A propos de « Temps, travail et domination sociale », de Moishe Postone

Paris, Mille et une nuits, 2009.

Dans le sillage du numéro 34 de la Revue du MAUSS semestrielle, « Que faire, que penser de Marx aujourd’hui ? », une discussion précise, sympathique et critique à la fois du livre de Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, essentiel à la réflexion marxiste sur le statut du travail dans la société capitaliste (et qui sert de base également aux analyses d’Anselm Jappe), par Dominique Méda, l’auteur, comme on le sait du livre, Le travail, une valeur en voie de disparition, qui a fait tant de bruit. A.C.

Voici [1] un ouvrage extrêmement important, traduit en français seize ans après sa publication aux Cambrigde University Press sous le titre Time, Labor and Social Domination avec et un sous-titre, non repris dans l’édition française : A reinterpretation of Marx’s Critical Theory. Il est important au moins pour trois raisons. D’abord, il constitue une interprétation – une ré-interprétation souligne précisément le sous-titre de l’édition américaine, insistant ainsi sur la nouveauté de celle-ci – de l’oeuvre de Marx. Pourquoi une ré-interprétation : parce que l’ouvrage tout entier propose une lecture de l’œuvre de Marx radicalement opposée à celle que Postone attribue au « marxisme traditionnel ». L’ensemble de l’ouvrage constitue en effet un démontage en règle de l’interprétation classique, voire officielle, de la pensée marxiste, qui nous fait découvrir un Marx radicalement nouveau, un Marx profondément actuel. C’est le second atout de cet ouvrage : le Marx ici présenté est débarrassé de ce qui gênait beaucoup d’entre nous : le productivisme dont il semblait faire montre dans beaucoup de ses écrits - appelant au développement sans frein des forces productives et semblant n’accorder qu’un intérêt extrêmement réduit à la question de la finitude des ressources naturelles -, la dimension souvent prométhéenne de sa conception de l’histoire, tous ces éléments qui semblaient peu appropriés aux questions auxquelles nous sommes aujourd’hui pleinement confrontés, sont réintégrés dans une explication qui révèle un Marx non productiviste. « A cet égard, confirme Postone, la reconstruction de la théorie critique du Marx de la maturité entreprise ici ouvre la voie à une critique du paradigme productiviste dans la tradition marxiste » (p. 35). Enfin, et ce n’est pas le moindre mérite de l’ouvrage, Postone ne perd jamais une occasion de rappeler que la démonstration à laquelle il s’attelle ne relève pas de la pure érudition mais est au contraire mise au service de l’élaboration d’une théorie critique de la société convaincante, nous permettant de comprendre l’essence du capitalisme et, partant, les moyens d’échapper à l’emprise de celui-ci : « j’espère contribuer ici, écrit Postone, à la reconstitution d’une théorie sociale critique systématique du capitalisme » (p. 38). Au centre de la démonstration, et constituant le cœur de celle-ci, le problème de la nature du travail traverse tout l’ouvrage. C’est donc principalement de lui qu’il sera question ici.

Le travail est-il la source de toute richesse ?

Postone poursuit dans ce livre un double objectif : construire une théorie critique de la société et du capitalisme viable, d’une part, et réviser l’interprétation traditionnelle des écrits de Marx, et donc réfuter les interprétations inexactes de ceux-ci, d’autre part. Avoir la possibilité de mobiliser le raisonnement de Marx pour le développement d’une théorie critique pleinement actuelle suppose en effet nécessairement d’avoir rompu avec celles des interprétations qui présentent un Marx inadapté à la compréhension de la situation présente, ou pire encore, dont les principales théories se seraient révélées fausses à l’usage. L’ouvrage est donc consacré, dans sa plus grande part, à réfuter ce que Postone appelle « le marxisme traditionnel » et notamment la position de celui-ci vis-à-vis du travail.

La thèse majeure de Postone est que le marxisme traditionnel a produit une critique de la société et du capitalisme « du point de vue du travail » et non pas une critique du travail lui-même. Autrement dit encore, le marxisme traditionnel a considéré la notion de travail mobilisée par Marx comme « transhistorique » alors que – et c’est ce que Postone s’emploie à démontrer tout au long de l’ouvrage -, l’analyse que le Marx de la maturité fait du travail concerne le travail sous le capitalisme et non le travail « en général ». Selon Postone, les tenants du marxisme traditionnel considèrent que le principal apport de Marx a consisté à comprendre que le travail est en soi la source de toute richesse ainsi qu’à dévoiler le fait que les capitalistes s’approprient le surplus, et donc à « démasquer » la vérité du processus : « sous le capitalisme, la richesse sociale générale produite par les travailleurs ne bénéficie pas à tous les membres de la société, les capitalistes se l’approprient à leurs fins particularistes » (p.25). Il faut donc changer le mode de distribution de manière à le rendre adéquat au mode de production : le socialisme est ainsi compris par les tenants du marxisme traditionnel comme une transformation du mode de distribution. « Le socialisme est vu comme un nouveau mode d’administration politique et de régulation économique du même mode de production que le capitalisme a engendré : il est pensé comme une forme de distribution non seulement plus juste, mais aussi plus adéquate à la production industrielle » (p. 24). L’émancipation se réalisera donc lorsque la structure du travail existant ne sera plus entravée par les rapports capitalistes et utilisée pour satisfaire des intérêts particularistes : « selon cette conception, l’émancipation est fondée sur le travail – elle se réalise dans une formation sociale où le travail a acquis son caractère directement social et où il est ouvertement apparu comme l’élément central de la société » (p. 105). Pour le marxisme traditionnel, dans la société post-capitaliste, le travail restera donc central et la seule modification du mode de distribution suffira à transformer sa nature et les conditions de son exercice. Central sous le capitalisme parce que central en quelque sorte « de toute éternité », le travail restera donc central dans la société post-capitaliste : « le travail est ici le fondement ontologique de la société – ce qui constitue, détermine et régit causalement la vie sociale (p. 97).

Postone remet radicalement en cause cette interprétation. Son argument principal consiste à montrer que les tenants du marxisme traditionnel n’ont pas compris que ce que Marx dit du travail se rapporte au travail dans la société capitaliste et non au travail « en soi », « en général », en tant que notion « transhistorique ». Ce n’est que dans la société capitaliste que le travail est cette médiation sociale et que les individus sont obligés de travailler pour consommer. Ce n’est que dans la société capitaliste que le travail a pour fonction de permettre l’obtention de produits qui ont pris la forme de la marchandise. Ce n’est que dans la société capitaliste que le travail a cette fonction, occupe cette place et constitue l’activité centrale : « le travail sous le capitalisme est directement social parce qu’il agit comme activité socialement médiatisante. Cette qualité sociale, historiquement unique, différencie le travail sous le capitalisme du travail dans les autres sociétés et détermine le caractère des rapports sociaux dans la formation capitaliste » (p. 80). Postone précise que l’analyse de Marx est une critique des rapports sociaux médiatisés par le travail faite du point de vue de « la possibilité historiquement émergente d’autres médiations politiques et sociales » (p.81).

Mais que signifie que le travail agit comme une activité socialement médiatisante ? Il faut pour le comprendre revenir au « double caractère du travail déterminé par la marchandise » (p.90). Dans la société déterminée par la marchandise, c’est-à dire sous le capitalisme, le travail a une double fonction : « d’un côté, c’est un type de travail spécifique qui produit des biens particuliers pour d’autres ; mais d’un autre côté, le travail, indépendamment de son contenu spécifique, sert au producteur de moyen pour acquérir les produits des autres. En d’autres termes, le travail devient un moyen particulier pour acquérir des biens dans une société déterminée par la marchandise ; la spécificité du travail est abstraite des produits qu’on acquiert par le travail » (p. 223). Dans les sociétés où ne prédominent pas la production et l’échange marchands et où la distribution sociale du travail et de ses produits s’effectue par le biais d’un large éventail de coutumes, de liens traditionnels, de rapports de pouvoir, le travail est distribué par des rapports sociaux manifestes mais dans la société caractérisée par la forme marchandise, alors c’est le travail lui-même qui remplace ces rapports en servant de moyen objectif par lequel on acquiert les produits des autres. C’est-à-dire, précise Postone, qu’ « une nouvelle forme d’interdépendance vient à naître : personne ne consomme ce qu’il produit mais le travail ou le produit de chacun fonctionne comme moyen nécessaire pour obtenir les produits des autres » (p. 224). Telle est la spécificité du travail sous le régime capitaliste : il est l’activité socialement médiatisante. C’est la raison pour laquelle le capitalisme se caractérise par le fait que ses rapports sociaux sont constitués par le travail. On comprend dés lors mieux pourquoi le système constitué par le travail abstrait incarne une nouvelle forme de domination sociale, une forme de domination abstraite et impersonnelle. Car sous une certaine forme, le travail est une condition nécessaire, une nécessité sociale « naturelle » de l’existence des hommes. Il apparaît comme l’activité finalisée qui transforme la matière afin de satisfaire les besoins humains. Mais cette nécessité là « voile la spécificité du travail producteur de marchandises : le fait que, bien que l’on ne consomme pas ce que l’on produit, le travail soit néanmoins le moyen social pour obtenir les produits que l’on consomme. Cette dernière nécessité est une nécessité sociale historiquement déterminée » (p. 240). Sous le capitalisme, le travail social n’est donc pas seulement l’objet de la domination et de l’exploitation, il est « le fondement essentiel de la domination » (p. 189)

Marx ne fait donc pas une critique de la société capitaliste du point de vue du travail mais une critique du travail en tant qu’invention spécifique du capitalisme. Plusieurs conséquences découlent de ce constat initial. D’abord, l’analyse de la valeur-travail à laquelle procède Marx dans les Grundrisse ou le Capital, dont certains termes pouvaient laisser penser qu’il partageait la conception du travail de l’économie politique classique, doit au contraire désormais être comprise comme une critique radicale de celle-ci. L’économie politique a pensé le travail sous le capitalisme en tant que travail « transhistorique ». « La « théorie de la valeur travail » de Marx n’est pas une théorie des propriétés du travail en général mais une analyse de la spécificité historique de la valeur comme forme de richesse et du travail qui est censé la constituer » (p. 47-48). Par ailleurs, le travail est bien source de toute richesse mais là encore dans certaines conditions seulement. Car, à mesure que se développe la production industrielle, la science moderne et la technologie apparaissent elles aussi comme d’immenses sources de richesse. Enfin et surtout, si le travail dans sa double fonction est une invention du capitalisme, alors, il ne s’agit pas seulement de changer le mode de distribution pour permettre au mode de production de se déployer pleinement, il ne s’agit pas du tout de permettre au travail d’occuper enfin toute sa place, il s’agit au contraire de dépasser ce moment, de rompre avec cette conception du travail, et en fin de compte, d’en finir avec la centralité du travail. Si, pour les tenants de l’interprétation traditionnelle, dépasser la contradiction fondamentale du capitalisme implique la réalisation manifeste de la centralité du travail dans la vie sociale, pour Marx, explique Postone, la centralité constitutive du travail dans la vie sociale caractérise le capitalisme et forme la base ultime de son mode de domination. Il s’agit donc désormais d’envisager une forme de vie « où le travail cesserait de jouer un rôle socialement médiatisant » (p. 529). Comprenons bien : la société post-capitaliste, loin de mettre le travail au cœur de son fonctionnement, se caractérisera au contraire par une place radicalement nouvelle pour le travail et un rapport radicalement nouveau à celui-ci.

Que signifie rompre avec la centralité du travail ?

Que peut signifier cette rupture avec la centralité du travail ? Et peut-on suivre Postone sur ce point central de son argumentation ? Un certain nombre des textes que Marx consacre au travail dans la société post-capitaliste, par exemple dans les Manuscrits de 1844 (« Si nous produisions comme des êtres humains… ») ou dans les Grundrisse - lorsqu’il reproche à Smith de ne pas avoir compris la véritable nature du travail : « le travail est une activité positive, créatrice » (p 292) - ou plus généralement ceux de ses textes qui indiquent que le travail deviendra le « premier besoin vital » peuvent sembler contradictoires avec l’interprétation de Postone selon laquelle la société post-capitaliste, loin de rendre révéler pleinement et de sacraliser la centralité du travail, se caractérisera par un dépassement de celle-ci et une moindre place occupée par le travail. Cette dernière, qui s’appuie notamment mais pas seulement sur le passage des Grundrisse intitulé « Machinisme, science et loisir créateur » (p. 304) est néanmoins concordante avec les dernières lignes du livre III du Capital selon lesquelles le travail restera, quoi qu’il en soi, du domaine de la nécessité, la liberté véritable commençant seulement au-delà du règne de la nécessité.

Mais qu’adviendra-t-il alors du travail dans la société post-capitaliste ? Dans les dernières pages de son ouvrage, Postone donne quelques indications précieuses à la fois sur le processus permettant la sortie du capitalisme et sur les transformations du travail qui en résulteront. Il faut, pour bien les comprendre, revenir à l’un des points fondamentaux de son raisonnement, celui qui concerne la nature de la valeur et le mode de production. L’élément déterminant dans le processus de sortie du capitalisme, indique Postone, est la transformation du mode de production : « le concept de dépassement du capitalisme chez Marx n’entraîne apparemment pas une simple transformation du mode de distribution existant mais celle du mode de production lui-même », écrit-il (p.44). Pourquoi ? Parce que le mode de production lui-même est intrinsèquement lié au capitalisme. Voilà pourquoi la contradiction majeure du capitalisme n’est pas entre la sphère de la distribution et la sphère de la production ou entre, d’un côté, la production industrielle et de l’autre, le marché et la propriété privée. La raison ultime est que mode de production spécifique au capitalisme est fondé sur la valeur, qui est une forme historiquement spécifique de richesse sociale. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle est constituée par la dépense de travail humain immédiat dans le procès de production. Or, « Marx affirme qu’au cours du développement de la production industrielle capitaliste, la valeur devient de moins en moins adéquate comme mesure de la « richesse réelle » produite. Il oppose la valeur, une forme de richesse liée à la dépense de temps de travail humain à l’immense potentiel de production de richesse contenu dans la science moderne et la technologie. La valeur devient anachronique par rapport au système de production qu’elle engendre » (p. 48). Pour Marx, le dépassement du capitalisme entraîne donc l’abolition de la valeur comme forme sociale de richesse et le dépassement du mode de production qui s’est développé sous le capitalisme.

Que peut signifier concrètement « l’abolition de la valeur » ? Postone s’appuie sur le passage central des Grundrisse déjà cité pour expliciter que ceci implique que le temps de travail ne servira plus de mesure de la richesse et que la production de richesse ne sera plus effectuée principalement par le travail humain immédiat dans le procès de production. Ceci implique la transformation du mode de production et celle du travail. Ce qui signifie, d’une part, que le dépassement du capitalisme ne consiste pas seulement dans l’expropriation de la propriété privée et l’utilisation du surproduit de manière plus efficace ou plus humaine mais aussi que le système de production sociale dans lequel la richesse est créée par l’appropriation de temps de travail peut être aboli. Mieux, « la logique de la contradiction croissante entre « richesse réelle » et valeur (…) contient aussi la possibilité d’un procès de production différent qui serait fondé sur une structure nouvelle, émancipatrice du travail social » (p. 48). Le dépassement du capitalisme entraîne l’abolition d’un système de distribution fondé sur l’échange de la force de travail en tant que marchandise pour un salaire au moyen duquel on acquiert des moyens de consommation et l’abolition d’un système de production fondé sur le travail prolétarien.

La clef du dépassement du capitalisme est donc l’abolition de la valeur. Alors « la richesse matérielle n’est plus produite en tant que porteuse de valeur mais constitue elle-même la forme sociale dominante de richesse dans un contexte de capacités productives technologiquement avancées » (p. 530). La productivité accrue conduit en effet directement à une richesse sociale accrue. L’abolition de la valeur entraîne aussi, écrit Postone, l’abolition des deux autres impératifs de la valorisation : la nécessité de toujours augmenter la productivité et la nécessité que le temps de travail immédiat soit dépensé à la production. Ceci permet « une réduction massive du temps de travail à l’échelle de la société et une transformation fondamentale de la structure de la production sociale et de la nature du travail individuel » (p. 531). Pourquoi ? D’abord, parce qu’une bonne part du travail pourra être abolie (la partie qui n’était développée qu’en tant que source de la valeur, précise Postone), ensuite parce que toutes les tâches restantes pourront être soumises au principe social de rotation. En d’autres termes, soutient notre auteur, l’abolition de la valeur doit entraîner l’abolition du travail prolétarien tout en maintenant un haut niveau de productivité (qui est d’ailleurs la condition de la réduction du temps de travail). Elle doit aussi conduire, indique-t-il, à la possibilité que le travail soit redéfini et restructuré de manière à être plus intéressant et intrinsèquement gratifiant et notamment à « la possible création de modes de travail individuel qui, libérés des contraintes de la division de détail du travail, pourraient être plus pleins et plus riches pour tous. En outre, ils pourraient être plus variés : les hommes ne seraient pas nécessairement condamnés à un seul type de travail pendant la majeure partie de leur vie d’adultes » (p. 532). Dans une importante note, Postone donne les ultimes précisions concernant les caractéristiques du travail dans la société post-capitaliste : « le fait que Marx pense que, dans la société future, le travail social sera structuré de manière à être satisfaisant et agréable ne signifie pas qu’il pense que ce travail deviendra un jeu. L’idée que Marx se fait du travail non aliéné, c’est que celui-ci est exempt de domination sociale directe ou abstraite. Il peut du même coup devenir une activité de réalisation de soi et partant, se rapprocher du jeu. Toutefois cette liberté par rapport à la domination ne signifie pas une liberté par rapport à toutes les contraintes… » (p.58-59).

La place du travail comme élément central d’une nouvelle théorie critique ?

Deux conséquences majeures découlent de cette réinterprétation : d’abord, le congé donné à l’autoréalisation du prolétariat comme vrai sujet de l’histoire dans la société socialiste (p. 523). Ensuite, le fait que le dépassement du capitalisme ne consiste pas principalement dans l’abolition de la propriété privée mais dans l’abolition de la loi de la valeur, du mode de médiation sociale et, partant, de la dynamique immanente au capitalisme. Rappelons les traits déterminants de celle-ci : à partir de la manufacture, rappelle Postone, la valeur est devenue le principe structurant de l’organisation de la grande production : « la production s’organise d’après l’usage le plus efficace du travail humain engagé dans des tâches de plus en plus fragmentées et spécialisées en vue d’une plus grande productivité. En d’autres termes, la dimension de valeur d’usage du travail devient structurée par la valeur » (p. 518). Ou encore : « l’augmentation de la production n’aboutit ni à une augmentation correspondante de la richesse sociale ni à une diminution correspondante du temps de travail mais au contraire à la constitution d’un nouveau niveau de base de la productivité – qui conduit à de nouvelles augmentations de la productivité » (p. 508), alors même que la création de richesse matérielle devient de moins en moins dépendante de la dépense de travail humain immédiat dans la production.

Le travail prolétarien est de plus en plus superflu du point de vue de la richesse matérielle, donc anachronique, mais il reste nécessaire en tant que source de la valeur. Le dépassement du capitalisme consiste à rompre avec la loi de la valeur et donc avec cette expansion illimitée qui caractérise le capitalisme, puisque la production capitaliste est une production pour la production. L’abolition de la valeur doit permettre de rompre avec ce souci de produire pour produire, et permettre aux hommes de retrouver un contrôle sur l’ensemble du processus. Le travail ne disparaît pas, il reste nécessaire mais dans sa fonction première : permettre la satisfaction des besoins humains. Ce contrôle permet aussi de maîtriser le rapport avec la nature et de mettre un terme à la spécialité du mode capitaliste de production qui ne se développe « qu’en ruinant dans le même temps les sources vives de toute richesse ; la terre et le travailleur ». Le travail est désaliéné mais pas pour autant semblable au jeu. Les immenses forces développées par le capitalisme ne disparaissent pas mais viennent augmenter directement la richesse sociale. Puisqu’il n’existe plus de relation nécessaire entre le temps de travail consommé et la production de richesse matérielle, un autre mode de distribution sociale que le salaire peut être développé.

Cette interprétation extrêmement rigoureuse et convaincante, dont le principal mérite est, comme y revient l’auteur dans les dernières pages de l’ouvrage, de contribuer à une théorie critique cohérente de la société et du capitalisme appelle un certain nombre de commentaires et de questions.

Je voudrais dans un premier moment m’arrêter sur le caractère très novateur de l’analyse de Postone sur la question du travail. Ce que nous dit clairement l’auteur, en s’appuyant sur l’ensemble du corpus théorique du Marx de la maturité, c’est donc que le dépassement du capitalisme ne signifie pas l’apogée du prolétariat et du travail mais au contraire le dépassement de ceux-ci. Dépasser le capitalisme, cela signifie d’abord se débarrasser de l’aliénation du travail ou plus simplement du travail en tant que nécessairement aliéné sous le capitalisme. Cela signifie donc donner une nouvelle place au travail, sans doute moins importante, clairement moins centrale, au bénéfice d’autres types de médiation : « dans ce type de société, la sphère publique politique jouerait un rôle plus central que sous le capitalisme », écrit Postone (p. 530). Je voudrais ainsi souligner la très grande proximité de cette analyse avec celles développées par Gorz (et par les disciples de Gorz au nombre desquels je me permets de me compter). Postone cite d’ailleurs très fréquemment Gorz dans son ouvrage, le plus souvent pour souligner la convergence de leurs interprétations mais aussi lorsqu’il s’agit de renvoyer à de plus amples développements sur des points précis, par exemple sur le revenu garanti (p. 535, note). Le caractère insuffisant de l’abolition de la propriété pour dépasser le capitalisme et la critique du travail constituent deux points de convergence des analyses de Gorz et de Postone. L’interprétation de ce dernier me semble ainsi relégitimer un certain nombre d’analyses consacrées au travail qui ont au moins trois points communs. L’un consiste à défendre l’historicité de la notion de travail (je renvoie aux nombreux ouvrages de Gorz ou plus récemment, dans la même lignée à Le Travail. Une valeur en voie de disparition ?, notamment pages 20 et suivantes : Le travail, une catégorie anthropologique [2]). Un autre de ces points communs consiste à soutenir que le travail a été « absorbé », et « contaminé » par la logique capitaliste au point qu’actuellement, en régime capitaliste, au sein d’une division du travail de plus en plus approfondie et du fait de la subordination, le travail est clairement aliéné. Le troisième consiste à proposer un « désenchantement » de la sphère de la production et du travail permettant à d’autres modes de relation social de se développer, notamment au sein de la sphère politique. Ces théories ont également pour point commun d’avoir déclenché les foudres à la fois des non marxistes (voir par exemple la série d’ouvrages publiés en réaction aux thèses développées dans Le Travail. Une valeur en voie de disparition) et marxistes (voir par exemple dans le numéro 10 de la revue Futur antérieur : « Paradoxes autour du travail », p. 6-8). L’analyse développée par Postone, qui souligne l’actualité et l’intérêt de telles propositions diffère néanmoins de celles-ci dans la mesure où contrairement à Arendt, Gorz, Habermas ou leurs épigones, elle révèle un Marx non « travailliste » et non productiviste, en mettant en évidence que les analyses que Marx consacre au travail, et que nous avions considérées comme des analyses consacrées au travail « en soi », comme notion transhistorique, sont en fait des analyses du travail sous le capitalisme. Dés lors, et c’est un des avantages de cette interprétation, il devient possible de réconcilier autour d’une théorie critique de la société dont nous avons plus que jamais besoin, ceux qui restent attachés à l’actualité de Marx et à son utilité pour penser la modernité et ceux qui l’avaient quitté précisément en raison de son travaillisme et de son productivisme.

Mais j’en viens désormais aux trois questions majeures que suscite l’interprétation de Postone.

La première est justement lié à ce « nouveau » Marx non productiviste que Postone revendique d’avoir dévoilé. Ce Marx là serait non productiviste parce qu’il aurait montré comment les hommes peuvent récupérer le contrôle sur les immenses forces productives qu’ils ont contribué à déclencher et rompre avec la dynamique immanente au capitalisme, le cercle infernal de la « production pour la production ». Le post-capitalisme se caractériserait donc par le fait que les énormes possibilités d’augmentation de la production seraient mises directement au service de l’augmentation de la richesse matérielle permettant ainsi aux hommes de continuer à en bénéficier sans plus souffrir des conséquences de l’objectivation de ces processus de transformation sociale. Mais la poursuite du développement des forces productives, de la croissance, de hauts niveaux de productivité en quelque sorte comme avant – la seule différence étant que ce processus vient augmenter directement la richesse sans détour par la valeur – est-elle vraiment conciliable avec l’anti productivisme ? Et en quoi cette transformation là du mode de production pourrait-elle vraiment permettre l’instauration d’un nouveau rapport entre l’homme et la nature, moins prométhéen ? Le fait que l’homme reprenne le contrôle sur ces énormes forces productives est-il vraiment susceptible de rompre avec la tendance du capitalisme à ruiner la nature ? Postone indique à la fin de la longue analyse qu’il consacre à Marx que ce dernier peut « fournir une critique de la forme de croissance, de la production technologique avancée et des contraintes systémiques exercées sur les décisions politiques sous le capitalisme (p. 378) puis que le dépassement du capitalisme permettrait « une forme de croissance économique qui ne serait pas nécessairement diamétralement opposée aux intérêts écologiques durables de l’humanité » (p. 530). Mais l’on ne voit pas par quel moyen.

Autant il est clair que le dépassement du capitalisme et la transformation du mode de production sont de nature à transformer radicalement la place du travail et les modalités d’exercice du travail, autant – notamment parce que le développement des forces productives est la condition d’une forte réduction du temps de travail – on ne voit ni pourquoi ni comment la poursuite de hauts niveaux de productivité et donc de la croissance permettrait de faire cesser le pillage de la nature et de rompre avec le caractère illimité du processus de croissance mis en œuvre sous le capitalisme. Ceci ne remet-il pas remet en cause la capacité de la théorie marxiste, même repensée, à résoudre les questions que nous nous posons aujourd’hui sur la nature des transformations du mode de production susceptibles de garantir un développement respectueux des équilibres naturels et la nécessité de substituer au paradigme de la croissance celui de la décroissance ? A moins que cette lecture n’ouvre une piste radicalement différente de celle aujourd’hui proposée par l’écologie politique, qui consiste à rompre non seulement avec le capitalisme et son processus d’accumulation illimité mais plus généralement avec la croissance, le toujours plus et des niveaux toujours plus élevés de productivité. Mais il faudrait dans ce cas approfondir la possible compatibilité entre une croissance toujours soutenue et appuyée sur la recherche de gains de productivité et respect des équilibres écologiques. Le contenu de la croissance est-il différent ? Son contenu carbone est-il allégé ?, Est-elle de naturelle plus immatérielle (théorie du découplage)… En quoi le nouveau mode de production est-il, substantiellement nouveau ? Postone n’en dit rien. Et c’est dommage. Par ailleurs, de nombreuses inconnues subsistent autour de cette question d’une croissance dont la nature serait radicalement différente de celle d’aujourd’hui. La partie consacrée à la théorie du capital met bien en évidence que ce mouvement directionnel continu, sans fin extérieure déterminée, cette société poussée par la production pour la production, par un processus qui existe pour lui-même est « intrinsèquement lié à la dimension temporelle de la valeur » et donc que l’abolition de la valeur doit nous permettre de rompre avec celui-ci. Mais alors, quel sera l’aiguillon qui poussera les hommes à poursuivre, de manière pleinement consciente, un tel mouvement ? La seule idée d’augmenter rationnellement la richesse sociale permettant la satisfaction des besoins avec toujours moins de travail sera-t-elle suffisante ?

La seconde question est directement liée à celle-ci et concerne le travail. Postone affirme que dans la société post-capitaliste le travail prendra moins de place (le temps de travail sera considérablement réduit, la centralité de travail ne sera plus de mise car la loi de la valeur aura été abolie) mais aussi que le travail sera plus gratifiant, notamment parce que les hommes seront « libérés des contraintes de la division de détail du travail » (p. 532). Mais comment concilier la poursuite de hauts taux de croissance et de hauts niveaux de productivité avec une moindre division du travail (et que signifie ici « de détail » ?) et par quel miracle le travail pourra-t-il alors être plus gratifiant ?

Postone apporte un certain nombre de réponses à ces questions, revenant sur le fait que le travail ne sera pas semblable au jeu, qu’il sera certes délivré des contraintes de la domination, mais qu’il continuera à relever de la nécessité, et que les tâches les plus ingrates seront partagées. Il rappelle par ailleurs que les individus n’exerceront pas toujours le même métier…Mais ce faisant, il se met, me semble-t-il, en contradiction avec une grande partie de l’argumentation qu’il a par ailleurs longuement mobilisé au cours de l’ouvrage pour montrer pourquoi la plupart des théoriciens de l’Ecole de Francfort se sont trompés. Postone soutient en effet que l’idée partagée par l’Ecole de Francfort et notamment par Horkheimer et Habermas – selon laquelle le travail est « en soi » instrumental et aliéné – met en évidence qu’une fois de plus, ces auteurs ont confondu travail en soi et travail sous le capitalisme et donc hypostasié « le caractère aliéné du travail comme un attribut du travail en soi » (p. 352). Dés lors, pour Habermas, le travail individuel n’a aucune possibilité d’être créatif, d’être positivement réflexif alors que selon Postone, pour Marx, dépasser le capitalisme entraînera une transformation radicale du travail social. « Cela semble indiquer, écrit Postone, que le travail individuel pourrait être beaucoup plus positivement constituant dès lors que le travail ne fonctionnerait plus comme activité socialement constituante » (p. 353). Ma question est simple : entre le refus de la conception de l’Ecole de Francfort, - qui confond travail en soi et travail sous le capitalisme et est de ce fait incapable de voir que le travail n’est pas en soi un pur agir instrumental et peut donc être libéré -, et le refus de la conception marxiste traditionnelle pour laquelle le socialisme est une société qui coïncide avec l’autoconstitution par le travail, quelle sera la vraie nature du travail dans la société post-capitaliste ? Ni aliéné, ni libéré, toujours mis au service de l’augmentation de la productivité mais gratifiant, ni jeu, ni sacrifice… ??? La ligne de crête semble singulièrement étroite.

La dernière question concerne l’élément déclencheur et les étapes qui pourraient constituer la transition vers le post-capitalisme. La thèse de Postone est que la contradiction de base du capitalisme n’est pas « celle représentée par l’opposition sociale de la classe ouvrière à la classe capitaliste » (p. 540), mais celle existant entre les énormes forces productives mises à disposition des hommes, notamment par la science et la technologie et la mesure de la richesse, qui continue d’être conditionnée par la loi de la valeur et par le temps de travail. Si le prolétariat n’est plus le sujet historique (« le prolétariat ne porte pas en lui un possible au-delà futur de la domination du capital » (p. 524), s’il ne suffit plus ( !) d’abolir le caractère de la propriété mais qu’il faut avant toute chose abolir la valeur, quel peut être l’élément qui va porter à leur plus haut degré les tensions inscrites au sein du capitalisme et qui va pousser au dépassement du capitalisme ? Ayant critiqué les « mécanismes » habituels proposés par la théorie marxiste traditionnelle, Postone n’en propose aucun autre susceptible de servir d’alternative. Certes, écrit Postone, la tension croissante entre les deux dimensions des formes de base du capitalisme et le développement de la sphère de la production conduit au possible dépassement historique de la valeur. Mais comment passe-t-on du possible au réel ?

D’autant que cette société « ne peut se développer de façon quasi automatique en une forme de société radicalement différente. De la même manière, celle-ci ne peut surgir automatiquement d’aucune sorte d’effondrement du système actuel » » (p. 526). Le dépassement n’est donc en aucune manière automatique mais simplement possible, et conditionné selon l’auteur par l’existence « de nouvelles structures faisant de l’abolition du fondement de l’ordre capitaliste la condition de leur existence sociale réelle » (p. 528, 541 et sq.)….Par ailleurs, il implique, soutient Postone, une théorie sociale de la subjectivité, qui est historique. Postone suggère que le facteur déclenchant pourrait donc être l’apparition de nouveaux besoins et de nouvelles formes de subjectivité « qui serait faite en termes de tension structurelle croissante entre le caractère anachronique de la structure du travail et sa centralité maintenue dans la société moderne » et plus généralement l’importance subjective croissante de la consommation en termes de déclin du travail comme source d’identité ». Malheureusement les études les plus récentes mettent en évidence que les attentes à l’égard du travail n’ont jamais été aussi fortes (Davoine, Méda, 2008), qu’elles soient de nature instrumentale ou expressive et que loin d’entraîner un détachement du travail, les nouveaux besoins de consommation constituent une source majeure, sinon d’attachement, au moins d’asservissement au travail. Cette voie semblant fermée, et alors que Postone semble n’en proposer aucune autre, les attentes immenses soulevées par Temps, travail et domination sociale restent, à la fin de ce magistral ouvrage, malheureusement insatisfaites, et suggérent d’emprunter malgré tout la voie proposée par Postone, la formation de nouvelles subjectivités, nouvelles structures et nouveaux textes, supports d’une nouvelle voie vers le dépassement du capitalisme.

Dominique Méda est directrice de recherches au Centre d’Etudes de l’Emploi

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// Article publié le 24 mars 2011 Pour citer cet article : Dominique Méda, « A propos de « Temps, travail et domination sociale », de Moishe Postone », Revue du MAUSS permanente, 24 mars 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Temps-travail-et
Notes

[1Article publié initialement dans la Revue française de socio-économie, 2010, n°06, pp. 175-182.

[2Le Travail. Une valeur en voie de disparition ?, Essais, Champs, 2010

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