durkheim, quant à lui, malgré l’estime mutuelle et l’amitié qui le lie à Jean Jaurès, gardera tout de même une certaine distance : suivant les termes de Mauss, il « sympathise » avec le socialisme mais ne « s’y donne jamais ». Non que le projet socialiste lui paraisse vain – loin s’en faut ! – mais il s’estimera plus utile en concentrant ses forces dans la constitution d’une véritable sociologie scientifique.

Reste à savoir comment on peut faire émerger une véritable science d’une théorie sociale. Là encore, la réponse de Durkheim est sociologique : s’il faut « se soumettre aux obligations de la preuve » et si la science doit se spécialiser, quelle meilleure manière de procéder que de constituer un groupe serré de travailleurs intellectuels qui s’obligent les uns les autres, collectivisent le travail de regroupement des faits et théories et se répartissent les objets de recherche. C’est pourquoi le travail de Durkheim prend rapidement une tournure collective : trois de ses quatre grands livres sont publiés entre 1893 et 1897, le succès, au moins d’estime, est déjà là ; or, c’est à ce moment que Durkheim décide, avec quelques autres, de lancer une nouvelle revue, à laquelle il va se donner tout entier : c’est L’Année sociologique, à laquelle Fournier accorde une importance qui est totalement justifiée. C’est une des raisons pour lesquelles cette « biographie intellectuelle » devient tout à fait indispensable, puisqu’elle permet d’accéder à une partie de l’œuvre durkheimienne largement méconnue, mais non moins importante.

Chaque numéro de l’Année, de 1898 à 1913, consiste en un ensemble volumineux et organisé de recensions critiques précédé de quelques mémoires originaux. La revue est conçue pour être à la fois un « répertoire de découvertes » et un « instrument de recherche ». Surtout, elle est explicitement le moyen grâce auquel Durkheim entend former une nouvelle école de pensée. Durkheim maître à bord et tous ses disciples derrière ? Pas nécessairement : on s’aperçoit bien vite qu’il ne s’agit pas tant d’une secte dévouée au culte d’un grand chef et directeur que d’une véritable communauté de travail, qui regroupe un ensemble de collaborateurs, relativement indépendants, animés par un esprit commun, une confiance mutuelle, réunis autour de Durkheim, qui « veille au tout ». Marcel Mauss, Henri Hubert, Célestin Bouglé, François Simiand, Maurice Halbwach… Nombreux seront ceux qui participeront à l’aventure, y faisant parfois leurs premières armes.

La revue est très ambitieuse, trop peut-être. Tous les ans, c’est la même épreuve pour Durkheim, qui y passe le plus clair de son temps. Pendant ce temps, il fait ses cours, à Bordeaux puis à la Sorbonne, écrit de nombreuses recensions et quelques articles, fait des conférences. Pas d’œuvre majeure, semble-t-il… Et pourtant ! Quelle œuvre plus importante que celle qui consiste à former de futurs esprits, et quelle meilleure formation que celle qui consiste à les mettre le plus vite possible à l’épreuve. Durkheim écrit à Mauss en 1898 : « Je ne tiens pas à ce qu’on loue mon talent, ou mon style, mais à ce que la peine que je me donne soit utilisée, et que je le sente. » Fausse modestie ? Au vu du travail fourni par le « groupe de travail », ensemble et séparément, il faut croire que la peine a été bien « utilisée ».

Pour Durkheim lui-même, elle est féconde : c’est durant ces années que sa sociologie de la religion s’affirme et se consolide, jusqu’à devenir le champ le plus important de l’investigation sociologique durkheimienne, ce que montrera avec force la publication ultérieure des Formes élémentaires de la vie religieuse en 1912. Dans le même temps, on voit la théorie durkheimienne de la morale se renforcer, s’affiner, voire se renouveler. Il faut lire et relire « L’individualisme et les intellectuels » (1898) ou « Détermination du fait moral » (1906) [3], pour voir à quel point le Durkheim qu’il faut connaître, théoricien de l’idéal moral et du culte de l’individu, est à mille lieux du Durkheim que l’on peint parfois, holiste, « réaliste social », théoricien de la seule contrainte, ennemi facile à abattre, mais qui ne correspond à rien si ce n’est au fantasme de quelques-uns, qui se dispensent ainsi, à peu de frais, de lire une pensée toujours autant indispensable. Il fallait une biographie de cet acabit pour le rappeler.

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// Article publié le 17 février 2008 Pour citer cet article : Fabien Robertson, « Émile Durkheim (1858-1917) », Revue du MAUSS permanente, 17 février 2008 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Emile-Durkheim-1858-1917-292
Notes

[1Marcel Fournier, Marcel Mauss, Fayard, 1994.

[2Steven Lukes, Emile Durkheim. His Life and Work, Harper&Row, 1972.

[3Le premier article se retrouve dans La science sociale et l’action, PUF, 1987, et le second dans Philosophie et sociologie, PUF, 2004.

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