Des racines et des ailes

Essai sur la construction du mythe identitaire

Hermann Editeurs, Collection Société et pensées, Paris, 2006, 22 euros, 159 pages.

Cet ouvrage se veut une contribution davantage empirique que théorique, semble-t-il, à un programme sociologique établi dans ses grandes lignes par Claude Dubar (p. 147-148) au début des années mille neuf-cent quatre-vingt dix en vue de dessiner les contours et les principales orientations d’une sociologie de l’identité. Aussi n’y a-t-il rien d’étonnant à ce que l’auteur situe d’emblée son travail dans la veine analytique dessinée par celui-là même qui est à l’origine de la théorie de la double transaction identitaire : biographique, d’une part, étant donné que le Moi est le produit d’une trajectoire antérieure plus ou moins négociée, plus ou moins revendiquée ; relationnelle, d’autre part, dans le sens où l’identité individuelle se construit également au cours des relations avec autrui.

Le plan du livre s’articule respectivement autour de ces deux versants analytiques distingués par C. Dubar. Le premier chapitre, intitulé significativement « La gestion des héritages identitaires », synthétise les « ascriptions » identitaires repérées dans les nombreux entretiens menés dans le cadre d’une recherche financée par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES). La classe générationnelle, la place occupée dans la fratrie, le patronyme ou encore la nationalité sont autant d’ascriptions identitaires qui, si elles « collent à la peau » et sont imputées de façon irrécusable, n’en sont pas moins des signes de notre commune appartenance à une société donnée. Proche de Erving Goffman, M. Messu entend montrer comment les individus parviennent à négocier ces héritages identitaires. L’auteur affine alors son analyse en montrant la place occupée par ce qu’il appelle les « vecteurs de l’héritage identitaire ». Ces derniers, en effet, à l’instar de la langue parlée, du prénom reçu ou encore des lieux d’enfance, permettent non seulement de donner « un souffle particulier aux attributs dont les individus sont titulaires » (p. 64) mais encore de sélectionner ses propres ascriptions identitaires.

Les deux chapitres suivants orientent davantage l’analyse vers une approche relationnelle de l’identité personnelle. Le chapitre II revient sur la distinction entre différence subie et différence voulue. Celle-ci participe pleinement de la formation de l’identité personnelle dans la mesure où « elle a d’abord le statut d’énoncé performatif susceptible donc de produire des effets bien réels pour l’identité même de la personne qui l’énonce » (p. 74). Mais il s’avère parfois impossible de s’engager dans un processus d’inversion du stigmate, autrement dit de négocier des « taches identitaires » : patronyme à consonance étrangère, couleur de la peau, difformités physiques… La différence est alors subie ; l’identité est comme entachée par des marques identitaires quasi indélébiles.

L’analyse des entretiens a montré à quel point l’identité de femme peut être lourde à porter. En effet, des enquêtées, dont les propos sont retranscrits assez longuement, expriment combien le monde du travail, notamment, est susceptible d’être le théâtre de pratiques discriminatoires relatives à la distinction de genre. Si l’expérience de la maternité est revendiquée pour mieux se démarquer des hommes, il reste que l’identité personnelle des femmes se trouve assez souvent affectée par des attitudes et des pratiques remettant en cause leur efficacité et leur investissement professionnel. C’est d’autant plus le cas avec l’avancée en âge. La « quarantaine » est présentée par plusieurs enquêtées comme un seuil de basculement. Et M. Messu de conclure : « L’âge, le statut social maternel (…), conjugués au féminin conduisent, si ce n’est dans tous les cas, du moins dans bien des cas, à des pratiques discriminatoires. » (p. 95)

Le chapitre III persiste dans cette approche relationnelle de l’identité individuelle en insistant davantage sur la dimension conflictuelle qui apparaît, après analyse, comme une modalité fondamentale de la construction de soi. L’identité est dans une large mesure le produit de la confrontation à d’autres images de soi proposées par autrui. Les représentations de soi véhiculées par l’autre deviennent donc l’enjeu de tous les repentirs, de toutes les conversions, de toutes les affirmations. Toutefois, il est important de noter que des personnes titulaires d’un facteur discriminant notoire (couleur de la peau, orientation sexuelle) ont déclaré ne pas avoir connu de formes notables de discrimination. L’analyse montre que, en réalité, c’est la nature même de la situation vécue qui décide de la sensibilité à des propos plus ou moins malveillants. Il s’agit donc ici de prendre en compte, comme l’avait déjà noté E. Goffman dans Stigmates, les conditions de réception dans lesquelles un geste « discriminatoire » est intentionnellement effectué.

Le livre que nous propose M. Messu ne fait aucune concession, aussi bien à l’essentialisme identitaire, qu’au pessimisme véhiculé par certains sociologues, trop enclins, selon lui, à présenter un individu incertain, fatigué ou encore désaffilié. Pourtant, l’auteur reprend à son compte, dès le début de son livre (p. 11), l’idée de C. Dubar selon laquelle l’individu contemporain est en crise suite aux transformations profondes qui ont affecté les instances traditionnelles de socialisation (famille, travail, religion, école). Si les propos de C. Dubar sont effectivement éclairants à plus d’un titre, nous pouvons cependant en douter en ce qui concerne cette affirmation somme toute pessimiste qui veut que le sujet social actuel traverse inévitablement une crise. D’ailleurs, l’un des mérites du livre de M. Messu est de montrer que, loin d’être désemparés, les individus parviennent avec une certaine maestria à donner une forme cohérente à leur identité, à produire, notamment lors d’un entretien avec un sociologue, un Moi plutôt bien circonscrit, se jouant même assez facilement de la pluralité des références identitaires plus ou moins accessibles au sein de l’espace social.

M. Messu ne nous montre pas des individus en crise, tant s’en faut. Par voie de conséquence, il s’efforce de comprendre et, partant, de conceptualiser les processus à travers lesquels les enquêtés parviennent à inventer sans trop de difficultés un sens à leur vie. Loin d’être une chronique événementielle, l’identité personnelle se construit à partir de séquences structurantes. Partant de ce constat, l’auteur soutient que l’identité arbore toutes les caractéristiques d’un mythe – personnel et non pas collectif – dont il convient de « décrypter (…) le code caché qui a présidé à sa narration » (p. 130). Il est donc question à ce niveau de l’analyse de renouer avec une certaine forme de rupture épistémologique en mobilisant notamment les acquis de l’anthropologie structurale lévi-straussienne.

L’activité mythogénique semble être consubstantielle à cette capacité de tout un chacun à pouvoir agencer soi-même son identité et à y mettre de l’ordre. Le mythe identitaire permet à l’individu qui en est à l’origine de conserver un pouvoir de modification et d’agencement en vue de conforter la cohérence interne de son Moi. Par conséquent, si l’identité se forme à partir de nombreux supports identitaires, elle n’en est pas pour autant fractionnée ou éclatée. Des principes organisateurs assurent son unité relative. Le moi est donc plus que la somme des éléments avec lesquels il se compose. L’auteur en appelle alors à un « principe de cohésion » (p. 143) permettant de rendre compatibles les différents énoncés sur soi, ou de négliger ce qui les différencie.

À mesure que l’analyse se précise, nous le voyons, M. Messu s’éloigne des propos tenus par les individus afin de rendre visibles des dimensions à la base de l’organisation structurale de leur identité. Ce glissement épistémologique, dont la portée heuristique est patente, semble pourtant contredire les intentions premières de l’auteur. En effet, ce dernier a récusé très tôt dans son livre les approches holistes et positionnelles qui conçoivent généralement l’identité personnelle comme une illusion aux yeux de ceux-là même qui pensent l’inventer, c’est-à-dire aux yeux des individus eux-mêmes. Mais l’auteur ne s’inscrit-il pas dans une perspective théorique semblable dès lors qu’il considère comme un mythe l’identité personnelle des enquêtés ? Aux yeux de ces derniers, leur identité n’est certainement pas un mythe, loin s’en faut. Les entretiens le montrent explicitement. Cette ambiguïté épistémologique, qui traverse le livre sans pour autant en occulter l’intérêt manifeste, montre à quel point la compréhension de l’identité personnelle exige in fine, nous semble-t-il, de combiner une approche situationnelle avec une perspective davantage positionnelle, pour ne pas dire holiste.

Enfin, nous aimerions insister sur l’un des points forts du livre qui est de rappeler à quel point les individus ont toujours été en mesure de réfléchir sur eux-mêmes. L’identité personnelle, insiste l’auteur, est toujours une affaire de subjectivité, quel que soit le cadre socio-historique dans lequel on l’envisage. Ce qui a changé, ce sont donc moins les individus que les « paramètres sociaux » (p. 150) avec lesquels tout un chacun doit maintenant compter pour assurer une certaine cohérence à son Moi. Dans le même sens, l’auteur rappelle que la quête identitaire n’est pas si nouvelle que certains veulent bien nous le faire croire : « Les revendications identitaires anticonformistes, l’affirmation d’une individualité refusant de se conformer aux attentes de rôle, aux obligations statutaires, aux allégeances découlant des appartenances, n’ont rien de la radicale novation. » (p. 153)

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// Article publié le 29 septembre 2007 Pour citer cet article : Hervé Marchal, « Des racines et des ailes, Essai sur la construction du mythe identitaire », Revue du MAUSS permanente, 29 septembre 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Des-racines-et-des-ailes
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