Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Guy Roustang

Un parcours convivialiste avant la lettre, en quelque sorte

Texte publié le 6 janvier 2021

Il nous a paru intéressant de publier ce texte qui retrace tout un itinéraire de vie et de militance inspiré par le même esprit que celui qui anime le convivialisme.
A. C.

Je reprends mon itinéraire. D’où je viens, mes combats, mes espoirs, mes déceptions, ce pourquoi je continue à me battre, avec une grande inquiétude pour mes petits-enfants dont j’admire les engagements. Dans quel monde vont-ils vivre ?

Je suis né dans un petit village de la Meuse où il y avait une vie rurale, des cultivateurs, des artisans, une paroisse, un curé, un médecin. J’étais d’une famille bourgeoise puisque mes parents avaient créé une fromagerie à partir de rien à la fin de la première guerre mondiale. Tous les habitants du village se connaissaient et je crois pouvoir dire que malgré les différences de classe nous étions solidaires. Nostalgie de ce qu’était ce village, devenu village-dortoir. J’ai toujours été proche de ma famille, admirant notamment l’esprit d’entreprise, l’attachement aux origines modestes et paysannes. Tout en faisant des choix politiques différents qui me semblaient fondés par le désir de plus de justice sociale.

J’ai fait mes études secondaires dans un collège de jésuites à Reims. Pensionnaire à 9 ans et demi avec retour au village seulement pour les vacances. Mon collège, novateur, nous préparait à des engagements sociaux et civiques. Nous étions entre garçons bien évidemment. Après une licence de philosophie à La Sorbonne, j’ai eu de mauvaises fréquentations qui m’ont amené à entrer en relation avec des militants ouvriers. Je me suis engagé au service du Mouvement de Libération du Peuple (Eh oui on n’avait pas peur des mots !). Nous étions quelques-uns seulement d’origine bourgeoise, admiratifs de tous ces camarades engagés, dévoués et formés par la JOC. J’ai vendu le journal « Monde Ouvrier » à la criée à Denfert Rochereau en ne souhaitant pas trop croiser des membres de ma famille ! J’ai été au secrétariat général du MLP, responsable de la petite revue ronéotée Perspectives ouvrières, devenue Perspectives socialistes. Nous avons aussi sorti quelques numéros de « Perspectives rurales » en collaboration avec René Dumont chez lequel nous nous réunissions rue Vauquelin.

L’itinéraire qui suit s’appuiera essentiellement sur les publications qui sont des traces écrites indiscutables pour pallier une mémoire défaillante qui me rend jaloux quand je pense à celle d’un ami.

Jacques Viard avait été mon professeur au collège en 4ème et 3ème, il avait ensuite passé l’agrégation de Lettres et était professeur d’hypokhâgne à Marseille. Il a rédigé pour le MLP, auquel nous collaborions l’un et l’autre, la brochure « Pour un renouveau du socialisme » en 1956. Ce texte critiquait les prétentions du parti communiste à assurer seul le pouvoir au nom de la dictature du prolétariat. Selon nous, construire une France socialiste n’aurait rien à voir avec ce qui s’était passé en Russie, pays non démocratique, car ce serait dans la fidélité à nos traditions nationales et démocratiques. Il s’agirait d’une réforme révolutionnaire pour « rendre au producteur, au consommateur, à l’usager, à l’électeur toute la place qui leur revient » grâce à la planification de l’économie. A cette époque le MLP multipliait les contacts avec la Nouvelle Gauche (Claude Bourdet, Gilles Martinet …) la Jeune République (J.Delors) l’Union progressiste dans l’espoir de constituer une nouvelle force politique à côté de la SFIO et du PC. Quand nous rencontrions Michel Rocard nous espérions toujours qu’il allait déchirer sa carte de la SFIO ; ce qu’il a fini par faire. J’ai participé à Citoyens 60, branche politique de Vie nouvelle, avec J.Delors et R.Pucheu.

Puisque je rêvais de la planification économique qui remplacerait le capitalisme, j’ai voulu étudier un pays d’économie planifiée qui avait été industrialisé auparavant pour voir ce que cela pourrait donner en France. Je n’ai pu que constater l’anarchie bureaucratique de la République Démocratique Allemande qui n’avait rien à voir avec la planification idéalisée par Charles Bettelheim dans ses cours à l’EPHE. Ce dernier était président du jury qui m’a décerné en 1960 le diplôme de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes pour le livre Développement économique de l’Allemagne orientale (SEDES Paris, 1963). Collection publiée sous la direction d’André Piatier.

Le dernier chapitre de ce livre sur « les méthodes de planification » précise que faute de laisser aux entreprises une certaine autonomie, les administrations centrales prétendent tout contrôler et dicter aux entreprises, ce qui aboutit à une énorme bureaucratie inefficace. Dans une revue économique, des économistes âgés, qui avaient eu l’expérience du capitalisme, faisaient des propositions de réforme. Ils refusaient la prétention illusoire de piloter tout dans le détail à partir du pouvoir central. L’un d’eux écrivait « Il est absurde au lieu d’éliminer les fondements de la bureaucratie, de combattre seulement les défauts des bureaucrates ou les effets de la bureaucratie ». Mais W.Ulbricht, secrétaire du comité central du parti, était intervenu brutalement pour dire que les réformes proposées étaient inspirées de la Yougoslavie et qu’appliquer les idées de ces économistes réformateurs menaient tout droit à « la liquidation de l’Etat ouvrier et paysan ». Le numéro de la revue dans laquelle ces économistes exposaient leurs idées avait été retiré de toutes les bibliothèques.

En 1960, au début du système d’indemnisation du chômage créé le 31 décembre 1958 sous l’impulsion du général de Gaulle, je suis rentré à l’UNEDIC à une période où il y avait très peu de chômage. J’étais responsable des études. J’espérais que le paritarisme allait permettre au patronat et aux syndicats de se préparer ensemble à l’augmentation prévisible du chômage. Illusion complète. Incapables de vision, les uns et les autres étaient dans les petits arrangements de court terme. J’ai tout juste eu la possibilité en lien avec l’INSEE d’utiliser les données recueillis par le système, de produire des statistiques et d’organiser un meilleur accueil des chômeurs dans les ASSEDIC.

Déçu par l’UNEDIC, cette prison dorée, j’ai pu rentrer au CNRS en 1965. Prison dorée car j’étais bien rémunéré et à l’aise dans une petite équipe de direction très cordiale.

A la fin de 1962, le premier ministre de l’époque avait constitué un groupe chargé « d’étudier, sous l’angle des « faits porteurs d’avenir » ce qu’il serait utile de connaître dès à présent de la France de 1985 » comme le rappelait Pierre Massé dans l’Avant-Propos de « Réflexions pour 1985 » publié en octobre 1964 à la Documentation Française. La lecture de ce document rédigé par nos meilleures têtes m’a consterné. Il est désespérant de relire aujourd’hui ma conclusion du livre paru en 1967, qui critiquait « Réflexions pour 1985 » [1], car un demi-siècle plus tard, un lecteur peut dire aujourd’hui : il n’y a pas grand-chose à changer à l’analyse critique et à l’espoir d’un changement radical qui s’exprimait. Autrement dit, malgré ma méconnaissance crasse à l’époque des défis environnementaux et grâce à mes lectures de Péguy, de Bernanos (La France contre les robots), de Simone Weil (L’enracinement), d’Hannah Arendt (Conditions de l’homme moderne), de P.Ricoeur in Esprit, d’E.morin (Les fondements d’une politique de l’homme) j’avais le sentiment de voir le dilemme : soit la planification était mise « au service d’un épanouissement humain et social ; ou bien ces interventions de l’Etat allaient se mettre au service de la gigantesque machinerie en se souciant de lui fournir des producteurs et des consommateurs, de modifier les institutions et les mentalités pour que la machinerie puisse tourner plus vite, avec le moins de heurts possibles…jusqu’au grand éclatement probable de tout le système ».

Ayant en arrière-plan une utopie de ce que pourrait être une bonne société (voir par exemple de Péguy, Marcel, De la cité harmonieuse) j’ai été amené à poursuivre ensuite des objectifs limités.

Dans la ligne des indicateurs sociaux prônés par Jacques Delors et pour éviter que le PIB ne soit le seul critère de réussite d’une société, en prenant en compte la qualité de vie au travail, avec une petite équipe nous avons proposé en collaboration avec les ergonomes une amélioration des conditions de travail des ouvriers spécialisés [2]. Analyse qui a été reprise par l’UIMM, le syndicat patronal le plus puissant de l’époque.

Toujours dans la lignée d’auteurs comme H.Arendt, Karl Polanyi, Louis Dumont, parution en 1982 de « Le Travail autrement » chez Dunod. Dans sa préface, P..Rosanvallon écrit : « Voilà l’idée centrale autour de laquelle nous sommes quelques-uns à tâtonner aujourd’hui : passer d’une interrogation sur la crise dans l’économie à une crise de l’économie ». Autrement dit analyser ce qu’une certaine conception et organisation de l’économie entraînait sur le mode de vie (rapport de l’emploi rémunéré aux autres activités, aménagement des temps sociaux, de l’espace etc.). Après publication du livre « Le travail autrement », j’ai reçu un appel du Commissariat du Plan pour participer à un groupe de travail « Comment vivrons-nous demain ? » dont je suis devenu le rapporteur général [3]. Quelques années plus tard, Jean-Baptiste de Foucauld alors commissaire adjoint du plan a accepté de créer à ma demande un groupe de travail sur l’emploi. On y trouvait notamment : J.M. Charpin, J.L.Laville, Bd Perret, P.Viveret. Il s’agissait de mettre en question nos modes de pensée et, pour reprendre une formule de Régis Debray que nous citions, considérer « que la culture est première par rapport à la politique, elle-même plus importante que l’économie ». Mais le rapport [4]paru en juin 1991 à la Documentation française, sous le cachet du Commissariat Général du Plan avec l’autorisation de Martine Aubry, alors ministre du travail, n’a pu paraître qu’à condition que ce soit signé à titre personnel par Guy Roustang. Pourtant je n’avais jamais participé à une commission du Plan avec tout au long de l’élaboration du rapport un tel consensus entre tous les participants.

Avec Bernard Perret nous avons publié en 1993 : L’économie contre la société [5]. Puis avec les amis fondateurs de l’économie solidaire (J.L.Laville et B.Eme) ainsi que B.Perret et J.Gautrat (alias Daniel Mothé) : « Vers un nouveau contrat social » (1996). Nous avions espéré une préface de Jacques Delors mais après examen du projet (l’avait-il lu ou passé à un collaborateur ?) il m’a dit que nous étions à « des années-lumière » de ce qu’il pouvait penser. Il aurait été intéressant d’approfondir les raisons de ce refus.

Dans la collection Alternatives économiques de Denis Clerc, un livre paru en 1997 [6] insistait sur l’importance de distinguer dans les activités du secteur tertiaire ce qui était standardisable et ce qui ne l’était pas, pour attirer l’attention sur un changement d’époque. Alors que « le Progrès » avait été centré sur les gains de la productivité du travail source de la croissance, n’était-il pas temps de constater que l’on changeait d’époque et qu’il convenait d’attacher toute l’importance qui leur était dû aux activités de soin et de la relation à productivité du travail constante.

B.Malon écrivait en 1891 : « Dans sa dynamique même le capitalisme corrompt l’esprit public et les vertus civiques ». Cette citation dans un nouveau livre [7] illustrait le danger de croire qu’une fois satisfaits les besoins élémentaires on allait tout naturellement se tourner vers la culture et l’accomplissement de soi, comme la pyramide Maslow le suggère. Bien au contraire, le capitalisme culturel joue contre la culture et l’individualisme du consommateur joue contre la démocratie. On passe de l’économie de marché à la société de marché. Ce nouveau livre analysait ce qu’aurait pu être une autre agriculture, une autre mondialisation etc. en appelant au débat citoyen sur ces questions.

Convaincu que « le bien-être dépend autant du faire que de l’avoir » [8], que la qualification sociale ne résulte pas seulement de l’emploi, mais aussi des tâches domestiques, des engagements civiques, des activités artistiques ou d’autoproduction, j’ai travaillé avec Daniel Cérézuelle, disciple de J.Ellul, pour la création du PADES (Programme autoproduction et développement social), avec la volonté de développer les jardins familiaux, l’autoréhabilitation du logement etc. Avec un slogan : « Faire et en faisant se faire » [9].

Tous ces plaidoyers pour une autre société ont été faits sans véritable conscience que les questions de l’environnement arrivaient sur le devant de la scène. Ces plaidoyers sont-ils alors obsolètes ? Je ne crois pas, car l’idée que la culture est au-dessus de la politique et que la politique est au-dessus de l’économie reste centrale. Et peut-être que le formidable défi soulevé par les limites que nous impose l’exploitation inconsidérée de la nature imposera des changements radicaux que nous n’avions pas réussi jusqu’à présent à faire prendre en compte.

Si je m’interroge sur les résultats de nos luttes, le bilan est maigre. Ma conclusion provisoire sera de reprendre ce que disait Véronique Decker directrice d’école pendant un quart de siècle en Seine St Denis : « On n’a pas beaucoup avancé, mais ça m’a bien occupée » [10] .

Je peux parler d’un dernier combat (un dernier rêve ?) : faire de l’encyclopédie du changement de cap (eccap.fr) un outil au service du changement souhaitable radical qui s’impose. L’avenir dira si l’eccap pourra être un moyen de faire se rencontrer les débats plus théoriques dans des cercles intellectuels avec les actions menées par les militants dans d’innombrables associations. L’ambition de l’eccap est de faire le pont entre intellectuels et actions de terrain, de contribuer à l’éducation civique, de favoriser la convergence entre de multiples réflexions ou réalisations [11]. Il s’agit de construire un commun du type wikipedia, mais au lieu d’afficher la neutralité, affirmer au contraire qu’un changement de cap s’impose et qu’il est possible d’espérer un monde plus fraternel.

Je reprendrai pour conclure une citation de mon frère François un tantinet provocatrice, dans l’interview qu’en a publié La Revue du Mauss : « Si vous pouvez vous mettre en marche vers un but qui n’existe pas, si vous pouvez ne pas chercher de moyens parce qu’il n’y en a pas alors vous êtes sur la bonne voie… ». Avec l’eccap nous n’avons pas devant nous un projet de société bien construit avec les moyens à mettre en œuvre pour l’atteindre, nous appelons simplement à cheminer ensemble, à construire.

NOTES

[1 La seconde société industrielle, livre paru en 1967 aux éditions Economie et Humanisme qui comprenait des articles d’auteurs américains, de Bertrand de Jouvenel, de Jacques Delors, avec lequel j’avais collaboré à Citoyens 60, branche politique de Vie nouvelle.

[2Les conditions de travail ouvrier dans l’entreprise. A.Colin. 1975.

[3Rapport du groupe long terme « Changement des modes de vie » Préparation du IXème plan 1984-1988. La Documentation Française.

[4Emploi, croissance, société. Rapport de M. Guy Roustang. La Documentation française. Commissariat Général du Pla, Juin 1991.

[5B. Perret ,G. Roustang. L’économie contre la société. Affronter la crise de l’intégration sociale et culturelle. Seuil 1993.

[6L’emploi un choix de société, Ed. Syros. 1997.

[7Démocratie, le risque du marché. Desclée de Brouwer, 2002.

[8C’était le titre du chapitre 2 du livre « Démocratie le risque du marché ».

[9Publication avec Daniel C. de L’autoproduction accompagnée en mars 2010 chez Erès, coll. de JL Laville.

[10Gérard Davet et Fabrice Lhomme « Inch’Allah » p.53.

[11Au début du projet, j’avais consulté quelques amis pour savoir si le jeu en valait la chandelle. Et parmi eux Alain Caillé qui m’avait encouragé. Pourra-t-on avec les convivialistes cheminer ensemble avec pourquoi pas une ambition internationale ?