A propos de « Le Bazar Renaissance. Comment l’Orient et l’Islam ont influencé l’Occident », de Jerry Brotton

Traduction française par Françoise et Paul Chemla, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2011.

L’ouvrage que font paraître aujourd’hui les Éditions Les Liens qui Libèrent a été publié par Jerry Brotton voici dix ans en Angleterre avec un sous-titre complètement différent : « De la route de la soie à Michel-Ange ». L’auteur, spécialiste de la Renaissance, est professeur à la Queen Mary University de Londres. Son travail est traduit pour la première fois en français. Auteur de plusieurs ouvrages portant sur la Renaissance, dont Global Interests. Renaissance between East and West (2000) coécrit avec Lisa Jardine, Brotton a déjà connu avec son Bazar Renaissance un large succès auprès du grand public – la blogosphère commence d’ailleurs à bruire en tout sens à ce sujet – mais aussi de certains anthropologues, notamment Jack Goody qui le cite régulièrement dans ses ouvrages. Ce livre ne s’adresse clairement pas aux seuls spécialistes de la Renaissance qui n’y apprendront sans doute aucun élément nouveau. Sa bibliographie est restreinte (Peter Burke n’est par exemple pas cité) et ses notes de bas de bas de page peu nombreuses. Cet ouvrage constitue le premier volume d’une nouvelle collection intitulée « L’histoire-monde » dont l’objectif est de donner un écho éditorial au mouvement dit de « l’histoire globale » qui a connu ces dernières années des développements spectaculaires. Il convient bien entendu de saluer une telle initiative. L’ouvrage est préfacé par Alain Gresh qui évoque dans son introduction Aristote au Mont Saint-Michel, un ouvrage où Sylvain Gouguenheim minimisait la contribution du monde islamique à l’histoire de la culture européenne, ce qui suscita une importante controverse, de nombreux spécialistes ayant refusé d’accepter une telle présentation de l’histoire.

L’objectif de l’ouvrage de Brotton est de mettre en évidence les contributions de l’Orient – au sens large – dans cette phase essentielle de l’histoire européenne que l’on appelle « Renaissance ». Dans tout son livre, l’historien entend défendre une conception de la Renaissance non pas en termes de conflits de civilisation mais en mettant l’accent sur les échanges culturels ou commerciaux. Aussi est-il amené à réfuter l’idée que la Renaissance européenne repose sur un « esprit » particulier. Pour asseoir sa démonstration, Brotton est amené à se pencher sur un certain nombre d’œuvres d’art dans lesquelles la présence de l’Orient est manifeste. Il se livre ainsi à une analyse iconographique du célèbre tableau Les Ambassadeurs d’Holbein qui constitue une remarquable mise en abyme de la Renaissance telle que l’entend Brotton, à la croisée de l’Orient et de l’Occident. L’Italie n’est en effet certainement pas la source unique de ce que nous appelons « Renaissance ». Pour Brotton, la Renaissance eurocentrée que nous connaissons est une pure fiction qui scotomise les contributions venant d’ailleurs et qui ont été constitutives de son identité. À une vision oppositionnelle entre « Orient » et « Occident », Brotton entend substituer une conception plus continuiste de cet espace en mettant l’accent descriptif sur les échanges inséparablement culturels, commerciaux et, bien sûr, guerriers. Pour mettre en perspective sa description, le chercheur fait la généalogie du concept de Renaissance en remontant d’abord au XIXe siècle. Michelet oppose à cette époque d’une façon tranchée le temps du Moyen Âge et celui de la Renaissance. Des auteurs comme Burkhardt ou, à sa suite, Pater continuèrent cette tradition en affirmant que l’homme moderne doté de conscience individuelle était une « invention » de l’Europe renaissante. Ayant des valeurs élitistes, ces auteurs étaient peu à même d’envisager correctement la dimension proprement commerciale des échanges de cette époque. Plus tard, Johan Huizinga contesta la césure Moyen Âge/Renaissance issue de cette tradition. Il tenait à rattacher l’Europe du Nord à l’histoire de la Renaissance. Il contestait, en outre, la supériorité de l’individu européen. Quant à Panofsky, il considérait que la résurrection des études classiques à laquelle on a alors assisté à ce moment de l’histoire avait conduit au respect des « valeurs morales ». D’où la dimension cruciale des études iconologiques qui permettaient de donner accès aux « mentalités » de cette époque puisque, selon Panofsky, l’artiste était capable d’en cristalliser la signification. À rebours de la thèse d’Elias, Panofsky considérait que l’art de cette époque possédait une vitalité émotive plus vive qu’au Moyen Âge.

L’ouvrage de Brotton se décompose en six chapitres. Le premier, intitulé « Une Renaissance mondiale », est l’occasion pour lui d’adresser des critiques à cette tradition historiographique coupable selon lui d’être exagérément eurocentrée : d’autres peuples que les peuples européens ont été déterminants dans la création de l’Europe. Cela ne se voit peut-être jamais si nettement que dans le tableau servant à illustrer la couverture, Saint-Marc prêchant à Alexandrie de Gentile et Giovanni Bellini où l’on aperçoit Mamelouks, « Maures », Perses, Éthiopiens et Tartares. Cette présence atteste une admiration de la culture orientale, qu’il s’agisse des arts ou des sciences. L’admiration est d’autant plus grande qu’il y avait alors un grand contraste entre les produits de base exportés par l’Europe et les produits de luxe qu’elle importait d’Orient : l’échange était clairement inégal. L’influence de l’Orient s’observe particulièrement bien à Venise où tous les arts, à commencer par l’architecture, étaient fortement influencés par l’Orient. La grande peste de 1348 et les guerres eurent pour effet de concentrer le capital sur une élite avide de consommations ostentatoires et donc de produits de luxe. Brotton conteste l’idée que le « capitalisme » soit d’essence européenne. Il suggère que les pratiques commerciales de cette époque étaient influencées par l’économie du Bazar oriental – d’où le titre du livre. Il pose également l’idée que les connaissances dans le domaine des mathématiques ou encore de la géographie ont été fortement encouragées par les pratiques commerciales, mettant à distance l’idée colportée par l’Art pour l’Art et ratifiée par la sociologie critique, selon laquelle la connaissance s’élève à mesure que la distance à la nécessité (économique) grandit. L’adoption des chiffres indo-arabes fut déterminante et constitua une rupture essentielle avec l’archaïsme des systèmes européens. De même, Brotton réfute l’idée selon laquelle la grandeur de l’art dépendrait de sa distance aux nécessités économiques. Tout au contraire, les échanges marchands encourageaient considérablement l’expression artistique. Si l’on sait bien que les Médicis étaient d’aussi grands mécènes que de grands banquiers, on dit moins souvent que c’était également le cas de Mehmed II qui était un fin lettré et un tout aussi grand mécène : Topkapi fut à son époque considéré comme plus beau palais du monde. On y admirait ses riches bibliothèques. La culture du sultan ressemblait à celle des puissants d’Italie. Il s’intéressait à la littérature, à la philosophie antique et s’efforça, dans le même temps, de développer le commerce avec le Grand Bazar. Les Européens qui furent d’abord catastrophés par la chute de Constantinople envoyèrent très vite des émissaires commerciaux afin d’y faire des affaires. Moins d’un siècle après sa chute, Venise signa un accord commercial avec Constantinople. Le doge lui-même loua le si célèbre portrait que Gentile Bellini avait fait de Mehmed. Cette intrication culturelle très grande rend difficile un tracé oppositionnel entre Orient et Occident pour une large part issu du XIXe siècle. Le fait que les antagonismes politiques pouvaient être grands n’empêchait jamais les échanges matériels et intellectuels. Ainsi, l’Arétin était fasciné par Tamerlan et lui proposa ses services. Montaigne considérait que l’Empire des Turcs était le plus grand. L’influence de l’Afrique sub-saharienne existait aussi. Les esclaves constituaient une dimension importante de l’échange. C’est, selon Brotton, la face sombre de la Renaissance. La domination du monde par l’Europe était tout sauf « civilisatrice ».
Dans le second chapitre, Brotton propose de renouveler l’image que nous avons de l’« humanisme » avec son retour à l’Antiquité et ses traductions. Pour le détacher de tout « esprit » spécifique, Brotton le met d’abord en lien avec l’« invention » de l’imprimerie au milieu du XVe siècle qui popularisa comme jamais (en Europe) le livre écrit. L’imprimerie permit de faire à leurs promoteurs des profits considérables fournissant à l’Europe des millions de livres. Elle encouragea la Réforme, facilita la diffusion des langues vernaculaires et contribua à favoriser les identités nationales. Si certains humanistes avaient si à cœur de valoriser la culture classique, ce n’était pas seulement parce que ce savoir rendait plus « humain » mais aussi parce qu’il pouvait être mis au service de leur carrière ou de leur domination : le savoir humaniste était très profondément « hétéronome ». Les humanistes désiraient intéresser, c’est-à-dire convaincre les puissants qu’ils devaient passer par eux – inter-esser, être entre – pour arriver à leurs fins. Aussi n’était-il pas étonnant que ces mêmes puissants financent leurs institutions d’enseignement. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le savoir humaniste était plutôt conservateur. Il voyait par exemple d’un mauvais œil le fait que les femmes se l’approprient. Les femmes, loin d’intérioriser cette domination, en étaient généralement indignées et ne se privaient pas de l’écrire.
Brotton examine ensuite (chapitre 3) la question des liens entre l’Église et l’État. La Renaissance est le moment où l’Église connut une importante crise avec la Réforme qui balaya tout le nord de l’Europe. Parallèlement, la poussée des États-nations s’est faite au détriment de la religion. La chute de Constantinople mit par ailleurs un terme aux tentatives de réunion de l’Église d’Orient et d’Occident. Si la religion était omniprésente dans la vie de tout un chacun, il serait faux pour autant de considérer qu’elle avait une emprise totale sur la vie. Nombreux étaient ceux qui voyaient de très loin les choses de la religion. Les niveaux de fréquentation des églises étaient très bas. D’où la nécessité de « panneaux publicitaires » picturaux, selon l’expression de Brotton, afin d’enseigner ces choses-là. À Rome, on fit bâtir à partir du début du XVe siècle de nombreux bâtiments afin de célébrer la gloire de l’Église catholique. La rivalité avec Constantinople était constante pour le statut de capitale impériale du monde chrétien. Mehmed avait transformé la plus grande église de la Chrétienté en mosquée. À cet égard, les premiers plans de Saint-Pierre de Rome ressemblaient à Sainte Sophie. Les coûts de construction de Saint-Pierre de Rome furent si élevés qu’ils obligèrent au négoce des Indulgences. Ce luxe et ce financement scandalisèrent Luther qui rejetait toute médiation entre Dieu et le fidèle. La doctrine de Luther emporta un franc succès dans les populations urbaines de l’Europe du Nord. Les Réformateurs étaient attachés au « texte même » : la scolastique relevait pour eux de la « superstition ». Là encore l’imprimerie eut un rôle décisif en diffusant dans toute l’Europe la pensée de Luther, l’auteur qui se vendait le plus à cette époque. Soliman le Magnifique considérait le luthérianisme comme un allié objectif : il empêchait Charles Quint de mobiliser toutes ses forces à l’Est. Aussi priait-on dans les mosquées pour l’essor du luthérianisme. Il y avait en outre des affinités entre la Réforme et l’Islam, à commencer par le rejet des idoles.
Rome ne resta pas les bras croisés et tenta de manifester son pouvoir en investissant massivement dans l’art et le luxe. Raphaël et Michel-Ange eurent alors un rôle de premier plan. Mais le luxe de l’art n’était pas une réponse suffisante à la Réforme, d’où la réunion à partir de 1545 du Concile de Trente. De là découlèrent la création de l’ordre jésuite, l’inquisition ainsi que la mise en place de l’index. Tout cela fut efficace : un tiers de la population laïque perdue revint au catholicisme. Une nouvelle ère de guerres de religions s’ouvrit alors.
Brotton aborde par la suite plus directement la question de l’art (chapitre 4). Vasari, bien sûr, joua un rôle essentiel. C’est lui qui inventa l’idée même de l’« art de la Renaissance ». Il fut le premier à utiliser le mot « rinascità » pour désigner la révolution artistique qui eut lieu entre la fin du XIIIe siècle et le milieu du XVIe siècle. Il attaquait le style tudesque et grec, à savoir byzantin et gothique. Selon Brotton, Vasari a été témoin de l’essor d’un nouveau statut d’artiste où la dimension esthétique jouait un rôle primordial, d’où la faible place accordée aux mécènes dans ses Vies. Il s’intéressait de près aux artistes italiens, mais très peu aux artistes du Nord ou d’Orient : il se situait nettement du côté catholique. Pourtant les artistes du Nord avaient une grande importance : Van Eyck, par exemple, pouvait se mettre au centre de sa composition et « anticiper », selon Brotton, l’aspiration à « l’autonomie personnelle dans la création » artistique.
On trouve dans l’art italien de cette époque d’innombrables références à l’Orient, qu’il s’agisse des objets, des costumes ou encore des caractères arabes. Certains peintres comme Costanzo da Ferrara avaient fait le voyage à Istanbul. Dans son Scribe accroupi, il s’est clairement inspiré de l’art ottoman. Le fameux peintre perse Behzâd y fit directement écho dans son Portrait d’un peintre en costume turc en proposant un savant jeu de miroirs culturels où l’Orient réfléchit un Occident qui lui-même réfléchit l’Orient. L’admiration pour l’art oriental était une dimension essentielle de l’art de la Renaissance. Son essor au XVe siècle était dû à celui de la bourgeoisie montante et de l’Église. Il avait aussi une fonction politique consistant à affirmer le prestige, la force et le pouvoir des élites. La référence aux héros antiques permettait de bien exprimer cette dimension. La fonction politique de l’art contribua à l’augmentation de son statut. Cette inféodation aux fonctions politiques était donc ambivalente : elle pouvait être lue comme une forme de domination du mécène, mais en même temps, celui-ci était comme « obligé » de faire appel aux meilleurs artistes, et donc de payer très cher, pour exprimer sa puissance : la domination marchait dans les deux sens.
Si l’art d’Occident était influencé par l’art d’Orient, la réciproque était vraie. Pour la construction de Topkapi, Mehmed sollicita des artistes occidentaux. Par contrecoup, on essaya à Urbino de copier les succès d’Istanbul. Ce mouvement pendulaire était caractéristique de l’art de la Renaissance.
Dans le cinquième chapitre, Brotton évoque la question des explorations. Il rappelle qu’à la fin du XVe siècle, Ptolémée revint à l’honneur. Sa mémoire avait été conservée par les Arabes. Sa représentation du monde rompait avec celle du Moyen-Âge. La carte de Ptolémée était focalisée sur la Méditerranée orientale et l’Asie centrale. D’autres cartes existaient au Maghreb qui permettaient la navigation. Le Portugal développa beaucoup les explorations maritimes vers le Sud, ce qui permit de nombreux échanges entre l’Afrique de l’Ouest et l’Europe. Le Portugal tira un grand bénéfice de ces échanges. Le passage du Cap de Bonne-Espérance périma la conception ptoléméenne du monde. C’est pourtant en prenant appui sur Ptolémée que Christophe Colomb prit l’initiative de tenter de rejoindre l’Inde par l’Ouest. Colomb proposa d’abord son projet d’expédition au Portugal, qui le refusa, puis à la Castille, qui accepta de le financer dans l’espoir de faire d’appréciables profits. Les Portugais envoyèrent par la suite Vasco de Gama pour contourner le cap de Bonne-Espérance. Il y parvint grâce à un astronome navigateur arabe. C’est que la science et l’astronomie arabes avaient alors fait des progrès considérables. En effet, les travaux de Ptolémée avaient aussi transité par l’Orient. Le Turc Piri Reis avait fait des cartes très précises qui incorporaient les acquis des Portugais, Musulmans, Hindous et Chinois. Ce sont d’ailleurs les Chinois qui ont « découvert » le Cap de Bonne-Espérance. Lorsque Vasco de Gama arriva en Inde avec ses équipiers, ils faisaient figure d’étrangers sales au savoir dépassé. Les cadeaux apportés par Vasco de Gama faisaient pâle figure pour la cour de Calicut. C’est lui qui finalement ramena des épices. Cela fit froncer les sourcils de Venise qui voyait d’un mauvais œil la concurrence portugaise dans le domaine des épices.
La carte géographique était à cette époque un fort enjeu de pouvoir : elle permettait de maîtriser l’espace pour le commerce ou la guerre. En 1502, le monde de Ptolémée était révolu et les découvertes s’accumulèrent. Amerigo Vespucci prouva définitivement que Colomb avait découvert un nouveau continent. Ces « découvertes » changèrent bien des choses dans la vie des Européens. L’arrivée massive de nouveaux épices, aussi bien d’Orient que des Amériques, métamorphosa les habitudes alimentaires. Les vêtements aussi furent modifiés. Lisbonne devint une des villes les plus riches d’Europe. C’est également à cette époque que l’équipe de Magellan fit pour la première fois et après moult péripéties le tour du monde en bateau. Là encore, ce qui avait produit cette prouesse avait le commerce pour raison : il s’est agi de gagner les Moluques où l’on cultivait les précieux clous de girofle de façon plus économique. De son côté, Charles Quint commençait à récolter l’or et l’argent d’Amérique. Elle devenait progressivement une immense colonie esclavagiste et minière. La « découverte » de l’Amérique n’enthousiasma que les Européens : les populations présentes sur le continent américain furent en effet décimées à la fois par les colonisateurs et les maladies. Brotton n’hésite pas à utiliser le terme de « nettoyage ethnique ». L’Espagne avait exporté en Amérique son intolérance religieuse et sa violence militaire. Ils voyaient les peuples du nouveau monde comme de nouveaux Musulmans. Les cultures inca et aztèque ont été rasées alors que c’étaient des civilisations très avancées. Il y eut des dizaines de millions de morts. Après cette « découverte », l’or et l’argent affluèrent en Europe. L’économie en fut radicalement transformée. Comme il fallait des bras pour les mines et que les autochtones n’étaient plus en nombre suffisant, on eut recours à l’esclavage venant d’Afrique. C’est là, estime Brotton, un des pires aspects de la Renaissance : la traite des esclaves africains. L’Amérique du Sud, avec son instabilité, est encore aujourd’hui héritière de cette période.
Dans son sixième chapitre, Brotton aborde la question des « représentations » du monde. Dans le domaine scientifique, les progrès furent considérables : c’est un nouveau monde qu’il s’est agi d’habiter. C’est à cette époque que fut mise au point la projection de Mercator qui place l’Europe au centre du monde. Brotton réaffirme l’idée que les innovations scientifiques étaient liées à des nécessités pratiques. C’était par exemple le cas dans le domaine de la balistique où des « progrès » techniques considérables – si tant est que ce genre de mot ait un sens s’agissant de la guerre – furent accomplis afin de triompher au combat. Les nécessités du commerce encouragèrent le perfectionnement de la comptabilité en partie double. Toutes sortes de découvertes scientifiques majeures avaient pour arrière-fond des nécessités commerciales. Les exigences de l’Église elles-mêmes pouvaient être à l’origine de découvertes scientifiques, fût-ce involontairement. Celle-ci avait fait appel à Copernic afin qu’une régularité calendaire puisse satisfaire la cohérence liturgique : c’est comme cela qu’advint la « révolution copernicienne ».
Le magistère intellectuel du monde arabe se faisait fortement sentir dans le domaine scientifique où l’on recommandait de l’imiter. Lorsque Gérard de Crémone traduisit Avicenne au XIIe siècle, il devint une référence obligée dans toute l’Europe. C’est encore lui qui traduisit de l’arabe L’Amalgeste de Ptolémée en latin. Brotton rappelle à cet égard que Mehmed était un mécène enthousiaste de Ptolémée. D’autres penseurs arabes eurent beaucoup d’influence dans l’Europe renaissante. Ce fut par exemple le cas de Ibn al-Nafis dans le domaine de la circulation sanguine. Le fameux Vésale était convaincu de l’importance de la médecine arabe. En astronomie et en géographie, l’influence était encore plus grande. L’astronomie avait un cœur vivant en Perse avec l’observatoire de Maragha où brillait Nasîr ad-Dîn at-Tûsi qui laissa des traces par la suite chez Copernic. Brotton considère que l’oubli relatif de la science arabe est lié au fait que le monde islamique n’a pas adopté l’imprimerie. Or il est clair qu’elle a eu un rôle déterminant dans les progrès de la science. Si le travail scientifique de Léonard de Vinci, qui était l’incarnation vivante de l’art et de la science, a bien failli tomber dans l’oubli, c’est essentiellement parce qu’il ne l’avait pas fait imprimer.

Pour conclure, Brotton estime que notre vision éthérée des lettrés de la Renaissance est fausse. Il faut tenter de reconstruire le contexte politique afin de comprendre le sens et la fonction des œuvres. Certaines d’entre elles avaient pour vocation et fonction de magnifier l’histoire et de glorifier le pouvoir. La métaphore du Bazar, sur laquelle se clôt l’ouvrage, gouverne aussi le monde littéraire, à commencer par Shakespeare qui parlait beaucoup d’argent dans ses pièces qu’il donnait par ailleurs dans des théâtres commerciaux où il fallait payer pour voir.

On l’aura compris, ce livre a le grand intérêt de présenter la Renaissance d’une façon peu conventionnelle. Malgré les qualités de l’ouvrage, des critiques peuvent être formulées. La première est anodine : Brotton commence son livre par la description analytique d’Holbein. Il inventorie ainsi tous les objets orientaux qui y figurent. Ce faisant, il oublie d’évoquer l’origine du luth et se contente d’avancer des conjectures sur la signification symbolique d’une corde que l’on voit cassée. Or cet instrument venait bien sûr du monde arabe et avait été introduit en Europe par l’Espagne musulmane. Le terme lui-même vient du mot arabe oud. Or le luth était considéré comme une sorte d’épicentre de la musique occidentale, tant dans la basse continue qu’en instrument solo, et ceci en gros jusqu’à la mort du luthiste Silvius Leopold Weiss en 1750, lequel était le musicien et compositeur le plus important à la cour de Dresde. Le luth était l’instrument noble par excellence, l’instrument qu’un noble devait savoir jouer et pour lequel existait un répertoire considérable.
Par ailleurs, il est paradoxal que dans un ouvrage consacré à la dénonciation de l’eurocentrisme, Brotton colporte la légende de l’invention européenne de l’imprimerie par Gutenberg, alors qu’il est désormais bien établi qu’il s’agit d’une invention chinoise. On estime en effet que le premier texte imprimé au monde date du huitième siècle et que le premier « livre » imprimé – il s’agissait d’un rouleau – date de 868. Dès le dixième siècle, on était capable d’imprimer en Chine des ouvrages à des millions d’exemplaires. Dans ce domaine, l’Europe avait accumulé un retard considérable.
En outre, on ne peut que rester sceptique devant certaines propositions du type : « Le doute, l’angoisse et l’introspection restent les pierres de touche de la pensée et de la subjectivité modernes, et leur source est repérable dans les troubles religieux de la période 1400-1600 » (p. 109). La généralité du propos me paraît telle qu’elle en perd toute valeur heuristique. D’autres propositions sont également discutables. S’agissant ainsi du statut d’artiste – si tant est qu’on puisse être fondé à parler d’un statut d’artiste, du statut de l’artiste, ce dont je doute –, il ne semble pas vrai que la Renaissance soit le moment de l’« invention » d’un nouveau statut d’artiste. Certains antiquisants ont récemment montré que ce statut pouvait avoir été élevé en Grèce ancienne, contrairement à ce qu’on a longtemps pensé. Si la mainmise de l’Église catholique sur les arts visuels a en effet empêché pendant longtemps à la peinture de prendre son envol en Occident, ce n’était pas le cas dans d’autres aires culturelles – par exemple en Chine où les arts graphiques étaient beaucoup plus libres de ce point de vue du fait de l’absence de religion hégémonique. Par ailleurs, je reste très sceptique quant à la capacité des climats respectifs du Nord et du Sud à expliquer les différences existant dans les peintures de ces espaces comme le pense Brotton (p. 144). L’« effet Montesquieu » ne me paraît ici pas des plus heureux.
Mais approchons-nous maintenant de problèmes plus sérieux. Brotton a tendance à multiplier les anachronismes, parfois sur un mode provocateur. Il parle ainsi de « nettoyage ethnique » (ethnic cleansing) en Amérique (p. 184) ou de « panneau publicitaire » (advertisement) s’agissant d’un retable de Roger Van der Weyden (encart d’illustrations). Je doute que ces anachronismes lexicaux apportent quoi que ce soit à la compréhension des choses. Les mots ont une histoire et n’importe quel mot ne peut être utilisé pour caractériser n’importe quel objet à n’importe quelle époque. Le plaquage d’un vocabulaire contemporain sur des situations passées visant la production d’équivalences ne me paraît acceptable qu’à condition d’avoir pris au moins quelques précautions.
Je suis par ailleurs dubitatif s’agissant du fait que Vésale aurait donné le coup d’envoi de la science et de l’« anatomie moderne » (p. 191) alors que des traités d’anatomie ont existé avant lui et ailleurs qu’en Europe. Une telle formulation me paraît nous faire retomber dans le biais eurocentrique dans la mesure où, en qualifiant de « moderne » ce qui naît en Europe, on a tendance à considérer comme négligeable, pas « moderne » en tout cas, ce qui existait antérieurement et ailleurs qu’en Europe. Cela me paraît contradictoire avec la thèse globale du livre qui vise à établir une vision continuiste tant de l’espace que du temps. Ce paradoxe n’appartient pas qu’à Brotton. Goody constatait par exemple que Needham, qui avait pourtant consacré sa vie à décrire la richesse des sciences chinoises, n’en considérait pas moins que la « science moderne » était une invention européenne. Cela doit nous servir de leçon : le rejet de l’eurocentrisme ne se décrète pas, il doit être le produit d’une surveillance épistémologique sans relâche.
Dernière critique enfin : Brotton multiplie dans son ouvrage les jugements de valeur, depuis la place des femmes, qu’il juge insuffisante, jusqu’à l’esclavage, qu’il estime scandaleux. Ces jugements de valeur ne me paraissent pas pertinents dans la mesure où ils ne rendent raison que du rapport que l’historien entretient avec son objet et non de l’objet lui-même. La tâche de l’historien n’est pas de s’indigner du passé au nom des valeurs du présent, fût-ce pour de bonnes causes, mais de le comprendre. Or ce qui est à comprendre est le triomphe des valeurs égalitaires qui rendent insupportables tant l’esclavage que la domination masculine. Et cela ne peut pas se faire en adoptant le point d’arrivée comme site d’observation privilégié, sauf à tomber dans la téléologie bien pensante.
Brotton arrête son travail descriptif en 1600. Je le prolongerai quelque peu : les échanges culturels entre Orient en Occident ne s’arrêtèrent bien sûr pas à la Renaissance. L’Europe n’a jamais cessé de s’« orientaliser » (le mot ne figure pas dans le dictionnaire : nous sommes toujours plus prompts à nous voir influencer les autres s’« occidentalisant » que l’inverse), cet Orient pouvant être islamique ou remonter bien avant l’Islam. Dans le genre artistique le plus noble, à savoir l’opéra, les sujets orientaux furent, dans l’Europe baroque, classique puis romantique, fréquents. Cela était vrai dans tous les genres, depuis l’opera seria jusqu’à l’opera buffa en passant par le Singspiel allemand. Quand Louis XIV se marie, on fête l’événement devant Xerse, re di Persia en faisant venir le grand Cavalli d’Italie. Et c’est au son de Statira, principessa di Persia du même Cavalli qu’on couronna Philippe IV d’Espagne. Mehmed, fut mis en musique par Sammartini. Vivaldi composa Bajazet sur un livret inspiré de Nicolas Pradon. Dresde acclama Solimano de Hasse. En Suède, c’est Soliman II ou les trois sultanes de Kraus qui fut applaudi. À Hambourg, on s’enthousiasma du Tamerlano de Händel ou encore du Croesus de Keiser. L’histoire de Siroe, re di Persia, a été mise en musique au moins trois fois au XVIIIe siècle (Latilla, Händel et Hasse), Artaserse l’a été par un nombre impressionnant de compositeurs (Arne, Jean-Chrétien Bach, Chiarini, Gluck, Galuppi, Graun, Hasse, Mysliveček, Terradellas, Vinci). Mais c’est bien sûr à Mozart que l’on doit l’opéra « turc » le plus célèbre, L’Enlèvement au sérail, qui avait été commandé par Joseph II pour célébrer la levée du siège de Vienne par l’Empire ottoman. S’agissant de l’opéra, la touche orientale existait depuis toujours et ne disparut pour ainsi dire jamais, depuis La Caravane du Caire de Grétry au Turc en Italie de Rossini en passant par Abu Hassan de Weber ou Le Calife de Bagdad de Boieldieu. On voit clairement que la présence de l’Orient en Occident était une caractéristique fondamentale de l’art musical qui dépassait de très loin une simple mode. Londres, Paris, Venise, Naples, Hambourg, Dresde : tous les grands centres musicaux se sont délectés de spectacles « orientaux » et cela fut vrai dès l’apparition du drama per musica en Italie. Bien sûr, l’Orient mis en scène et en musique était un Orient de carton-pâte, imaginaire, exotique, parfois stéréotypé (du « Turc sanguinaire » au « Turc généreux » des Indes galantes de Rameau) : c’était un Orient d’opéra qui n’avait rien à voir avec l’Orient réel. Mais l’opéra n’était pas un laboratoire d’anthropologie : c’était une machine à faire rêver, pour le plus grand plaisir du public. J’ajoute que cette tradition se poursuit jusqu’à nous, et pas seulement dans l’opéra. Certains des meilleurs spécialistes de la musique baroque européenne ont fait dialoguer musiques anciennes d’Orient et d’Occident. Que l’on pense par exemple aux travaux de Jordi Savall ou de Werner Ehrhardt, que ce soit avec le Concerto Köln et Sarband (cette dernière formation musicale a proposé en 2009 une version arabe des Passions de Bach) ou avec l’Arte del mondo et le Pera ensemble (Harem).
Souhaitons donc que le livre de Brotton encourage l’intégration : l’intégration de l’idée que l’opposition de civilisation et de culture entre Orient et Occident est fausse. Malgré les conflits et les guerres, l’Orient, qu’il inspire méfiance ou fascination, qu’il s’agisse du monde perse, turc ou arabe, a de longue date fait partie du paysage culturel de l’Occident. Et réciproquement. Ceux qui parlent de « choc des civilisations » ne savent clairement pas si mal dire.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

// Article publié le 14 février 2012 Pour citer cet article : Pierre Verdrager, « A propos de « Le Bazar Renaissance. Comment l’Orient et l’Islam ont influencé l’Occident », de Jerry Brotton », Revue du MAUSS permanente, 14 février 2012 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-Le-Bazar-Renaissance
Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette