Jean-Louis Prat, Introduction à Castoriadis

La Découverte, coll. Repères, 120 p. , 8,08€.

Notre bonus : l’introduction de Jean-Louis Prat et en format MP3 : deux conférences de Castoriadis prononcées en 1991 à Porto Alegre

Présentation de l’éditeur

Philosophe, économiste et psychanalyste, Cornelius Castoriadis (1922-1997), co-fondateur de la revue Socialisme ou Barbarie, fut l’un des auteurs de référence pour la génération 1968. Sa critique interne du marxisme l’a conduit à remettre en cause les conceptions déterministes de l’histoire. Il leur oppose l’idée d’une institution de la société par des configurations imaginaires qui se succèdent sans se déduire de façon prévisible les unes des autres. De l’héritage marxiste, Castoriadis retient toutefois le projet révolutionnaire, celui d’une communauté où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous. Une utopie que l’échec du socialisme réel semble avoir définitivement condamnée. Mais c’est justement ce qui fait l’actualité de la pensée de Castoriadis : il montre que cet horizon est toujours le nôtre si le projet d’autonomie ne vise pas la perfection rêvée d’un état à venir, ni une société transparente, mais une démocratie radicale, dans laquelle les citoyens ne croient plus que les institutions sont imposées par la nécessité historique, comme autrefois par des dieux, mais savent que leur responsabilité est de les conserver ou de les transformer.

Introduction

En souvenir de Pierre Borel (1920-1998)

Contre le courant

Penseur intempestif, Castoriadis échappe aux classements qui voudraient le situer dans tel ou tel courant de la pensée contemporaine. Car il s’est toujours situé à contre-courant — lui qui rejetait le marxisme au moment même où Sartre voulait y voir la « philosophie indépassable de notre temps », afin de rester révolutionnaire et de maintenir un projet qui encombrait déjà ceux qu’il qualifiait de « marxistes réformés », lesquels allaient, tour à tour, annoncer la fin de l’histoire, la mort de l’homme, l’épuisement des grands récits d’émancipation, avant de s’installer dans la condition postmoderne, celle d’un monde fini auquel pourraient suffire les acquis d’une histoire désormais révolue, où aucun nouveau projet ne pourrait faire sens. Ce qui conduit à « constater une fois de plus que les prétendus dépassements du marxisme sont dans l’écrasante majorité des cas de pures et simples régressions fondées non pas sur un nouveau savoir mais sur l’oubli de ce qui était auparavant appris — mal appris, il faut croire » [IS, p. 122] [1].

Cette phrase est tirée d’un texte où Castoriadis ne cherche pas, comme Marx avait pu le faire pour Hegel, à sauver la méthode en abandonnant le système — car il n’est pas question de revenir à Marx, comme on revient à Kant, à Descartes ou à Spinoza, retour qui « a forcément un caractère académique — puisqu’il ne pourrait aboutir, au mieux, qu’à rétablir correctement le contenu théorique d’une doctrine du passé […] et laisserait entièrement dans l’ombre le problème qui compte avant tout, à savoir l’importance et la signification du marxisme pour nous et l’histoire contemporaine » [IS, p. 14].

C’est littéralement l’inverse du programme qu’allait se donner Althusser : non pas Lire le Capital, mais interroger la réalité russe, en même temps que celle du capitalisme moderne, et mettre à l’épreuve, sur ces réalités, la pertinence de concepts dont la valeur ne peut pas être intemporelle, ce qui ne veut pas dire qu’ils soient déjà caducs, sous prétexte que le temps passe et que le marxisme appartient à une autre époque, où il était, paraît-il, « comme poisson dans l’eau » (ce qui, d’après Foucault, signifie que, « partout ailleurs, il cesse de respirer » [1966, p. 274]). Voilà un exemple des « procédés par lesquels l’idéologie contemporaine essaie d’éviter la question du vrai et du faux » [SF, p. 223]. Question qui, en ce temps-là, paraissait aussi démodée que l’interrogation sur « ce qui est à faire » [CL, p. 82] et qui reste, toujours, une question actuelle, bien qu’elle se formule dans les termes qu’impose la situation du moment.

Si Castoriadis est bien de son époque, c’est parce que les problèmes, les conflits et les crises où celle-ci s’est débattue constituaient pour lui des problèmes à résoudre, des conflits enracinés dans une histoire, qu’il n’était pas question de réduire au destin ni aux imperfections de la nature humaine, ni à ce que Merleau-Ponty a pu voir comme un « maléfice de l’existence à plusieurs » [CS, p. 348]. Mais c’est aussi par là qu’il est intempestif et tranche sur tous les courants de pensée qui ont, à la même époque, occupé le devant de la scène : malgré l’opposition factice où semblaient s’affronter l’humanisme sartrien et sa récusation par le structuralisme,l’archéologie foucaldienne ou la déconstruction, tous ces courants ont bien joué le même rôle, si l’on en juge par le rapport entre les problèmes effectifs et « les axes des successifs discours à la mode, les questions qu’ils soulevaient et celles qu’ils éliminaient, les réponses qu’ils fournissaient » : « Ces discours ont fonctionné pour qu’il ne soit pas parlé des problèmes effectifs, et pour que ceux-ci soient déportés, recouverts, distraits de l’attention du public » [SF, p. 224 ; voir aussi CS, p. 335].

Ce rapport à l’époque peut paraître ambigu, s’agissant d’un penseur qui y voit la possibilité d’une mutation radicale, que nient ou dénaturent la plupart des penseurs placés à l’avantgarde, dont le radicalisme s’épanouit alors dans un rôle de compagnons de route, pro-Russes ou pro-Chinois, sur lequel ils se sont rarement expliqués. Limitons-nous au cas des deux grandes figures du courant existentialiste : Sartre et Merleau-Ponty.

Deux points de repère : Sartre et Merleau-Ponty

Le prestige de Sartre n’est plus ce qu’il était quand il n’y avait qu’Orwell pour refuser de prendre ce windbag au sérieux (Essais, articles, lettres, vol. IV, Paris, 2001, p. 539). Désormais, ses fidèles les plus enthousiastes, ceux qui ont, en 2005, pu fêter Le Siècle de Sartre, concèdent des erreurs, qu’ils jugent passagères et dont ils veulent croire qu’il les a corrigées… Claude Lefort, pourtant, rappelle à son propos « comment l’intelligence, la culture et le talent concoururent à épaissir les ténèbres » [Lefort, 1978, p. 7]. Castoriadis note que dans une interview de 1973 Sartre affirmait encore : « La révolution implique la violence et l’existence d’un parti plus radical qui s’impose au détriment d’autres groupes plus conciliants […]. Il est inévitable que le parti révolutionnaire en vienne à frapper également certains de ses membres. » Des phrases où il faut relever non seulement l’apologie de la Terreur, mais ce qui est bien pire : l’idée que la révolution est l’affaire exclusive d’un parti homogène, et non celle des masses qui ne sont censées prendre aucune initiative [SF, p. 232-233]. Faut-il s’en étonner, sachant que Sartre avait, de la classe ouvrière, la « vision populiste et misérabiliste » qui a été celle de nombreux intellectuels [Le Goff, 1998, p. 226] ?

Merleau-Ponty pèse d’un autre poids, parce que sa pensée reste à l’œuvre dans les recherches menées par Claude Lefort, mais aussi parce qu’il est lui-même un interlocuteur qui apporte au débat non seulement les thèses qui seront débattues, mais plusieurs des concepts grâce auxquels elles pourront être élucidées : par exemple, le sens que Castoriadis, à partir de Merleau-Ponty, donne au mot praxis, qui ne désigne pas l’action en général, mais celle où les autres sont visés comme êtres autonomes et comme agents de leur propre autonomie, dont notre praxis — politique, éducative, ou même médicale — ne peut être qu’un auxiliaire. C’est précisément cette idée qui permet de résoudre l’aporie présentée dans Les Aventures de la dialectique, sur le rapport entre une activité révolutionnaire — institution globale de la société, qui vise forcément celle-ci comme un tout — et la théorie révolutionnaire, de laquelle on réclame un savoir exhaustif sur la société. Mais aucun faire humain, répond Castoriadis, « ne pourrait continuer une seconde si on lui posait l’exigence d’un savoir exhaustif préalable, d’une élucidation totale de son objet et de son mode d’opérer » [IIS, p. 108]. Ce n’est pas seulement la praxis révolutionnaire qui serait impossible en l’absence d’un tel savoir absolu, mais toute activité politique, réformatrice ou conservatrice, qui doit toujours viser la société comme un tout, tenir compte des contrecoups et des effets pervers qui pourront résulter des mesures qu’elle prend. Mais viser la totalité n’implique pas qu’on la possède en pensée ; toute praxis réelle se rapporte à un tout, dont elle ne saisit jamais tous les éléments, qui ne sont pas régis par un déterminisme aussi strict que celui qu’un newtonien attribuerait aux lois physiques. Alors prend tout son sens la boutade de Freud sur ce qu’il appelait trois métiers impossibles — la psychanalyse, l’éducation et l’art de gouverner — qu’il serait vain de pratiquer comme applications techniques d’un savoir théorique établi par avance, mais dont la théorie ne peut s’élaborer qu’à partir de ce qui s’apprend dans leur pratique.

Bien que d’autres auteurs, depuis Hannah Arendt jusqu’à Richard Rorty, aient compté par la suite aux yeux de Castoriadis, Merleau-Ponty est plus qu’un interlocuteur, c’est par lui que s’opère le passage du politique à la pensée du politique.

Nous nous attacherons, dans les pages qui suivent, à reconstituer le parcours de Castoriadis, depuis les expériences militantes de « Socialisme ou Barbarie » (chapitre I), qui nous conduisent à l’examen de son « héritage marxiste » (chapitre II) et de sa « rupture avec le marxisme » (chapitre III).

Il sera alors possible de voir comment s’articulent, dans sa pensée, l’expérience politique et l’interrogation philosophique (chapitre IV), qui débouchent sur l’élucidation du monde social-historique et de l’imaginaire social (chapitre V).

Abrégé biographique

Né à Constantinople le 11 mars 1922, mort à Paris le 26 décembre 1997, Cornelius Castoriadis a vécu à Athènes jusqu’en 1945 ; c’est là qu’en 1937 il adhère aux Jeunesses communistes, en dernière année de lycée, puis commence ses études à la faculté de droit ; en 1942, il adhère à l’organisation trotskiste animée par Spiros Stinas, avec qui il reste en rapport jusqu’à la mort de celui-ci, en 1989.
En décembre 1945, il arrive en France, s’inscrit à la Sorbonne et rejoint les trotskistes français du PCI : en août 1946, avec Claude Lefort, il fonde la tendance d’où sortira le groupe « Socialisme ou Barbarie », qui va quitter la Quatrième Internationale en 1948 et publier, de 1949 à 1965, la revue qui porte ce titre. Il travaille entre-temps comme économiste à l’OECE, plus tard OCDE, où il devient, en 1968, directeur à la Direction des études de croissance, des statistiques et des comptes nationaux ; puis, en 1970, directeur de la Branche des statistiques et des comptes nationaux, poste qu’il quittera le 31 décembre 1970.
Naturalisé en octobre 1970, il n’a plus besoin de pseudonymes et commence à publier des textes sous son nom ; collabore à Textures (1972-1975), puis à Libre (1976-1980) ; réédite dans la collection « 10-18 », entre 1973 et 1979, la plupart de ses textes de Socialisme ou Barbarie ; enseigne l’économie à la faculté de Nanterre en 1974-1976 ; publie en 1975
L’Institution imaginaire de la société, puis, à partir de 1978, Les Carrefours du labyrinthe où il recueille la plupart des textes publiés après 1968.
Commence en 1980 un enseignement à l’EHESS, dont le contenu sera repris, à partir de 1999, dans une série de volumes, « La création humaine », où sont déjà parus
Sur le Politique de Platon, Sujet et vérité dans le monde social-historique, et Ce qui fait la Grèce.

Bonus MP3

Deux conférences de Cornélius Castoriadis prononcées en septembre 1991 à la préfecture municipale de Porto Alegre (cela a son importance...). En français avec traduction simultanée en portugais. Notre source.

MP3 - 4.3 Mo

Partie 1

MP3 - 5.3 Mo

Partie 2

MP3 - 5.3 Mo

Partie 3

MP3 - 3.2 Mo

Partie 4

La création historique et l’institution de la société
A Criação Histórica e a institução da Sociedade

MP3 - 4 Mo

Partie 1

MP3 - 5.2 Mo

Partie 2

MP3 - 3.9 Mo

Partie 3

Le socialisme du futur
O Socialismo do Futuro

Cf aussi sa critique de l’illimitation en format MP3 dans notre rubrique vers une éthique mondiale, ainsi qu’une recension de Castoriadis, réinventer l’économie.

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// Article publié le 2 octobre 2007 Pour citer cet article : RDMP, « Jean-Louis Prat, Introduction à Castoriadis  », Revue du MAUSS permanente, 2 octobre 2007 [en ligne].
http://www.journaldumauss.net/./?Jean-Louis-Prat-Introduction-a
Notes

[1Les références entre crochets renvoient à la bibliographie en fin d’ouvrage. Les abréviations correspondant aux titres des ouvrages de Cornelius Castoriadis y sont développées

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