Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Laurent Thévenot

Complément du n°56 : La grande décentration

Texte publié le 27 novembre 2020

Cet article constitue la version intégrale du texte publié, dans ses seules deux premières parties, dans La Revue du MAUSS semestrielle, n°56, second semestre 2020.
http://www.journaldumauss.net/?Le-nouveau-MAUSS-est-arrive-Nous-l-avons-tant-aimee-la-sociologie-Et-maintenant
Laurent Thévenot est Directeur d’études honoraire à l’EHESS, Centre Georg Simmel (Ehess-Cnrs)

Face aux bouleversements qui affectent gravement la sociologie et menacent sa survie, l’auteur propose une intégration de ces renversements en les concevant comme autant de forces de décentration au regard des définition et méthode classiques de la discipline. Ces décentrations exigent toutes de prendre en compte des dépendances sous-estimées, voire méconnues, du social à l’égard de multiples laissé(e)s-pour compte que les « studies » ont notamment contribué à mettre sur le devant de la scène.
Le mouvement de l’article suit une décentration affectant à la fois le sujet, agent ou acteur social qui ne peut plus servir de pivot, et les formes du commun et de communauté qui sont excentrées au regard des sociétés et collectifs. Loin de la société (1), le parcours conduit tout contre l’étrangeté (2) d’une extériorité désormais à intégrer dans l’appréhension de l’humain par ses dépendances (3). Être ensemble avec ce, celles et ceux auparavant minorés (4) requiert des déplacements dans la mise en commun appelée à se soucier davantage d’attachements dans le proche et à ouvrir en outre la cohabitation au-delà de l’humain, au prix de remaniements qui ne laissent pas indemne la normativité sous-jacente des sciences sociales. Des modes de gouvernement affranchissent de la cité (5) en passant, au-delà de l’économie de marché, par des choses qui soutiennent des alliages d’économie politique plus profonds que les alliances versatiles entre oligarques et autorités politiques.

Given the upheavals that seriously affect sociology and threaten its survival, the author proposes to integrate these upheavals by conceiving them as forces of decentering with regard to the classical definitions and methods of the discipline. All of them require taking into account underestimated, or even unrecognized, dependencies of the "social" on the many beings that have been left behind and that "studies" have helped to bring to the forefront.
The movement of the article follows a decentering of the subject, agent or social actor who can no longer keep his/her pivotal role, and the forms of the common and the community which are off-center with respect to societies and collectives. Far from society (1), the movement leads against the strangeness (2) of an exteriority now to be integrated into the apprehension of the human being through his or her dependencies (3). To be together with these and those that were previously under-represented (4), requires a shift in making commonality. Commonality has to be more concerned with close attachments and to open up cohabitation beyond the human, at the cost of changes that do not leave the underlying normativity of the social sciences untouched. Modes of government emancipate from the city (5) by moving beyond the market economy to things that support deeper political economy assemblages than the versatile alliances between oligarchs and political authorities.

Introduction : expériences de décentration et de recomposition

Le bouleversement est aussi dramatique qu’exaltant par la secousse qu’il transmet. Même l’événement mondial de la pandémie s’y confond, comme symptôme, plus brutal encore que le réchauffement progressif. L’ébranlement nous fait nous agiter sur nos chaises pour tenter de recouvrer une assiette perdue, ainsi qu’en témoigne la belle initiative de Alain Caillé et Frédéric Vandenbergue qui fait suite à leur appel en faveur d’une « sociologie néo-classique » [Caillé et Vandenberghe, 2016], anti-utilitariste et fondée sur une anthropologie qui mette en avant les principes de commune humanité, de commune socialité et de réciprocité. Sans doute le choc déséquilibre-t-il spécialement les savants du social, mais il atteint toutes les disciplines des sciences humaines et humanités.

Et cependant il n’est pas nouveau, il ne date pas d’hier. Les vagues successives ont déplacé le littoral de ces domaines disciplinaires avant que, mêlées dans une tempête annoncée, elles ne menacent d’en déborder les digues. Les vagues antécédentes, annonciatrices, font regretter l’aveuglement de n’avoir pas pris toute la mesure de leur portée. Aujourd’hui il y a urgence, urgence d’agir. L’urgence bouscule les priorités, y compris disciplinaires, en quête de tâches à accomplir dans l’immédiat, toutes affaires cessantes. L’impératif d’agir immédiatement et efficacement afin de produire des effets mesurables à court terme entraîne non seulement une redéfinition de la politique mais aussi un changement de poids et d’orientation des diverses sciences auxquelles il est fait appel pour contribuer à une ingénierie environnementale. Un nouveau genre de positivité conduit à des revirements de méthode et de démarche ayant toutes les apparences d’un recul au regard d’orientation interprétatives ou constructivistes des sciences sociales. Même la positivité originelle d’une physique sociale se trouve disqualifiée au profit de sciences et technique de l’intervention sur le monde qui, débordant le social, prennent largement en compte un environnement vivant ou non. Pris dans cette appréhension, nous autres occidentaux n’avons toutefois jamais été autant garantis par un monde certifié qui s’étend et dans lequel nous aurions l’embarras du choix. Pendant les travaux, la vente continue.

Désigner le chambardement n’est pas chose facile : renversement, retournement, décentrement. Quelque chose comme la violence de la ’décentration’ qui, selon les mots de Sartre, résulte de l’apparition d’autrui dans le monde : « Ainsi tout à coup un objet est apparu qui m’a volé le monde. Tout est en place, tout existe toujours pour moi, mais tout est parcouru par une fuite invisible et figée vers un objet nouveau. L’apparition d’autrui dans le monde correspond donc à un glissement figé de tout l’univers, à une décentration du monde qui mine par en dessous la centralisation que j’opère dans le même temps. » [Sartre, 1984 [1943], p. 295] L’objet nouveau qui décentre en minant est autrui. Mais aujourd’hui, l’autrui n’est plus seulement l’autre du social, d’une société qui définit la science du même nom. Il n’est plus même seulement l’étranger qui vient, au risque de passer toujours pour ennemi. L’autrui s’est élargi à tous les laissés-pour-compte du décompte social, politique et économique dont le manque a faussé longtemps les calculs, bilans et prévisions. Ces autres feraient par principe partie de l’humanité si le travail de dévoilement de leur condition subalterne ne révélait une constitution jamais accomplie de cette commune humanité toujours reportée par des régimes d’exception. Ni oubliés ni marginaux, ces autres paraissent au grand jour dans de nouveaux récits d’histoires révisées qui les montrent au fondement des mondes dans lesquels a été élaboré un idéal d’humanité égale et de critique émancipatrice. Reprenant la critique, leurs voix savent nous disqualifier comme pire que coloniaux ou dominants : provinciaux. Autrui n’est plus seulement humain mais autrement vivant, et pas toujours doté d’une face nous aidant à le reconnaître. Les vivants sont même en nous, biotopes constitutifs du corps humain vivant ou agents de sa destruction. Enfin est encore l’autrui inanimé qui ne déclenche pas la décentration dont parle Sartre mais qui nous oblige désormais à un décentrement radical pour faire les comptes avec lui.

Comme les introducteurs de cette rencontre, les voix en réponse énumèrent une liste plus ou moins longue, hétéroclite et convergente, de points de corrosion de la belle machine automobile d’une sociologie qui nous semblait progresser d’elle-même et qui cale maintenant, attaquée de rouille faisant craindre la panne sérieuse voire la mise au rencart. Les optimistes proposeront diverses réparations voire reconstructions.

Pour ma part, j’ai fait le choix de n’aborder ces questions générales que d’expérience, dans une envergure plus modeste que celle de récits grandioses ou prophétiques, qui présente l’avantage de la mise à l’épreuve du terrain. Afin d’éviter la fragmentation d’un alignement des défaillances de la discipline, les enseignements de ces expériences sont intégrés dans un cadre d’analyse et de questionnement cohérent. Le cadre intégrateur met en avant des tensions structurelles rencontrées pour être humain ensemble, encore accusées dans le monde contemporain sur les points que nous envisageons.

Le « je » de cette réponse se rapporte bien à des expériences personnelles le plus souvent rapportées dans des écrits que j’ai publiés. Mais il est grandement un ’nous’ en raison des collaborations et compagnonnages multiples, fidèles et étendus, dont il a bénéficié et qui seront mentionnés autant que possible dans cet espace limité, non sans lacunes dont je demande par avance l’excuse.

Les parties sont inégalement développées, soit qu’elles aient déjà fait l’objet de publications récentes soit que, à l’inverse, les chantiers soient en cours ou prospectifs. Le mouvement d’ensemble suit une décentration affectant tout à la fois le sujet, agent ou acteur social qui ne peut plus servir de pivot, et les formes du commun et de communauté qui sont excentrées au regard des sociétés et collectifs. Loin de la société (1), le parcours conduit tout contre l’étrangeté (2) d’une extériorité désormais à intégrer dans l’appréhension de l’humain par ses dépendances (3). Etre ensemble avec ce, celles et ceux auparavant minorés (4) requiert des déplacements dans la mise en commun appelée à se soucier davantage d’attachements dans le proche et à ouvrir en outre la cohabitation au-delà de l’humain, au prix de remaniements qui ne laissent pas indemne la normativité sous-jacente des sciences sociales. Des modes de gouvernement affranchissent de la cité (5) en passant, au-delà de l’économie de marché, par des choses qui soutiennent des alliages d’économie politique plus profonds que les alliances versatiles entre oligarques et autorités politiques.

1. Loin de la société

Le premier point fera sans doute l’assentiment des répondants et je ne m’y attarderai pas : les sociologues ne retrouvent plus leur société. Cette perte n’est pas seulement celle d’une délimitation de leur discipline, d’un appareillage conceptuel mais aussi d’un objet historique dans la fabrication et l’entretien duquel les sociologues étaient impliqués, comme d’autres ingénieurs.

Je vois cependant plusieurs avantages à cet éloignement de l’objet fétiche. En premier lieu, la définition de la société, à la fois spécifique et potentiellement universelle, empêchait de voir les variétés de communautés ainsi que leurs relations. Par ce terme de communauté, je n’entends pas la distinction par laquelle Tönnies l’opposait à société, mais un terme générique retenu parce qu’il fait écho au processus de mise en commun, problématique et toujours tendue par les différences et les différends qui font la politique. Or cette communauté politique est largement effacée par l’omniprésence de la société même si tout y est volontiers dit politique. On le voit déjà aux critiques adressées à Raymond Aron après sa publication de Paix et Guerre entre les Nations [Aron, 1962]. Alain Touraine s’oppose alors à lui sur la question de savoir si la sociologie doit traiter d’une société comme si elle était seule, ou bien dans un rapport de souveraineté tendu, agonistique et guerrier, ce qui était la position avancée par Aron dans son livre. Touraine, partisan de la première conception de la sociologie, tente d’englober la seconde en soutenant que, en vertu de l’extension mondiale du modèle de société industrielle, il n’y a plus qu’une seule grande société, industrielle [Touraine, 1963]. Aron souligne, quant à lui, que la sociologie a oublié la souveraineté et les tensions entre souverainetés, position particulièrement pertinente aujourd’hui où elles reviennent au premier plan [1].

Deuxième avantage, cette prise de distance permet d’éviter d’enchâsser dans le sacré de la ’société’ une variété de phénomènes n’ayant pas nécessairement le même espace de déploiement et de pertinence, obligeant les sociologues à se confronter à d’autres disciplines des sciences humaines et à s’interroger sur leurs désavantages comparatifs dans le présent ainsi que sur les rapports entre leurs catégories d’analyse [2].

Un troisième avantage, également lourd de conséquences sur la redéfinition de la tâche des sociologues, tient à la levée de présupposés du collectif inclus dans les notions premières de la discipline, qu’il s’agisse de collectifs au sens propre où d’interactions. S’il ne fait pas de doute que l’animal humain est social, les recherches évolutionnistes remettent aujourd’hui en question des hypothèses excessives sur sa socialité première. De plus, les animaux humains sont bien trop divers et insaisissables – on découvre que leurs cousins primates le sont déjà – pour que l’on ne prenne au sérieux le complexe cheminement et les dispositifs requis pour entretenir un commun qui demeure toutefois contesté en raison de cette diversité jamais complètement réductible. L’analyse de ces processus équipés, et des tensions qu’ils font peser sur le vivant pour faire des humains en commun à partir de leur corps et de son environnement, définit une sociologie décentrée par rapport aux notions de société ou de social, qui s’ouvre à des confections du commun étrangères à la généalogie de la discipline. Dans le décentrement au regard du foyer social auparavant privilégié, nous avons à analyser les façons dont l’humain se fait en faisant avec l’étrangeté, celle des autres, de l’environnement et de son propre vivant.

2. Tout contre l’étrangeté

Débordant par définition les limites de la société, vient l’étranger. Il n’est pas besoin de rappeler l’importance qu’a prise la question des migrants dont les mouvements contraints par les conflits iront croissant, grossis par le flux de réfugiés climatiques. Nous aborderons la question et les réactions qu’elle suscite dans la quatrième partie en examinant les tensions entre proximité et politique. Commençons par l’expérience plus élémentaire de l’étranger et de l’étrangeté plutôt que par le vocabulaire de la différence qui lui est aujourd’hui préféré dans les sciences sociales et politiques.

Les révélations par choc de l’étranger

Méthodologiquement et théoriquement, comme l’a montré Joan Stavo-Debauge dans son œuvre [2014, 2017], l’analyse de la communauté à partir de la venue de l’étranger est des plus fructueuse. Ainsi qu’il l’a montré, les considérations des sociologues classiques à ce sujet sont loin d’en avoir tiré toutes les conséquences, non plus que les philosophies de l’hospitalité, faute d’une approche radicalement réciproque de sa rencontre. Le type de décentration qu’introduit le choc de l’étranger a été exploité, dans des recherches reposant sur la « méthode de l’étranger » [Thévenot 2017a), à partir de programmes binationaux d’enquêtes qui ne sont pas seulement comparatifs mais conçus à partir du pouvoir heuristique d’un tel choc pour un travail critique et réflexif réciproque de sociologues de deux contrées. Même les anthropologues, savants de l’étranger par excellence, n’envisageaient guère cette réciprocité jusqu’à ce que la vogue récente des « ontologies » plurielles ne les amène à mettre en scène les deux côtés d’une confrontation symétrique plus qu’à la réaliser effectivement. Un des premiers et bénéfiques effets de ce choc est de faire apparaître les fondements normatifs enfouis, et le plus souvent non réfléchis, de catégories des sciences sociales et politiques dotées de prétentions transnationales et transculturelles.

Andrew Abbott y est parvenu, non à partir d’enquêtes binationales mais de la lecture de la pensée sociale émanant des auteurs du monde non métropolitain tout au long du xxe siècle, qu’il a entrepris pendant six années ’en guise de discipline personnelle […] à la manière d’un professeur imaginaire dans une université imaginaire’ [Abbott, 2016, p. 592]. Il souligne la normativité des sciences sociales traitant d’activités humaines qui sont toujours, ’in fine, une quête de valeurs’, normativité qu’il identifie comme ’ontologie contractualiste du libéralisme’ et caractérise par quatre traits : une nation de citoyens égaux, la séparation des sphères publiques et privée, ’l’établissement d’une liste de particularités réprouvées ou, au contraire, protégées, ces traits privés qui doivent être reconnus comme publics’, l’absence d’’institutions intermédiaires’ et de ’solidarités internes’ [idem, p. 584, 586]. Il remarque pertinemment que ces particularités sont encore au cœur de ’la littérature féministe, postcoloniale, queer, ainsi que d’autres corpus polémiques variés’, que ’ces écrits s’inscrivent en grande partie dans la logique propre au contractualisme’ et que leur but est de remanier la liste des particularités protégées et les modalités de cette protection, ou de modifier celle des éléments interdits et les modalités de cette interdiction (idem, p. 588). Abbott reconnaît la place des anthropologues pour nous aider à ’accepter de ne plus voir le reste du monde comme un simple résidu des métropoles vertueuses’ mais pour ajouter que ’leurs travaux sont pris dans les ontologies normatives de l’Occident’. Et aux partisans des études postcoloniales qui en font la critique, il rétorque que ’de façon assez paradoxale, [ils] se sont grandement appuyés sur les mêmes notions contractualistes que le corpus normatif dominant en sciences sociales’ [idem, p. 588, 591].

L’étrangéité retournée d’humains minorés

Le moins qui caractérise souvent l’étranger au regard de la société auquel il est rapporté a été envisagé dans une extension portant autant sur l’extérieur que sur l’intérieur de cette société, à la faveur du mouvement d’humanités critiques engagées dans la reconnaissance d’une liste croissante de victimes de minorations dominantes. Ce mouvement partagé par les minorities-, gender-, queer-, subaltern-, postcolonial- studies s’est souvent ajouté aux, ou a remplacé les sociologies existantes plutôt qu’il n’a contribué à en modifier les cadres d’analyse. Abbott en propose une raison en avançant que la pluralité radicale n’est pas rendue par le multiculturalisme ou par le concept de ’différence culturelle’ qui ’après 1980, a été apprivoisé pour devenir une sorte d’excroissance limitée de la même vieille – et limitée – ontologie normative du libéralisme’ [idem, p. 592].

Avant de revenir dans la prochaine section sur ce multiculturalisme libéral, observons que les positions sont diverses au regard de l’héritage de la pensée occidentale. Dans le texte de référence ’Can Subaltern speak ?’, Gayatri Chakravorty Spivak insiste sur ’l’étroite violence épistémique de l’impérialisme’ [Spivak, 1988, p. 287]. En revanche, le non moins célèbre Provincializing Europe de Dipesh Chakrabarty ne saurait être, selon l’auteur, un rejet de la pensée européenne car à la fin de l’impérialisme européen la pensée européenne reste un cadeau revendiqué ’dans un esprit de gratitude anticolonialiste’ [Chakrabarty, 2000, p. 255]. Le Franz Fanon des Damnés de la terre qui ’s’accroche à l’idée de l’humain issue des Lumières - quand bien même il savait que l’impérialisme européen avait réduit cette idée à la figure de l’homme blanc colonisateur - fait désormais lui-même partie du patrimoine mondial de tous les penseurs postcoloniaux » [Chakrabarty, 2000, p. 5]. De fait, Fanon écrivait : ’Il s’agit pour le tiers-monde de recommencer une histoire de l’homme qui tienne compte à la fois des thèses quelquefois prodigieuses soutenues par l’Europe mais aussi des crimes de l’Europe’ car, ’C’est au nom de l’Esprit, de l’esprit européen s’entend, que l’Europe a justifié ses crimes et légitimité l’esclavage dans lequel elle maintenait les quatre cinquièmes de l’humanité’ [Fanon 2002 [1961], p. 302-304]. Mohamed Harbi, qui collabora avec Fanon à des instances du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), écrit cependant dans la postface de 2002 que ’Fanon ne pouvait, par situation - il vivait au contact de militants plutôt agnostiques -, mesurer la place dérisoire que la pensée des Lumières occupait dans les espaces culturels algériens. Cette pensée n’était qu’un petit affluent du fleuve qui était à l’origine de l’adhésion au FLN d’une majorité plus sensible à l’influence de la religion’ [Harbi dans la postface de Fanon, 2002, p. 308].

Anticipant la littérature postcoloniale, Sartre préface le diagnostic de Fanon dans Les Damnés de la terre en situant, au regard de l’exploitation des ouvriers par une bourgeoisie qui prend soin de les inclure dans notre espèce afin qu’ils puissent ’vendre librement leur force de travail’, le travail forcé sans contrat qui, ’repoussant l’universalisme métropolitain’, ne peut sans crime dépouiller, asservir ou tuer qu’en posant ’en principe que le colonisé n’est pas le semblable de l’homme’ [Sartre, 2002 [1961], p. 23].

L’étrangéité dans la proximité, à fleur de peau

Peut-on construire une cohabitation avec une étrangéité inscrite dans un passé colonial d’exploitation ? L’incompatibilité patente avec la commune humanité d’un assujettissement allant jusqu’à l’esclavage, masquée par la racialisation et minoration raciale qu’ont opérées les colons blancs, ne les condamnent-ils pas à tout jamais dans leur prétention à vivre ensemble ? Mentionnons quatre types de réponses contrastées qu’ont permis d’aborder de près les approches décentrées de ces questions brûlantes adressées à une coexistence proche, à fleur de peau pour faire écho à l’ouvrage de référence de Fanon [2015 (1952)].

La première provient d’anthropologues qui, quoiqu’héritières – parmi d’autres, je citerai deux femmes – de ce passé colonial blanc, ont mené sur des rapports de proximité entre colonisés et colons des recherches approfondies et courageuses parce que ne trouvant pas grâce au regard du canon arrêté par certains gardiens des post-colonial studies [3]. Je ne citerai que deux noms ayant contribué à de tels approfondissements non sans essuyer les critiques de leurs pairs : Ann Stoler et Fanny Colonna. Nourrie de ses recherches sur l’Indonésie coloniale, Stoler avance que les ’seuils d’appartenance raciale, d’accès sexuel et de statut colonial n’étaient pas des sites ’privés’ de répit ou de retraite’ mais des occasions où ’la race était mise à l’épreuve’ selon des ’liens tendus et tendres de l’empire’ dans lesquels ’les relations ou le pouvoir étaient noués et resserrés, relâchés et supprimés, embrouillés et défaits’ [Stoler, 2006b, p. 3]. Fanny Colonna, héritière d’un passé double, ’pied noir’ et militant pour l’indépendance algérienne, marquée par la violence ultime de l’assassinat de son père âgé de 47 ans par le FLN, a produit une œuvre immense et singulièrement éclairante sur Les Aurès, la Kabylie, et le Sahara (voir notamment : [Colonna, 1995, 2010 ; Colonna et Le Pape 2010]) [4] en inscrivant dans sa démarche ’une méfiance définitive vis-à-vis d’une perception trop schématique du rapport de coercition s’exerçant du haut en bas de la société et se reflétant dans un système binaire simpliste (domination/soumission, autorité/résistance et pour anticiper la suite : islam savant/islam populaire, culture scripturaire/culture orale, monde urbain/monde rural)’ [Breviglieri, 2013b]. Marc Breviglieri, dont la propre œuvre s’est construite à partir de l’analyse des liens d’attachements, [Breviglieri, 2013b] souligne l’écart entre le paradigme indiciaire de la micro-histoire de Carlo Ginzburg en quête de marginalité [Ginzburg 1980, 1989 (1986)], dont Colonna se réclame aussi, et l’enquête qu’elle mène sur des ’liens de proximité entre des lieux, des gens, des manières de vivre’, en cherchant à déceler ce que s’échangent et s’attribuent les proches entre eux [Colonna, 2004, p. 23].

Le deuxième type de réponse vient de recherches menées par des anthropologues d’un pays anciennement colonisé et construit sur la cohabitation qui en a résulté, le Brésil. S’écartant à la fois d’une position subalterne de pourvoyeurs de terrain à l’anthropologie occidentale, et du risque de schématisation des ’épistémologies du Sud’ [de Sousa Santos, 2011], des anthropologues et sociologues brésiliens nous livrent un tableau d’une composition entre civisme égalitaire et considération hiérarchique selon des ’substances morales’ (voir notamment : [L. R. Cardoso de Oliveira, 2005 ; DaMatta, 1983 (1978) ; Kant de Lima, Eilbaum et Pires, 2007 ; Lobão, 2011 ; Mota, 2014a ; Simões, 2010]). Ces contributions permettent, en retour, un regard critique sur le traitement d’une pluralité ethnique et culturelle française difficilement prise en compte [Mota, 2014a, 2014b, 2017].

Le troisième type de réponse est apporté par la tradition politique libérale qui propose une formule du commun ouverte à la différence. Au lieu de faire entendre leurs voix en les grandissant jusqu’au format d’un bien commun, les personnes composent un commun pluriel en s’élevant au-dessus de leur intimité pour adopter le format d’individus prenant part au public par l’expression des préférences, opinions ou ’intérêts’ exposés en tant que choix individuels dont les individus sont responsables de manière autonome, composition assurée par négociation entre ces préférences. Dans sa variation multiculturelle, cette grammaire libérale oblige à transformer les attachements culturels en ’options’ publiquement identifiables et pouvant être choisies individuellement. Il en résulte une stylisation obligée qui suscite la critique du ’stéréotype’ par malentendu de sa raison d’être.

L’analyse de la cohabitation dans des communautés militantes a priori hostiles à l’individu possessif et en outre particulièrement sensibles, réflexives et critiques sur l’héritage passé postcolonial, témoigne d’une transformation politique conduisant à la redécouverte de la grammaire libérale des intérêts individuels. Stavo-Debauge a observé sur la durée le devenir d’une telle communauté militante, ouverte civiquement, égalitairement et solidairement à l’étrangéité de Noirs africains, qui redécouvre par la pratique la grammaire libérale d’individus intéressés, a priori des plus éloignée de ses référents normatifs, en réaction aux difficultés d’un commun déchiré par la religion [Stavo-Debauge, 2014].

Les dieux aux prises avec la société

Il existe des sociologies du religieux et des religious studies mais ce qui est en jeu aujourd’hui est autre et affecte le socle théologico-politique dont la sécularisation fonde la discipline. Les expressions de foi produisent entre les humains et dans les constitutions de communs avec d’autres créatures des différences bien plus profondes que ce que la réduction multiculturelle prend en compte lorsqu’elle traite du religieux, suscitant atteintes et réactions. Nous avons vu Harbi s’éloigner de Fanon pour mettre en avant la place de la religion aux dépens de l’influence des Lumières. De même, Spivak et Chakrabarty s’accordent sur son importance en dépit de leurs divergences, puisant dans l’histoire du monde indien. Comme Abbott, Chakrabarty remarque que la plupart des spécialistes des sciences sociales écrivent en empruntant un ’raisonnement libéral et laïc’, précisant que ce n’est pas parce qu’ils endossent personnellement le bien du libéralisme plus que d’autres, mais parce que ce dernier est ’inscrit dans leurs protocoles de connaissance et leurs procédures institutionnelles’ [Chakrabarty, 2000, p. 236]. Remarquant après d’autres que ’l’individu autonome, souverain et propriétaire’ établi par Locke est ancré dans la théologie chrétienne de la relation entre les humains et leur créateur, et que ces propositions d’origine théologique ont été ’sécularisées en certains des axiomes fondamentaux de la pensée politique européenne moderne, libérale et marxiste’, Chakrabarty constate que l’histoire de la sécularisation de la pensée au Bengale est loin d’être la même qu’en Europe, ’pas plus que les dieux et déesses n’ont été sécularisés dans la modernité bengalaise de la même façon que l’a été le Dieu pourvu de raison du christianisme’ [idem].

Tout en s’inspirant de la guerre des dieux chez Max Weber, Roger Friedland a développé une approche originale des dieux-valeurs dans notre contemporain, de la politisation de la foi dans une concurrence sur les corps entre États et religions [Friedland, 2011]. Cette orientation l’a rendu lucide sur le soutien des évangélistes à Trump : « Trump est traité en incarnation d’un pur pouvoir. Il ne fait pas de publicité pour essayer de convaincre ses électeurs. Il se propose d’être choisi, dans un acte de foi en sa personne. Il leur offre une chance, enfin, d’être eux-mêmes, de se tenir derrière un champion qui les reflète et les défend, qui fera les meilleures affaires en leur nom. Il leur offre le salut. Lors de la convention, la foule n’a pas scandé “Yes, we can. Ils ont bien plutôt crié “Yes, you will”. » [Friedland, 2016]

3. Humain par ses dépendances : attachements à l’environnement vivant ou non

Abordons maintenant le retournement de perspective qui fait regarder l’humain à partir de son environnement. Au lieu d’une autonomie de la société et de ses sujets individuels, souvent confondue à tort avec une indépendance, c’est par les dépendances que nous nous proposons de saisir désormais la constitution de l’humain. Remarquons que de telles dépendances, dont la sociologie n’a pas pris la mesure et s’est donné un objet tronqué, sont déjà à l’origine des divers mouvements de décentration envisagés précédemment. Dans une acception large et plurielle de ce qu’on entend par environnement et de l’écologie des relations de l’humain à son milieu de subsistance et d’attachement, tous les thèmes abordés dans ce texte pointent vers une cette écologie au sens large de l’être humain en commun.

Mettre en valeur la nature

Reprenons la question à partir de la nature, notion auparavant distinguée des cultures humaines et depuis lors délaissée. Il y a près de trente ans, Claudette Lafaye et moi-même [Lafaye et Thévenot, 1993] considérions, à partir d’une revue de conflits environnementaux et de nos propres terrains d’enquêtes en cours [Lafaye, 1989 ; Thévenot, 1996a, 1996b], en quoi ’l’invocation de la nature modifie les constructions du collectif et du bien commun’ [Lafaye et Thévenot, 1993] [5]. Nous envisagions, selon l’importance croissante des remaniements qu’elles impliquent, trois modalités de prise en compte de la nature, que je rappellerai ici avec le recul des débats suscités depuis à leur sujet [Barbier, 1992 ; Blok, 2013 ; Latour, 1995, 1999]. Nous situions ces modalités au cadre d’analyse des Économies de la grandeur que nous venions de proposer, Luc Boltanski et moi-même [Boltanski et Thévenot, 1987, 1991], et en écart avec celui-ci. Dans ce cadre, il n’est pas explicitement question d’environnement de l’humain comme cela le sera dans l’étape suivante de la sociologie des engagements. Cependant, l’entourage non humain tient une place majeure dans le modèle d’analyse, tout à fait inusitée pour aborder des questions politiques et morales d’ordinaire centrées sur des relations entre humains. Cela tient notamment à notre geste singulier d’apparier des classiques de philosophie politique avec des guides pratiques de l’action. Il en est résulté un traitement inhabituel de philosophies politiques et morales qui les rapporte à des environnements notamment matériels. Ce que nous avons entendu par ’épreuve de réalité’ et qui est devenu central dans la sociologie dite pragmatique diffère d’un simple empirisme comme en témoignent les désignations de la réalité comme ’monde’ ou ’nature’.

Ce cadre permet de spécifier comment l’environnement est diversement grandi dans un bien commun selon chaque ordre de grandeur, première modalité de sa mise en valeur considérée dans l’article avec Lafaye. Ainsi le grandissement domestique qualifie l’environnement en tant que territoire – voire terroir – mis en valeur patrimoniale à partir d’une tradition hiérarchisée. C’est une nature autrement qualifiée que met en valeur la grandeur de l’inspiration qui émeut et fait vibrer, ou celle solidairement agrandie selon la grandeur civique dans un état également accessible à tous au service de l’utilité publique.

La deuxième modalité envisagée était la genèse d’un nouveau principe de jugement tenu pour légitime dans les critiques et justification, une nouvelle grandeur, verte, sur le même modèle que les autres. Le constat pointait les obstacles au développement de cette cité verte : ’dans la cité verte, le mode d’évaluation du caractère écologique se heurte à la difficulté d’établir un équivalent propre à rendre les êtres commensurables’ et il ’manque des outils de qualification nécessaires à une mise en œuvre décentralisée qui doit satisfaire deux exigences : l’accessibilité à tout un chacun, de façon à garantir sa capacité critique ; la mise en relation entre des évaluations ou des décisions locales et un impératif général [… et le fait] que chacun puisse mettre à l’épreuve ses actions les plus quotidiennes et les plus banales dans un art de prudence proprement écologique’ [Lafaye et Thévenot, 1993, p. 513]. À la lecture des recherches produites depuis vingt-cinq ans, on peut écrire aujourd’hui que ces obstacles sont en passe d’être levés : les indicateurs se sont multipliés – sans cependant s’unifier – et la pénétration d’un nouveau mode d’équivalence et d’évaluation dans le quotidien s’est intensifiée. Toutefois ces deux premières modalités n’épuisent pas les remaniements des constructions du collectif et du bien commun.

La troisième modalité de remaniement des constructions politiques est la plus profonde. Elle implique de s’écarter de la grammaire des grandeurs et des constructions du bien commun en rompant avec le principe de commune humanité comme fondement d’évaluation du bien et de la capacité critique. Cette rupture ne résulte pas d’une restriction de la communauté comme dans les nombreuses violations répertoriées (esclavage, racisme, eugénisme…) mais d’une extension au-delà des humains. En introduction d’une prochaine section consacrée aux questionnements actuels sur l’élargissement de ce commun par décentration des humains, rappelons les ’confins de la communauté de référence’ que nous avions envisagés et qui restent d’actualité. Le premier tient aux générations à venir : ’dès lors que la commune humanité doit s’actualiser dans une capacité critique effective soumettant les actions menées à l’épreuve d’un jugement, une pareille extension est tout à fait problématique’ [idem, p. 515]. Cette limite est rencontrée par la théorie de la justice de Rawls parce que celle-ci est conçue à partir de la coopération rationnelle d’acteurs vulnérables, ainsi que par celles des grandeurs engendrées par une approche pragmatique des jugements justifiables. Même entre contemporains et générations actuelles, la voix des jeunes générations a vigoureusement contribué au renforcement récent d’une critique à partir de la grandeur verte. L’enflammement de la question écologique par cette génération d’avenir, dans l’immédiateté de l’urgence, va même jusqu’à troubler la mise à distance temporelle et spatiale de la représentation politique, ainsi que le fait aussi le populisme. De plus, la génération (entendue au sens de l’engendrement) d’humains – régulièrement mise en question par des arguments environnementaux sur l’accroissement de la population humaine – est un des lieux majeurs de tension entre les exigences d’être humain et celle du vivant dont l’humain est composé [6]. La deuxième extension mentionnée passait par la notion de ’patrimoine’ également destinée à façonner le lien entre générations. La troisième limite dont le déplacement est le plus important et lourd de conséquences sépare l’humain des autres êtres vivants, voire inanimés, de l’environnement. Ce déplacement affecte droit et éthique (nous commentions alors Collingwood, Lovelock, Naess, Singer, Paul Taylor) et s’écarte même des équipements normatifs de l’humain en recourant au modèle systémique de l’écosystème et à la dynamique de l’évolution. Nous concluions l’article sur ’le mélange de figures du bien [… et de ces divers] modèles d’intégration (cité, système, évolution)’ qui produisent des ’flottements dans les évaluations’, la ’place accordée à la diversité et aux singularités de formes de vie’ venant ainsi ’rejoindre une attitude culturaliste visant à maintenir la spécificité de peuples et de traditions.’

Genèse environnementale des grandeurs et biens communs : écologie de communautés durable
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Il importe à notre parcours de décentration de revenir sur le retournement de perspective proposé, quelque temps plus tard, dans une réflexion sur la genèse environnementale des grandeurs qu’illustrait le cas d’une grandeur informationnelle en formation [Thévenot, 2001, 2015a]. Au lieu de centrer la politique et la morale sur une communauté d’êtres humains aux dépens de toute autre dépendance, c’est en partant de leur ’attachement à leur environnement’ – incluant les artefacts – selon des relations diverses que l’on peut comprendre l’origine des ordres de grandeurs qualifiant pour le bien commun. ’La généralisation systématique d’une certaine façon dont les êtres humains s’approprient leur environnement est un processus historique. Mais elle dépend aussi des capacités potentielles qu’offrent le corps humain, la nature ou les artifices humains. […] La constitution en cours d’un nouveau type de lien systématique en termes d’’information’ illustre les aspects matériels et idéologiques du processus. Il commence par le développement d’un ensemble de techniques qui améliorent les capacités communicatives de l’être humain. La construction de systèmes appropriés de communication d’information est une condition préalable à la comparaison de capacités ’informationnelles’. […] Une fois généralisée, une certaine relation aux choses rend comparables des situations particulières. […] Une telle comparaison ouvre ensuite la voie à une interrogation sur le type de bien [commun] auquel de telles capacités contribueraient, et sur les formes d’injustice dans leur distribution effective. […] Ainsi, l’élaboration conjointement matérielle et idéologique d’un nouveau système de relations [des êtres humains à leur environnement] peut conduire à la définition d’un nouveau type de bien commun qui soutiendrait une ’grandeur de l’information’ généralisée. […] les questions de justice et de délibération sur le bien et sa réalisation ne peuvent se développer sans la constitution préalable de liens systématiques entre les êtres humains et leur environnement naturel ou artéfactuel’ [Thévenot, 2001].

La mise en valeur de liens systématiques des humains avec leur environnement s’écarte à la fois des considérations strictement critiques de Jürgen Habermas quant à leur intrusion dans ’l’agir communicationnel’ [Habermas, 1987] [7], et de la théorie systémique de Niklas Luhmann sur le codage unificateur de systèmes auto-poïétiques [Luhmann, 2013 (2002)]. Ce codage participe effectivement des investissements de forme requis pour la généralisation de liens systématiques par mise en équivalence, mais il ne suffit pas à leur mise en valeur. Par ailleurs, nous verrons dans la prochaine section que le passage du modèle des systèmes à celui d’un commun en différend fait peser des tensions sur l’extension du commun à l’environnement.

La genèse environnementale des grandeurs, rapportée à généralisation et à la mise en valeur de dépendances capacitaires de l’humain à l’environnement, a été esquissée pour les diverses grandeurs [Thévenot, 2001, 2015a]. Revenons sur le cas de la grandeur industrielle que nous avions reliée à la philosophie politique de Saint-Simon, figure majeure pour le développement d’une pensée sociale dépendante d’un environnement technique productif aussi bien que pour celui de la sociologie [Boltanski et Thévenot, 1987, 1991] et directement liée à la modernité dite extractive. Cette modernité est à la fois destructrice, par son mode d’exploitation, d’un environnement humain ouvrier et colonial et d’une nature fossile de carbone et de pétrole, et génératrice d’idéaux démocratiques et de leurs équipements [Mitchell, 2011]. La genèse capacitaire est fondée sur la mise en œuvre d’outils et techniques mais la mise en valeur d’une grandeur industrielle exige davantage : ’Un formatage généralisé des choses et des personnes établi sur des capacités techniques standardisées et mesurables au lieu des savoir-faire personnalisés ou localisés et de l’artisanat […] Les mots utilisés pour décrire leurs qualités fonctionnelles [des personnes] peuvent également être utilisés pour qualifier les choses. Elles sont grandies lorsqu’elles sont efficaces, productives, opérationnelles. Elles mettent en œuvre des outils, des méthodes, des critères, des plans, des chiffres, etc.’ [Thévenot, 2001]. Ainsi apparaît la genèse environnementale d’une maîtrise productive qui, loin d’être une vertu de la nature humaine, résulte d’une écologie spécifique.

Dans leur histoire environnementale qui s’élève contre les récits courants de la modernité, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz montrent que la ’cité industrielle’ et sa grandeur servent d’appui, à la fin du xixe et début xxe siècle, a un pôle ’conservationniste’ de la critique portant sur le gâchis de la nature auquel il faudrait remédier ’par un surcroît de logique industrielle : mettre en culture la nature, optimiser les flux, limiter les pertes, ajuster les prélèvements, standardiser pour mieux gérer sur le long terme. On peut y ranger la ’foresterie scientifique’, la politique du président Théodore Roosevelt, ou encore l’hygiénisme urbain’ [Bonneuil et Fressoz, 2016 (2013), p. 296].

Le retournement de perspective sur les constructions politiques et morales – et donc aussi sur les sociologies qui en sont héritières –, rendu possible par notre inscription de philosophies politiques dans des ’natures’ ou ’mondes’ constituant l’assise environnementale des grandeurs, est à l’œuvre dans la récente ’histoire environnementale des idées’ que Pierre Charbonnier [2020] a produite à partir d’une ample synthèse de travaux historiques faisant place à l’environnement ainsi qu’aux humains laissés-pour-compte dans son exploitation, doublée d’une relecture attentive de textes d’auteurs classiques de la philosophie politique et morale. Dans leur histoire de l’anthropocène, Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz s’étaient déjà élevés contre ’le récit de l’éveil écologique, selon lequel notre génération serait la première à reconnaître les dérèglements environnementaux et à questionner la modernité industrielle’, récit qui, ’oblitérant la réflexivité des sociétés passées’, ’dépolitise l’histoire longue de l’Anthropocène’ [Bonneuil et Fressoz, 2016 (2013), p. 195]. Soucieux de rendre compte de ’la prudence (phronêsis en grec) environnementale des modernes’, ils ont dessiné rétrospectivement six ’grammaires de la réflexivité environnementale […] les circunifiisa et l’environnement, le climat, l’économie de la nature, les métabolismes société-nature, la thermodynamique et l’épuisement’ [idem, p. 197]. Leur définition de ces grammaires est proche de celle des ordres de grandeur qui permettent de désingulariser en vue d’une montée en généralité au nom d’un bien commun : ’désingulariser les luttes particulières ou locales en les liant à la définition d’un bien public mêlant usages sociaux et êtres naturels’ [idem]. Cependant, Bonneuil et Fressoz caractérisent plutôt des thématiques d’agencement produisant des règles de conduite que des constructions politiques d’un commun avec la nature qui requièrent d’en mitiger les tensions profondes en construisant un nouveau type de commun pluriel sur lequel nous reviendrons dans une prochaine section.

Genèse environnementale des engagements et biens personnels : écologie de personnalités durables

Après avoir évoqué le retournement de perspective consistant à rapporter les constructions politiques à une genèse environnementale des formules de composition de communautés, considérons le retournement analogue qui suppose de rapporter la composition de personnalités à diverses dépendances à l’environnement mises en valeur en autant de biens personnels, et conjuguées dans la constitution d’un être humain. Au regard renouveau des sciences sociales apporté par une analyse plus approfondie de l’action, cette décentration écologique est plus radicale à l’égard des conceptions de l’’acteur’, du ’sujet’ ou de l’’agent’.

Les variations de l’humain que l’on désigne couramment par ’cultures’ tiennent notamment à la diversité de prise en compte de ces dépendances. L’Occident n’est pas le mieux placé et c’est dans l’anthropologie de cultures autres que les auteurs occidentaux les plus attentifs à ce changement de perspective ont été puiser leur soutien, tel le géographe Augustin Berque élaborant une ’mésologie’ à la faveur de son expérience de terrain au Japon [Berque, 1996], ou François Jullien prenant appui sur la culture chinoise pour mettre en avant la ’propension des choses’ qui va à l’encontre de la ’téléo-logique’ de l’agent instrumental [Jullien 1992]. Remarquons que les déplacements ont le plus souvent tiré profit de deux traditions philosophiques distinctes. La phénoménologie continentale et l’héritage pragmatiste nord-américain empruntent des voies dissemblables pour traiter de l’inscription de l’humain dans le monde, la première mettant en avant l’intentionnalité là où la seconde adopte une perspective naturaliste sur l’adaptation des organismes à leur environnement.

La discipline anthropologique est donc, par définition, plus favorable que d’autres à ces déplacements dans la façon de rapporter l’être humain à son environnement. Elle rencontre systématiquement des cultures non occidentales dans lesquelles les dépendances de l’humain reçoivent une reconnaissance et une figuration qui leur fait défaut en Occident. Cet estrangement est loin d’être courant en sociologie. En outre, la méthode anthropologique fait grand cas des corps, des gestes et de leurs prolongements outillés dans leurs contacts avec l’environnement, favorisant des théories environnementales de l’humain comme on le voit notamment chez André Leroi-Gourhan [1964, 1965] et André-Georges Haudricourt [1987 (1948)], l’attention à ce rapport environnemental s’inscrivant enfin dans l’orientation évolutionnaire de la discipline.

Du rapprochement entre anthropologie et sciences cognitives est venu un déplacement de même direction [8]. Jean Lave a dessiné les cadres d’une ’cognition située’ (situated cognition : [Lave, 1988]) à partir d’observations sur des tailleurs libériens et des clients de supermarchés californiens qui faisaient apparaître l’intriguant contraste entre leur habileté calculatrice en situation familière et leur absence de maîtrise des mathématiques adéquates. Élève de l’anthropologue cognitif Roy D’Andrade, lui aussi déjà attentif au contraste précédent, Edwin Hutchins a développé une notion influente de ’cognition distribuée’. Elle met en relief la contribution de l’environnement de l’agent à ce qui est d’ordinaire attribué à sa cognition propre, ainsi que le rôle de ’l’incorporation’ (embodiment) de l’information et de la coordination entre des agents disposant de ce genre de cognition incorporée [Hutchins, 1995].

Le mouvement bien connu des STS (Science and Technology Studies) a contribué profondément au décentrement du sujet humain par l’attention déplacée sur son environnement technique et scientifique. La contribution propre de Bruno Latour a dépassé les frontières de ce domaine pour s’étendre à l’environnement et aux politiques qui l’intègrent. À partir du modèle originel de Irréductions [Latour, 1983], puis de l’inscription de sa proposition dans le courant plus large dit ’acteur-réseau’, la figuration en réseau s’est opposée aux échelles du local au global pour leur substituer le poids relatif des nœuds du réseau qui, selon l’intensité de leurs connexions, mesure l’importance d’un ’point de passage obligé’. Le modèle s’est également opposé à la notion d’action pour lui substituer celle de lien entre des ’actants’ humains ou non. Ce modèle plonge l’être humain dans un tissu de liens en réseau qui figure son environnement. En revanche, il ne permet pas de différencier des modes de relation ni leur mise en valeur. Il ne peut spécifier ce qui distinguerait un attachement de proximité d’autres relations à l’environnement, ni encore d’analyser les tensions résultant de cette pluralité de modes d’engagements et des évaluations associées. Latour a d’ailleurs choisi d’employer le terme ’attachement’ pour désigner tous les liens de réseau, afin de frayer une ’voie moyenne’ ni active ni passive [Latour, 1999]. Il cite un certain nombre des auteurs mentionnés précédemment – dont l’auteur sur le régime de familiarité – mais sans mettre en place un cadre d’analyse de la pluralité des modes de lien et de leurs mises en valeur, qui expliquerait les tensions de leur confrontation ou fonderait le compromis de l’hybride [9] ». Ce n’est que dans la dernière version de la politique qu’il dessine pour le gouvernement des territoires naturels que Latour introduit le genre de rapport de proximité aux entours qui nous importe ici, la notion d’attachement étant alors spécifiée par un rapport à la terre, et agrandie dans l’impératif politique d’’atterrir’ [Latour, 2017]. Ce mouvement touche au thème de notre section suivante consacrée à la mise en commun d’attachements de proximité et aux effets sur la politique de ce décentrement par rapport à l’idée de société et au présupposé du collectif qui l’accompagne.

La section précédente a mis en relief le décentrement opéré, par rapport à un sujet moral et politique, d’une genèse environnementale des diverses grandeurs et biens communs contribuant au maintien de la communauté. Considérons ici un semblable décentrement environnemental rapportant la genèse de chacun des régimes d’engagement [Thévenot, 2006] qui composent l’identité dynamique d’une personnalité à une dépendance du vivant à son environnement. Nullement compatible en l’état avec quelque notion de bien – cette dépendance fait l’objet d’une métamorphose qui la met en valeur proprement humaine en constituant un mode d’engagement de l’être humain. L’engagement est défini comme un mode de coordination temporel avec soi-même, communément tenu pour bénéfique, soutenu par une certaine dépendance à un environnement approprié. En vue de la suite de notre parcours qui abordera les politiques d’un commun élargi par des interdépendances environnementales, considérons deux régimes d’engagement impliqués dans des mises en commun contrastées que nous retrouverons au fil de ce parcours.

Alors que les critiques environnementalistes visent souvent la maîtrise de la nature que portent l’idée de rationalité instrumentale et sa contribution à une idéologie productiviste, j’ai proposé de caractériser autrement le régime d’engagement en plan, en inversant son rapport avec l’environnement. La capacité de planification est impliquée dans la fabrication d’outils tout en dépassant le simple rapport moyen-fin – observé même chez des invertébrés – pour impliquer une capacité de différer dans le temps la réponse au stimulus déclencheur. Dans la métamorphose humaine en engagement, le bien du plan n’est pas principalement la capacité instrumentale mais celle de se projeter dans l’avenir. La capacité de se projeter dans un objectif ou une option repose sur cet engagement. Selon la grammaire libérale d’individus intéressés, prendre part en public à une délibération sur le bien commun passe par de tels choix d’options ou d’objectifs. La définition de l’engagement met en relief la dépendance de cette capacité du projet à l’égard d’un environnement approprié fonctionnellement.

Bien différente de la dépendance fonctionnelle qui requiert l’apprêt de l’environnement propre à une projection d’utilisation et à un avenir ainsi étayé, la dépendance éthologique dans l’usage et l’habitat personnels à un territoire marqué est à l’origine du régime d’engagement en familiarité. Cette métamorphose constitue le bien d’une aise, d’une confiance personnelle soutenue par un entour approprié par l’habituation familière [Breviglieri, 2012]. Ce bien et l’engagement qui l’assure contribuent à une coordination avec soi-même qui, à la différence de l’engagement précédent, est moins propice à une coordination avec d’autres, une mise en commun exigeant notamment une coprésence attentionnée. Un tel bien est laminé par l’engagement en plan et ses agrandissements politiques dans une grammaire libérale. Inversement, le bien investi dans le commun du proche, que nous envisagerons dans la section suivante, oppresse le format des options requis pour le choix de l’individu du public libéral. Des tensions majeures et récurrentes dans la suite de notre parcours sont le résultat de ces différences entre des dépendances à l’environnement divergentes qui ont engendré des engagements et des biens personnels distincts.

Laura Centemeri a lancé avec Gildas Renou [Renou, 2010] des recherches sur un engagement en résonance [Centemeri et Renou, 2014] après avoir observé un tel rapport de dépendance au monde dans des modes de résistance ou de protestation en appellent à l’expérience personnelle sur place et à l’émotion attendue de la présence sur les lieux, qu’il s’agisse de la communauté de Seveso envahie par la dioxine [Centemeri, 2011] ou d’une nature menacée par le projet d’extension de l’aéroport de Malpensa [Centemeri, 2015b]. Au cours de notre enquête sur les protestations contre un projet de barrage dans une vallée sauvage de Californie, une femme de la tribu Me-Wuk nous expliquait que l’attachement aux lieux ne pouvait se prouver ’qu’en étant présent sur place’ [Thévenot, Moody et Lafaye, 2000]. Pour résister à une extension du port de Copenhague, des témoignages apportés dans une enquête publique originale s’étendent depuis des engagements publics pour ’la justice, le développement durable et la tolérance’ jusqu’à un engagement de proximité répondant à des ’demandes de sensations, possibilité d’expériences et usages des sens’, notamment par ’l’absorption’ dans les lieux [Blok et Meilvang, 2015]. Étudiant les rapports à l’environnement dans un parc urbain moscovite, Olga Koveneva observe un attachement intime à une source [2011b] exprimé par un poème lieu-commun affiché à proximité, dont les vers enjoignent au passant de ’prêter l’oreille pour que les consonances envahissent l’âme à l’unisson’ [Koveneva, 2011a, I.3.2]. Les vers décrivent les dispositions requises du corps sensible et de son entourage pour éprouver le bien-être de la ’consonance’ et de l’’unisson’ propre à cet engagement [10].

Les repères cognitifs et affectifs personnels font que les gestes familiers restent souvent inintelligibles à autrui. En revanche, l’aise qu’ils entretiennent chez la personne est comprise de sorte le mode d’engagement familier est, en ce sens, social. Cet engagement familier ne se prête pas facilement à une coordination avec autrui qui réclame, pour se déployer, une exigeante attention non seulement à la personne – attention désignée couramment comme relation de soin ou de sollicitude – mais en outre à l’extension que constituent les entours familiers auxquels elle est attachée presque littéralement. La relation de soin a connu une problématisation sans précédent grâce au déploiement de la littérature féministe sur le care, avec des prolongements dans une approche relationnelle de l’environnement et dans une éthique [Larrère, 2012a, 2012b]. La décomposition à partir de l’engagement familier aux entours, dont autrui doit aussi se soucier, élargit le périmètre de l’attention que met en avant le care. Elle conduit aussi à questionner la politisation du care sur un espace public, qui implique des changements de format et d’engagement. Privilégier un seul rapport aux autres dans une théorie sociale et politique entraine des altérations et réductions que masque le terme unificateur [Centemeri, 2015b]. Le care est-il institutionnalisable et la ’politique du care’ ne risque-t-elle pas d’en émousser l’éthique, comme l’argumente Luca Pattaroni [Pattaroni 2005] ? Cette question d’intégration de rapports de proximité dans la pluralité des modes d’engagement rejoint celle qui nous occupe à propos du territoire.

4. Ensemble

Au plus près ensemble : implications politiques de la décentration vers le proche

Un grand récit d’actualité relie à la partie précédente (’Tout contre l’étranger’) ce nouveau point sur les façons d’être ’Au plus près ensemble’ : les rapports tendus à ceux, réfugiés et migrants, qui sont traités pour moins communs que les autres donneraient naissance à des mouvements cherchant à constituer un commun au plus près, au risque d’être mobilisés par des pouvoirs autoritaires antilibéraux. La décentration du commun vers le proche est à considérer plus fondamentalement, comme nous allons voir dans cette section, à partir des façons d’être humain au plus près d’un entour habité et usé à sa main, ensemble sur un même lieu [11] dans la cohabitation. C’est ainsi que l’on peut saisir le déplacement dans la vie du migrant [Breviglieri, 2010a], l’étreinte de l’attachement à son lieu d’origine [Breviglieri, 2001] entre habitation et conviction communautaire [Breviglieri, 2010b]. Ce décentrement au regard du social, de l’acteur et même de la pratique, est une des lignes de force de la sociologie que nous avons collectivement développée, non sans susciter incompréhension ou opprobre en raison de la distance prise à l’égard de ce que l’on tient couramment pour social [12]. Il éloigne en effet autant d’une société d’association ou de compétition entre individus, que d’une communauté organique dont le tout primerait sur le personnel. Son rappel importe ici car l’attention déplacée vers les attaches et attachements de l’humain est renouvelée par le souci de dépendances environnementales spécifiquement examinées dans la section suivante.

Nous avons vu que la grammaire libérale des intérêts, toujours présentée à juste titre comme plus près des intérêts individuels que la grammaire des grandeurs de bien commun, repose sur l’engagement de l’individu en plan qui ne laisse pas place aux attachements les plus intimes de la personne à ses entours familiers. Les recherches coopératives comparatives avec la Russie ont permis de mettre en évidence une troisième grammaire qui, sans être propre à l’Est de l’Europe, y est particulièrement déployée avec des conséquences significatives sur la politique. Alexei Yurchak a décrit un type de communication (’en commun’ : soobschenie) qui implique ’une interaction non verbale et le fait de passer du temps ensemble ou d’être ensemble’ et ’une intense et intime communauté et intersubjectivité’ [Yurchak, 2006, p. 148] et Markku Lonkila se réfère à ce type de communication dans son enquête sur les relations entre managers russes, montrant qu’elle est distincte de la classique ’norme de réciprocité’ et du rapport de don et contre-don [Lonkila, 2010, p. 106-111]. Yurchak ne prend pas garde aux médiations par des lieux-communs. Svetlana Boym a consacré un ouvrage aux Lieux communs. Mythologies de la vie quotidienne en Russie [Boym, 1994], mais, comme l’indique déjà le titre, elle entend ’démystifier’ les mythes à la manière des Mythologies [Barthes, 1957]. Elle manque donc le genre de commun pluriel qui peut être constitué avec le concours de lieux communs intégrés dans les mythes.

La grammaire des affinités personnelles aux lieux-communs pluriels se distingue par la moindre transformation qu’elle requiert des attachements personnels pour qu’ils soient pris en compte dans le commun. Ce commun n’a pas le détachement d’un espace public à l’égard du plus personnellement proche. Ce dernier doit cependant subir une transformation pour la mise en commun, en passant par l’investissement personnel dans un lieu-commun. Sans nuance péjorative, le lieu-commun est doté d’une assise matérielle concrète qui est l’objet d’une fréquentation ordinaire – assise éventuellement spatiale pour des lieux au sens propre. Empreint de références à un extrait de roman, chanson ou film ’culte’, il opère dans une communication à géométrie variable. Pour servir de truchement à cette communication, la convocation du lieu-commun doit être ajustée à la situation et faire naître une résonance entre des personnes en présence [Brahy, 2019 ; Thévenot, 2014, 2019g] qui y investissent de concert leurs attachements personnels profonds. Le court-circuit extrême entre l’intime de l’attachement personnel et le commun du lieu produit une décharge émotionnelle intense, encore amplifiée par la résonance avec les affinités d’autres personnes investissant le même lieu-commun. Il n’y a toutefois pas d’assurance que toutes l’investissent de la même manière, ni que le lieu-commun soit tout à fait le même pour toutes. C’est l’origine de différences manifestées par les associations très diverses entre ces lieux, qui permettent d’exprimer des différends ainsi que l’ironie à l’égard de lieux-communs mis à distance. Le ’même’ de l’identique n’est assuré qu’en cas d’échec de cette communication, lorsque le lieu-commun est réduit à la superficialité d’un cliché.

Cette grammaire ouvre l’étude de la construction du commun à des cultures s’écartant de l’ancrage originel des sciences politiques et sociales dans des pays de l’Ouest et du Nord. Non que cette grammaire soit absente de ces pays, loin s’en faut, mais la modernité occidentale – avec la compréhension limitée des exigences des Lumières qu’elle a souvent impliquée – ainsi que les sciences sociales et politiques nées de son mouvement ont gêné sa prise en considération. Cette grammaire est favorable à un décentrement par rapport à l’’ontologie contractualiste du libéralisme’ qui fonde la normativité des sciences sociales selon Abbott ou à la ’perspective normative libéral-communautaire et social-démocratique’ qui reste partagée en dépit de leurs oppositions par les libéraux et communautariens, ou par les tenants de la redistribution et ceux de la reconnaissance, et qui demeure fondée sur ’l’autonomie de l’individu et l’autoréalisation du collectif’ [Frédéric Vandenberghe dans ce numéro RDM]. Le commun pluriel régi par cette grammaire n’est pas le simple résultat d’engagements familiers qui, avons-nous souligné, ne se prêtent pas tels quels à la constitution d’un commun. C’est l’intermédiation des lieux-communs que les personnes investissent intimement et le plus souvent en présence qui permet une mise en commun. Elle ne passe pas par la représentation fondée sur des formes conventionnelles d’équivalence. Le lieu-commun est bien une forme que l’on investit en commun mais en présence de ce lieu et des autres personnes qui l’investissent. Il ne produit pas le genre d’équivalences détachables de la situation, ce qu’impliquent les grammaires du public, telle que celles impliquées dans les conventions de qualification pour un bien commun (grandeurs), ou encore dans les options de connaissance commune offertes au choix des individus intéressés d’un public libéral. Cette absence de convention d’équivalence – sauf lorsque la communication échoue parce que le lieu commun est réduit à la superficialité impersonnelle d’un cliché et donc au même – explique que cette grammaire soit instrumentée dans des politiques populistes, comme nous le verrons.

L’urbain et la ville se présentent souvent aujourd’hui comme les entités de référence en lieu et place de la société. Les luttes urbaines et leur contre-culture ont, dans leurs métamorphoses depuis les années soixante-dix [Pattaroni, 2015), contribué à changer l’action politique à partir d’un ancrage dans des lieux, forgeant des compositions avec la grandeur de l’inspiration et la critique artiste non sans connaître la ’domestication’ progressive d’une contre-culture [Pattaroni, 2020]. Le décentrement vers les dépendances de proximité, que met en valeur l’engagement impliqué dans l’usage et l’habitat familiers auxquels est ouverte, plus que d’autres, la grammaire des lieux-communs, est requis pour prendre en compte la cohabitation dans l’urbain et ses exigences civiles d’urbanité, en deçà des civilités publiques dans les espaces de passage. Le déplacement de l’analyse de la politique du commun pluriel à partir de la cohabitation a été rendu possible par une enquête comparative France-USA-Russie [Thévenot, 2017b] et d’abord par le programme pionnier de grande ampleur mené par Marc Breviglieri, Luca Pattaroni et Joan Stavo-Debauge dans des squats genevois au plus fort de leur activité, ainsi que par Bernard Conein en Californie [Breviglieri et Conein, 2003].

Au-delà de la cohabitation urbaine au sens strict et de ses politiques, l’action protestataire s’est aussi modifiée pour s’ancrer dans le proche, s’émouvant et se mouvant à partir d’attachements à défendre ensemble, dans la confection d’un commun en acte et en présence des plus méfiants à l’égard de la représentation politique, et souvent affiché contre la politique. Nous avons tôt suivi ce déplacement à partir du programme coopératif avec la Russie qui a permis d’anticiper la métamorphose de l’action protestataire ainsi que la montée des populismes. Le décentrement est tel que l’un des plus célèbres sociologues des mouvements sociaux, assistant à une présentation de Markku Lonkila [2011] sur des protestations de conducteurs automobiles à St. Petersbourg, avait disqualifié l’objet qui ne pouvait, selon lui, être un mouvement social.

Décentrer la politique au regard de l’espace public pour suivre la politisation à partir du proche [Luhtakallio, 2012, 2017 ; Luhtakallio et Tavory, 2018 ; Luhtakallio et Thévenot, 2018 ; Thévenot, 2020] a produit une approche renouvelée de la politique. Elle a notamment montré l’importance de la communication par lieu-commun dans cette politisation. La grammaire des lieux-communs se montre plus hospitalière que la plupart des ordres de grandeurs - et même que les intérêts individuels constituant le public libéral - aux relations étroites avec le monde, comme de s’engager dans la familiarité ou la résonance. Nous avons pu en outre décomposer les combinaisons et les transformations des lieux-communs en politique en apportant un éclairage sur les populismes qui allaient bientôt occuper le devant de la scène.

Dans son analyse de la ’raison populiste’, Ernesto Laclau oppose les ’revendications démocratiques’, qui sont absorbées de manière différentielle par le système institutionnel, aux ’revendications populaires’ qui, ’par leur articulation équivalentielle’ ou ’chaînes d’équivalence’, ’constituent une subjectivité plus large’ ; elles produisent une sorte de ’signifiant vide’ qui n’exprime pas ’passivement ce qui y est inscrit, mais constitue réellement’ l’identité populaire [Laclau, 2005, p. 73-75, 95-96, 99]. Outre les opérations signifiantes qui peuvent expliquer ’les formes que prend l’investissement’, Laclau souligne ’la force de l’investissement’ qui est de ’l’ordre de l’affect’ [idem, p. 110-111, italiques de Laclau]. L’analyse de Laclau se concentre sur le segment supérieur de la transformation que nous considérons ici, lorsque la pluralité des lieux communs se fond dans des ’signifiants vides’ qui englobent et homogénéisent, ou des ’signifiants flottants’ parce qu’ils font face à l’hétérogénéité dans la construction des frontières antagonistes que ’le peuple’ présuppose [idem, p. 153]. Laclau ne prête pas attention au niveau inférieur des lieux-communs communicatifs qui ne sont pas seulement des signifiants, vides ou flottants. À l’inverse, ils permettent d’exprimer différences et différends. Une source de différence est le jeu offert par le lieu-commun qui n’est pas rigoureusement identifié et identique pour tous ceux communiquant à travers lui - sans être pour autant aussi flou et flottant que le considère Laclau. Rendre un lieu-commun explicite et bien défini va à l’encontre du type de communication souhaité et conduit à le réifier comme un cliché objectif et reproductible [Colin Lebedev, 2017]. Une telle réification est favorisée par l’imitation reproduite que permet Internet. Toutefois, même les ’mèmes’ qui se répandent de personne à personne via les réseaux sociaux sont soumis à l’ironie. Une autre source de différence provient de la diversité des associations ou dissociations de divers lieux-communs qui expriment concorde et discorde. En emboîtant les uns dans les autres - comme dans une poupée russe - on obtient un signifiant si large qu’il en devient vide au sens de Laclau, propre à servir à une politique populiste, différences et différends se réduisant à l’unique polarité agonistique entre ’nous’ et ’eux’ [Thévenot, 2014], cependant que les lieux-communs peuvent continuer à participer, à un niveau inférieur, à une communication des différends selon la grammaire.

Dans son enquête sur les participants au Tea Party intitulée Étrangers dans leur propre pays, Arlie Hochschild traite d’une politique de ce type. Elle remarque que la ’stratégie du Sud’ de Richard Nixon cherchant à mobiliser des Blancs inquiétés par l’ascension des Noirs, est prolongée au xxie siècle par la ’stratégie du Nord’ selon laquelle les conservateurs du Nord suivent ceux du Sud dans un mouvement des riches – et de ceux qui s’identifient à eux – pour se libérer du fardeau de l’aide aux défavorisés : ’les plus riches de la nation vont se libérer des plus pauvres. Ils vont faire sécession’ [Hochschild, 2016, p. 220]. Elle observe que, parmi les participants embarqués dans la rhétorique de la promesse empruntée par Donald Trump, une ’effervescence collective’ autour des ’totems’ de la croix et du drapeau, à la Durkheim, a succédé dans l’exultation (’elation’) à la colère et au deuil [idem, p. 225]. Plutôt qu’au modèle d’un rituel bien établi, c’est sans doute au processus décrit plus haut de réduction de la diversité de lieux-communs conducteurs d’émotion que l’on assiste.

Il reste que cette décentration de la société entretenant une violence antagoniste non dénuée d’une menace de guerre civile, ne conduirait pas à des bouleversements politiques majeurs sans le soutien d’un capitalisme lui-même métamorphosé et, comme nous le verrons dans la dernière partie, est non seulement corrosif de l’idée de société mais table en outre sur des modes de gouvernement, d’assise et échelle variées, qui visent à s’affranchir des cités humaines. S’écartant autant du compromis fordiste entre grandeurs industrielle et marchande que de l’émergence de la grandeur connexionniste d’un nouvel esprit [Boltanski et Chiapello, 1999], le capitalisme actuel est ’hors sol’ non par le transnationalisme qui inhérent au capital sans frontières mais en raison du rejet brutal de la prise en considération de l’empreinte sur l’environnement, tout en tirant profit de son soutien à des gouvernements d’État qui lui confèrent une tournure nettement antilibérale. Ce retournement au regard d’une longue histoire d’un pacte avec le libéralisme politique déroute, comme l’exprime notamment Latour [Charbonnier, Latour et Morizot, 2017]. L’histoire russe récente des rapports entre un capitalisme nécessairement international et un État refermé sur ses frontières en réaction aux déceptions de la modalité de ’main tendue’ par l’Ouest après la chute du soviétisme anticipe sur certains points, via les rapports complexes des ’oligarques’ au chef de l’État, deux positions confondues en Trump.

Le développement d’une histoire environnementale a permis de retracer les rapports variables du capitalisme avec le sol entendu à la fois comme terre, dont les modes de prédation et d’exploitation sont au cœur du décentrage écologique jusqu’à la marchandisation généralisée des terres, et comme territoire, celui d’États avec lesquels le capitalisme a partie liée comme celui de cohabitants, humains ou non, dont il est le lieu de subsistance et d’existence [Charbonnier, 2020]. Le sol est aussi devenu le nouvel équivalent général servant à l’évaluation des activités humaines par leur empreinte, comptabilité bien nécessaire à une économie dont les calculs sont faussés par l’absence de prise en compte de cette empreinte.

Dès les années soixante-dix, des auteurs majeurs de l’écologie ont aussi conféré une dignité au local, à la communauté, à l’enracinement [Gorz, 1977 ; Illich, 1973] non sans risquer cependant, comme aujourd’hui Latour convoquant à son tour la terre, de croiser sur leur chemin l’enracinement de la tradition barrésienne d’extrême droite. Dans Les Déracinés, Maurice Barrès narre la rencontre d’un de ses héros Lorrains ’déracinés’ avec Hyppolyte Taine devant le platane ’aimé, ami et conseiller’ de ce dernier [Barrès, 1967 (1897), p. 210], rencontre qui n’est pas sans évoquer des relations écologiquement magnifiées entre l’humain et l’arbre. Prolongeant les critiques explicites qu’adresse Sartre à la pensée de Barrès, le marronnier de La Nausée vient répondre au platane des Déracinés, ironiquement même puisque sa phénoménologie correspond à une ’opération de déracinement métaphysique’ ainsi que le remarque Philippe Zard dans sa lecture croisée des deux passages [Zard, 2009] : ’La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface.’ [Sartre, 1965 (1938), p. 180] Zard cite le passage des Carnets de la drôle de guerre [Sartre, 1995] dans lequel Sartre s’explique sur sa ’furie du secret − contre Barrès − dans La Nausée jusqu’à vouloir saisir les sourires secrets des choses vues absolument sans les hommes.’ Latour se garde de ce risque dans Où atterrir ? [Latour, 2017] et revient dans la conversation avec Charbonnier et Morizot sur ’Redécouvrir la terre’ sur ’ce poison, développé en même temps que ce sol barrésien, qui a fait des déracinés, des sans-patrie, des hors-sols la cible de toute la critique de droite contre les apatrides, c’est-à-dire évidemment les juifs’ [Charbonnier et al., 2017].

Cohabiter, communiquer : multiples solidarités avec l’environnement vivant ou non

Reprenant le ’Thévenot-Latour debate’ de la fin des années 1990 quant à la mise en rapport d’écologie et politique, Anders Blok ajoute un apport propre qui a fait les preuves de sa pertinence dans les contributions à cette mise en rapport : ’Une grande partie de l’ambiguïté de l’écologie politique […] provient des tensions internes entre ces multiples sens de l’écologie’, dans une ’multiplicité’ entendue au sens de Anne-Marie Mol [Mol, 2002] couvrant ’des situations où les mises en ordre, y compris l’ordre vert, fonctionnent à travers des langues et des matérialités qui ne sont pas totalement équivalentes’ de sorte qu’ils ’interfèrent les uns avec les autres et créent de nouvelles tensions insolubles’ [2013, p. 507] [13]. Dans une œuvre originale tôt consacrée à la question environnementale [Centemeri, 2011], Laura Centemeri a développé une approche qui met en avant cette multiplicité à partir d’une analyse de l’’incommensurabilité radicale entre des modes de ’valuation’ analysés et distingués, dont ne peut rendre compte la sociologie des réseaux ANT [Centemeri, 2015a, 2015b, 2015c]. Un programme ANR co-animé avec Gildas Renou a permis de poursuivre l’analyse sur les conditions de composition de communs à partir de ces mises en valeurs incommensurables de l’environnement, dans une discussion théorique portant notamment sur l’apport majeur de Joan Martinez-Alier [Centemeri et Renou, 2017] quant aux conflits et « valuations » autour de l’environnement [Martinez-Alier, 2002], mais aussi dans des enquêtes sur les pratiques et modèles de composition entre ces mises en valeur de l’environnement, notamment en permaculture [Centemeri, 2018].

Dans une très ample perspective comparative, Philippe Descola a relativisé la coupure radicale entre sujet humain et environnement (nature) – que nous avons vue mise en question par une variété d’engagements de la personne et grammaires du commun – parmi trois autres ’types d’ontologie’. Il n’opère pas à partir des modes de relation de l’humain à son entour mais procède d’une différence qu’il tient pour universelle entre intériorité et physicalité [Descola, 2008]. En revanche, dans son ouvrage précédent sur La Nature domestique, il décrivait précisément l’engagement familier de l’Achuar dans la forêt : ’en retournant un rameau afin que les faces vernissées se détachent sur les faces mates ou vice versa, les chasseurs s’assurent ainsi un alignement de repères paraît-il très visible. Au sein de son territoire de chasse, chaque homme se constitue ainsi un lacis labyrinthique de brisées qu’il parcourt avec aisance’ [Descola, 1986, p. 86].

Une fois analysée et différenciée la pluralité des mises en valeur des dépendances des humains à l’environnement, mais aussi à des êtres non humains, animés ou non et entre eux, vient la question délicate de la composition de ces relations plurielles. L’enquête que nous avons effectuée en vallée d’Aspe a montré que ’la notion d’habitat peut aussi permettre des extensions écologiques [du commun] avec d’autres êtres vivants non humains. Via son habitat et une possible dépendance avec celui de l’humain, l’ours peut être saisi comme un ’ours intégrateur’ : ’disons que l’ours est intégrateur quand même. On ne peut pas s’intéresser à l’ours sans s’intéresser à la forêt, sans s’intéresser au pâturage, l’ours ayant des exigences. C’est un animal très exigeant en matière de qualité de l’habitat, disponibilité d’alimentation et d’espace. Vouloir protéger l’ours, c’est de toute façon s’intéresser à l’ensemble de l’environnement montagnard.’ Ainsi s’exprime le représentant d’une organisation le FIEP [Fonds d’Intervention Eco-Pastoral] créée dans la vallée d’Aspe pour favoriser la cohabitation des bergers et des ours [14] : ’pour que l’ours et le berger puissent vivre ensemble dans les Pyrénées’’ [Thévenot, 1996a] [15]. Pour traiter des ’nouvelles alliances avec la terre’ [Morizot, 2017] et en tirant profit d’enquêtes portant notamment sur les loups et autres êtres vivants [Morizot, 2016], Baptiste Morizot a repris ce thème de la cohabitation, chaque être vivant ayant sa manière ’d’être chez soi’ comme le note aussi Ingold [2000, p. 172], et abordé ainsi les thèmes centraux de la sociologie de l’habiter développée par Breviglieri et de l’engagement en familiarité. Morizot pointe la difficulté d’analyser nos rapports à ’ces cohabitants dont l’altérité reste irréductible [alors que] nous sommes faits d’abeilles pollinisatrices, de collemboles des sols, de loups et de moutons, nous sommes embarqués avec eux, qu’on le veuille ou non’ [Morizot, 2017, p. 83]. Comme dans le cas des recherches empiriques sur les cohabitations humaines prenant appui sur un cadre d’analyse ouvert à une gamme d’engagements du plus intime au plus commun et non réductible au public, une enquête ethnographique, éthologique, botanique doit contribuer à concevoir les cohabitations étendues [Breveglieri, 2020] à partir du pluralisme des relations mise en valeur dont Centemeri a examiné la teneur et l’incommensurabilité. Morizot remarque pertinemment que cette cohabitation est déjà présente chez Martinez-Alier et dans l’écologie des peuples premiers impliquant un ’environnement donateur’ [Ingold, 2000, p. 61-76]. Morizot plaide aussi, contre un retour à la terre vécu comme ’abdication ou résignation’, pour un ’retour exploratoire’ substituant à l’’inexploré des terres lointaines la ’curiosité pour le comportement complexe et ignoré des végétaux, des sols, et leurs relations, et par un désir de travailler avec, et non contre’ et mentionne la permaculture parmi l’exploration des ’tissages éco-étho-évolutionnaires intelligents des vivants avec nous’ [Charbonnier et al., 2017]. Cette curiosité d’explorateur est au cœur de ce dont Nicolas Auray a mené l’examen empirique et analytique [Auray, 2007, 2011, 2016 ; Auray et Vetel, 2014].

Il n’est pas sûr qu’aille dans le sens d’une précision de la cohabitation la métaphore de la ’diplomatie’, promue par Isabelle Stengers [2006] et d’un usage très lâche, ou la reprise du vocabulaire de l’intérêt dont l’usage non moins lâche a pour longtemps gêné l’analyse différenciée de grammaires du commun pluriel et des engagements personnels. La ’cohabitation diplomatique’ ouverte à une altérité qui ’devient un interlocuteur qui a un intérêt propre’ ne constitue sans doute pas une grammaire conceptuelle suffisamment précise pour permettre de ’qualifier autrement les enjeux, les acteurs et les relations’ [Morizot, 2017, p. 83].

5. Gouverné sans cité, par les choses : certification et statistique

Face aux exigences de décentration de la commune humanité résultant de la prise en compte d’autres êtres dans le commun pluriel, qu’en est-il de l’état des communautés actuelles, de leurs politiques et de leurs gouvernements ? Nous avons déjà rencontré précédemment des constructions d’un commun pluriel qui, en réaction contre les privations infligées par le détachement, prennent garde aux attachements selon des modalités diverses allant du souci et soin des lieux jusqu’aux mises en valeur de la terre, voire de l’enracinement du peuple. Pour autant, nous n’avons pas abordé l’actualisation des communautés sous l’angle du gouvernement qui l’assure. États, Cités, ou autres entités à majuscule sont abstraitement désignés dans une forme détachée des investissements personnels cependant nécessaires pour que s’exerce leur empire, leur souveraineté. Gouverner implique des actes propres à entretenir cette majuscule par des décisions, mesures, politiques assurant leur perpétuation, quand bien même la majuscule serait celle du Sujet humain lui-même, alors aussi envisagé comme composition à perpétuer. Dans ce sens, la Société de la sociologie était à majuscule sans pour autant que les sociologues ne se préoccupent en général de son gouvernement et de ses heurts avec d’autres entités, sauf dans des spécialités distinctes de sociologie de l’État ou des relations internationales. Limitons-nous ici à deux modalités de gouvernement dont le poids planétaire va croissant et qui concerne notre propos sur la décentration parce que, au lieu de gouverner des États ou Cités, elles visent à les contourner, à les éviter. Autre trait pertinent pour notre parcours qui met en évidence des déplacements du commun politique vers des attachements, ces gouvernements régissent jusqu’à l’intime des conduites, sans pour autant correspondre aux gouvernements antérieurs dits totalitaires. Enfin, comme tout gouvernement, ces deux modes relèvent de l’oikonomía au sens originel de l’administration, mais aussi dans le sens dérivé qui définit l’économie et ses rouages désormais cruciaux pour la politique. Ayant longuement enquêté et publié sur ces deux modalités, je me contenterai de rapporter ici les points pertinents pour notre présent parcours.

Gouverné par les choses en forme standard conventionnelle

La modalité de gouvernement par les normes ou standards [Breviglieri, 2013a ; Cheyns et Thévenot, 2019 ; Thévenot, 1997, 2009, 2015b, 2018, 2019] est au cœur de ce qu’il est convenu d’appeler néo-libéralisme alors même qu’elle s’écarte considérablement de la notion de liberté individuelle puisqu’elle consiste avant tout en une discipline, un corps de contraintes établi par convention explicite. Initialement entre les mains des États et alors régies par le droit, la normalisation est devenue volontaire et contractuelle, occupant une place croissante dans l’internationalisation des marchés aussi bien que dans la construction européenne. L’autorité de l’État sur la police des marchandises a été ainsi reportée sur un dispositif contractuel ’privé’. En résulte un composé de libéralisme et de normalisation métrologique dans un ’libéralisme normalisateur’ [Thévenot, 1997, p. 214] qui témoigne de ses fortes tensions internes. Il « modifie la façon d’envisager les objets techniques dans leur mise en valeur économique, recompose les figures classiques du producteur et du consommateur, et même les conceptions politiques du citoyen, de ses modes d’intervention et des bonnes formes de gouvernement. » [idem]

Le « gouvernement par les standards » [Ponte et Cheyns, 2013 ; Ponte et Gibbon, 2011 ; Thévenot, 1997] gèle la politique dans le marché. Dans un État de droit, les conceptions rivales du bien commun font en principe l’objet des débats politiques d’organes législatifs souverains composés de représentants élus, ou d’arènes de la société civile que des citoyens investissent pour s’engager collectivement en faveur de ces biens fondamentaux. Dans le gouvernement par standards, les confrontations sont réduites à des qualités de biens ou services marchands dont la certification est supposée garantir de tels biens fondamentaux à partir de standards privés, marchandises vers lesquelles se porte le choix de citoyens-consommateurs. Les lieux d’édiction des normes, les organismes chargés de leur mise en place et de leur contrôle, les principes et critères qui les guident constituent un gouvernement privé qui revendique cependant une légitimité politique à partir d’une matrice libérale ’multi-stakeholders’. Du côté du citoyen-consommateur, le dispositif se présente aussi comme une variation du libéralisme politique qui serait apte à prendre en compte une pluralité de biens communs, grâce à la certification des options offertes au choix des individus composant un commun pluriel libéral. Tous les aspects de la vie humaine pourraient ainsi, en faisant l’objet d’une certification par standard, revêtir une forme permettant à chacune et chacun de garantir son engagement pour un bien commun en optant pour une chose ou un service certifié.

Des standards de soutenabilité répondant à toutes les exigences de décentration ?

Une raison supplémentaire de considérer ici ce gouvernement par standards, décentré au regard des équipements juridiques des Etats-nations qui gouvernent le plus souvent directement les conduites humaines, tient à ce que, dans certaines de ses variations, il se dit capable de prendre en compte quasiment tous les êtres minorés ou laissés-pour-compte que nous avons mentionnés dans notre parcours de décentration. Dans le cas de la certification ’soutenable’ – notamment celle de l’huile de palme sur laquelle nous avons enquêté [Cheyns, 2014 ; Cheyns et Thévenot, 2019] –, sont ainsi pris en compte, outre les consommateurs déjà évoqués qui optent pour le produit, l’entière chaîne des distributeurs et producteurs incluant les travailleurs des plantations menacés de conditions proches du servage, les femmes risquant le harcèlement, les enfants mis précocement au travail, les peuples indigènes craignant d’être expulsés des territoires qu’ils habitent, mais aussi les orangs-outans en péril à cause de la déforestation et plus largement une faune et une flore en danger de perdre de leur biodiversité. Nous nous trouvons donc devant un mode de gouvernement qui satisferait idéalement aux exigences de décentration et d’extension de la communauté de référence considérées dans la partie précédente.

Comme on l’imagine, l’enquête a conduit au constant d’une mise en œuvre non conforme à cet idéal. Certaines raisons sont bien connues : la matrice libérale et ses procédures ne sont pas de force à contrer les énormes inégalités de position entre les stakeholders – multinationales et petits planteurs dénommés d’ailleurs smallholders – qui se manifestent tout au long de la chaîne de gouvernement, de l’ordre du jour de l’assemblée jusqu’à la police (audit) du gouvernement par standard. La violence de mercenaires n’est pas rare contre les stakeholders les plus vulnérables. Plus profondément enfoui jusqu’à ce qu’il soit mis au jour à la faveur d’une coopération étroite entre juristes et sociologues [Champeil-Desplats, Porta et Thévenot, 2019a et 2019b], le transfert du mode de normativité [Porta, 2019] originellement déployé en droit national ou international dans le mode de normativité du standard ne se fait pas sans déformation et dommage. Or cela concerne nombre des êtres humains minorés et vulnérables mentionnés plus haut qui n’ont été pris en compte dans le standard que progressivement, sous la pression d’organisations non gouvernementales faisant référence au droit international. À la différence du mode de normativité de la justice pénale dont la formulation déontique suppose la forme normative de l’incrimination et la réalisation (rétablissement de l’ordre) une peine ou une réparation, dans le mode de normativité du standard la formulation se fait par objectif, la forme normative est l’indicateur (mesurable) et la réalisation ne peut être que le retrait du certificat [Champeil-Desplats et al., 2019b ; Cheyns et Thévenot, 2019]. En conséquence, incriminations, jugements et sanctions procèdent tout à fait différemment. Le régime d’engagement en plan qui soutient l’objectif est privilégié aux dépens de tous les autres tels qu’engagement justifiable pour un bien commun ou engagement familier pour un attachement personnel. Les sanctions ne répondent qu’au non-respect de l’indicateur quantifié et se limitent au retrait du certificat qui n’est décidé que rarement.

Dans cette recherche coopérative entre juristes et sociologues, j’avais plaidé pour que nous puissions situer les normativités de droit ainsi que de soft law – comme on désigne souvent les standards – plus largement que ne le font d’ordinaire les juristes, en les comparant systématiquement à des modes de normativité étrangers au droit quoique néanmoins importants dans les mises en commun. L’idée était d’appréhender les sacrifices qu’entraîne le transfert de différends d’un mode à l’autre, en complément des bénéfices que peut apporter ce transfert. Envisagés notamment dans le cas de la préparation de l’action en justice de femmes face à la guerre en Colombie [Vergel-Tovar, 2019], ces sacrifices étaient au cœur de l’analyse de ce qu’impose le gouvernement par les standards aux petits planteurs et aux peuples autochtones affectés par la concession de terres qu’ils habitent à des plantations industrielles qui détériorent leurs modes de cohabitation entre eux et avec leur environnement. Un mode de normativité que nous avons baptisé ’cohabitation’ se distingue des autres par sa forme normative (en ce cas portée par des repères spatiaux de proximité), les modalités de la plainte (qui peut s’en tenir à un geste ou une expression faciale), l’orientation du jugement (non pas toujours vers la violation d’une norme explicite mais souvent, en deçà, vers l’insupportable) et la réalisation (portée par les réactions bilatérales). Un tel mode de normativité est écrasé par le privilège qu’apporte à l’engagement en plan et à la matrice libérale multi-stakeholder le gouvernement par les standards.

Pour les raisons précédentes, le gouvernement par certification de soutenabilité est boycotté par certaines organisations paysannes telles que Via Campesina qui ont fait le choix de rester à l’extérieur pour le critiquer. Ce n’est pas le cas des petits paysans malais qui, face à l’irresponsabilité civique des entreprises et à la relative faiblesse des Etats-nations dans leurs relations avec les multinationales, ont choisi stratégiquement d’avoir un pied dedans et un pied dehors, tirant bénéfice du poids et de l’accompagnement d’une riche architecture d’ONG [Cheyns, 2014] tout en créant un syndicat et organisant des protestations publiques afin de faire entendre leur voix.

Gouverné sans convention critiquable par traçage digital

Un deuxième mode de gouvernement, par les nombres, semble à première vue éloigné du précédent et, de plus, nullement excentré puisqu’il nous ramène à l’origine de la sociologie en tant que physique sociale quantifiable, ainsi qu’à l’État consolidé par le dénombrement statistique de ses ressources humaines et autres [Desrosières, 1993]. Mais l’exploitation statistique du nombre a profondément changé depuis cette statistique d’État, grâce à la disposition des Big Data et aux gouvernements élaborés sur les inférences de cette statistique qui consolident une variété d’entités le plus souvent non étatiques.

Un article pionnier de Philip Agre [Agre, 1997] a éclairé l’amont du traçage digital contemporain qui a d’abord concerné le contrôle de salariés d’entreprises. À la différence d’un ’modèle de surveillance’ rapporté à l’action de l’État pour lequel le calculateur, puis l’ordinateur, ont fonction de totalisateurs, le ’modèle de capture’ repose sur des potentialités de ’traçage’ décentralisé offertes par l’informatique mais longtemps restées implicites. En deçà de l’occupation catégorisée par des formes conventionnelles que saisit la statistique d’État, la capture décentralisée rend mesurables des conduites et gestes d’êtres humains saisis en prenant appui sur un environnement informatisé, aux fins d’un ’micro-management’ mis en place chez McDonald’s, Federal Express ou Pizza Hut.

Aujourd’hui en expansion mondiale, le mode de gouvernement fondé sur des traces numériques de comportements repose sur des infrastructures connectées beaucoup plus étendues et dispersées que l’équipement informatisé permettant la capture sur le lieu de travail. Au-delà d’une gestion individuelle du travail, il s’agit d’anticiper les comportements individuels les plus divers et de prendre des mesures pour les orienter. Au regard de la statistique d’État et de sa politique, le décentrement est flagrant. Au lieu de politiques explicites, les mesures prises de fait par ce nouveau mode de gouvernement restent enfouies dans des incitations et des conseils furtifs influençant le comportement des individus ciblés. À partir du traitement algorithmique dans le ’data mining’, le ’Dataism’ prétend émanciper de toute théorie et catégorisation sous-jacente et rendre superflue toute science sociale. La vie réelle des gens serait la seule base pour prédire leur comportement et servir un bon gouvernement dépouillé de toutes les théories sociales et politiques devenues inutiles.

Cette décentration délétère pour la statistique d’État et les sciences sociales mérite examen plus approfondi [Thévenot, 2019a]. L’absence de toute forme conventionnelle explicite d’équivalence pour la mesure peut être confondue avec un manque d’équivalence [Rouvroy et Berns, 2013] [16]. Cependant, l’inférence statistique ne peut opérer sans un certain formatage permettant l’équivalence, un format de codage tenant à l’infrastructure utilisée pour saisir une ’information’ et l’inclure dans des algorithmes, qui reste enfermé dans l’équipement technique produisant les traces numériques. L’absence de convention explicite publique et discutable empêche la critique du chiffre servant au gouvernement [Diaz-Bone, 2015, 2016 ; Thévenot, 2019b]. En outre, la métamorphose du gouvernement par les nombres ne tient pas seulement à une absence de publicité mais aussi à une conception du contrôle comportemental par feedback et influence, qui ne laisse pas place à l’arrêt d’un jugement, à une capacité réflexive de l’assujetti ni même à la proto-réflexivité non publique analysée à partir des deux faces de tout régime d’engagement : ’fermer les yeux’ dans un repos confiant se refermant sur la foi dans la forme investie – ne serait-ce que personnellement, par repère familier – ; ’ouvrir les yeux’ dans le doute éprouvé s’inquiétant, au vu des circonstances,
de ce qui a été sacrifié par la dite forme investie [Thévenot, 2009].

Ce mode de gouvernement administre une grande variété d’entités, depuis des États autoritaires jusqu’à des personnes préoccupées de se contrôler elles-mêmes. Mis au service de l’État, il rejoint le ’social’ avec le système gouvernemental de ’crédit social’ instauré par l’État chinois. Y sont combinés le contrôle par traces digitales et l’explicite d’une évaluation de tous les citoyens au regard d’une ’confiance’ qui mêle le suivi des règlements à une absence de critique du pouvoir en place. De son côté, l’État russe poursuit par un gouvernement digital masqué une guerre d’influence directe plus efficace que via la propagande traditionnelle.

Gouvernant son soi quantifié

À l’autre pôle, celui des personnes, un autogouvernement par traces digitales se met en place. Au lieu d’être suivies à leur insu par leurs traces numériques dans le cadre du gouvernement d’une entité, les personnes pratiquant le ’moi quantifié’ (quantified self) sont censées être l’organe dirigeant qui décide des mesures-captations de leur corps vivant et des mesures-dispositions à prendre en conséquence pour modifier leur comportement et leur moi [Vormbusch, 2020]. Les informations recueillies par une batterie de capteurs corporels et d’objets connectés donnent forme à des états du corps vivant qui n’étaient pas auparavant formatés dans des conventions et catégories institutionnelles ou publiques, ni même dans des repères personnels résultant d’un engagement familier avec son corps. Comme on le voit dans la quantification du ’stress’, la catégorie résultant de l’algorithme n’est pas aussi explicite et critiquable que le demanderait la réflexivité critique du supposé gouvernement de soi. Cette application est également importante pour notre propos car elle rejoint le type de décentration envisagé dans la partie précédente, par extension du commun au vivant. Ici le vivant est humain et rapporté fonctionnellement à ses organes, en attendant que soient saisis les bactéries et les virus qui composent l’être humain tant que communauté de vivants pluriels.

En dépit de la fragmentation des défis que les sciences sociales ont aujourd’hui à relever, nous avons tracé une ligne directrice qui permet à la fois d’en faire ressortir des cohérences et de dessiner une approche pour avancer dans leur prise en compte. Les forces de décentration, au regard des définitions et méthodes classiques de la discipline, appellent à prendre en compte des dépendances sous-estimées, voire méconnues, du social à l’égard de multiples laissé(e)s-pour-compte que les ’studies’ ont notamment contribué à mettre sur le devant de la scène. On peut considérer que toutes ces dépendances trouvent place dans une écologie au sens large, dont l’article dessine des lignes de force, une écologie politique élargie pour faire référence à Albert Hirschman [1986]. Épaulées par divers domaines de connaissance de l’humain et de l’environnement, les sciences sociales ne sont pas elles-mêmes dépourvues de ressorts pour faire face à cette redéfinition, ressorts renforcés par plusieurs de leurs avancées antérieures vers leurs confins.

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NOTES

[1Ce débat a été suscité par Marc Ferro, alors secrétaire des Annales, qui a en outre convié François Chatelet, Bertrand de Jouvenel, Annie Kriegel, Victor Leduc et Pierre Renouvin dans les numéros 18-1 et 18-3 des Annales E.S.C. de 1963. Sur les débats organisés par Ferro et favorisés par l’interdisciplinarité de la revue, voir son entretien dans Annales [Ferro, 2020].

[2Sur ces rapports avec l’économie, voir notamment : Favereau, 2001 ; Thévenot, 2006 (chap. 2). Sur les rapports avec la philosophie politique, voir notamment : Affichard et de Foucauld 1992, 1995.

[3Sur la réception en France des subaltern et postcolonial studies, leur critique rejoignant d’autres outre Atlantique et outre Manche et les raisons pour lesquelles ’la greffe n’a pas pris’, voir : Bayart, 2010 ; Pouchepadass, 2000.

[4Le cinéaste algérien Jean-Pierre Liedo écrit à sa mort : « les chercheurs algériens auront donc un jour à rendre cet hommage à Fanny de leur avoir relégitimé un trésor de connaissances » [Liedo, 2014].

[5Sur les philosophies de l’environnement, voir : [C. Larrère, 1997 ; C. Larrère et R. Larrère, 1997].

[6Déjà traitée par la grammaire des grandeurs comme nous le verrons dans la prochaine section, cette tension humain/vivant est centrale dans l’analyse par Boltanski de grammaires de l’engendrement et de l’avortement [Boltanski, 2004], comme elle l’est dans celle des régimes d’engagement.

[7Pour une analyse critique de cette mécompréhension par Habermas, du déficit d’ordre cognitif et de la confusion avec l’ordre normatif qui en résulte, ainsi qu’une analyse parallèle du ’charcutage [gerrymandering] cognitif’ de Axel Honneth, voir [Strydom, 2010].

[8Par l’entremise de Bernard Conein, un dialogue direct a pu être mené avec ces auteurs [Conein et Thévenot, 1997].

[9Le pluralisme ne viendra qu’avec l’introduction ultérieure de divers ’modes d’existence’ [Latour, 2012] dans un profond remaniement qui soulève des problèmes de compatibilité avec le modèle originaire de réseau.

[10Sur une digue comme lieu-commun dans un conflit environnemental récent, voir : [Thévenot, 2019b].

[11Alors que le français ’ensemble’ puise dans le latin insimul une simultanéité temporelle, l’anglais together (comme gather ’rassembler’), ou le russe vmestie (’sur le même lieu’), tirent leur origine de la présence sur le même lieu.

[12Voir notamment l’œuvre personnelle et collective réalisée par José Manuel Resende. Pour des recueils collectifs, voir [Resende et Martins, 2015 ; Resende, Martins, Breviglieri et Delaunay, 2018].

[13Francis Chateauraynaud a proposé une carte large et détaillée de ’topiques environnementales’ dans une confrontation de l’écologie politique et de la sociologie pragmatique en France [Chateauraynaud, 2014].

[14Le programme pionnier de Breviglieri, Pattaroni et Stavo-Debauge sur la cohabitation mentionnée plus haut a montré comment des animaux cohabitant avec les humains contribuent à en modifier les relations en suscitant des débats moraux et politiques, ne serait-ce qu’à propos du dispositif matériel des chatières traversant les limites de propres privées et intimes [Breviglieri, 2003].

[15Enquête que j’ai effectuée dans la vallée d’Aspe des Pyrénées avec le concours de Eric Doidy, Marie-Noël Godet et Claudette Lafaye, ensuite complétée, dans une perspective comparative, par l’enquête que j’ai effectuée sur la vallée de la Clavey River de Californie avec Michael Moody. Résultats et analyses publiés dans : [Moody et Thévenot, 2000 ; Thévenot, 1996a, 1996b ; Thevenot Moody et Lafaye, 2000].

[16Sur l’« anti-équivalence » de la dispute post-libérale, voir [Davies, 2020].