A propos d’« Un père puzzle » de Sibylle Lacan

Pura Cancina est psychanalyste à Rosario (Argentine) et Docteur en Psychologie. Membre fondateur de l’Escuela de Psicoanálisis Sigmund Freud – Rosario (1979), elle a été professeur à la Faculté de Psychologie de l’Universidad Nacional de Rosario (1985-2013) et toujours enseignante au sein d’Après-coup, Psychoanalytic Institution, New York. Elle est l’auteure, entre autres de : Escritura y feminidad, ensayo sobre la obra de Marguerite Duras, Buenos Aires, Nueva Visión, 1990 ; El dolor de existir... y la Melancolía, Rosario, Homo Sapiens, 1992.

Eléments de contexte

Nous publions ici le texte « Un père « puzzle » » de Pura Cancina à l’occasion du triste décès de Sybille Lacan, qui s’est donné la mort à son domicile, à Paris, durant la nuit du 7 au 8 novembre 2013 [1].

P. Cancina a présenté ce texte à la Reunión Latinoamericana de Psicoanálisis de Buenos Aires de 1995 [2]. Il s’agit d’une lecture de l’ouvrage de Sybille Lacan publié, en 1994, aux éditions Gallimard sous le titre Un père (puzzle). Il constitue une première ébauche du travail de « fabrique de cas » [3], autour du livre de Sybille Lacan, que Pura Cancina a soutenu tout au long de l’année 1996 à l’Escuela de Psicoanálisis Sigmund Freud – Rosario [4].

Pour mesurer le caractère pionnier d’un tel travail réalisé par un groupe d’analystes dans une ville si éloignée du petit cercle lacano-parisien, il suffit de transcrire ici un fragment d’un article publié par le journal Médiapart le 17 novembre 2011, signé par Michel Rotfus, sous le titre : « Judith Miller et sa sœur oubliée : Sybille Lacan. Un procès contre Elisabeth Roudinesco » :

« Le moment le plus émouvant fut celui où l’autre fille de Lacan, Sibylle Lacan, 70 ans, soeur oubliée, bannie même de la mémoire des Miller, née du premier mariage de Lacan, presqu’en même temps que Judith et auteure d’un beau livre sur son père (Un père, Gallimard, 1994), tenta de s’exprimer. Assise dans le prétoire, telle une intruse, elle se mit à sangloter à l’évocation de l’enterrement de son père. Elle se souvenait, comme elle raconte dans son livre, que la question centrale de ce procès était refoulée : “L’enterrement de mon père fut doublement sinistre. Profitant de mon hébétude (...) Judith prit seule la décision de cet enterrement dans l’intimité”, de cet enterrement-rapt annoncé après coup dans la presse et où je dus subir la pression de l’Ecole de la cause (école fondée par Jacques-Alain Miller). L’appropriation post-mortem de Lacan, de notre père débutait » [5].

Oui, l’appropriation post-mortem de Lacan a bel et bien débuté lors de cet enterrement en cachette [6]... L’exactitude de la lecture que porte le témoignage de S. Lacan s’est confirmée encore une fois dans le court texte publié sous le titre de Vie de Lacan par Jacques-Alain Miller en septembre 2011, à l’occasion des 30 ans de la mort de Jacques Lacan [7].

Une autre psychanalyse lacanienne est possible, bien éloignée de la totémisation de Jacques Lacan, une autre psychanalyse qui n’hésite pas à interroger la relation entre son enseignement et son désir singulier. Pour cela il fallait parler de la mort de Jacques Lacan, en la lisant dans le récit de sa fille Sybille, comme y invite ici Pura Cancina avec quelques autres analystes de Rosario. Que ces analystes reçoivent ainsi nos hommages.

Carina Basualdo
Paris, le 15 janvier 2014.

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Pura Cancina

UN PÈRE « PUZZLE »

« Je t’aime, tu es mon père, tu le sais ». Tels ont été les mots murmurés par Sibylle Lacan devant la tombe de son père. Et d’affirmer ensuite : « Il m’a entendue ». Il s’agit ici de la fonction invocante du « Tu es », adressé à la présence d’un absent. Face à une sépulture, c’est la présence d’un absent que nous invoquons ; présence que l’on peut supposer dès le moment où le sujet initie un dialogue qui donne cours à son deuil et esquisse la question de son manque chez l’Autre. Ce dialogue énonce : « Toi qui es absent, tu es présent parce que je te parle. C’est toi qui, au-delà de ton absence, m’as donné ces paroles au moyen desquelles je peux te dire : c’est toi, l’absent à qui je parle, qui m’a fait le présent de cette parole qui parle de ton absence [8] ».

Quel est ce présent de la parole ? Qui le fait ?

Le présent de la parole, c’est cet impossible à la parole à partir duquel le sujet peut répondre au dire de l’Autre. Il se soutient d’un nom qui nomme l’impossible à nommer : Nom du Père, actualisé chaque fois par ce qui ordonne de parler et qui, par là même, affirme le recours au langage.

Ce présent n’est que celui du père, rendu présent par un père.

Dans le cas de Sibylle, une fleur est le signifiant qui la représente devant la tombe, fleur qui s’enchaîne à d’autres fleurs, celle de l’Autre de son invocation, celui qu’elle désigne comme « un père intermittent, en pointillés ».

Lire en pointillés, tel est le travail réalisé par cette fille par rapport à celui qui fut et qui parvînt à être, pour elle, son père. Travail de poinçonnage, il exige de découper en suivant les pointillés.

Le livre de Sibylle Lacan, Un père, a été publié à Paris en septembre 1994, avec pour sous-titre « puzzle ». De quoi s’agit-il ? Ouvrons Le Robert : 1) jeu de patience composé d’éléments à réunir pour reconstituer un dessin, une photographie ; 2) multiplicité d’éléments sans ordre apparent qu’un raisonnement logique doit réunir pour reconstituer la réalité des faits.

Travail de production du dessin d’un père – voilà la trouvaille du titre -, où il est important qu’il soit « un », comme il est important aussi qu’il soit en pointillé ; travail réalisé à partir de ce que ce père a apporté et à partir du besoin impérieux d’une fille malade de faire quelque chose par elle-même. Travail de mise en ordre des souvenirs jusqu’à arriver à résoudre le problème qui nous concerne tous : un père.

Un père, est-ce celui qui nous est donné en pointillé, qu’il faut détacher, découper, au moyen d’un travail de mise en ordre des souvenirs ?

Sibylle écrit :

« Mon propos était (…) de faire surgir de ma mémoire tout ce qui s’est passé d’important, de fort – tragique ou comique -, entre mon père et moi.

C’est une œuvre purement subjective, fondée à la fois sur mes souvenirs de l’époque et sur la vision des choses à laquelle je suis parvenue aujourd’hui.

Toute ma vie j’ai écrit ainsi, de façon spontanée, impulsive, sans corrections ultérieures. C’était pour moi une question de principe. Malheureusement, cela n’est possible que pour des textes extrêmement courts, et, dans le cas présent, il m’a bien fallu ensuite travailler : corriger, chercher le mot juste, épurer le récit au maximum. Sans compter l’effort de mémoire épuisant.

Le sous-titre « puzzle » est dû au fait que ce texte n’a pas été écrit de manière suivie. J’ai écrit ce que j’appelle des « bouts » dans le désordre, ou plutôt en suivant l’ordre de leur apparition impérieuse dans ma mémoire, me résolvant, puisqu’il ne pouvait en être autrement, à ne leur donner une place qu’à la fin. J’ai écrit en quelque sorte « à l’aveugle », sans dess(e)in [9] précis, ne sachant pas à quel tableau, à quelle image, j’aboutirais, une fois assemblés les bouts, les morceaux, les pièces » [10].

Lisons : un travail poussé de mise en perspective, de reconstruction, de réagencement non anticipé, découverte donc, ou encore invention. Travail dans la voie du bien-dire au père au lieu de le mau(x)-dire. Pour cette raison, c’est à « un père » qu’on arrive. Travail de deuil, donc : deuil de « Le Père ». Il semblerait que pour parvenir au dessin en pointillé d‘« un père », Sibylle ait dû faire le deuil du père que, pour elle, Jacques Lacan n’a pas été, et ce deuil a été fait avec les morceaux remémorés de ce un père qu’il fut. Des souvenirs sur ce qui s’est passé de fort, de « tragique ou comique », entre ce père et cette fille.

Les considérations de Lacan dans le Séminaire VIII [11] sur la trilogie de Claudel, posant la co-dimension tragique et bouffonne, la dérision radicale au coeur même de la tragédie moderne, peuvent nous orienter dans ce travail de faire « un père », consubstantiel avec la mise en fonction du désir [12].

Un puzzle est un casse-tête, et au regard de ce casse-tête que Sibylle Lacan compose avec et à travers son livre, mon hypothèse est qu’il s’est agi du travail de passage d’un père casse-tête au casse-tête d‘un père. Pour cela, il a fallu que Sibylle retourne (à) [13] la version de père que Jacques Lacan avait composée, version de père que Sibylle Lacan peut reconstruire dans sa dimension tragi-comique. Tragiquement retranché dans le NON de la fin de sa vie, sachant le temps d’un instant ne plus être, avec la fureur obstinée de la non-acceptation du lot commun à tous les hommes. Pleurant la tragédie de la fille ou de l’ami morts. Version de père précocement « accablé par on ne sait quelle fatigue ». Finalement et tragiquement encore, version de père, père mais « si peu » !

Et là, dans le cœur du tragique, le comique. Le comique dévoilé dans la caricature, dessinée par quelques coups de pinceau, de ce Jacques Lacan avec ses fleurs inutiles, incongrues, qui rapetissaient sa figure par l’énormité de l’absurdité. Père rapetissé et ridicule dans ses puérils récits d’exploits sportifs comme dans ses gestes bouffons et grandiloquents.

Ce qui condense le mieux le tragi-comique dans les relations de Sibylle avec son père est cette scène où Lacan, agenouillé à côté de son lit de malade, immobile, recueilli, semblait prier, pendant que Sibylle pense en riant intérieurement : « il prépare son séminaire ».

Rejetée de la scène de l’Autre, dérobée [14], dépouille sans sens, Sibylle devient malade. A partir de là, elle ne cesse d’offrir sa maladie au savoir de l’Autre. Là où il était convoqué, Lacan démissionne, et non sans raison. Mais son énigmatique réponse - « au dix-neuvième siècle on aurait dit que tu étais « neurasthénique » [15] - mérite un commentaire. Il la renvoie au siècle passé, là où le père Freud aurait pu lui dire quelque chose. Mais nous savons que pour lui aussi, la neurasthénie est restée en dehors des psychonévroses. Dés lors, il n’y a pas de père qui puisse nommer de manière adéquate ce qui arrive à Sibylle, qui demeure dans cet état d’orpheline, que sa maladie redouble.

Cependant, on trouve dans cette même page le mot de son analyste qui scelle pour Sibylle la possibilité de l’analyse et qui ne partage pas le caractère incurable posé par l’autre diagnostic : mélancolie.

Epuisement général et immense fatigue physique et intellectuelle, sentiments d’insuffisance, manque de désir, manque d’énergie, sensation d’avoir du coton dans la tête. Il ne lui restait que la volonté de guérir. Les effets handicapants de sa maladie semblaient indiquer que Sibylle était définitivement tombée sous les effets anéantissants de la moquerie enfantine et insultante de ses frères : « bête, laide et méchante ». L’intervention de son père n’est pas apte à dénouer ces effets, bien au contraire, elle les sanctionne : « vous allez finir par la rendre idiote » [16].

Sibylle Lacan dit : « Je suis le fruit du désespoir, d’aucuns diront du désir, mais je ne les crois pas » [17]. Une rencontre à la campagne alors que tout était déjà fini entre mari et femme. L’union monogamique que sa mère souhaitait, n’allait pas bien à cet homme.

Une remarque de Lacan, dans le Séminaire IV, s’avère centrale quant à cette rencontre manquée, pour des raisons de structure, entre l’idéal d’union monogamique chez les femmes et la bigamie masculine. Lorsque l’on connaît les circonstances de sa vie (circonstances qui, semble-t-il, ont porté le plus grand tort à Sibylle), on peut accorder à cette remarque, au regard de ce qui sera élaboré plus tard comme père-version, le caractère d’un témoignage.

Lacan dit en effet :

« Etant donné que l’union typique, normative, légale, est toujours marquée par la castration, elle tend à reproduire chez lui la division, le spliting, qui le rend fondamentalement bigame. Je ne dis pas « polygame » contrairement à ce qu’on croit d’habitude, bien que… lorsqu’on compte deux, rien ne limite le jeu dans le palais des mirages » [18].

De façon institutionnalisée ou anarchique, on ne confond jamais l’amour avec l’union consacrée.

Sibylle est le fruit du désespoir mélancolique de sa mère et de la « perversion » du père ; elle devra donc resituer cette perversion comme version vers le père et version de père, pour pouvoir le soutenir de son amour. Elle ne pourra se passer de lui que de cette manière, non sans s’en servir suffisamment. C’est à ce point que je situe ce qu’ordonnent ses querelles : religion du père. La haine est alors de l’amour déchaîné. C’est là où enfin l’analyse peut opérer.

Et la fleur apportée sur la tombe de son père se révèle ainsi être le témoignage du deuil et le retour du message finalement reçu. Qu’est-ce qu’une fleur sinon, à la limite, le présent de rien ? Rien en échange de rien : un autre amour, fait du don du manque.

// Article publié le 19 janvier 2014 Pour citer cet article : Pura Cancina, « A propos d’« Un père puzzle » de Sibylle Lacan », Revue du MAUSS permanente, 19 janvier 2014 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?A-propos-d-Un-pere-puzzle-de
Notes

[1Voir l’article d’Elisabeth Roudinesco publié dans LeMonde :

http://www.lemonde.fr/disparitions/article/2013/11/09/mort-de-l-ecrivaine-sibylle-lacan_3511291_3382.html

[2Le texte a été inclus dans son ouvrage Fatiga crónica – Neurastenia. Las indolencias de la actualidad (Rosario, Homo Sapiens, 2002), à partir de sa thèse doctorale : « NEURASTENIA (Lo actual de una neurosis actual) », Facultad de Psicología Universidad Nacional de Rosario, 2001.

[3Cancina a débuté l’expérience de mise en oeuvre du dispositif de « fabrique de cas » dans son cours à l’Université National de Rosario en 1986, suivant ainsi la production de la Revue Littoral et de l’Ecole lacanienne de psychanalyse. Elle l’a ensuite développée pendant quelques années à l’Escuela Sigmund Freud – Rosario. Sur cette expérience de fabrique de cas, deux ouvrages ont été publiés : Pura Cancina y otros : La Fábrica del Caso : La Sra. C, Rosario, Homo Sapiens, 1998 ; Pura Cancina y otros : La Fábrica del Caso II : Los personajes de Ernesto Sábato, Rosario, Homo Sapiens, 1999.

[4Dont nous attendons, en février prochain, la publication aux Editions Letra Viva à Buenos Aires. Ont notamment participé à ce travail : Susana Splendiani, Analía Battista et Adriana Covili.

[6J’avais déjà attiré l’attention sur les conséquences néfastes pour la psychanalyse lacanienne de ce geste dont témoigne Sybille Lacan : « Pourquoi la psychanalyse serait-elle en danger en France aujourd’hui ? », in Cahiers, Ecole la lettre lacanienne, Paris, 2007, pp. 19-24. Ce texte n’aurait jamais été écrit sans le réveil produit par l’article indispensable de Jean Allouch : « Gel », ainsi que, plus généralement, l’ouvrage où il est inclu : Le transfert dans tous ses errata. Suivi de : Pour une transcription critique des séminaires de Jacques Lacan, Paris, E.P.E.L., 1991.

[8Alain Didier-Weill, Œdipe, Antigone et le psalmiste, Etudes Freudiennes, nº35.

[9Condensation de dessin et dessein.

[10Sibylle Lacan, Un père (puzzle), Paris, Gallimard, 1994, p.9-10. C’est moi qui souligne.

[11Jacques Lacan, Le Transfert (1960-1961), édition pour la circulation interne de l’Ecole Freudienne de Buenos Aires, p. 165 à 201.

[12Idem, p. 179.

[13J’ai utilisé le terme « retourner » pour conserver le sens de « revenir à » mais en même temps celui de « retourner » au sens topologique du terme « retournement ».

[14Dans le mot espagnol « a-robada » il y a à la fois l’idée de « ravie, en extase » avec la présence de la particule « a » et l’idée de « volée, dérobée ».

[15Un père (puzzle),op. cit., p.51.

[16Ibid., p. 26-27.

[17Ibid., p. 15.

[18Jacques Lacan, La relation d’objet, chap. XII (6/3/1957), Ed. Paidós, p. 215-216.

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