A propos de « Visibly muslim : Fashion, politics, faith », d’Emma Tarlo

Oxford et New York, Berg, 2010, 236 pages.

La « femme musulmane » apparaît souvent dans les médias occidentaux portant le niqab, ce voile intégral généralement de couleur noire couvrant entièrement le visage à l’exception des yeux. Cet ouvrage de la sociologue britannique Emma Tarlo présente un autre visage de l’islam en exposant la pluralité des pratiques vestimentaires des femmes musulmanes vivant en Occident. Plutôt que le niqab, qui est porté par une infime majorité de femmes dans nos pays, c’est au port du hidjab, voile beaucoup plus courant qui ne couvre que les cheveux, auquel s’attarde l’auteure. Par une incursion dans les quartiers de l’est de Londres à forte proportion immigrante issue de pays musulmans, l’enquête s’intéresse au sens du port des vêtements pour ces femmes dont les parcours sont multiples. Ce faisant, le travail de l’auteure se veut une contribution au dépassement de l’idéologie du « choc des civilisations » et de l’opposition Orient-Occident en complexifiant la perception que nous avons de ces femmes musulmanes que nous avons tendance à considérer sous le modèle de la femme soumise et incapable d’affirmation personnelle face à des pressions sociales et religieuses spontanément qualifiées d’arriérées. Procédant d’une enquête de type ethnographique, l’ouvrage présente des femmes musulmanes faisant carrière dans la mode et qui, à la suite de plusieurs facteurs personnels, sociaux, culturels et religieux, choisissent d’afficher leur foi en portant le hidjab.

L’ouvrage est composé de huit chapitres (incluant l’introduction) regroupés en trois parties qui abordent divers aspects du port du voile. Les quatre premiers chapitres qui forment la première partie s’intéressent de manière inédite aux processus de création esthétique derrière les nouveaux hidjabs à la mode qui peuplent aujourd’hui le marché. Le deuxième chapitre présente la biographie de trois femmes qui ont choisi de porter le hidjab soit pour travailler dans une communauté plus conservatrice, soit pour affirmer une appartenance identitaire. Si l’auteure ne fait pas totalement abstraction de l’existence de pression sociale et familiale que subissent certaines femmes pour porter le hidjab, elle choisit de focaliser sur les réappropriations individuelles de la tradition. Elle décrit le cheminement de ces femmes qui vivent en Occident et qui portent le hidjab aujourd’hui alors même que leurs mères les avaient retirés durant la période des indépendances au milieu du XXe siècle avant de migrer. Ces trois biographies témoignent de la diversité des parcours qui amènent des femmes en contexte britannique non seulement à exprimer leur identité musulmane par le port d’un signe ostensible, mais à s’investir dans la création de hidjabs personnalisés et nouveaux genres. En effet, les enquêtées sont investies dans la confection de hidjabs qui correspondent à leurs besoins et à leurs goûts plutôt qu’ils obéissent aux normes édictées par la tradition, ce qui atteste d’une recomposition religieuse significative.

Le chapitre trois présente des parcours individuels de conversion qui éclairent les discours revendicateurs du port du voile à la mode. La légitimation de ces pratiques se fait par l’affirmation de la liberté de religion et du libre choix, donc en mobilisant la thématique des droits fondamentaux. Ainsi la pratique a priori traditionnelle du port du voile est-elle réinterprétée suivant une modalité moderne par sa transformation en objet de mode et vecteur identitaire. Cette pratique trouve donc à se légitimer en mobilisant un discours tout à fait moderne pétri par l’idéologie libérale et l’individualisme.

Le chapitre quatre poursuit en présentant le cas aux apparences de prime abord paradoxal des militantes féministes islamiques engagées qui font la promotion du voile. Une raison fréquemment évoquée par ces femmes pour justifier le port du voile consiste à faire de ce dernier une réponse à l’hypersexualisation de la culture. Ainsi le voile — même à la mode et porté avec des vêtements moulants — agirait-il comme une protection du corps de la femme, une garantie de pudeur contre la « marchandisation » de leur corps dès lors soustrait à la prédation des regards voyeurs. Les adeptes de la mode musulmane portent des vêtements à la mode qui respecteraient leur désir de préserver leur dignité tout en leur permettant de « se sentir belle ». L’ouvrage nous présente donc des femmes engagées dans la création et le port de vêtements musulmans actualisés et réinterprétés à la mode occidentale. Cette tendance témoigne du désir de se vêtir modestement et d’afficher sa foi afin de se positionner à mi-chemin entre l’Orient et l’Occident pour créer un nouveau visage de l’islam, plus modéré, fier et intégrant les logiques de la société de consommation mondialisée. Le processus d’individualisation de l’islam décrit avec brio par Olivier Roy dans L’islam mondialisé (Seuil, 2004), qui permet aux croyants déterritorialisés de composer un islam compatible avec leur mode de vie, sous-tend l’essor du phénomène des foulards à la mode. Le travail de Tarlo montre en quoi les choix vestimentaires de ces femmes britanniques originaires de divers pays reflètent ce qu’elles veulent être, en faisant une large place à la religion vécue sur un mode éthique

La deuxième partie de l’ouvrage se veut une mise en contexte de la polémique entourant le voile. En effet, les chapitres cinq et six exposent divers aspects entourant la controverse du foulard en Europe. Le chapitre cinq revient sur les évènements et débats autour du port du voile à l’école, avec un accent particulier sur le rôle joué par les médias. L’auteure insiste sur le fait que les opinions au sujet du hidjab et du niqab sont loin d’être monolithiques au sein des communautés musulmanes issues de l’immigration et qu’il n’existe pas de position officielle au sein même des mosquées. L’absence de pouvoir centralisé dans l’islam et l’absence d’un clergé à la catholique (malgré les tentatives des autorités politiques d’en constituer en exigeant de la part de ces communautés qu’elles aient des représentants) permettent à une diversité d’opinions et de pratiques de coexister. Pour certains croyants, par exemple, le port du voile est une affaire de droit individuel (position libérale), tandis que pour d’autres il s’agit d’une affaire qui interpelle l’État dont le mandat consiste à protéger la neutralité de l’espace public et para-public afin de favoriser l’intégration (position républicaine). Partant d’une autre perspective, les religieux les plus conservateurs revendiquent le port du niqab dans les institutions scolaires tandis que les plus laïcistes demandent sa restriction dans la vie publique.

L’auteure s’intéresse ensuite (chapitre six) à la différence des réactions qui existent en Occident face au niqab et au hidjab. Celle-ci serait dûe à l’impossibilité qu’il y aurait, dans le cas du niqab, d’identifier la personne derrière le voile. Tarlo réfère à la théorie de E. Goffman pour expliquer en quoi le niqab diffèrerait du hidjab et devrait faire l’objet d’un traitement spécifique. Pour Goffman, le visage masqué serait un obstacle au bon déroulement des interactions sociales. Les Occidentaux ont l’habitude de pouvoir identifier leur interlocuteur en établissant un contact visuel et ce serait l’impossibilité de créer ce contact qui induirait un malaise face au voile intégral. L’auteure a enquêtée sur l’opposition au niqab dans la communauté musulmane, relevant qui le condamnent le font généralement en raison de l’attention négative qui rejaillit sur l’ensemble des musulmans. Tarlo donne ensuite voix aux féministes islamiques qui condamnent la barrière sociale créée par le niqab et le déplorent comme symbole d’emprisonnement de la femme et dès lors incompatible avec la tentative de rapprochement avec l’Occident entreprise par ces militantes. Le chapitre clôt en rappelant que le niqab n’est porté que par une infime minorité de femmes en contexte occidental et qu’on doit refuser d’en faire un symbole de l’islam.

Les deux chapitres suivants constituent la troisième et dernière partie de l’ouvrage et sont consacrés à Internet. Les sites de clavardages et les blogues sont les lieux virtuels d’un échange bien réel entre femmes musulmanes de divers pays. Ils sont en bonne partie voués à la question de la conciliation de la foi et de la pratique musulmane en contexte occidental. Parallèlement aux sites de clavardages, on trouve sur Internet des boutiques en ligne qui agissent dans le sens de la commercialisation de la mode musulmane et favorisent l’accessibilité de ces hidjabs nouveau genre, permettant aux femmes de se les procurer peu importe leur situation géographique. La diversité de ces sites permet à chaque femme de trouver les produits qui conviennent à « sa » conception de la modestie, suivant la tendance qu’elle affectionne. On y trouve une variété de produits allant des hidjabs pensés pour le sport aux vêtements allant des plus modestes aux très à la mode. La fréquentation de ces boutiques sur un mode virtuel et anonyme est un moyen pour les femmes de se composer un style selon leurs convictions et leurs goûts. Ces sites laissent ainsi voir une variété d’interprétations et d’accommodements entre les impératifs de la foi et de la mode. Par exemple, si certains sites présentent les vêtements, hidjabs et autres accessoires en empruntant directement les canevas de la publicité et de la vente en ligne, d’autres sites présentent leurs vêtements sans mannequin pour être en accord avec les « principes musulmans ».

L’usage des technologies de l’information rencontre toutefois des opposants chez certains musulmans pour qui la visibilité offerte par la toile est perçue comme néfaste pour les mœurs musulmanes, tandis que d’autres y voient une forme mal venue de prosélytisme. Cette mise en marché de l’islam est un phénomène occidental qui pénètre peu à peu les pays à tradition musulmane. Ces pratiques dessinent un nouvel « islam de marché » pour reprendre le titre d’un ouvrage percutant de Patrick Haenni (Seuil, 2005) qui est de plus en plus collé au modèle de l’économie globale mais qui a encore de nombreux obstacles à franchir, selon Tarlo, avant que ce marché puisse se développer librement. On peut supposer que la censure visant Internet dans plusieurs pays à dominance musulmane constitue l’un de ces obstacles, bien que les « révolutions arabes » ayant cours depuis le printemps 2011 semblent entraîner une forte libéralisation de la toile dans les pays où les dictatures se conjuguent au passé.

En conclusion, l’auteure revient sur l’idée suivant laquelle ces pratiques liées à la mode musulmane révéleraient une manière que ces femmes auraient trouvé pour composer identité musulmane et vie en Occident. Ce phénomène serait ainsi à comprendre dans une perspective de rapprochement interculturel dans le contexte multiculturaliste de la Grande-Bretagne. Or, une limite à l’ouvrage est peut-être son britannocentrisme. Bien que le phénomène décrit touche toutes les grandes métropoles, dont en France, le propos de l’auteure tend à en faire l’exemple d’une intégration réussie qui découlerait des politiques libérales et multiculturalistes de la Grande Bretagne, ce qui a pour effet de légitimer la soi-disant supériorité de celles-ci d’un point de vue anglo-saxon (suivant lequel la France, justement, constitue un contre-exemple et un repoussoir).

De plus, la « communauté musulmane » (mais peut-on véritablement parler de communauté ?) est présentée comme une combinaison de parcours individuels uniques motivés par des contextes très diversifiés. Il aurait pourtant été intéressant de systématiser les profils des femmes présentés dans l’ouvrage, car plusieurs constantes en émergent : elles sont toutes des immigrantes de deuxième génération qui se sont réislamisées en contexte occidental, elles ont fait des études et sont issues de la petite bourgeoisie. La nouvelle mode musulmane est dès lors présentée comme un phénomène isolé tandis qu’il aurait été pertinent de la situer dans le mouvement plus global de la mondialisation et de l’impact du marché et de la consommation sur le religieux en général et de l’islam en particulier, à l’instar du travail d’Olivier Roy et de Patrick Haenni.

Enfin, l’ouvrage entier est teinté par la méthodologie individualiste de l’auteure qui va de pair avec sa perspective hautement teintée par l’idéologie libérale. Ainsi l’emphase placée sur les revendications du port du voile en terme de choix individuel occulte les dimensions, les déterminations et les enjeux sociaux du phénomène étudié, ce qui agit à terme dans le sens d’une légitimation de l’idéologie libérale et du multiculturalisme anglo-saxon face auquel la situation républicaine apparaît nécessairement comme un contre-modèle qui ne peut qu’entraver l’intégration et l’expression de ces convictions… individuelles.

Marie-Anne Lavoie est étudiante en maîtrise, Département de sciences des religions, Université du Québec à Montréal. (marieannelavoie@hotmail.com)

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// Article publié le 13 octobre 2011 Pour citer cet article : Marie-Anne Lavoie, « A propos de « Visibly muslim : Fashion, politics, faith », d’Emma Tarlo », Revue du MAUSS permanente, 13 octobre 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Visibly-muslim-Fashion
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