Revue du Mauss permanente (http://www.journaldumauss.net)

Vincent de Gaulejac

Complément du n°56 : Réenchanter la sociologie ?

Texte publié le 27 novembre 2020

Ce texte vient compléter le n°56 de La revue du MAUSS semestrielle, second semestre 2020.
http://www.journaldumauss.net/?Le-nouveau-MAUSS-est-arrive-Nous-l-avons-tant-aimee-la-sociologie-Et-maintenant

Je n’ai pas appris la liberté dans Marx, il est vrai : je l’ai apprise dans la misère
Camus, Actuel II, 1951

La sociologie n’a pas pour objet de réenchanter le monde, juste de le comprendre. Pour autant, bon nombre de sociologues contribuent à une vision sombre et négative de la société. Les premiers sociologues que j’ai rencontrés à l’université Paris-Dauphine et à Nanterre, dans les années 1968, étaient péremptoires, radicaux et jargonnants. Ils ne m’ont pas donné envie de devenir sociologue.

À l’époque, Pierre Bourdieu défendait l’idée que la sociologie était un sport de combat, qu’il convenait d’avoir une écoute « armée » pour déceler les rapports de domination à l’œuvre dans les rapports sociaux. Je ne me suis jamais reconnu dans cette conception militariste de la sociologie. Heureusement, le contexte de mai 1968 ouvrait une « parenthèse enchantée », selon la belle expression de Françoise Giroud. Je me suis donc orienté vers la psychosociologie et la clinique.

Je n’ai pas appris la sociologie dans les livres, je l’ai apprise en découvrant les classes sociales dans mon histoire. Ce n’est pas un intérêt intellectuel qui m’a mené à la sociologie, mais des expériences vécues qui m’ont confronté à des questionnements, des conflits, des contradictions que j’ai eu besoin d’appréhender et d’analyser. Je n’ai pas eu de formation initiale ni en sociologie, ni en psychologie. J’ai commencé par une licence de droit, puis un doctorat de « sciences des organisations » (Paris- Dauphine, 1972), un autre de sociologie (Paris-Sorbonne, 1976), puis un doctorat de Lettres et Sciences Humaines (Paris Diderot, 1986). C’est donc par la recherche que j’ai acquis les connaissances théoriques et méthodologiques qui m’ont conduit à la sociologie clinique, dans un souci constant d’éviter le double piège du vécu sans concept et du concept sans vie. Une évidence a toujours guidé ma démarche, l’impossibilité de dissocier l’analyse des questions sociales et des questions existentielles.

Entre l’école de la rue et la rationalisation des choix budgétaires) [1]

Dans les années 1970, marqué par les évènements de 1968, je mène de front une activité bénévole puis professionnelle d’éducateur de rue et une étude RCB pour le compte de René Lenoir directeur de l’Action Sociale et future Secrétaire d’État de Valéry Giscard d’Estaing.

Comme éducateur, je suis d’emblée confronté à une contradiction. Les jeunes que j’accompagne sont qualifiés d’inadaptés sociaux. Sous-entendu, ils doivent s’adapter à la société en changeant leur comportement. En vivant avec eux, je me rends compte qu’ils sont parfaitement adaptés à leurs conditions concrètes d’existence. Quand on vit dans la pauvreté, il faut apprendre à se battre contre les violences institutionnelles ; quand on est dans la rue il faut apprendre à résister à un monde dur, hostile, malveillant ; quand on n’a pas d’argent, il faut apprendre à resquiller… En définitive, c’était moi l’inadapté. Je n’avais pas les habitus qui permettent de vivre dans la rue. Je constate que l’on demande à ces jeunes de changer leur comportement, alors que ce sont leurs conditions d’existence qu’il faudrait changer. Je découvre que les déterminations sociales sont actives pour comprendre les conduites individuelles. Je découvre aussi que l’explication « psychologique » peut véhiculer une violence symbolique « innocente », et justifier un ordre social profondément injuste. Qualifier ces jeunes d’inadapté est non seulement une erreur de diagnostic, mais également une façon de stigmatiser leur comportement sans leur donner les moyens de le changer. La violence qui leur est reprochée est une réaction parfaitement adaptée à des conditions d’existence violentes dont ils ne sont en rien responsable. Face à la stigmatisation dont ils sont l’objet à l’école, dans les services publics et à la répression policière et judiciaire, ils intériorisent un double sentiment de honte et de colère Ainsi, je suis confronté à une violence de classe. Je constate qu’elle ne se traduit pas seulement par des inégalités économiques et sociales, mais aussi par une violence symbolique qui consistent à reprocher aux plus dominés des comportements qui ne sont que des effets de cette domination. Un moyen de délégitimer toutes les révoltes, de disqualifier les plus pauvres et de légitimer la domination. Pour autant, la rage et la colère que ces jeunes peuvent légitimement ressentir, se retournent contre eux s’ils ne trouvent pas les moyens de les exprimer dans des registres socialement acceptés, sinon acceptables. Je concevais mon rôle d’éducateur non pas en termes de redressement des conduites, de contrôle social ou de normalisation, mais comme un accompagnement pour leur permettre d’advenir en tant que sujet, en évitant si possible de passer par la case prison, par la toxicomanie ou par les formes les plus extrêmes de la violence.

Mon expérience comme éducateur de rue m’a conduit à être sollicité comme chargé d’études sur la prévention des inadaptations sociales à la direction de l’Action Sociale au ministère des affaires sociales et à la direction de la Prévision du Ministère des Finances. René Lenoir est un inspecteur des finances très brillant, proche du catholicisme social. Il a choisi de travailler dans le secteur social plutôt que dans les grands corps de l’État. Il a vite compris que les approches en termes de RCB étaient un moyen de défendre une ligne politique en faisant la démonstration objective et rationnelle de son efficacité et de son moindre coût par rapport aux autres politiques. Il voulait développer des politiques de prévention primaire dans les actions de protection sociale vis-à-vis de l’enfance en danger. Il avait vite compris l’intérêt de l’action des Clubs et Équipes de Préventions Spécialisés qui s’étaient développé de façon informelle et associative dans les quartiers populaires des grandes villes et des banlieues. Il était conscient que la mesure de l’efficacité de ces actions en termes quantitatifs n’avait aucun sens. Mais il était aussi conscient que l’utilisation des méthodes RCB était le meilleur moyen pour obtenir les crédits nécessaires pour financer sa politique.

Les méthodes « coûts/avantages, coûts efficacité » consistent à traduire en termes financiers l’ensemble des actions menées par les pouvoirs publics auprès de ces jeunes. Il s’agissait par exemple de calculer le coût des prises en charge de ces jeunes dans des institutions multiples, policières, judiciaires, sanitaires, éducatives et sociales. Puis de comparer ces coûts avec ceux des clubs et équipes de prévention. Je travaillais avec des polytechniciens de haut-niveaux. Nous avions très vite compris qu’il était impossible de mesurer l’efficacité des clubs de prévention, ce terme n’ayant pas de sens par rapport à une activité éducative, sociale, relationnelle, qui recouvre une multiplicité d’actions essentiellement qualitatives dont les effets ne peuvent jamais être attribués à une cause facilement identifiable. De plus, ces effets ne peuvent être évalués dans la durée de façon fiable. Mais que pèsent des questions épistémologiques, théoriques et méthodologiques face à la nouvelle technocratie soutenue par une volonté politique ? Nous avons donc répondu aux attentes en produisant des démonstrations d’une scientificité inoxydable. Par exemple : « il faut et il suffit qu’un club ou une équipe de prévention spécialisé évite à 1,75 jeune par an d’être pris en charge par le milieu fermé, pour se rentabiliser [2] ». Bien que n’ayant en définitive aucune valeur scientifique, cette hypothèse était un argument imparable pour démontrer l’efficacité indiscutable de la prévention spécialisée face aux autres approches.

Cette expérience va me marquer durablement. Elle me permet de saisir l’inanité des raisonnements gestionnaires qui se présentent comme rationnel, objectifs, pragmatiques, pour fonder des décisions en fait déjà prises. Je vois la gourmandise des jeunes polytechniciens et énarques qui ne cherchent pas à réfléchir sur la validité scientifique de ces méthodes, mais qui les utilisent pour se donner une image de rigueur, d’efficience et un moyen de faire carrière. Ils deviendront des défenseurs actifs du New public management, de la « modernisation » des entreprises publiques, et de la « nécessaire » réforme d’un État forcément trop dépensier. L’objectif de ces démarches n’est pas, en définitive, d’améliorer le fonctionnement des institutions pour leur permettre de mieux remplir leur mission, mais d’adapter ces missions à des exigences d’efficacité mesurée à partir d’indicateurs quantitatifs et financiers. Il s’agit d’optimiser les performances de l’Action Publique. Je ne sais pas à cette époque que les démarches de RCB sont les prémices de la mise en œuvre d’une nouvelle gouvernance qui s’imposera progressivement dans le monde entier.

L’appartenance simultanée à ces deux univers, la rue et le Ministère des Finances, est une expérience singulière. D’un côté le monde de la pauvreté, de la vie dans des milieux populaires, de la confrontation à la violence ordinaire. De l’autre le monde de la technocratie, de l’abstraction, de la prescription, de la confrontation aux violences « innocentes » des institutions. Ces deux univers sont totalement étrangers l’un à l’autre, quand bien même le second cherche à imposer ses normes, ses représentations et ses langages au premier. D’où une sensibilité aux contradictions qui traversent la société, un sentiment qu’il est nécessaire de fréquenter des mondes sociaux différents pour les comprendre et comprendre les fractures sociales. D’où l’intérêt pour comprendre les phénomènes sociaux au plus près de la façon dont ils sont vécus par les acteurs concernés. D’où une méfiance vis-à-vis des démarches qui se présentent comme « objectives » lorsqu’elles traduisent la « réalité » en indicateurs de mesure. D’où un constat que les méthodes quantitatives sont trop souvent fondées sur des hypothèses non explicitées, donc occultées, ce qui questionne leur validité. D’où une méfiance envers tous ceux qui se présentent comme des experts et produisent des discours de vérité au nom de la science. D’où une méfiance vis-à-vis de la science qui se présente comme objective et neutre, sous prétexte qu’elle neutralise la subjectivité, alors que la connaissance « scientifique » doit se préoccuper de la façon dont la subjectivité, en particulier celle du chercheur, intervient dans le processus de production de cette connaissance [3].

Pour une Sociologie clinique

La question de l’articulation du psychique et du social est au centre de mes réflexions. Dans ma recherche sur La névrose de classe, je montre l’intrication profonde entre les enjeux de classe, le contexte socio-familial, les conflits d’identité et les tensions intra-psychiques, pour des personnes qui changent de position sociale dont un bon nombre sont habités par un sentiment de honte. La « honte naît sous le regard d’autrui » écrivait Sartre, indiquant par là même qu’elle est au cœur du lien social. Par ailleurs elle s’enracine au plus profond de la psyché dans la mesure où elle touche au narcissisme, à l’estime de soi, à l’identité dans les registres les plus profonds. J’avais abordé la question de la honte à propos de La névrose de classe, sous l’angle du sentiment d’infériorité. Le sentiment de honte est toujours ancré dans des situations sociales « réelles » dans lesquelles le sujet a été confronté à des violences humiliantes qui peuvent être économiques (pauvreté, chômage, licenciement), sociales (exclusion, stigmatisation, disqualification), symboliques (invalidation, dévalorisation), psychologiques (rejet affectif, abandon, blessure narcissique, perte d’estime de soi) ou bien physique (maltraitance, sévices sexuels, viol). Les violences sociales font écho à des vulnérabilités psychiques dans un jeu d’influences réciproques qui conduisent le sujet à intérioriser une image négative de lui-même, image qu’il rejette absolument. Chaque violence humiliante « réveille » ces blessures anciennes en inhibant les capacités de réaction du sujet. À travers l’analyse de la honte, le modèle théorique de la Névrose de classe se complexifie et s’approfondit. Je reprends une distinction proposée par Daniel Lagache entre réactions défensives (apprendre à vivre avec la honte) et mécanismes de dégagement (se dégager du sentiment de honte). Les premières renforcent le processus d’intériorisation de la honte, les secondes les capacités de réaction du sujet pour s’en libérer.

Oser dire la Honte c’est déjà être dans un processus de dégagement. Pouvoir « s’exposer » c’est avoir un espace transitionnel dans lequel le sujet peut prendre de la distance par rapport à ses conflits internes. S’approcher des « sources de la honte », selon le bon conseil de Gombrowicz [4], c’est se donner une chance de transformer la honte, d’inverser le processus. Sartre analyse très bien cet effet d’inversion à propos de Jean Genet. On le désigne comme un vaurien. Il n’aura de cesse de le devenir pour exister comme tel et dénoncer l’hypocrisie de ceux qui l’ont assigné à cette identité négative. Ce travail de transformation consiste à devenir fier de ce qui faisait honte. Il est exemplaire du travail du sujet qui se construit en se dégageant de son assujettissement originaire. Naître à soi-même, c’est d’abord accepter l’héritage qui nous a constitués.

Celui qui éprouve la honte est partagé entre la peur de se dévoiler et le désir de s’en dégager. Le travail dans le groupe d’implication et de recherche consiste d’abord à « oser dire », en écoutant les autres dans un premier temps, puis en se risquant dans une exploration de sa propre histoire. Cette exposition provoque une restauration des situations les plus douloureuses et une reconfiguration des sentiments qui leur sont attachés. Un espace transitionnel se met en place entre le participant et son récit qu’il « extériorise » et qu’il « historialise », selon la belle expression de Sartre. En comprenant en quoi l’histoire est agissante en lui, il prend de la distance réflexive mais également émotionnelle : les affects attachés à cette histoire sont moins puissants, moins douloureux, mais agissants. C’est en ce sens qu’il devient un peu plus sujet de cette histoire. Il prend conscience de l’intérêt d’entendre l’histoire des autres, de travailler avec eux pour les aider à en comprendre les différents aspects.

En décollant de « son » histoire, le sujet devient plus sensible à l’altérité. Il comprend que son histoire est une histoire parmi d’autres, non qu’elle soit quelconque, mais elle est à la fois singulière et ordinaire, incomparable et similaire à beaucoup d’autres, unique mais aussi semblable à celle de tous ceux qui partagent les mêmes conditions d’existence. En définitive ce n’est pas l’histoire de vie qui est intéressante mais ce que le sujet en fait, ce que l’histoire apporte comme enseignement sur la façon dont les hommes, individuellement et collectivement, font l’histoire. L’essentiel n’est plus du côté du vécu mais du côté de l’action et de la réflexion, c’est-à-dire de l’historicité.

La conclusion de La névrose de classe est intitulée : « Pour une sociologie clinique » [2016]. À l’époque je n’ai jamais entendu ce terme. Je « l’invente » parce qu’il correspond parfaitement à la problématique et à la démarche méthodologique qui sont au cœur de ma recherche :

- Sur le plan théorique, la nécessité pour la sociologie de construire des méthodologies afin d’explorer la dynamique des processus inconscients ;
- Sur le plan méthodologique d’intégrer une posture clinique pour permettre au chercheur de mieux analyser son rapport à l’objet, d’intégrer les outils pour aller « au plus près du vécu » des acteurs sociaux. Je reprends à Claude Lévi-Strauss l’idée que la validité des hypothèses en sciences sociales se « mesure » dans une confrontation entre d’une part la rigueur et l’objectivité des méthodes comparatives et, d’autre part, leur incidence subjective [5]. L’hypothèse doit faire sens pour les acteurs confrontés aux phénomènes que le chercheur étudie. Je trouve intéressant de confronter deux postures – sociologique et clinique – que tout semble opposer.
La sociologie clinique s’inscrit dans cette perspective d’étudier les relations entre « L’être de l’homme et l’être de la société » pour reprendre la belle expression du Collège de Sociologie [6]. Émile Durkheim nous demandait de considérer les faits sociaux comme des choses. Il voulait donner un statut scientifique à la sociologie, sur le modèle de la physique. La sociologie clinique propose de réintégrer la subjectivité pour mieux comprendre comment chaque individu est le produit d’une histoire dont il cherche à devenir le sujet. Une façon de réenchanter les rapports entre l’homme et la société ?

NOTES

[1Inspiré des théories du New public management, la rationalisation des choix budgétaires (RCB) consiste à traduire l’ensemble des politiques publiques en termes financiers à partir d’études « coût/avantage » et « coût/ efficacité ». Il s’agit de mesurer l’ensemble des activités publiques à partir d’indicateurs quantitatifs et financiers. Ancêtre du Ranking et du Benchmarking, les cellules RCB sont animés par des polytechniciens et des énarques chargés de « moderniser » l’action publique et les services de l’État. Des cellules RCB ont été implantées dans tous les Ministères au début des années 1970 sous l’impulsion de Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances. Ces études utilisaient des méthodologies quantitatives issues des USA (Planning programming budgeting system).

[2Voir le document « La prévention des inadaptations sociale », Documentation Française [1973].

[3Voir de Gaulejac Vincent, 2020, Dénouer les nœuds sociopsychiques, Paris, Odile Jacob.

[4Voir Gombrowicz Witold, 1958, « Une voix intérieure m’ordonne : approches toi le plus possible des sources de la honte », Souvenirs de Pologne, Paris, Gallimard et de Gaulejac Vincent, 2012, Les Sources de la honte, Paris, Points-Seuil.

[5Voir Lévi-Strauss Claude, 1968, préface à l’œuvre de Marcel Mauss, in Sociologie et anthropologie, Paris, PUF.

[6Voir Hollier Denis, 1979, Le Collège de Sociologie, Paris, Gallimard.