A propos de « L’Engagement ethnographique ». Entretien avec Daniel Cefaï

Marie Ghis Malfilatre. — Beaucoup de chercheurs se réclament de la démarche ethnographique et de sa méthode, pourquoi publier un nouvel ouvrage sur ce thème ? [1]


Daniel Cefaï. — L’Engagement ethnographique a été conçu comme une suite de L’enquête de terrain (Paris, La Découverte, 2003). Ce premier ouvrage avait été lu comme un manuel pédagogique, même si le projet en était une cartographie de problèmes d’histoire et d’épistémologie de l’enquête de terrain. Avec L’engagement ethnographique, j’ai rassemblé une équipe de jeunes chercheurs, pour un bon nombre, liés à l’Institut Marcel Mauss (EHESS-CNRS), et nous avons entrepris de choisir, de traduire et de commenter un ensemble de textes plus récents, écrits par des praticiens sur des problèmes pratiques rencontrés dans l’enquête. Cet ouvrage est le résultat d’un travail collectif auquel les coéditeurs, Costey, Gardella, Gayet-Viaud, Gonzalez, Le Méner et Terzi, doivent être associés.

Nous avons commencé par une discussion sur ce que nous entendions par ethnographie, et nous nous sommes arrêtés sur la définition que nous donnons en introduction d’une démarche d’enquête en sciences sociales, qui s’appuie sur une observation prolongée, participante ou directe, continue ou fractionnée, de milieux de vie, de situations ou d’activités, requérant l’implication à la première personne, de l’enquêteur, qu’il soit sociologue, anthropologue, politiste ou géographe. Le principal médium de ce type d’enquête est ainsi l’expérience incarnée de l’enquêteur, qui doit trouver ses marques, apprendre une langue (étrangère, mais qui peut être aussi professionnelle, politique ou religieuse), incorporer des habitudes, s’initier aux contextes d’expérience, aux façons de vivre, de faire et de parler de ses enquêtés… C’est une démarche qui, contrairement à la plupart des autres méthodes d’enquête, exige de la part de l’enquêteur de maîtriser des savoir-faire qui comprennent l’accès au(x) terrain(s) (se faire accepter, gagner la confiance, trouver sa place, savoir en sortir…) et la prise de notes la plus dense et la plus précise possible (la question de la tenue d’un journal de terrain est cruciale, ainsi que de la capacité à décrire ce que l’on voit et ce que l’on entend, en s’aidant parfois d’enregistrements audio ou vidéo de séquences d’activités in situ). Pour finir, se pose la question de comment produire des analyses et faire émerger de la théorie en partant d’un corpus de données qui compte parfois des centaines sinon des milliers de pages…

L’ensemble de l’ouvrage s’articule autour de trois grands axes :
1) Expliciter la spécificité de la description fondée sur l’observation (en mettant en valeur les apports de la phénoménologie et de l’ethnométhodologie et en insistant sur la spécificité de ces savoir-faire d’enquête).
2) Aborder le lien entre l’analyse de situation et les échelles macrosociologiques ou historiques (comment par exemple s’articule l’enquête ethnographique avec l’analyse de réseau ou comment se pose la question de l’ethnographie à l’épreuve de la globalisation).
Et, finalement :
3) Traiter des questions de l’éthique et de la politique en jeu dans l’enquête de terrain (aussi bien les dilemmes qui se posent dans des interactions que les problèmes soulevés par le principe de consentement informé et la rédaction de codes d’éthique).

Il nous est semblé que nous touchions là à un ensemble de problèmes tout à fait centraux dans la réflexion actuelle sur le fieldwork, sur lesquels les interrogations et les controverses dans le monde anglophone continuent d’avoir beaucoup à nous apprendre.

M. G. M. — Pouvez-vous préciser quels ont été les critères du choix des articles et des contributeurs ?

D. Cefaï.Dans la première partie de l’ouvrage, nous avons choisi d’interroger ce qu’est une bonne description ethnographique. La question de la description reste le parent pauvre de l’épistémologie en sciences sociales – encore qu’il y ait eu par le passé à l’École de belles entreprises, donnant lieu à la publication de Décrire : un impératif ? (1985) et d’une livraison d’Enquête (1998, n° 6). On a voulu insister sur l’art d’observer, de prendre des notes, de les relire, de les assembler et de tirer de cette configuration de données des éléments de compréhension et d’analyse.

Dans « Du comment au pourquoi », Jack Katz, un chercheur de UCLA qui se situe au croisement de l’héritage de l’École de Chicago, de la phénoménologie et de l’ethnométhodologie, interroge les critères de qualification d’une bonne description. Celle-ci peut être « révélatrice », « colorée », « vivante », « poignante », « riche », « variée », « située », « nuancée », « énigmatique », « à valeur stratégique », « d’une grande richesse », « à la texture dense » ou « finement nuancée ». Une bonne description, tout en étant une fin en soi à poursuivre, est aussi un passage obligé vers de bonnes explications et interprétations. Mieux décrire comment les gens font ce qu’ils font, c’est se donner les moyens de produire des inférences causales qui soient pertinentes. Ou plutôt, une bonne description a incorporé le questionnement qui s’est fait à son épreuve et elle y a elle-même gagné une portée explicative et interprétative, sans perdre de son ancrage indexical dans les situations qu’elle décrit. Cette affirmation va à l’évidence à l’encontre de la critique qui est souvent faite à l’ethnographie d’être enfermée dans une espèce de micro-description de petites situations dont elle serait incapable de sortir. Katz défend la thèse de l’induction analytique, qui et au cœur de la tradition de l’École de Chicago de William Isaac Thomas et Florian Znaniecki jusqu’à Howard Becker. L’idée en est que, pour faire de la bonne théorie, il faut au départ faire de la bonne description. L’ethnographie n’est pas enfermée dans un projet descriptif, mais qu’elle a également, dès le départ, une dimension théorique. Une monographie n’a de sens que recadrée par rapport à d’autres monographies avec lesquelles elle offre des point de comparaison : elle expose des cas qui ne sont des cas que parce qu’ils sont eux-mêmes confrontés à d’autres cas, dans une optique de généralisation.

Cette dynamique qui fait du cas un cas et qui simultanément fait émerger les concepts et les propositions pour l’appréhender est centrale en ethnographie. C’est elle qui ne cesse de jouer dans le rapport qui se met en place entre l’observation, la prise de notes et l’écriture ethnographique. Le livre de Robert M. Emerson, Rachel Fretz et Linda Shaw, Writing Ethnographic Fieldnotes (1995), dont nous avons traduit un chapitre, reste la meilleure entrée en matière. Prendre des notes de terrain est le B A BA de l’enquête de terrain aux Etats-Unis et l’enjeu d’une pédagogie spécifique. Face à chaque situation, il faut être capable de répondre aux questions suivantes : Quel est son objet ? Qui l’accomplit ? Où ? Quand ? Comment ? Avec qui ? Contre qui ? De quel point de vue ? À cause de quoi ? En vue de quoi ? Avec quelles conséquences ? L’activité de description passe par de nombreux aller-retour entre carnets de terrain, fichiers sur l’ordinateur, lectures de bibliothèque, discussions avec les collègues, vérifications auprès des enquêtés, investigations complémentaires sur le terrain. Nous en avons parlé comme d’une spirale qui intègre une série d’activités et qui complique l’opposition entre théorie et empirie. Emerson et ses coauteures insistent cependant sur le respect des catégories et perspectives des acteurs – l’ethnographie devant s’astreindre à rendre compte des comptes rendus produits par les participants à des situations, en relation à un travail d’observation et de participation, avant toute extension vers l’explication et l’interprétation. On retrouve là des questions qui ont été posées ailleurs par Schutz, Garfinkel ou Wittgenstein, mais du point de vue d’une pratique concrète de l’ethnographie.

L’enquêteur ne doit donc pas savoir à l’avance ce qu’il cherche : avant de laisser le champ libre à l’analyse, il s’astreint à séjourner au ras du sol, à explorer des situations avec ténacité, à comprendre ce que les participants y font, à saisir comment les événements s’y enchaînent, à apprendre les mots, en langage ordinaire, pour le dire et à consigner le tout dans son journal de terrain. Il doit maintenir un engagement fort en faveur des perspectives des acteurs. Au lieu de traduire sans précaution ces significations natives, et de les forcer en les subsumant sous des concepts analytiques et des modèles théoriques, l’ethnographe doit, à chaque étape de la prise de notes, de la préparation de commentaires et de mémentos, de l’inférence par codage ouvert et de la production d’explications et d’interprétations, être l’obligé des « significations des membres ». On entend souvent dire en sciences sociales qu’il faut analyser les « rapports sociaux » de classe, genre ou race ou les « forces sociales » qui « déterminent » une situation. L’enjeu est plutôt de rendre compte, par observation directe ou participante, et pas seulement par entretien ou documentation, de la manière dont les gens s’y prennent pour définir et maîtriser leurs situations de la vie quotidienne – la façon dont ils les vivent tantôt comme des contraintes, tantôt comme des occasions de liberté et la façon dont la classe, le genre ou la race y interviennent comme problèmes pratiques, ou non.

Cette première partie s’achève sur un texte ardu, mais crucial, de W. Lawrence Wieder. Proche de Garfinkel, il a écrit un livre remarquable, Language and Social Reality : The Case of Telling the Convict Code (1974) où il mène une analyse de la « culture de la prison » avant d’opérer une opération de re-spécification de ce savoir sociologique : Wieder adopte une attitude réflexive par rapport aux comptes rendus que lui font les membres du site pénitentiaire, tels qu’ils sont produits en situation, et à partir desquels il infère ce qu’il appelle les maximes du « code du détenu ». Ce texte est une très fine réflexion, documentée empiriquement, de comment opèrent des normes en action et en interaction – qui fait écho à un énorme pan de littérature en philosophie pratique. Le code tel qu’il est reconstruit par le sociologue requiert des typifications de sens commun qui ne sont pas de nature différente de celles sur lesquelles s’appuient les taulards dans leurs raisonnements ordinaires. Wieder transforme les « ressources analytiques » des études sur la déviance et sur les organisations judiciaires et pénitentiaires qui battaient leur plein aux Etats-Unis dans les années 1960, en « thème » ou « topique » d’enquête. Il fait d’une pierre deux coups, décrivant les activités des prisonniers en conditionnelle et ses propres activités de description et d’inférence. Il remet ainsi en cause la portée explicative du concept de « sous-culture déviante » et met en évidence les structures d’intelligibilité d’arrière-plan, partagées par les détenus et les surveillants, moyennant lesquelles ils donnent du sens à ce qu’ils font. L’ethnographie prend alors la forme de ce que Garfinkel appelait la « méthode documentaire d’interprétation » : au lieu de faire du code du détenu une variable explicative, il montre comment l’accomplissement des maximes du code est ce qui constitue la « réalité sociale » et l’ « ordre moral » de la prison.

Trois entrées, donc, sur la question de la description : quelles sont les qualités d’une bonne description ? Comment prend-on des notes de terrain et décrit-on ce que l’on observe ? Que font les acteurs quand ils énoncent des règles et que fait l’ethnographe quand il décrit des règles que suivent les acteurs ?

M. G. M. — Mais vous ne vous en êtes pas tenus à cette réflexion sur l’observation et la description. Est-ce que la deuxième partie ne vous permet pas de sortir de ce face à face de l’enquêteur avec la situation ethnographique ?


D. Cefaï.Effectivement, la deuxième partie de l’ouvrage a pour objectif d’interroger la notion de « situation ethnographique ». Pendant longtemps, on a reproché aux ethnographes de ne s’intéresser qu’à des situations sans profondeur historique et sans envergure macrosociologique. Sur quel site spatio-temporel l’enquête de terrain prend-elle place ? Quel type d’engagement territorial et historique l’ethnographie requiert-elle ? Comment « élargir », en étendue dans l’espace et en durée dans le temps, mais aussi à d’autres sites empiriques et à d’autres interrogations théoriques, le terrain d’enquête, sans pour autant renoncer aux exigences de la méthode ethnographique. On a beaucoup parlé de « déterritorialisation » ou de « délocalisation » du terrain et surenchéri dans les métaphores déconstructivistes en la matière. Ce problème est traité dans L’Engagement ethnographique par les travaux de Glaeser, Marcus et Burawoy qui coupent court, selon moi, à l’une des principales critiques adressées à l’ethnographie.

Le texte d’Andreas Glaeser, de l’Université de Chicago, qui a étudié, entre autres, avec Sally Falk Moore à Harvard et qui a beaucoup pris à l’anthropologie de Manchester, s’efforce de dire comment des processus historiques ou des actions à distance portent à conséquence dans des situations observées ici et maintenant. Glaeser se rallie à la critique de la délimitation des sites ethnographiques à des unités circonscrites d’espace-temps. Dans un beau livre sur la réunification des polices de Berlin Est et Berlin Ouest, Divided in Unity (2000), il analysait le « mur dans les têtes », les différences dans l’expérience de l’espace, du temps, du travail, de la loi… en les raccordant à des contextes nationaux, en les liant à des environnements culturels et à des héritages historiques. Ici, il essaie de montrer comment une « analyse de situation », au sens de Max Gluckman, ne peut pas s’enfermer dans une situation de co-présence, à la Goffman, mais doit prendre en compte des phénomènes souvent éloignés dans l’espace et dans le temps. Cette variation de grandeurs d’échelle par l’enquêteur doit d’ailleurs accompagner les variations qu’accomplissent les acteurs eux-mêmes, avant de risquer ses propres circulations entre vues naturelle, microscopique ou télescopique.

La question de l’histoire a également été traitée avec Michael Burawoy et la notion de revisite des terrains. Après une enquête dans un grand magasin de la banlieue de Chicago, en vue de sa thèse, Burawoy s’est rendu compte que Don Roy, un étudiant de Chicago également, dont le recueil de textes Un sociologue à l’usine (2006) a été publié récemment, avait fait sa thèse sur le même site vingt ans plus tôt. Il s’est alors posé la question de ce que revisiter un terrain pouvait signifier. Que peut-on montrer ou que cherche-t-on à prouver lorsqu’on reprend un terrain en main ? Burawoy a construit une typologie pour montrer en quoi un terrain ne se joue pas forcément en un seul coup, mais peut être revisité, ré-exploré avec des conséquences sur l’évaluation des données et des analyses de l’enquête antérieure, sur la connaissance des transformations de l’objet empirique ou sur la critique de la théorie développée préalablement. Ces revisites permettent de réfléchir à l’historicité du travail de terrain en même temps qu’à l’historicité des objets étudiés et des lectures proposées. Le retour sur des terrains déjà explorés donne une profondeur longitudinale à l’enquête ethnographique – tant à ses objets qu’à ses méthodes et ses théories.

Le dernier point de la deuxième partie a trait à de l’ethnographie multi-située. On dit souvent que jusque dans les années 1970, il était plus facile de faire des études de cas sur des communautés insulaires qui donnaient lieu à des monographies. Cette ethnographie aurait été mise en cause, notamment à travers une critique de l’anthropologie coloniale et la découverte que nous vivons dans un monde de plus en plus « connecté ». Tout cela est sans doute vrai, mais pas totalement nouveau. Le projet anthropologique a d’emblée été pensé comme prenant appui sur plusieurs terrains : comparaison et généralisation lui sont consubstantiels – que l’on pense au fichier du Laboratoire d’anthropologie sociale – et nombre d’anthropologues ont au cours de leur vie approfondi leurs hypothèses en changeant de terrain – Fredrik Barth a par exemple circulé entre Pakistan, Bali, Iran et Nouvelle-Guinée. Ce qui serait nouveau, ce serait que la conception de l’objet est aujourd’hui d’emblée conçue à partir de flux et de réseaux. Mais là encore, on pourrait trouver un exemple classique, Le Paysan polonais (1919) de Thomas et Znaniecki, qui était déjà une enquête globale, circulant entre Chicago et plusieurs sites d’Europe centrale et de l’Est, suivant des lettres, des personnes, des langues, des marchandises et des capitaux, passant par la connaissance approfondie de plusieurs mondes sociaux et la perception aiguë de la mutation historique des mouvements migratoires. En tout cas, George E. Marcus développe avec brio cette conception de l’ethnographie multisituée, qui achève notre deuxième partie, et qui si moyen en est donné aux enquêteurs, change leur point de vue sur ce qu’est l’ethnographie.

Une nouvelle ontologie de la situation ethnographique, une proposition d’enquête sur des réseaux sociaux et des processus historiques et au plus radicalement, une autre compréhension de ce qui fait un terrain et les méthodes de l’explorer : on trouve tout cela dans la deuxième partie.

M. G. M. — L’ethnographe se retrouve alors projeté dans des dynamiques historiques et politiques qu’il doit prendre en compte et si possible accompagner. Comment s’y prend-il ou s’y prend-elle ? Quels problèmes cela pose-t-il ?


D. Cefaï.Nous avons consacré la dernière partie de l’ouvrage à ce que l’on appelle communément l’éthique du terrain et qui recouvre toutes sortes de questions normatives auxquelles les praticiens de l’ethnographie sont confrontés pendant leurs enquêtes. On peut être renvoyé, sans rentrer dans les détails, aux réflexions sur les standpoint epistemologies, à l’embrigadement des ethnographes dans des projets politiques ou guerriers, à leur souci de maintenir une vocation critique de leurs travaux ; ou tout simplement, être concerné par les dilemmes personnels, mais aussi moraux et légaux, auxquels les enquêteurs se heurtent quand ils participent à certaines interactions, par leurs préoccupations de jouer cartes sur table ou non avec les enquêtés, en recourant à l’observation clandestine, et par leurs anticipations des conséquences que la divulgation de certaines informations pourrait avoir sur les vies de leurs enquêtés.

Plusieurs éléments peuvent éclairer ce propos, à commencer par les développements des ethnographies féministes et subalternes. Il y a beaucoup de littérature sur ce sujet, mais nous avons choisi de présenter et de commenter une critique classique du concept de culture avec le texte de Lila Abu-Lughod, « Writing Against Culture » - en forme de clin d’œil au Writing Culture (1986) édité par J. Clifford et G. Marcus. Dès les années 1970, les féministes avaient montré comment, par exemple, dans les textes de Clastres ou Lévi-Strauss, les femmes avaient un statut d’acteur secondaire. Ces questions de l’altérité se sont imposées avec les années 1980, où des questions qui étaient jusque-là forcloses de l’enquête ont trouvé droit de cité, non sans entraîner parfois une dérive post-moderne avec laquelle nous pouvons être en désaccord. La position d’Abu-Lughod est très intéressante parce que d’une part, elle endosse les thématiques qui ont été mises en avant par les women studies et les ethnic and race studies, mais que d’autre part, elle ne se précipite pas dans une espèce de radicalisme, adoptant une position à la fois réfléchie anthropologiquement et pragmatique politiquement. Dans Sentiments voilés (2000), Abu-Lughod enquête sur des familles bédouines pour y montrer la place des femmes et la complexité des liens entre les membres de la famille – rendant impossible une critique radicale de l’oppression des femmes musulmanes. Abu Lughod défend l’idée d’une « ethnographie du particulier » contre les généralisations culturalistes, qui permet de dépasser les processus de constitution de l’identité et de l’altérité (Othering/Selfing), qui étaient le propre de l’imaginaire colonial (orientaliste ou africaniste). Elle refuse ce qu’elle appelle le « féminisme culturel » et l’« orientalisme inversé ». Elle veut rendre sensibles d’autres personnes, situations, événements, en les décrivant dans leur singularité, avec beaucoup de sensibilité au détail, visant une espèce de justesse et justice descriptives.

M. G. M. — Est-ce par souci éthique, voire politique, vis-à-vis des enquêtés et, plus généralement, vis-à-vis de la production de savoirs que vous mobilisez la notion d’engagement ethnographique ?


D. Cefaï.La notion d’engagement est le fil rouge de l’ensemble de l’ouvrage. Faire de l’ethnographie, c’est premièrement prendre un engagement de faire des descriptions et de bien les faire, en les ancrant dans l’observation directe et participante, et de faire émerger des savoirs ancrés dans ces données descriptives. C’est, deuxièmement, prendre un engagement de montrer de près ce qui se passe dans des ordres d’interaction au sens de Goffman, mais aussi de restituer les emboîtements et les enchaînements de contextes, dans l’espace et dans le temps, qui jouent dans ces ordres d’interactions. C’est enfin troisièmement, prendre des engagements déontologiques, éthiques ou politiques, au sens plus classique du terme. L’activité ethnographique, ce n’est pas simplement le récit d’expériences subjectives ou la production de savoirs objectifs, c’est aussi une activité qui, comme toute activité humaine, emprunte à la fois une certaine compréhension des situations aux acteurs et, en même temps, risque d’entraîner des conséquences sur leurs manières de vivre. L’enquête est coopérative, elle n’est jamais solitaire, elle est toujours débitrice vis-à-vis des enquêtés et, en même temps, elle doit toujours se poser la question des conséquences et, en particulier, de celles qui pourraient être néfastes pour les personnes observées.

Kim Hopper nous est paru un bon cas de figure. Anthropologue, spécialiste de la vie à la rue, il aura aussi été expert devant des tribunaux ou rédacteur pour des magazines, témoin de la condition des sans-abri ou défenseur de leurs droits sur la scène politique, clinicien coopérant avec des psychiatres ou conseiller pour des organisations non gouvernementales, ou encore rédacteur de rapports destinés à dénoncer ou à élaborer des politiques publiques. Il joue ainsi un rôle de passeur et de traducteur : il circule entre plusieurs scènes publiques, mettant son expérience de chercheur au service d’une cause qu’il est sans cesse en train de reformuler pour la rendre pertinente selon le contexte d’intervention et l’adresse à un auditoire. Hopper pousse loin l’ethnographie multi-sites et multi-méthodes et il ne dissocie plus les phases de réception et d’application de ses enquêtes de l’enquête elle-même. Peut-être qu’il va même trop loin dans ce réancrage de l’arène scientifique dans l’arène publique : en rendant l’enquête au public, en acceptant d’endosser des rôles d’expert, d’activiste, de pédagogue, de journaliste, d’avocat ou de citoyen, il finit par désespérer de l’enquête elle-même, à quoi bon, quand, dit-il, la situation des sans-abri patine et finit même dans certains cas par empirer. On peut avoir une vision plus ou moins ouverte de l’enquête sur ses environnements politique, médiatique, administratif, judiciaire… mais on ne peut pas rester insensible à la démarche de Hopper, aux multiples recadrages qu’elle occasionne, à cette capacité à saisir un objet depuis de multiples perspectives, à cette compréhension dans la durée des transformations d’un secteur de la vie sociale, et au bout du compte, à ce sentiment de désillusion.

La question normative peut être traitée autrement. Dans L’engagement ethnographique, les notions d’humanisme tactique (Abu Lughod), d’activisme circonstancié (Marcus) et de sociologie publique (Burawoy) sont mises en avant. Il est de moins en moins possible de rester sur la touche, et de toute façon, les enquêtés et les auditoires de l’ethnographe s’empressent de lui demander de choisir son camp, quand on ne lui en assigne pas un, sans même lui demander de justification. Il n’y a pas de recette générale pour s’en sortir, mais la réflexion sur des cas exposés par des praticiens, comme l’ont fait les anthropologues de l’AAA (American Association of Anthropology), permet de s’y préparer. En France, la composition du livre a coïncidé avec la période où des débats ont été menés autour de la rédaction de codes déontologiques et professionnels au sein de l’Association française de sociologie, mais aussi au sein de l’Association française de science politique et de l’Association française d’anthropologie. Était notamment en question la pratique des formulaires de « consentement informé » à faire signer par les enquêtés, protocole déjà existant dans la plupart des autres pays et la soumission des projets d’enquête et des publications à des comités d’éthique, opérants dans les établissements publics, les universités et les revues. Nous avons alors traduit le code de l’Association américaine de sociologie, qui est venu se rajouter à la collection de ce type de documents déjà disponibles et rassemblé quelques éléments d’informations sur la polémique autour des Institutional Review Boards. Il s’est trouvé que cette enquête a rencontré l’actualité des débats dans les sociétés scientifiques, où certains demandaient l’institution de codes qui soient une garantie de leurs activités vis-à-vis de tiers, où d’autres critiquaient les tentatives de trop codifier l’enquête ethnographique : la plupart des questions déontologiques, éthiques ou politiques ne sont pas solubles par une démarche juridico-administrative et il n’est pas sûr que ce soit une bonne chose de donner un vrai pouvoir à des organes d’évaluation des projets scientifiques. S’il faut rester vigilant face aux risques de dérapages institutionnels, cette discussion a quand même remis sur le tapis la question de l’engagement normatif des chercheurs en sciences sociales en général, et des enquêteurs de terrain en particulier.

M. G. M. — Dans vos travaux, vous faites souvent référence à la philosophie pragmatiste et à l’École de Chicago. L’Engagement ethnographique peut-il s’inscrire dans cet héritage ?


D. Cefaï.Non, pas vraiment ou plutôt, pas seulement. L’Engagement ethnographique est un ouvrage qui a été pensé dès le début comme pluraliste – tout comme L’Enquête de terrain. À part Katz et Emerson qui se revendiquent de Chicago, les autres auteurs que nous avons traduits et introduits ne sont pas directement liés à cet héritage, quand ils ne lui sont pas ouvertement hostiles, comme Michael Burawoy. Effectivement, Chicago reste le lieu fondateur de la démarche ethnographique en sociologie, même si l’histoire des sciences sociales a remis en cause la vision mythique qui continue de nimber l’héritage de Chicago. Mais dans l’ouvrage, l’anthropologie pratiquée au Rhodes-Livingstone Institute, parfois qualifiée de tradition de Manchester, a une place de choix. Les ethnographies à tessiture phénoménologique ou ethnométhodologique sont représentées. De nombreuses ethnographies critiques, appliquées ou impliquées, sont recensées. Aujourd’hui, la référence aux écoles de Chicago est une référence parmi d’autres et il ne faut pas avoir à son égard un fétichisme que les chercheurs qu’on y inclut n’avaient pas eux-mêmes ! Il y a tout simplement des ethnographies, des bonnes, des moins bonnes, des mauvaises… qui ont la capacité de restituer à leurs publics des « faits » qui d’ordinaire restent inaperçus, dissimulés ou refoulés ou d’accoucher par le dialogue des « voix » qui peinent à se faire entendre ou sont exclues des lieux autorisés d’expression et de représentation, qui dépeignent avec plus ou moins de véracité des situations, qui permettent avec plus ou moins d’originalité de faire éclore des interprétations, qui stimulent avec plus ou moins de talent l’imagination théorique ou politique…

Et il en va de même avec l’expression de « pragmatisme ethnographique », que nous avons forgée pour essayer de pointer différentes transformations du travail de terrain aujourd’hui. Il ne s’agit pas de créer un nouveau culte, mais juste d’attirer l’attention sur plusieurs points pour la compréhension desquels, selon nous, le pragmatisme est le mieux armé. 1. D’abord un pari : l’extrapolation à de grands cadres explicatifs et interprétatifs est de plus en plus risquée et en même temps de plus en plus nécessaire. L’ethnographie montre comment y parvenir, en procédant par un mixte d’abduction, d’induction et de déduction – pensez à la logique de l’enquête de Peirce ou de Dewey, ou à la pratique de Holmes ou de Dupin – et en développant une « casuistique » - que Dodier et Baszanger avaient évoquée du reste dans leur article sur « Totalisation et altérité dans l’enquête ethnographique » (1997). L’ethnographe s’émeut plus des « cas négatifs » qui lui résistent et le perturbent dans le processus de résolution d’une situation problématique qu’il ne s’exalte face aux cas de confirmation de ses croyances et de ses conjectures. Cette conception de l’enquête par cas, qui ne sait pas à l’avance ce qu’elle va trouver plutôt qu’elle va tester des théories, est effectivement héritée pour une bonne part de Chicago. 2. Par ailleurs, on a vu avec la notion de spirale de l’enquête que différentes phases s’enroulent les unes sur les autres – recueil des données, compréhension des situations, apprentissage des activités, maîtrise des catégories, discussion avec les enquêtés, lecture en bibliothèque, controverse avec des collègues… L’ethnographe est un observateur au milieu d’autres observateurs, pour reprendre la métaphore de G. Stocking, dans Observers observed (1985), et plus encore, il est un acteur au milieu d’autres acteurs, ayant souvent bien de la peine à faire valoir la légitimité de son savoir, réduit à un point de vue. L’observation participante se fait très souvent « coopération observatrice », selon différentes modalités, dont la plus impliquée est la recherche-action, comme forme d’ « expérimentation observatrice » - on n’est pas loin du lien au monde social auquel des auteurs pragmatistes comme Mead ou Dewey aspiraient. 3. Du coup, il est évident que l’ethnographie ne part pas de principes abstraits, mais qu’elle est empêtrée dans des interactions avec des personnes et des choses et qu’elle s’interroge à partir d’une logique des conséquences, sans céder à la fiction d’un universel de surplomb. Cette question de la contextualité des savoirs ethnographiques et des difficultés d’une éthique située est d’autant plus forte que l’ethnographe développe des « activités hybrides » et qu’il est poussé par le mouvement de l’enquête hors de son rôle initial d’universitaire ou de chercheur. Plus on se déplace entre postes d’observation et fait varier les grandeurs d’échelle, plus on conçoit les situations que l’on observe et décrit comme des nœuds de perspectives multiples, et plus il devient difficile de donner une réponse à qui l’on est et à ce que l’on fait sur le terrain. Plus il devient malaisé de maintenir une image cohérente de chercheur désintéressé, plus plausible il est que l’on soit embarqué dans des histoires que l’on ne maîtrise pas, plus il est compliqué de restituer les données que l’on a récoltées, sans parti pris…

M. G. M. — En quelques mots, si vous deviez résumer l’apport principal de cet ouvrage, sur quoi voudriez-vous insister ?

D. Cefaï.Des points importants, il y en a plusieurs, que nous venons de décliner, et qui vont à l’encontre des mauvais procès qui sont souvent faits à l’ethnographie. L’ethnographie est une démarche rigoureuse et raisonnée ; elle permet d’engendrer des catégories et des propositions théoriques ; elle est compatible avec l’analyse comparée et historique ; et quand elle est praticable, elle est la meilleure voie pour accéder aux contextes d’expérience et d’activité des enquêtés. Mais s’il y a un point sur lequel j’aimerais insister, c’est que l’ethnographie n’est pas seulement une méthode, au sens d’une technique qu’on appliquerait pour rassembler et analyser des données. C’est une autre manière de faire des sciences sociales. Bien souvent, on la classe dans les manuels aux côtés des méthodes d’entretien, des analyses d’archives, du récit de vie, etc., mais l’ethnographie va beaucoup plus loin. C’est une approche qui requiert une grande réflexivité de la part du chercheur et qui permet de produire de nouveaux savoirs sur différents objets déjà établis. Si l’on prend la question politique, l’ethnographie permet de la saisir du point de vue des acteurs, en pratique et en situation – sans pour autant négliger les perspectives que lui donneraient l’analyse de réseaux, l’enquête historique ou le commentaire politique, au sens classique du terme. L’ethnographie permet de voir, de dire et de comprendre des choses que ne peuvent ni voir, ni dire ni comprendre la théorie politique ou la science politique, quand elles sont trop focalisées sur les thématiques normatives des philosophes ou orientées par des modèles d’analyse préétablis. On pourrait montrer cela en explorant les acquis de l’anthropologie politique et montrer tout ce qu’elle a pu nous apprendre depuis plus d’un siècle.

L’ethnographie ne fait pas table rase, elle prend le monde comme il est, et elle est décapante parce qu’elle apprend de l’observation et de la description et parce qu’elle est d’une grande méfiance vis-à-vis des préjugés théoriques et idéologiques (tout en sachant qu’elle en réintroduit nécessairement par la bande : l’analyse est interminable). Les manières de faire sont du reste d’une grande variété : il n’y a pas une et une seule manière de faire de l’ethnographie. À la rentrée, paraîtra un ouvrage, coédité avec Mathieu Berger et Carole Gayet-Viaud, intitulé Du civil au politique. Ethnographies du vivre-ensemble (Bruxelles, Peter Lang, 2011), où quelques objets et questions seront présentés ; en même temps qu’un autre ouvrage Arenas públicas. Etnografia da vida associativa (Rio-Niterói, EdUFF, 2011), coédité avec Marco Antônio Mello, Felipe Veiga Berocan et Fabio Reis Mota, résultant d’un projet collectif d’ethnographie des associations. Ces différents travaux reprennent des questionnements qui ont cours actuellement à l’Institut Marcel Mauss, à l’École, sur l’ethnographie du politique. D’autres sont possibles…

Marie Ghis Malfilatre, journaliste et co-fondatrice de la revue Z, participe également au site web de l’EHESS-étudiants.

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// Article publié le 20 septembre 2011 Pour citer cet article : Marie Ghis Malfilatre, « A propos de « L’Engagement ethnographique ». Entretien avec Daniel Cefaï », Revue du MAUSS permanente, 20 septembre 2011 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-de-L-Engagement
Notes

[1Cf. Daniel Cefaï, Paul Costey, Edouard Gardella, Carole Gayet-Viaud, Philippe Gonzalez, Erwan Le Méner, Cédric Terzi (dir.), L’Engagement ethnographique, Paris, Éditions de l’EHESS, 2010.

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