De l’anthropologie à la logique humaine et retour

Stefania Consigliere, Antropo-logiche, Colibri, Milano, 2014 ; Rizomi greci (a cura di Pierro Coppo e Stefania Consigliere), Colibri, Milano, 2014, Mondi multipli, vol. 1 Oltre la grande partizione, vol 2 Lo splendore dei mondi, (a cura di Stefania Consigliere), Kaiek, Tricasse, 2014.

Sans me prendre pour Moïse, j’ai l’impression (un sentiment sans doute partagé par pas mal d’anthropologues de ma génération), que les jeunes qui nous ont suivi dans le désert nous ont dépassé en fin de parcours pour entrer de plein pied dans cette Terre Promise que nous avions vaguement entrevu au loin. A l’instar de nos adolescentes qui prennent actuellement comme allant de soi les acquis que les premières féministes se sont arrachées au moins les cheveux pour obtenir, les anthropologues encore en plein essor goûtent à présent au miel du multiple [1] et boivent du lait aussi a-logique qu’allologique, comme si de rien n’était. Leurs aînés ne pouvaient guère faire autrement que de reconnaître l’existence interculturelle d’une pluralité phénoménale. Car en plus d’apparaître époustouflante, cette diversité de peuples et de périodes était obvie. Mais de là à passer à cette promotion d’un pluralisme aussi positif que permanent qui s’impose désormais, il y avait un pas que mes propres maîtres à penser anthropologique ne pouvaient guère songer à prendre. Ne voulant pas revenir à la dichotomie dénigrante entre mentalité primitive et la rationalité moderne, ils parlaient de variations plus ou moins parfaites ou pleines sur les même thèmes transculturels ainsi que des structures univoques jouissant des même fonctions universelles. Après Auschwitz on ne pouvait guère faire autrement que d’affirmer l’égalité diachronique et synchronique de tous les hommes… même si certains (pour ne pas dires les Modernes) s’étaient révélés économiquement, politiquement et religieusement plus égaux que d’autres.

C’était gentil et généreux. Néanmoins, en désabsolutisant ainsi, du moins relativement, la Modernité occidentale, l’anthropologie n’était pas encore sortie de l’auberge de l’absolutisation des relatifs occidentaux dont l’économique, le politique et le religieux. Pourtant les historiens et les anthropologues (à supposer qu’il faille les distinguer à ce point) commençaient à soupçonner, entre autres, qu’à proprement parler l’économie était née en France au XVIIIe siècle avec les Physiocrates, que la démocratie parlementaire fait fondamentalement problème et qu’une religion qui s’imaginait révélée n’était peut-être pas l’exception divine à la règle humaine. Par conséquence, ce ne pouvait être que par des métaphores foncièrement ethnocentriques qu’il était possible (ce qui ne veut pas dire plausible) de parler d’une économie pygmée, du roi sacré comme étant le précurseur du président républicain et de l’animisme comme une religion naturelle.

Pour Stefania Consigliere, une des anthropologues de service à l’Université de Gênes, ce soupçon est devenu une certitude. A ses yeux, l’apport de l’anthropologie académique a fini par faire plancher (pencher ?) la balance en faveur d’une logique humaine sans universaux univoques, à base d’une incompressible et irréversible multiplicité de mondes. D’où le titre de son livre et l’intentionnalité qui l’anime : par leur poids phénoménologique, les logiques humaines inventoriées à chaud in situ et analysées à froid en chambre anthropologique, renvoient à une pluralité de visions et de valorisations non pas d’un seul et unique Réel de Référence (le Monde tel que voulu par la divine Providence ou prévu par un Destin naturel), mais tout au plus par un matériel qui ne peut que donner diversement à penser et à faire puisque en mouvement perpétuel et mutation permanente.

C’est pourquoi ce livre épais, élégant et éloquent [2], aurait pu tout aussi bien s’intituler La Fin des Absolus. Finie une Révélation qui, intrinsèquement surnaturelle, serait absolument supérieure à toute autre religion purement naturelle – sans qu’il soit exclu qu’un Chrétien (ou un Musulman ou n’importe quel autre croyant… agnostique et athée inclus) puisse trouver que sa religion, incarnant à ses yeux ce qu’on a fait de mieux jusqu’ici en matière idéologique, représente du relativement absolu. Finie une Raison qui n’est que la rationalité rationaliste induite par l’intellectualisme gréco-latin et ignorée aussi bien par les « grandes » civilisations (dont la Chine) que par les cultures plus modestes – sans pour autant qu’elles sombrent, en conséquence, dans le relativisme absolu du scepticisme spéculatif ou de la déraison émotive. Fini tout absolu divin ou humain : les théologiens faisant désormais de la théologie sans Dieu, le comble serait que les anthropologues absolutisent l’Homme de manière anthropocentrique quand les données ne parlent que d’un principe anthropique. Le fait qu’il a fallu 15 milliards d’années pour voir émerger des conditions vitales nécessaire à l’apparition d’une espèce de notre gabarit ne veut pas dire que tout a été fait en fonction de la vie éternelle de l’Humanité sur terre. Anthropologiquement parlant, il y a eu un avant de la logique humaine et il y aura un après. Finie la Nature comme un étalon essentiellement objectif dont la compréhension scientifique (en cours d’achèvement) permettrait de faire un tri décisif entre des éléments culturels naturellement valables et tous les autres destinés à disparaître en définitive puisque purement subjectifs (pour ne pas dire superstitieux ou stupides). Tout objet résultant du projet d’un sujet préformé et informé par son Projet sociohistorique, les objets répondant à des objectifs scientifiques ne sont pas plus ni moins des réalisations intra-culturelles que des objets d’art primitif, des artefacts moyenâgeux ou des artifices postmodernes. Puisque le principe de contradiction peut être contredit (et le fut déjà par Aristote, son inventeur [3]) il n’y a pas de raison de croire que même les plus « naturelles » des lois (« 2+2=4 » ou « l’eau=H2O ») ou les plus utopiques des slogans révolutionnaires (Liberté, Fraternité, Egalité) représentent des logiques et de langages ayant lieu absolument hors toute culture.

A 76 ans, que je le veuille ou pas, le temps s’approche pour moi de dire Adieu à l’Anthropologie [4]. La lecture du livre de Consigliere achevée et longuement annotée, avec le vieux Siméon, je suis tenté de dire «  Nunc dimittis servum tuum » : je pars en paix, car une anthropologie académique à la hauteur de la logique humaine que j’ai fini par faire la mienne, m’est apparue. « Bienheureux les pauvres… étudiants » de notre collègue (et amie) génoise à qui ses 367 pages sont en partie destiné. Comme introduction en aval des acquis de notre discipline et, en amont, comme initiation à son intentionnalité identitaire, on ne pourrait guère rêver de mieux… et donc rêver qu’il puisse être rapidement traduit. Car à l’encontre de ce qui s’est passé au Nord des Alpes, en Italie il y a encore des hauts lieux de l’anthropologie où il va de soi de faire comme si la malheureuse dichotomie entre des sciences naturelles et des sciences humaines n’existait que suite à l’absolutisation indue de l’opposition entre la singularité substantielle de la Nature et la pluralité au mieux gratuite et de toute façon accidentelle des Cultures. A l’instar de son « patron », le Professeur Antonio Guerci [5], généticien d’origine mais anthropologue de cœur, son assistante maîtrise de manière critique et innovatrice (je serais enclin à dire « indisciplinée » plutôt qu’ « inter- » ou « trans- » disciplinaire) tout ce que les sciences naturelles peuvent apporter aussi bien à la discipline anthropologique qu’à une problématisation radicale de l’humain.

Rien de plus énervant que des comptes rendus où les lacunes relevés dans un ouvrage ne renvoient qu’aux auteurs préférés et aux dadas idiosyncrasiques du critique. Il n’empêche que j’aurais aimé voir intégrées davantage dans ces antropo-logiche les logiques de l’éthologie et de l’ethnologie, de l’archéologie et de l’esthétique ; parmi les militants embrigadés par l’auteure pour sa désoccidentalisation du monde on pourrait inclure des esprits occidentaux qui, souvent à l’insu de leur plein gré, ont renoué avec cet animisme allologique et allophanique qui identifie en profondeur l’intentionnalité de pas mal de cultures « primitives » - je pense à cette altérité qui selon Levinas nous responsabilise ab ovo ontologico, à cet Esprit de Don que Marion encore plus que la mouvance du MAUSS pense être le phénomène primordial, et enfin au « Deep Ecology » d’un Naess & Cie qui voient les vivants tourner dans leurs ronds respectifs comme les anneaux du drapeau olympique et non pas comme des sections d’un cône qui culmine dans son sommet humain. Cette allologie non occidentale (celle de l’Homo hierarchicus tout court et non pas celle du système des castes) aurait pu peut-être aider Consigliere à replacer la problématique « pouvoir et domination » induite par l’égologie égalitariste du monde occidental (et son Homo aequalis) sur fond des (r)apports d’autorité tel que ceux qui existent entre parents et enfants, maître et disciple, homme de métier et bricoleur de dimanche. Rien de foncièrement aliénant dans ces asymétries qui sont fondamentalement acceptables et non seulement acceptées faute de mieux. De la même manière, n’en déplaise à Rawls et Cie, que la générosité oblative et non pas l’intérêt egocentrique prédomine quantitativement et qualitativement dans l’interhumain, les asymétries entre autres intersexuelles, intergénérationnelles et interprofessionnelles constituent le fin fond authentique de la plupart des relations qui nous relient quotidiennement dans des réseaux conviviaux.

Enfin et surtout : si les logiques du passé et du présent humains sont admirablement analysées dans ces pages, il y est explicitement peu question de notre avenir à nous tous. Jusqu’à peu il aurait été censé absurde dans le monde scientifique de demander ce qui se passait avant le Big Bang et ce qui arrivera après le Big Crunch. Si ces absolument absolus se voient désormais relativisés, a fortiori l’homme occidental doit-il logiquement se demander, en l’absence d’un Commencement absolu et d’une Fin, si le multiple est un phénomène d’avenir ou pas [6]. A l’encontre d’une logique occidentale qui malgré sa sécularisation récente est toujours à cheval sur le départ décisif (le vrai faux problème du chainon manquant) et pressé d’arriver au dénouement définitif (l’Autre Monde – de préférence la Cité de Porto Alegre et pas celle de Davos ), pas mal de logiques non occidentales savaient que venant de nulle part en particulier nous allions tout simplement indéfiniment de l’avant. Peut-on multiplier sans fin des logiques humaines ou l’immondialisation en cours ne risque-t-elle pas d’être la Fin (catastrophique) de l’Histoire (humaine) ? A mon âge la réponse m’échappera. C’est à la génération Consigliere d’y penser et d’y remédier en inventoriant et en réactivant des logiques humaines alternatives qui ont été et pourraient se révéler encore moins apocalyptiques que la seule logique occidentale.

// Article publié le 6 juin 2015 Pour citer cet article : Michael Singleton, « De l’anthropologie à la logique humaine et retour », Revue du MAUSS permanente, 6 juin 2015 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?De-l-anthropologie-a-la-logique
Notes

[1Les deux volumes Mondes Multiples (un troisième sur l’histoire à contrecourant est promis) sont des anthologies de textes « anthropo-logiques » (dont certains inédits dont celui de votre humble serviteur) par Descola, Viveiros de Castro, Ingold, Stengers, Coppo, Latour, Santos-Granero, McCallum, Comaroff, Strathern, Holbraad et Singleton.

[2Et j’ajouterais économique : Antropo-logiche ne coûte que 18 €, Rizomi 14 € et chaque tome des Mondi multipli 19 €. Sans être casanière ou chauvine, l’Italie reste le pays du local (il paese), du « slow » et du « small » - il n’empêche j’aimerais bien qu’un économiste m’explique pourquoi la pléthore de petites maisons d’édition, sans lésiner sur la qualité, pratique des prix inférieurs de moitié à qu’on doit payer pour l’équivalent monopolisé par quelques grandes hors la péninsule papale.

[3C. Baracchi « Rizomi greci. Antichi tracciati, sentieri geo-psichichi, vie di terra e di cielo tra Oriente e Occidente” in Rizomi greci, p.157 – où on trouvera aussi des textes, érudits et interpellant, sur les logiques platoniciennes et la déconstruction du soi (L. Faranda), sur le pli piégeant de la logique à l’occidentale (S. Consigliere), sur la ruse comme un savoir égal sinon antérieur et supérieur à la raison grecque (S. Paravagna) et le non-lieu sociohistorique d’une inconscience dont le contenu mythique serait commune à tous les hommes quand il ne l’était déjà pas pour les Grecs eux-même (P. Coppo).

[4Ce que d’ailleurs je viens de faire dans Confessions d’un anthropologue, L’Harmattan, Paris, 2015.

[5Disciple du fameux professeur Antonio Scarpa, un des fondateurs de l’ethnomédecine, le professeur Guerci a hérité du materia medica cumulée par son prédécesseur lors ses multiplies descentes sur des terrains tous azimuts – le tout sera bientôt mis à la disposition du grand public dans une nouvelle espace muséale sur les quais de l’ancien port de Gênes (en attendant il est visible sur le web : www.etnomedicina.unige.it).

[6Toujours imprégnés par, sinon inféodés à, l’imaginaire judéo-chrétien, nous imaginons que tous les hommes ont du se préoccuper du Commencement et de la Fin du Monde. Or j’avais beau cherché, je n’ai trouvé aucun mythe de création et encore moins d’élucubration eschatologique chez « mes » WaKonongo de la Tanzanie profonde. Pratiquant ce que nos géographes humains appellent de l’agriculture sur brûlis, ils se comportaient en fait comme les plus authentiques des nomades. Harcelés par mes interrogations, ils ont pu me dire d’où leurs ancêtres étaient venus, mais trouvaient mes demandes portant sur où eux-mêmes allaient se retrouver à l’avenir plutôt saugrenues. En sortant à leur satisfaction entièrement dans et pour la convivialité immédiate, ils passaient incessamment de présent et présent comme égrenant les grains d’un chapelet sans début ni fin. C’est assez logiquement donc qu’ils n’aient jamais jugé utile de s’attarder sur les questions d’un Début et d’une Fin absolus auxquelles, de toute façon, même le plus spéculatif des sédentaires n’a pas encore su donner une réponse apodictique. C’est pourquoi, en définitive, le langage de toute anthropo-logique dépend du lieu où on se retrouve.

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