Introduction
Bien que souvent perçu comme un apologète de l’individualisme forcené, il existe chez Thoreau un véritable souci de l’altérité qui se manifeste par une attention à l’égard de modèles humains souvent oubliés et déconsidérés. Les réflexions thoreauviennes font la part belle à des anonymes, des voisins, des figures du folklore forestier et campagnard. On songera à l’éloge du bûcheron, de l’homme du quotidien qui avance silencieux, ignoré de tous. C’est dans cette perspective que Thoreau s’intéresse à l’Indien, qui tient une place importante dans l’économie intellectuelle de Thoreau. En effet, érigé en modèle d’équilibre, l’Indien tient le rôle d’un archétype auquel Thoreau se réfère fréquemment.
Cependant la réalité est plus complexe qu’il n’y paraît. En effet, comme nous le verrons avec cet article, il existe deux angles de compréhension de la question indienne telle qu’elle est pensée par Thoreau. Il y a tout d’abord l’Indien mythique et mythifié qui correspond davantage à une figure conceptuelle qu’à un homme véritable et incarné. Cet outil herméneutique et symbolique est à penser comme un moyen de mesure permettant de juger de l’état d’éloignement d’avec le monde naturel. À ce premier niveau interprétatif est joint un second qui s’intéresse aux indiens comme personnes concrètes et réelles. Nous rejoignons ici la dimension ethnologique de la pensée thoreauvienne qui consacre des milliers de pages à des croquis, relevés, mesures, réflexions, échanges, etc., visant à comprendre la complexité des premières nations et à mettre en avant leurs cultures. C’est précisément pour cette raison que Thoreau souhaitait rédiger une histoire pré-colombienne de l’Amérique.
Il existe chez Thoreau une réponse permanente entre essentialisation et paradigmatisation, entre fixité et fluidité. Prendre en compte ces deux dimensions est impératif pour saisir les différents moments qui marquent les réflexions de Thoreau. Ce faisant, l’Indien des Forêts du Maine, n’est pas le même que celui du Journal ou des Indian Notebooks, en ce que Thoreau ne se situe pas dans la même logique argumentative. En effet, la pensée de Thoreau est en perpétuelle évolution. L’indien n’est pas le même chez Thoreau en 1837, en 1846 (année de la première expédition de Thoreau dans les forêts du Maine), en 1851 (expédition à Chesuncook) ou encore en 1861 (année des dernières réflexions consacrées à la question indienne.)
Ajoutons que le travail de Thoreau sur les indiens n’a pas fait l’objet de suffisamment de considérations chez les commentateurs. Il existe à ce jour deux ouvrages de référence et quelques articles récents qui s’intéressent au soubassement idéologique à l’origine du souci porté par Thoreau aux premières nations. Néanmoins, ces travaux font état de nombreuses controverses qui se poursuivent aujourd’hui encore. Ainsi, dans la logique de ce que nous avons dit précédemment, certains relèvent la qualité des considérations ethnologiques produites par Thoreau, motivées par un souci des indiens dans leur complexité là où d’autres considèrent que ces réflexions sont marquées par le sceau de l’ethnocentrisme voire d’une certaine forme de racisme. Nous reviendrons en détail sur ces différents points.
Pour traiter cette problématique, nous prendrons appui à la fois sur l’œuvre et sur la biographie afin de montrer l’évolution de la figure de l’Indien comme outil philosophique au gré des différentes rencontres marquantes de Thoreau avec des indiens. Nous nous intéresserons également au travail de certains commentateurs qui ont cherché à cerner les enjeux de la question indienne dans l’économie intellectuelle de Thoreau.
Notre propos se structurera autour de deux axes. Le premier aura trait à l’exposition des réflexions de Thoreau pour montrer leur caractère évolutif et en comprendre les ressorts. Le second portera sur la réception de ces réflexions et les analyses produites par les commentateurs. Nous verrons ainsi qu’une grille interprétative vise à faire des considérations de Thoreau sur ce point précis, une manifestation de qu’on appelle le « savagism ». Cette lecture, nous le montrerons, laisse de côté la somme considérable de notes, et de textes qui illustrent l’opposition totale de Thoreau à la vision caricaturale supposée sur ce qu’il a pu écrire.
I. La quête d’une sauvagerie mythique
Des premiers écrits jusqu’aux dernières prises de notes du Journal, nous constatons la prégnance du thème de la sauvagerie sous la plume de Thoreau. Il existe chez lui une fascination pour ce qui renvoie au primitif, à l’ancestralité, au passé, et, de manière générale, ce qui est en lien direct avec ce qu’il considère comme étant universel. On constate un rapport au monde basé sur une compréhension temporelle des choses qui le conduit à juger le présent à partir de qui a précédé. L’Américain dont il est contemporain est tributaire et héritier d’une histoire. À ce titre, Thoreau s’inquiète des profondes perturbations qui ont cours au XIXe siècle avec l’avancée du progressisme qui tend à faire table rase de ce qui a précédé. Ce grand mouvement se manifeste par une mise en coupe réglée de la nature dans son ensemble, tant concrètement, que symboliquement. Ce faisant, la sauvagerie est perçue comme une entité hostile totalement incompatible avec les nouveaux intérêts économiques américains.
Pour cerner avec davantage de précision l’importance que revêt le thème de la sauvagerie chez Thoreau, il faut insister sur le fait que cette notion est évolutive et n’est pas clairement définissable. Cependant nous pouvons identifier deux périodes dans la compréhension et le rapport de Thoreau à la sauvagerie. Ainsi, il y a celle qui va de la prime jeunesse de Thoreau jusqu’à 1851, puis celle qui s’étend de 1851 à sa mort.
a) Une vision symbolique de la sauvagerie et de l’Indien.
La première période que nous évoquions se caractérise par de prudentes incursions dans la nature bordant Concord. Il s’en va herboriser, canoter, se baigner nu dans les lacs et autres étangs, s’intéresser à la faune et la flore… Ce faisant, Thoreau développe une perception romantique de la nature qui l’entoure. En parallèle Thoreau produit de nombreuses considérations sur la forêt qu’il considère comme le symbole de la sauvagerie. Elle est ce lieu où s’épanouissent les animaux, où grandissent les arbres, poussent les fleurs, mais également l’occasion d’un rapport à une temporalité différente renvoyant à l’ancestralité. Dans les bois, nous côtoyons des êtres marqués par le poids des décennies, des siècles voire des millénaires. C’est pour mieux cerner ce qui se joue dans ces espaces, pour retrouver un équilibre naturel et primitif, que Thoreau cherche à se rapprocher des temps anciens, lorsque les hommes étaient en harmonie avec ce qui les entourait. Dans cette perspective, il voit en l’Indien le symbole de cette symbiose perdue.
L’année 1842 est marquée par la rédaction d’un compte-rendu commandé par Ralph Waldo Emerson portant sur des rapports scientifiques en lien avec la faune et la flore du Massachusetts. Thoreau ne répondra pas aux attentes d’Emerson, mais produira un texte visant à exprimer tout son attachement et tout son attrait pour la nature. Histoire naturelle du Massachusetts constitue le premier écrit où est clairement visible la conception que se fait Thoreau de la sauvagerie de l’Indien. Dès les premières pages de l’ouvrage, il établit une opposition (que l’on retrouve dans l’entièreté de son œuvre) entre société et nature. Pour Thoreau, la nature est la garante de la santé de l’individu qui y vit. Il faut être marqué par le sceau de la nature pour profiter de ses bienfaits. Comme il le dit, « ce n’est pas dans la société qu’on trouve la santé, mais dans la nature [1]. » Il ajoute que la société est « malade en permanence, d’autant plus qu’elle est évoluée. » Pour contrebalancer cette pathologie sociale, il prend appui sur des images mythiques des peuplades du grand Nord :
À mon avis, il y a des croyances propagées dans les sacristies ou dans certaines églises qui oublient le chasseur enveloppé dans ses fourrures près du Grand Lac des Esclaves, les Esquimaux dont les traîneaux sont tirés par des chiens, le chasseur qui, dans la lumière crépusculaire du Grand Nord, ne renonce jamais à la poursuite du phoque et du morse sur la glace [2].
On peut constater ici la logique romantique à l’œuvre chez Thoreau par ce recours à l’image du chasseur solitaire, évoluant dans un milieu hostile, mais auquel il est adapté, qu’il connaît parfaitement, duquel il tire les ressources nécessaires pour répondre aux seuls besoins essentiels. Afin d’apporter une réponse au modèle progressiste qui s’impose dans l’Amérique du XIXe siècle, Thoreau invoque les symboles d’un monde antérieur. Dans sa quête d’archétypes, Thoreau fait de l’Indien le symbole primordial de cette lutte entre un monde qui s’éteint et un autre qui commence. Cette vision sera dominante jusqu’en 1857 et sa rencontre avec Joe Polis sur laquelle nous reviendrons. Pour l’heure, et avant même d’avoir fait sa première rencontre significative avec un indien, Thoreau se forge une image idéale de cette figure. On s’en rend compte lorsqu’il décrit dans Histoire naturelle du Massachusetts ce qu’est pour lui un indien Penobscot : « L’Indien Penobscot porte la peau entière d’un rat musqué, les pattes et la queue pendantes et la tête accrochée sous la ceinture en guise de sacoche dans laquelle il met son attirail de pêche et les essences qui lui serviront à parfumer ses pièges [3]. »
Il serait hâtif de conclure que la compréhension qu’a Thoreau de l’indianité se réduirait à ces seules considérations. Elles ont pour objectif d’illustrer une lutte entre deux paradigmes ontologiques et temporels que tout oppose. D’un côté l’homme civilisé (habitant ville et village) de l’autre l’Indien (le chasseur, le coureur des bois, l’archétype de l’être en harmonie avec son environnement). Le premier symbolise le déséquilibre, l’artificialisation, l’urbanisation à outrance, là où le second est la manifestation d’une vie équilibrée, pleine de santé et ancrée dans un substrat solide. Nous constaterons que cette première analyse sera complétée par ses rencontres avec de véritables indiens, ce qui le conduira à structurer différemment sa compréhension de la réalité.
Soucieux de confronter sa vision des choses au réel, et désirant voir si ses principes d’existence et de vie sont viables, Thoreau s’installe aux abords de Walden pond le 4 juillet 1845. Cette expérience d’auto-suffisance est l’occasion pour lui de mettre en place ce qu’il pense être un semblant de mode d’existence à l’indienne. On peut constater la prégnance du thème de l’Indien au sein de son journal durant cette période. Il y déploie ses réflexions et fait état de ses observations et des vestiges indiens qu’il découvre enfouis çà et là.
L’installation à Walden est le premier pas concret fait par Thoreau en direction du monde sauvage. S’excentrant symboliquement du village, c’est-à-dire de ce qui le rattache à sa condition de civilisé, il souhaite se confronter à qu’il n’a fait que mythifier jusqu’à présent. Il se situe désormais à la lisière. On s’en rend d’ailleurs compte avec la première mouture de ce qui deviendra Walden. Ainsi, Histoire de moi-même fait état des nombreuses interactions de Thoreau avec le milieu naturel. Il apprend à se fondre dans ce nouveau lieu qui possède ses propres codes. Les rencontres avec la faune le contraignent à développer un langage, un silence propice à l’écoute, à la contemplation, à la compréhension. Thoreau se dépouille peu à peu des couches externes qui l’éloignent de la réalité du monde (ses bains quotidien dans les eaux gelées du lac en témoignent). Il veut expérimenter ce que peut signifier vivre sans les artifices produits par la civilisation comme l’illustre cet extrait tiré de Histoire de moi-même :
Le lieu et le temps avaient entrepris une révolution et je demeurais plus près de ces époques de l’histoire qui m’avaient attiré, et parce que je n’avais d’autre pendule ou montre que le soleil et la lune, je vivais dans le temps primitif. Sur le rivage sud de l’étang, qui était une colline basse couverte de chênes nains et de pins épars qui semblaient monter vers un plateau illimité, j’avais l’impression de regarder du côté de la Tartarie, où les tribus habitaient dans des tentes [4].
En acceptant de se départir du rythme du village, Thoreau se met au diapason du monde et se reconnecte au « temps primitif. » Cette expression exprime le fait que l’éloignement est propice à un retour à ce qui est originel. Thoreau est animé par l’envie de trouver ce qui le constitue et l’anime pour identifier la place qu’il a dans le monde. C’est ce qui justifie cette quête de sauvagerie : « Il y a toujours quelque part une vie sauvage, encore plus sauvage, subvenant à ses propres moyens, à chaque instant, que celle dont nous avons conscience – qui correspond à la rareté de certaines de nos pensées [5]. »
Au cours de son séjour à Walden, Thoreau en profite pour écrire et mettre au clair ses idées. Deux textes sont particulièrement éclairants quant au statut de l’Indien dans son œuvre à cette période. Le premier récit prend place en 1839 et relate son voyage fluvial avec son frère John sur les fleuves Concord et Merrimack. Le second s’intéresse à l’excursion de Thoreau dans les forêts du Maine en 1846 qui le conduira jusqu’au sommet du mont Ktaadn.
Dans A Week on the Concord and Merrimack Rivers, Thoreau note et critique l’idée selon laquelle il faudrait chercher à civiliser l’Indien. Intéressé et respectueux des premières nations, il considère que l’Indien bénéficie d’une légitimité, d’une préséance au regard de son histoire propre :
Nous parlons de civiliser l’Indien, mais ce n’est pas le terme qui convient. Par l’indépendance circonspecte et la retenue dont il fait montre dans sa vie dans les bois, il préserve sa relation avec ses dieux originels et est autorisé de temps à autre à tisser des liens plus rares et plus intimes avec la nature. Il semble bénéficier d’une protection des astres inconnue de nos salons. L’éclat inflexible de son génie, qui n’est falot que parce qu’il est lointain, s’apparente à la lumière pâle mais substantielle des étoiles, comparée à la lueur certes aveuglante, mais brève et inefficace des chandelles [6].
Les aspirations de l’Indien et celles du civilisé s’opposent et révèlent une véritable altérité. En conséquence, vouloir gommer ce qui constitue la nature profonde du premier semble voué à l’échec puisque l’indien souhaite demeurer ce qu’il est :
Si nous pouvions prêter l’oreille un seul instant au chant de la muse de l’Indien, nous comprendrions alors pourquoi ce dernier n’échangerait pas sa « sauvagerie » contre la civilisation. Les nations n’ont rien de fantasque. L’acier et les couvertures sont de puissantes tentations, mais l’Indien a raison de rester indien [7].
Notons que cette opposition est également à l’œuvre chez Thoreau dans la compréhension qu’il a de lui-même. En effet, aspirant à l’indianité, il a malgré tout conscience de ne pouvoir y prétendre en ce qu’il appartient au monde de la lisière, ni totalement civilisé ni totalement sauvage.
Apparaît également dans ce texte la réelle possibilité d’une totale disparition de l’Indien. Cette disparition se manifeste par une véritable dépréciation du type indien. Thoreau note que les indiens dont il est contemporain n’en sont plus vraiment. Tout du moins, ils ne correspondent plus à cet idéal que nous décrivons depuis plusieurs pages. Selon lui, ils ne se comportent plus comme pouvaient le faire leurs ancêtres : « Nos braves ancêtres ont exterminé tous les Indiens. Leurs rejetons abâtardis n’habitent plus dans les maisons de garnison et n’entendent plus de cris de guerre sur la route [8]. »
Pour comprendre ce que dit Thoreau ici, il faut se remettre dans le contexte de l’époque. Les indiens, bien qu’encore visibles, ont grandement diminué en nombre décimés par les maladies, l’acculturation et les conflits divers opposant les nations indiennes entre elles et ceux les opposant à l’armée américaine. Cette impression de disparition est renforcée par le fait que sa relation avec les cultures indiennes s’établit par le truchement des vestiges. En effet, Thoreau arpente les espaces naturels en quête de pointes de flèches. Ces artefacts sont pour lui la matérialisation de l’existence passée de chasseurs, de guerriers qui entretenaient un lien plus vrai au monde. Cette ancestralité inscrite dans la terre témoigne d’un type d’homme ayant disparu et remplacé par ce que Thoreau considère comme des ombres. On retrouve très tôt cette idée sous sa plume comme l’illustre cette entrée du Journal datant du 19 mars 1842 : « Partout dans la campagne – dans les champs de maïs et de blé – la terre est jonchée de reliques d’une race qui a disparu aussi totalement que si on avait tassé le sol au-dessus d’elle. Je trouve bien de me rappeler de l’éternité qui est derrière moi comme celle qui est devant [9]. »
C’est ce qui rend Thoreau pessimiste quant à l’avenir de l’indien civilisé et ce qui le motive à s’intéresser à la sauvagerie comme milieu d’expression de l’indianité. Précisons que lorsque Thoreau qualifie l’Indien de sauvage, il ne le fait pas pour le déprécier. Au contraire il considère que cet adjectif reflète une richesse ontologique directement issue de ce lien si étroit avec la nature. C’est pour cette raison que Thoreau insiste dans un passage de son Journal sur l’étymologie du mot sauvage :
Je me crois dans un pays plus sauvage et un peu plus près des temps primitifs, quand je lis dans de vieux livres qui écrivent le mot sauvages avec un l (salvages), comme le ’ General Historic of Virginia, etc. ’ de John Smith, qui me rappelle la dérivation du mot sylva. Il reste un peu de bois sauvage et de ses branches hérissées dans leur langue. Les sauvages qu’ils décrivent sont en réalité des salvages, des hommes des bois [10].
L’épithète de sauvage n’est pas un jugement moral, mais une appréciation ontologique. Ainsi, le « salvage », l’homme des bois, est l’Indien primordial que Thoreau oppose à l’Indien dont il est contemporain. L’homme des bois semble avoir disparu pour laisser place à un rapport tronqué, artificiel et totalement creux au monde naturel. Cette opposition se justifie par certaines rencontres avec de véritables indiens. Il en est notamment une, à l’occasion de son excursion dans les forêts du Maine en 1846, qui va être déterminante dans la compréhension que Thoreau aura de l’Indien.
Fin août 1846, Thoreau entame une excursion dans le but d’entreprendre l’ascension du mont Ktaadn. Pour ce faire, lui et ses compagnons doivent être accompagnés par un guide indien censé connaître le chemin. Au début du récit, Thoreau rejoint une petite île sur laquelle se trouve son guide. C’est l’occasion pour lui de constater l’état de délabrement des habitants. Ainsi, il note qu’en 1837, 362 personnes peuplaient le lieu alors qu’en 1846 il est quasiment désert. Les indiens sont méconnaissables :
En 1837, il restait trois cent soixante-deux personnes de cette tribu. L’île semblait déserte aujourd’hui, mais j’ai observé quelques nouvelles maisons parmi celles qui étaient tachées par les intempéries, comme si la tribu avait encore un projet de vie ; mais en général, elles ont un aspect très minable, délaissé et sans joie, car il ne s’agit que de bicoques et d’abris à bois, et ne sont pas des habitations, pas même des habitations indiennes, ce sont tout sauf des maisons d’habitation, car leur vie est domi aut militia, à la maison ou à la guerre, ou plutôt maintenant venatus, c’est-à-dire à la chasse la plupart du temps. L’église est le seul bâtiment d’apparence soignée, mais ce n’est pas l’Abénaquis, c’est l’œuvre de Rome. C’est peut-être une bonne Canadienne, mais c’est une pauvre Indienne. Il fut un temps où cette tribu était puissante. Aujourd’hui, la politique fait fureur chez eux. J’ai même pensé qu’une rangée de wigwams, avec une danse de pow-wows et un prisonnier torturé sur le bûcher, serait plus respectable que cela. [11]
Cette présentation opérée par Thoreau vise à montrer la disparition rapide des indiens. L’apparence et les mœurs reflètent un basculement. L’Abénaquis a disparu pour laisser place à un assemblage de traditions indiennes, romaines, canadiennes, américaines, etc. C’est dans ce contexte particulier que Thoreau trouve son guide nommé Louis Neptune. Bien que s’étant engagé à les conduire dans ces contrées sauvages, il ne remplit pas sa promesse. Thoreau et ses compagnons parviennent malgré tout à concrétiser leur projet de rejoindre le Ktaadn. Cette épreuve est un véritable bouleversement pour lui. Frappé par la brutalité de la montagne, il prend conscience qu’il n’appartient pas à ce milieu. Ne connaissant du Maine que quelques cartes et récits, il découvre le danger qui réside dans ces lieux désolés où seule une poignée d’hommes est en capacité de survivre :
C’était l’État du Maine, que nous avions vu sur la carte, mais pas vraiment comme ça, une forêt incommensurable sur laquelle le soleil pouvait briller, cet esprit de l’est dont nous avions entendu parler au Massachusetts. Pas de clairière, pas de maison. Il ne semble pas qu’un voyageur solitaire ait coupé ne serait-ce qu’un bâton de marche à cet endroit. D’innombrables lacs, - Moosehead au sud-ouest, quarante milles de long sur dix de large, comme un plat d’argent brillant au bout de la table ; Chesuncook, dix-huit de long sur trois de large, sans une île ; Millinocket, au sud, avec ses cent îles ; et cent autres sans nom ; et des montagnes, aussi, dont les noms, pour la plupart, ne sont connus que des Indiens [12].
L’expérience au sommet du Ktaadn est la prise de conscience d’un monde sans concession, d’une nature brute et brutale bien éloignée de Concord. Le civilisé n’a clairement pas sa place dans ces contrées. Seul l’archétype qu’est l’Indien semble comprendre un tel lieu. Or cet idéal n’a rien à voir avec ce Louis Neptune que Thoreau recroise de retour à Bangor. Le voyant arriver accompagné d’autres indiens, il les confond tout d’abord avec des Quakers du fait de leur accoutrement, et insiste sur leur degré de délitement :
Face à face, ces Indiens, dans leur forêt natale, ressemblaient à ces types sinistres et avachis que l’on rencontre dans les rues d’une ville en train de ramasser des ficelles et du papier. Il y a, en effet, une ressemblance remarquable et inattendue entre le sauvage dégradé et les classes les plus basses d’une grande ville. L’un n’est pas plus un enfant de la nature que l’autre. Dans le progrès de la dégradation, la distinction des races se perd bien vite [13].
En produisant ce rapprochement entre les habitants des grandes villes et les indiens tels que Louis Neptune, Thoreau illustre le fait que ce qui faisait l’identité profonde de l’Indien a disparu.
C’est en partie pour cette raison que l’excursion de 1846 fait date. Elle est pour Thoreau l’occasion de constater deux vérités fondamentales. Premièrement, ce pas inaugural fait dans la sauvagerie lui apprend qu’il y est étranger. Tout du moins, il n’est pas suffisamment sauvage pour y demeurer et la comprendre. Deuxièmement, cette quête symbolique de l’archétype indien, bien que toujours en cours, doit, comme nous allons le voir, prendre en compte la réalité indienne qui ne correspond plus à cette image d’harmonie que Thoreau souhaitait trouver. C’est véritablement à partir de ce moment que Thoreau va chercher à recueillir le plus d’informations possible sur ce qu’ont été les premières nations.
b) Une quête scientifique et poétique de l’Indien
La pensée de Thoreau se fonde sur deux logiques épistémiques distinctes et complémentaires. D’un côté il s’intéresse aux faits bruts, aux données, aux relevés. De l’autre il fait la part belle à l’interprétation, plutôt libre, de ces faits. Désireux de réconcilier faits scientifiques et faits poétiques, il opère un aller et retour constant entre ces deux épistémès. Si l’approche poétique parcourt la totalité de l’œuvre de Thoreau, on constate au tournant des années 1850 une place de plus en plus grande accordée à l’approche scientifique et ethnologique. Ce faisant, si l’Indien demeure un concept récurrent, les indiens concrets deviennent de plus en plus prégnants dans l’œuvre.
Deux moments cruciaux viennent appuyer cette transformation du rapport de Thoreau aux indiens. L’excursion de 1853 et celle de 1857 sont marquées par la rencontre avec deux guides qui vont marquer Thoreau en profondeur. La première va lui ôter ses dernières illusions, tandis que la seconde le réconciliera avec l’Indien.
Ces excursions prennent place dans un processus intellectuel particulier de la part de Thoreau. Désireux de mieux connaître les indiens dans toute leur complexité, il va parcourir la littérature faisant état des premières rencontres, des coutumes, des cultures, des comportements, etc. Prenant conscience de la richesse ethnologique et anthropologique des premières nations, Thoreau commence à imaginer un projet visant à constituer une histoire précolombienne de l’Amérique du Nord. Comme le relève Thierry Gillybœuf ces recherches entreprises par Thoreau « firent germer chez lui, sans qu’il parvînt à le mener à son terme, le projet d’une “histoire précolombienne de l’Amérique du Nord’’ [14]. »
À cette approche livresque des indiens, Thoreau associe des visites à ceux vivant près de Concord :
L’essentiel des connaissances qu’il acquit était livresque. Cependant, au mois de novembre 1850, il irait « voir les Indiens, qui vivent encore dans les tentes » au bord de la Concord River : dans son Journal, il reproduisit leurs lances, leurs pièges, et consigna phonétiquement le nom de plusieurs ustensiles dont il donnait parallèlement au dessin une description détaillée. Très vite, Thoreau, qui aimait les écouter parler leur langue, en viendrait à étudier les premiers dictionnaires des langues indiennes, pour mieux approcher leurs légendes et traditions racontées autour d’un feu de camp [15].
Ce travail de cartographie de l’histoire indienne se divise en trois sources. La première repose sur les textes publiés. La seconde sur le Journal et la troisième sur les Indian Notebooks qui sont une collection de 2800 pages de notes rassemblées par Thoreau dans douze carnets. Ceux-ci n’ayant pas été numérisés, il nous faut porter notre attention sur les deux premières sources qui font état de trois lignes de force qui se répondent et s’opposent et qui sont symbolisées par trois figues que nous avons déjà rencontrées. Ainsi, nous retrouvons l’Indien, les indiens et le civilisé. En étudiant ce triptyque, Thoreau cherche à identifier ce qui les rassemble et ce qui les oppose
Dans un essai lacunaire datant de fin 1852, il évoque le déséquilibre entre notre connaissance de l’histoire européenne par rapport à l’histoire indienne :
Nous avons une histoire volumineuse de l’Europe pour les 10 000 dernières années. Imaginons que nous ayons une histoire aussi complète du Mexique et du Pérou pour la même période – une histoire du continent américain : le revers de la médaille. Il est difficile de croire qu’eux, un peuple civilisé, habitaient ces contrées inconnues de l’Ancien Monde ! Quels faits, quels événements se sont produits en Amérique avant qu’elle ne soit connue des habitants de l’Ancien Monde [16] ?
Cette quasi inexistence historique de l’Indien n’est pas anodine. Elle reflète un remplacement progressif du sauvage par le civilisé. En effet, l’Indien est compris comme devant s’incliner face à une logique du progrès inarrêtable. L’Ancien Monde est arrivé en Amérique avec ses certitudes et sa compréhension des choses. Face aux enjeux d’expansion présentés par le XIXe siècle, un nouveau rapport au monde s’impose auquel l’Indien doit se soumettre sous peine de disparaître. Symbole d’une époque révolue cette figure est utilisée par Thoreau pour mesurer l’état d’avancement de la logique progressiste et de dégradation des indiens. En faisant leurs des principes importés, ils se dénaturent. L’indianité ne surgit que ponctuellement à travers la sauvegarde de certaines habitudes, de certains mots, de révoltes ponctuelles qui ne font qu’illustrer l’inévitable disparition d’un type humain. Néanmoins, cette analyse sans concession n’épargne pas pour autant le civilisé. En effet, Thoreau considère que l’apparence de civilité procurée par l’hypertrophie technique caractéristique de l’Amérique du XIXe siècle n’est pas une garantie de grandeur. Au contraire il associe les couches dégradées des villes aux indiens dénaturés qui essaient de composer avec les nouvelles valeurs :
C’est une erreur de supposer que, dans un pays où existent des chemins de fer et des bateaux à vapeur, l’imprimerie et l’église, et les signes habituels de ce qu’on appelle la civilisation, la condition d’une très grande partie des habitants ne peut pas être aussi dégradée que celle des sauvages. Les sauvages ont leurs hauts et leurs bas états, et il en est de même pour les nations civilisées. Pour le savoir, je n’ai pas besoin de regarder plus loin que les cabanes qui bordent partout nos chemins de fer, ce dernier progrès de la civilisation [17].
Il existe une continuité entre les indiens contemporains de Thoreau et les classes ravagées des grands centres urbains. Leur compréhension des choses est la même. Le processus de dégradation à l’œuvre chez l’Indien et le même que celui qui a cours dans les villes. Les deux partagent un déséquilibre existentiel directement lié à leur éloignement à l’endroit du monde naturel. L’Indien, symbole de vitalité, de grande santé, de symbiose avec le monde auquel il appartient s’oppose à l’indien dénaturé et au civilisé en ce que ces derniers n’entretiennent qu’un rapport factice et réifié à la nature. Cette tension est d’autant plus visible dans un texte qui synthétise ce rapport compliqué entretenu par Thoreau à la problématique de l’indianité. The Maine Woods est consacré au récit de trois excursions. Celle de 1846, à laquelle nous avons déjà consacré nos réflexions, celle de 1853 au lac Chesuncook et celle de 1857 sur les cours d’eau du Maine.
Les deux dernières excursions ont une véritable portée initiatique pour Thoreau. Confronté à sa logique parfois ambivalente, il est contraint d’intégrer de la complexité en expérimentant directement le contact avec des indiens en plein cœur de la nature. Ces expériences, riches en enseignements, illustrent une mutation de la part de Thoreau qui finira, en 1857, par se mettre à l’école de l’Indien.
c) Chesuncook : la perte des illusions
Moment de rupture et de continuité dans la structuration de Thoreau, Chesuncook bouleverse ses représentations quant à lui-même, ainsi que sa compréhension romantique de l’Indien et de la nature. Cette quête perpétuelle de remise en question des certitudes s’inscrit dans la perspective herméneutique qui est la sienne. Il souhaite en effet comprendre le sens des phénomènes, découvrir le pourquoi derrière chaque chose. Dès lors, il lui faut se confronter, expérimenter, prendre en compte ce qui va à l’encontre des certitudes et des attendus.
L’excursion au Chesuncook, qui prend place au mois de septembre 1853, a pour but de retourner dans les forêts du Maine accompagné d’un guide indien en étudiant ses techniques, sa langue, son rapport au milieu, etc. Contrairement à Louis Neptune sept ans plus tôt, Joe Aitteon est dépeint comme « un Indien de belle apparence » [18] et « apparemment de sang non mélangé ». Ajoutant une description physique plus poussée, il conclut en présentant Aitteon comme « répondant au descriptif de sa race [19]. »
Ces remarques visent à nous faire comprendre qu’au-delà de l’excursion en tant que telle, c’est le personnage de l’Indien qui revêt un caractère central comme l’illustre parfaitement cette citation : « Je surveillais étroitement ses mouvements et écoutais attentivement ses observations, car nous avions employé un Indien principalement pour avoir l’occasion d’étudier ses façons d’agir [20]. »
L’ami qui accompagne Thoreau dans cette aventure, tout comme Aitteon, est animé par la volonté de tuer un élan. Il s’agit ici de la première contradiction du récit. En effet, Thoreau si hostile à la chasse se prend à vouloir assister à cette expérience d’un Indien chassant dans son milieu naturel. C’est l’opportunité pour lui de voir concrètement à l’acte l’expression de l’archétype de l’Indien chasseur : « Bien que je n’étais pas venu chasser et que j’éprouvais des scrupules à accompagner les chasseurs, je souhaitais voir un orignal à portée de main et je n’étais pas fâché d’apprendre comment l’Indien avait réussi à en tuer un [21]. »
Le récit est donc marqué par cette quête de l’élan qui est l’occasion pour Thoreau de relever plusieurs détails dans l’attitude de Aitteon confortant l’image de l’Indien mythique. Ainsi, il remarque la capacité singulière manifestée par Aitteon à imiter les sons de la nature afin d’attirer un éventuel orignal.
Cette première phase de fascination laisse place à une réaction de rejet lorsque Aitteon finit par abattre une femelle. La curiosité première de Thoreau laisse place à un profond trouble moral. Assistant au dépeçage de l’animal, Thoreau se trouve confronté à une réalité qu’il n’avait jusqu’alors jamais soupçonnée. Il décrit cet épisode comme une tragédie : « et c’était une affaire tragique que de voir ce corps encore chaud et palpitant transpercé par un couteau, de voir le lait chaud couler de la mamelle déchirée, et l’affreuse carcasse rouge et nue surgir de sous sa robe apparente, qui avait été faite pour la cacher [22]. »
Un des emblèmes de la sauvagerie nord-américaine gît aux pieds de Thoreau, parcouru par la lame d’un couteau qui dévoile au grand jour ce qui devait rester caché. Le sang et le lait répandus sur le sol, laissant deviner la mort prochaine du petit auquel le lait était destiné. Ce premier choc est accentué par la volonté manifestée par Aitteon et le compagnon de Thoreau de tuer un nouvel élan. Profondément meurtri par ce qu’il vient d’expérimenter, Thoreau décide de laisser les deux hommes et de rester au camp dans ce qu’il qualifie de « this dreamy state » [23] propice à l’introspection. Se trouvant dans cet état singulier, Thoreau est tiré de sa torpeur par un appel de Aitteon cherchant à attirer un nouvel élan. L’intérêt laisse place à l’hostilité : « Mais, à plus d’un titre, j’en avais assez de la chasse à l’élan. Je n’étais pas venu dans les bois dans ce but, et je ne l’avais pas prévu, bien que j’eusse été désireux d’apprendre comment les Indiens manœuvraient ; mais un orignal tué était aussi bon, sinon aussi mauvais, qu’une douzaine d’orignaux [24]. » Tout l’espoir du début de l’aventure avait laissé place à une affliction qui semblait indépassable. Venu dans une quête symbolique, Thoreau a perdu son innocence : « La tragédie de l’après-midi, et ma participation à celle-ci, en tant qu’elle a affecté l’innocence, a détruit le plaisir de mon aventure. »
Confronté à la limite de ses illusions, Thoreau en vient à questionner cette nouvelle manière de chasser aux antipodes de celle qui a eu cours durant des siècles. L’Indien ne semble plus être ce symbole d’équilibre. Il ne prélève plus pour subvenir aux besoins élémentaires de l’existence, mais tue pour le seul plaisir de tuer. C’est l’occasion pour Thoreau de se livrer à une charge sans concession à l’endroit de la chasse et les motifs qui conduisent les hommes dans les espaces sauvages. Selon lui, la plupart des blancs et des indiens qui viennent dans les forêts du Maine ont pour seule finalité de tuer le plus d’élans possible. Ils ne se soucient pas des habitants de la forêt, de l’équilibre qu’on peut y trouver. Ils ne viennent que pour prendre. Il se questionne sur la possibilité pour certains d’aller à la rencontre des espaces sauvages avec des aspirations plus élevées : « Mais, je vous prie, ne pourrait-on pas passer quelques semaines ou quelques années dans la solitude de cette vaste étendue sauvage à d’autres occupations que celles-là, des occupations parfaitement douces, innocentes et ennoblissantes [25] ? » Or compte tenu de l’utilisation que font les indiens civilisés de la nature, Thoreau ne semble pas surpris qu’ils disparaissent : « Il n’est pas étonnant que leur race soit bientôt exterminée. »
Le récit se poursuit, teinté de l’amertume laissée par cet après-midi aux lourdes implications. Alors que les trois hommes continuent leur périple, ils croisent un groupe d’indiens Penobscot. C’est l’occasion pour lui d’échanger sur leur histoire :
Je leur ai dit que j’avais vu illustrés dans de vieux livres des morceaux de chair humaine séchant sur ces caisses ; sur quoi ils ont répété une tradition selon laquelle les Mohawks mangeaient de la chair humaine, quelles parties ils préféraient, etc., et aussi une bataille contre les Mohawks près de Moosehead, au cours de laquelle beaucoup de ces derniers ont été tués ; mais j’ai constaté qu’ils ne connaissaient que très peu l’histoire de leur race, et qu’ils pouvaient être divertis par des histoires sur leurs ancêtres aussi facilement que de n’importe quelle autre manière [26].
Fasciné par ces interactions avec les Penobscots, Thoreau se montre attentif à chaque événement. Il les observe, les écoute échanger dans leur langue, tente de discerner ce qu’ils se disent. Il voit dans le langage des indiens une marque les séparant de l’homme blanc. Il est la manifestation de ce qui lie encore l’Indien à son passé et à sa nature propre : « Il ne peut y avoir de preuve plus frappante de leur appartenance à une race distincte et relativement autochtone que d’entendre cette langue indienne inaltérée, que l’homme blanc ne peut ni parler ni comprendre. Nous pouvons soupçonner des changements et des détériorations dans presque tous les autres domaines, sauf la langue qui nous est si totalement inintelligible [27]. » La sonorité singulière de cette langue est définie par Thoreau comme « un son américain primitif et sauvage. » En voyant ces hommes échanger, il prend conscience que la sauvagerie et l’authenticité indienne qu’il cherchait demeurent vivaces et se manifestent dans la richesse du vocabulaire indien. L’Indien n’a pas disparu, son existence n’est pas seulement accessible à travers les reliques, les livres et les pointes de flèches : « Cela m’a surpris, alors que j’avais trouvé tant de pointes de flèches, et m’a convaincu que l’Indien n’était pas une invention des historiens et des poètes [28]. » Une forme de réconciliation s’opère ici. Terriblement déçu et meurtri par son expérience avec Aitteon, il retrouve une sympathie à l’endroit de l’Indien qui produit chez lui un nouvel engouement. Mais c’est véritablement avec l’excursion de 1857 que la réconciliation va aboutir. La rencontre avec Joe Polis, objet central du récit que nous allons étudier, va apporter un point d’orgue aux réflexions de Thoreau sur la question indienne.
d) The Allegash and East Branch. Réconciliation entre civilisation et sauvagerie.
La troisième excursion dans les contrées sauvages débute le 20 juillet 1857. Comme lors des deux précédentes, Thoreau sera accompagné d’un guide en la personne de Joe Polis qu’il rejoint sur Indian Island. Joe Polis a l’apparence que l’on attend de la part d’un indien. Thoreau qualifiera d’ailleurs régulièrement Polis de « the Indian » tant son apparence et son comportement correspondent à cet archétype. Tout comme avec Chesuncook, Thoreau centre son récit sur son guide. Il remarque que Polis conserve une distance vis-à-vis de lui et de son compagnon, refusant toute forme de familiarité : « La ligne de séparation était très nette, et l’Indien remarqua immédiatement : ’ Je suppose que vous et moi allons là, - je suppose qu’il y a de la place pour mon canoë là-bas. C’était l’expression qu’il utilisait couramment au lieu de dire ’ nous ’. ’Il ne s’adressait jamais à nous par nos noms, bien que curieux de savoir comment ils s’épelaient et ce qu’ils signifiaient, tandis que nous l’appelions Polis [29]. » Cette distance n’empêche pas Thoreau de conclure un accord avec Polis. Il s’engage à lui transmettre ce qu’il sait sous réserve que Polis fasse de même : « Je lui ai fait remarquer que j’aimerais être à son école pour apprendre sa langue...Je lui ai dit qu’au cours de ce voyage, je lui dirais tout ce que je savais et qu’il devrait me dire tout ce qu’il savait, ce qu’il a accepté sans hésiter. » L’excursion est donc placée sous le signe de l’apprentissage mutuel, bien que la posture de Thoreau soit davantage celle de l’élève.
Cette relation particulière se manifeste par toutes ces choses que Polis connaît en tant qu’Indien et qui sont totalement étrangères à Thoreau. Un événement l’illustre parfaitement. Ainsi, alors que Thoreau se trouve près du feu de camp, il remarque un jeu de lumière assez singulier qu’il ne parvient pas à expliquer. Il décide d’en faire part à Polis qui lui donne le nom indien de ce phénomène ainsi que de plusieurs autres. Il s’agit pour Thoreau d’un exemple du rapport différent entretenu par l’Indien et le civilisé à l’endroit du monde : « La nature a dû leur faire mille révélation qui nous sont encore secrètes [30]. » Bien que conscient que cet écart réside dans des natures différentes (rappelons-nous des leçons tirées au mont Ktaadn en 1846), Thoreau cherche à réduire le hiatus entre le civilisé et l’Indien. Pour ce faire, il se met à disposition de Polis en se départissant de ses certitudes : « J’étais précisément dans l’état d’esprit pour voir quelque chose de merveilleux, et c’était un phénomène adapté à ma situation et à mes attentes, et cela m’a mis en alerte pour en voir d’autres du même genre. J’ai exulté “like a pagan suckled in a creed’’ qui n’avait jamais été altéré, mais était tout neuf et adapté à l’occasion [31]. » Ce que propose Thoreau et ce dont il prend conscience, c’est que la perception, le rapport au monde sont une question de paradigme : « il y avait quelque chose à voir si l’on avait les yeux pour [32]. » Thoreau a fait le pas pour s’engager dans l’indianité tout en sachant qu’il ne pouvait y prétendre, qu’il n’appartenait que périphériquement à cette réalité : « Une révélation a été faite à l’Indien, une autre à l’homme blanc. » Dès lors, il considère qu’il lui faut se délester de ce qu’il considérait comme acquis et stable. L’illusion du savoir, de l’assurance qui anime le civilisé s’efface devant une compréhension différente des choses : « J’ai entendu parler de choses sans intérêt suffisamment longtemps ; maintenant, je suis heureux de faire enfin connaissance avec la lumière qui habite le bois pourri. Où est passé tout ton savoir ? Il s’évapore complètement, car il n’a pas de profondeur [33]. »
On constate une forme d’indianisation amorcée par Thoreau qui est contrastée par certaines attitudes de Polis. Ainsi, lorsque ce dernier l’interroge sur ses occupations du dimanche, il porte un regard très critique sur Thoreau en apprenant qu’il ne respecte pas le repos dominical. Polis apparaît comme un chrétien plus précautionneux que Thoreau. Balayant cette attitude de Polis, Thoreau considère qu’il fait ce que les blancs lui ont appris. Néanmoins, cette situation est riche en réflexions pour lui en ce qu’il constate que Polis n’a pas perdu ce qui faisait la fascination de Thoreau pour les indiens, bien qu’ayant adopté des codes issus d’une civilisation autre. En effet, Polis affirme sa nature particulière en considérant qu’il y a « une grande différence entre moi et l’homme blanc [34]. » Cette différence se manifeste par l’aisance de Polis à évoluer dans un environnement auquel Thoreau, malgré sa volonté de s’indianiser, est totalement étranger. Ce faisant, Thoreau introduit une figure hybride, conciliant civilisation et sauvagerie : « C’est ainsi qu’un Indien profite astucieusement des avantages de la civilisation, sans rien perdre de son art du bois, mais en s’avérant être un chasseur plus efficace [35]. »
Par souci de réalisme et au regard de ses propres aspirations, Thoreau cherche une tierce voie entre sauvagerie et civilisation. Il considère nécessaire de concilier les deux approches en tirant le meilleur de chacune. C’est d’ailleurs ce qu’illustre Polis. Il est parvenu à faire siennes les vertus de la civilisation tout en conservant son indianité. Incarnant l’idéal anthropologique tel que Thoreau le conçoit, Polis manifeste la capacité de vivre à la lisière.
Joe Polis apparait comme l’individu ayant réalisé ce mariage tant désiré. C’est ce qui justifie l’amitié et le respect que lui porte Thoreau. Le récit qu’il fait de son excursion est une forme d’hommage à l’endroit de Polis. D’où le refus de la part de Thoreau de publier cet ultime chapitre de son vivant. Lorsqu’il est question de le publier dans l’Atlantic Monthly, Thoreau décline pour proposer Chesuncook par peur de la réaction de Polis. C’est ce que montre parfaitement Robert F. Sayre :
Mais pourquoi, après ces deux voyages réussis, Thoreau a-t-il abandonné ou mis de côté un livre sur les Indiens au début de l’année 1858 ? Et pourquoi a-t-il continué avec les ’ livres sur les Indiens ’ ? ’
Il est évident qu’il s’est heurté à deux problèmes. Le premier était que, du point de vue d’un livre ou d’un article, le second voyage dans le Maine avait été trop réussi. Il avait tellement appris de son guide Penobscot Joe Polis qu’il fallait faire un long rapport sur Polis - et Polis savait lire. Thoreau l’explique dans une lettre à sa vieille connaissance de l’université, James Russell Lowell, qui vient de devenir rédacteur en chef de l’Atlantic Monthly et qui a demandé à Thoreau d’y contribuer.
Il écrit à Lowell le 23 janvier 1858 :
« L’objection la plus fatale à la publication de ma dernière expérience dans la forêt du Maine est que mon guide indien, dont je rapporte très fidèlement les paroles et les actes - et ils constituent la partie la plus intéressante de l’histoire - sait lire et prend le journal, de sorte que je ne pourrais pas l’affronter à nouveau. »
Au lieu de cela, Thoreau proposa ’Chesuncook’, son récit de l’excursion de 1853. Le compte rendu fidèle de Polis n’était, à ce moment-là, probablement qu’un champ de notes ou un premier brouillon, mais il reconnut que l’imprimer - ou quelque chose de semblable - porterait atteinte à la vie privée de Polis et à leur amitié [36].
Comme l’excursion de 1853, celle de 1857 a été fondatrice pour Thoreau, mais à un degré encore plus important. Il a rencontré un modèle auquel il pouvait s’identifier, avec lequel il a tissé des liens d’amitié et qui illustrait la liaison possible entre le monde indien et le monde civilisé.
The Maine Woods est une œuvre à concevoir comme une quête personnelle à portée universelle. En se rendant dans les forêts du Maine, dans cette sauvagerie tant fantasmée, au contact des indiens, Thoreau cherchait d’abord à en apprendre davantage sur la place qui était la sienne. Souhaitant éprouver ses principes et son idiosyncrasie, il affronte la nature implacable du mont Ktaadn. Mais au-delà de cette aventure personnelle, Thoreau comprend au cours de ce voyage que seuls quelques hommes d’une nature tout à fait singulière peuvent s’harmoniser avec ce monde hostile. L’indien demeure pour lui ce symbole d’équilibre et d’harmonie, mais sa rencontre avec Louis Neptune lui fait comprendre que cette figure, cet archétype, a définitivement disparu. C’est en tout cas avec cette certitude qu’il repart en 1853 à la rencontre de la sauvagerie et de l’Indien. Le goût amer laissé par l’épisode de l’élan ne fait que conforter son intuition quant à l’indien contemporain. Néanmoins, on constate dans ce récit la prise en considération d’une possible jonction entre américanité et indianité qui trouvera sa meilleure expression en 1857 dans la rencontre avec Joe Polis. La question indienne est donc marquée par ce cheminement de la part de Thoreau qui est contraint de composer avec la réalité du monde qui est le sien.
Se pose maintenant la question de savoir pour quelles raisons les réflexions de Thoreau sur les Indiens ont été perçues comme une volonté de sa part de condamner les indiens à l’inaction et à la disparition. Nous allons ici aborder le deuxième axe de notre étude en nous intéressant à réception de Thoreau de la part des commentateurs.
2. Indiens et Sauvagerie : incompréhensions et malentendus
La réciprocité permanente entre la vision symbolique, et l’approche scientifique que nous avons décrite lors de notre premier axe doit être présente à l’esprit du lecteur lorsqu’il s’intéresse à la question indienne telle qu’on la trouve présentée chez Thoreau.
Les commentateurs ont pourtant laissé de côté le caractère fondamental de cette dimension symbolique. En effet, comme nous le verrons avec l’étude de deux articles récents, cet idéal est pour eux révélateur de la vision qu’avait Thoreau des indiens. Or nous montrerons qu’une telle approche est partielle dans la mesure où elle laisse de côté toutes les réflexions de Thoreau qui illustrent la complémentarité entre l’approche idéaliste et l’approche scientifique. Nous allons commencer notre enquête par l’étude de la notion de sauvagisme telle qu’elle est mise en avant par le commentateur de référence sur la question indienne chez Thoreau.
a) Thoreau le sauvagiste ?
On comprend le malentendu dont est victime Thoreau en prenant en compte deux points fondamentaux. Le premier est le fait que cette partie de son œuvre n’a pas fait l’objet de beaucoup de travaux. Les interprétations restent donc peu nombreuses. À cela s’ajoute la tentation simplificatrice cherchant à catégoriser, c’est-à-dire à ramener à une ou plusieurs épithètes, la pensée d’un auteur. C’est précisément ce qui se joue ici avec le sauvagisme. Ce terme exprime l’idée selon laquelle les indiens sont compris et abordés à l’aune de stéréotypes. C’est un travers que l’on peut retrouver chez certains auteurs du XIXe siècle. Le recours de Thoreau à l’Indien explique le rapprochement entre sa pensée et le courant intellectuel du sauvagisme. Cependant, lorsqu’il utilise cette figure, il ne se situe pas dans une perspective ethnologique, mais philosophique. Il s’agit donc d’un concept permettant une compréhension plus juste du monde.
Malgré cette dimension philosophique, Robert Sayre a rédigé un livre fondé sur l’analyse des Indian Notebooks et de The Maine Woods à l’aune du concept de sauvagisme. Selon Sayre, Thoreau n’a fait que produire une réflexion sur l’indien symbolique, sans se soucier de la réelle complexité indienne : « Il n’a pas étudié les Indiens, dans toute leur variété et leurs relations sociales : il a étudié ’l’Indien’, la figure solitaire idéale qui était le symbole de la nature sauvage et de l’histoire des Américains. Ce symbole avait été créé par les Européens-Américains dans le cadre du ’savagism’, leur mythe universel de la condition des non-civilisés [37]. »
Il n’est pas erroné de considérer la primauté de l’Indien dans certaines œuvres de Thoreau, notamment The Maine Woods. En effet, comme nous l’avons amplement montré, il y a chez lui une confrontation entre archétypes afin de comprendre les forces en présence et découvrir ce qui en est à l’origine. L’Indien est considéré comme le chasseur, le coureur des bois, l’incarnation de l’harmonie avec le monde naturel. C’est une conception structurelle et structurante qui n’a jamais quitté Thoreau. On comprend donc l’accusation de sauvagisme telle qu’elle est portée par Sayre. Néanmoins, Sayre reprend une définition précise de Noah Webster, qui caractérise le sauvagisme de la manière suivante :
Dans son American Dictionary, largement reconnu, Noah Webster définit le savagisme comme « l’état d’hommes grossiers et non civilisés ; l’état d’hommes dans leur sauvagerie et leur grossièreté originelles ». « Cette définition était suffisamment large du point de vue des Européens-Américains pour s’appliquer à tous, des enfants aux rustiques, ou à toute personne vivant dans les régions « non civilisées » du monde. Mais elle faisait surtout référence à la condition des Indiens d’Amérique, qui, à leur tour, étaient considérés comme des enfants et des rustiques à bien des égards. Tous étaient « sauvages » d’une certaine manière, et Webster définissait le sauvage comme « un être humain dans son état naturel de grossièreté, quelqu’un qui n’a pas reçu d’enseignement, qui n’est pas civilisé ou qui n’a pas de culture de l’esprit ou des manières » [38].
Au regard de cette définition, nous pouvons voir que Thoreau s’écarte largement du sauvagisme traditionnel. En effet, lorsque Thoreau qualifie l’Indien de sauvage, il se réfère à l’idée d’homme des bois, le salvage que nous évoquions plus haut. Ce qu’il cherche à exprimer en utilisant ce terme, c’est l’adéquation entre l’Indien et son milieu qu’il oppose au civilisé, à l’urbain qu’il considère incapable d’entretenir un véritable rapport avec la sauvagerie. Il n’est pas question ici d’un jugement moral visant à faire du sauvage un moindre être. Néanmoins Sayre considère que cette opposition entre le salvage et le civilisé est précisément révélatrice du peu de cas que Thoreau faisait de la réalité indienne : « Étymologiquement, le mot sauvage signifiait donc simplement ’ homme des bois ’, comme civilisé signifiait ’ des villes ’ ; mais à ces étymologies étaient bien sûr attachés tous les préjugés et fantasmes des citadins sur les bois [39]. » En cherchant à confronter l’Indien au civilisé, Thoreau réactive selon Sayre la vision rousseauiste du « Bon sauvage », considérant qu’avant l’arrivée des Européens, les Indiens étaient tous bons (précisons que la conception de Rousseau est plus nuancée). Cette lecture s’entend en ce qu’il peut exister chez Thoreau l’idée selon laquelle la civilisation s’impose comme une machine de corruption. C’est d’ailleurs au regard de cette idée que Thoreau cherchait à rédiger une histoire précolombienne de l’Amérique. Il voulait savoir à quoi pouvaient bien ressembler les cultures indiennes avant l’influence européenne. En s’appuyant sur un essai datant de l’époque de Harvard intitulé Barbarities of civilized states, Sayre postule que les réflexions de Thoreau portant sur l’art et la nature témoignent de son rousseauisme : « Le postulat de Thoreau selon lequel l’homme civilisé est instruit par l’art et l’homme sauvage par la nature est l’essence même du rousseauisme [40]. » Cependant, comme le précise Sayre, on ne retrouve pas dans cet essai, certaines des caractéristiques essentielles de la conception rousseauiste et primitiviste de l’Indien :
Ce que Thoreau a laissé de côté, soit intentionnellement, soit par manque de temps pour terminer l’essai, ce sont les références au progrès et au raffinement par lesquelles les Américains ont l’habitude de s’extraire de la conclusion selon laquelle la vie sauvage est supérieure à la vie civilisée. Il a également évité de mettre l’accent honorifique habituel sur la « civilisation » en faisant de l’ « éducation » une valeur supérieure que les sociétés sauvages et civilisées recherchent toutes deux. Mais il ne faisait que prendre parti dans le débat rousseauiste, en évaluant la vie sauvage telle qu’elle était décrite en théorie et en y ajoutant quelques images tirées du stock américain d’expressions indiennes, comme « terrain de chasse », « soleils et hivers », et « le Grand Esprit » [41].
Dans la mesure où Sayre se situe dans une perspective interprétative, il est difficile d’en dire davantage sur ce rapprochement entre la conception thoreauvienne et le rousseauisme. Thoreau considère bel et bien que la civilisation (au sens large) est corruptrice et que l’Indien en a été victime. Mais il applique également cette critique à l’endroit du civilisé qu’il accuse d’être, à bien des égards, tout aussi corrompu que le sauvage. Contrairement aux tenants de l’approche primitiviste, Thoreau ne considère pas qu’il y aurait une forme de téléologie ou de parousie allant de l’échelon inférieur que serait la sauvagerie à l’échelon supérieur de la civilisation. Il inverse au contraire la perspective pour accorder la prééminence à la première sur la seconde. C’est également au regard de ce postulat que nous pouvons juger de l’éloignement entre Thoreau et ce que Sayre identifie comme étant les cinq stéréotypes nécessairement associés à l’Indien. Ainsi, le premier vise à faire des Indiens des chasseurs solitaires plutôt que des agriculteurs. Le second stéréotype considère que l’Indien, nécessairement prisonnier de sa tradition, est incapable d’évoluer ou de changer de paradigme. Le troisième stéréotype s’inscrit dans l’idée selon laquelle, l’Indien était au départ innocent et qu’il s’est trouvé corrompu par la civilisation. Le quatrième stéréotype enferme l’indien dans un paganisme l’empêchant de pouvoir comprendre ou recevoir les enseignements supérieurs dispensés par la civilisation (christianisme).
Le quatrième stéréotype induit nécessairement le dernier qui considère que l’Indien, étant incapable de s’élever vers Dieu, est nécessairement condamné à l’extinction.
Lecteur avisé des grands récits de voyages et des travaux ethnologiques de son temps, Thoreau savait pertinemment que l’Indien comme figure n’avait aucune réalité en dehors du pur idéal permettant de juger du degré d’éloignement à l’endroit de l’universel. Il est donc fautif de considérer que Thoreau ne se situerait que dans une logique de réduction de la complexité indienne à quelques stéréotypes et images d’Epinal. Il existe chez lui une dialectique permanente associant l’idéal et le réel dans un dialogue subtil répondant à la logique herméneutique que nous cherchons à décrire ici. C’est d’ailleurs ce qui justifie la constante volonté de se remettre en question. S’il ne poursuivait qu’un idéal, il n’irait pas au contact de cette sauvagerie tant désirée et tant redoutée pour mettre ses principes à l’épreuve. En se confrontant à ses propres limites (physiques et intellectuelles), à ses apories, à ses scories réflexives, il cherche à se dépouiller de sa gangue de préjugés. D’où le hiatus dans son rapport à ses guides entre 1846 et 1857. Néanmoins, Sayre laisse de côté cette dimension pour insister sur tous les points qui pourraient laisser entendre une proximité réelle entre lui et le sauvagisme. L’absence de mise en perspective, associée à une volonté de ramener la pensée de Thoreau à une succession de catégories clairement identifiables, conduit à travestir cette pensée au point de lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. C’est cette même logique que nous retrouvons dans des travaux plus récents qui méritent que nous les étudions avec précision.
b) Thoreau à l’assaut de l’idéologie
Si on ne prend pas en compte la quête permanente du primitif et du primordial chez Thoreau, on peut avoir l’impression d’une simplification outrancière de ses réflexions sur l’Indien. Or cette quête de l’origine le conduit à préférer l’histoire pré-colombienne à l’histoire européenne qu’il trouve trop prépondérante chez ses contemporains. Il existe un passé encore trop peu connu auquel les américains doivent s’intéresser pour comprendre d’où ils viennent et où ils vont. C’est d’ailleurs pour cette raison que Richard F. Fleck considère que Thoreau « est spirituellement plus proche d’un Algonquin que d’un Européen [42]. » En s’immergeant dans l’ethos des amérindiens, Thoreau ne fait que poursuivre son mode de réflexion et sa méthode philosophique. Il expérimente, se documente, va au contact pour ressentir, éprouver, apprécier et tirer les conclusions idoines. L’idée constitutive de cet intérêt à l’endroit des populations indigènes s’inscrit dans sa volonté d’être le plus à propos possible. Les indiens sont présents sur ces terres depuis des milliers d’années. Ils ont appris à vire en cohérence avec leur environnement. Il serait donc logique que les nouveaux arrivants s’inspirent d’une sagesse qui mature depuis si longtemps. Pour reprendre ce que dit Richard Fleck : « D’une certaine manière, l’architecture des esprits américains peut être façonnée plus rapidement en étudiant les coutumes de ces peuples. Les Américains n’ont aucun lien avec le passé lointain de leur continent. Les Indiens pourraient devenir les grands-parents des Américains, comme c’est le cas pour Tom Outland dans le roman de Willa Cather, La maison du professeur [43]. »
Il existe un questionnement chez les commentateurs qui se demandent si Thoreau cherchait véritablement à rédiger un ouvrage consacré aux indiens. Sayre pense que ce n’était pas le cas, mais Thoreau lui-même en parle et la somme considérable de lectures et de notes amassées corroborent cette volonté. D’autant qu’il désirait comprendre comment les indiens parvenaient à être si bien adaptés. En ce sens, il considérait l’Indien comme le genius loci américain. Les nouveaux arrivants ont hérité d’un monde auquel il ne semble rien comprendre. Il leur faut donc prendre en compte l’ancestralité du lieu et de ceux qui y vivent.
C’est en gardant à l’esprit ces éléments que nous nous proposons d’étudier deux articles récents qui ont pris pour objet la question indienne chez Thoreau. Nous allons voir comment une grille de lecture erronée peut altérer le sens d’une œuvre.
Le premier article s’intitule « Lost in the Maine Woods : Henry David Thoreau, Joseph Nicolar, and the Penobscot World » de John Kucich. Le présupposé qui conditionne l’article est que Thoreau n’est pas un défenseur des indiens. Faisant sienne l’idée de Joshua Bellin sur laquelle nous reviendrons plus tard, Kucich considère que Thoreau n’avait aucune sympathie à l’endroit des indiens :
L’étude plus récente de Joshua Bellin, qui s’appuie largement sur les vastes carnets de notes sur les Indiens que Thoreau a accumulés, suggère que Thoreau n’a jamais échappé au sauvagisme de l’époque. Thoreau a peut-être admiré les Indiens, affirme Bellin, mais il les comprenait à peine, et ce qu’il a publié à leur sujet a surtout servi à faire avancer les arguments de la succession raciale et de la disparition des Indiens. Plus révélateur encore, alors que Thoreau lisait beaucoup sur les Indiens et écrivait continuellement à leur sujet, il n’a rien fait pour les communautés indiennes elles-mêmes [44].
Le propos est donc d’interroger le réel rapport qu’entretenait Thoreau aux indiens. Pour ce faire, Kucich va prendre appui sur The Maine Woods. Cet ouvrage illustre selon lui une attitude « ambivalente et insaisissable » [45] qui révèle une « célébration primitiviste, un mépris sauvagiste et un contact transformateur. » La lecture que propose Kucich est extrêmement réductrice et fixiste. Elle cherche à montrer que Thoreau n’aurait, au final, rien tiré de son expérience dans les forêts du Maine ou au contact des indiens. Or nous avons montré le caractère profondément évolutif de la pensée de Thoreau entre l’excursion de 1846 et celle de 1857. Il faut comprendre les récits de ces excursions comme le témoignage d’une initiation. Thoreau va également à la rencontre de lui-même et de l’autre. Ce faisant, différentes thématiques s’entremêlent au cœur du récit. Mais nous voyons peu à peu ses certitudes s’évanouir pour laisser place à un contact plus authentique entre lui et les indiens qu’il rencontre. Il ne s’agit donc pas véritablement de l’attitude que nous pourrions attendre d’un sauvagiste ou d’un primitiviste.
Un peu plus loin Kucich introduit sa critique principale à l’endroit de Thoreau. En effet il considère que l’opposition entre le civilisé et l’indien se fait chez Thoreau autour de la question du temps. Pour lui, Thoreau ne considère l’indien qu’à travers le prisme du passé : « La place de l’Indien est dans le passé lointain [46]. » Pour soutenir ce postulat, Kucich insiste sur la manière dont Thoreau considère ses différents guides indiens :
C’est la seule charité dont Thoreau peut faire preuve lorsqu’il décrit le départ de Neptune : « Il n’est que vague et brumeux pour moi, obscurci par les éons qui s’étendent entre le canot d’écorce et le batteau » (79). Neptune et ses compagnons n’ont pas leur place dans le présent ; Thoreau ne peut traiter Neptune avec générosité que lorsqu’il le voit (faiblement) comme une relique d’une époque en voie de disparition [47].
Il n’est pas inopportun de souligner l’utilisation d’un vocabulaire renvoyant au primitif, au sauvage, à l’ancestral, mais il ne faut pas occulter le caractère symbolique de la démarche. Thoreau cherche un modèle idéal permettant de donner une forme de téléologie à l’évolution des peuples américains. Il s’appuie sur un archétype qui se rapporte effectivement au passé. Cependant, Thoreau ne décorrèle pas pour autant Neptune du temps présent. Au contraire, il voit dans son ivrognerie et son apparence une manifestation claire et inquiétante de la logique contemporaine. Il existe une confrontation nette entre l’Indien désiré (symbole d’harmonie et de grandeur) et l’indien véritable (qui n’est pas parvenu à ne pas céder aux sirènes du temps.) Nous ne serons donc pas étonnés de voir que Thoreau, selon Kucich, ancre Joe Polis dans le présent. En effet, comme nous l’avons dit plus haut, Polis est parvenu à concilier le meilleur des deux mondes sans se laisser happer par l’un ou l’autre :
Joe Polis fait remarquer à un moment donné qu’il peut marcher de l’endroit où ils se trouvent jusqu’à Oldtown en trois jours en hiver, à travers une nature sauvage insondable pour Thoreau. Il se rend compte qu’au sein de cette nation, il y a « des endroits où il pourrait vivre et mourir sans jamais entendre parler des États-Unis, qui font tant de bruit dans le monde » (236). Le temps présent est ici crucial. Alors que Neptune est relégué dans un passé sombre et irrémédiable, Polis vit dans le présent [48].
Joe Polis jouit d’un statut particulier chez Thoreau. Il est la personnification d’une réconciliation entre les deux approches du monde que Thoreau considéraient irréconciliables. Manifestation d’un passé toujours vivant, bien que moins flamboyant et d’un présent duquel il sait se prémunir, Polis constitue une forme d’aboutissement.
Pour compléter son analyse et mettre un point final à la présentation de sa théorie, Kucich insiste sur le fait que Joe Aitteon est lui aussi marqué par le sceau du passé. Il s’appuie sur l’épisode de la rencontre avec les Penobscot pour le justifier et considère que la concentration du récit sur le langage comme étant un symbole de vitalité émanant du passé glorieux des Indiens, est la manifestation du refus de la part des américains d’accorder aux Indiens leur place dans la civilisation. Nous avons étudié cet épisode central et avons montré qu’il était l’occasion pour Thoreau de panser les plaies liées à la perte de ses illusions. Espérant assister à la matérialisation de l’archétype de l’Indien chasseur, il a en réalité été frappé par le caractère désenchanté des indiens contemporains qui n’entretiennent plus de relation harmonieuse avec leur environnement. D’où cette mise en avant de la langue indienne qui constitue une réponse à une forme de traumatisme. À ce titre, et au regard de l’analyse que nous produisons de l’article de Kucich, il apparaît que le positionnement de ce dernier visant à faire de Thoreau un bourgeon parmi d’autres du primitivisme de l’époque laisse de côté l’aspect philosophique de son œuvre ainsi que le contexte au sein duquel Thoreau évolue. Ultimement, ce que reproche Kucich à Thoreau est d’avoir, par ses réflexions, condamnés les indiens à une inévitable disparition. Il s’agit d’un point essentiel qui cristallise les incompréhensions chez Kucich, mais également chez Joshua Bellin auquel Kucich se réfère.
Là où celui-ci, bien qu’accusant Thoreau de ne pas s’intéresser aux indiens pour eux-mêmes, reconnaît à Thoreau une certaine forme d’évolution dans son rapport aux Indiens (cf. l’analyse de Joe Polis), Joshua Bellin produit quant à lui une charge sans nuance dans son article intitulé « In the Company of Savagists : Thoreau’s Indian Books and Antebellum Ethnology. » Bellin aborde Thoreau à l’aune de ce qu’il nomme l’« ethnologic racism [49]. » Selon lui, Thoreau s’inscrit dans la logique ethnologique de l’époque qui souhaitait voir advenir, ou a minima la considérait comme inévitable, la disparition des indiens. Dans cette perspective, il établit un rapprochement entre Thoreau et l’ethnologue Henry Rowe Scoolcraft :
Les Indian Books de Thoreau reflètent donc l’entreprise gargantuesque de Schoolcraft, non seulement dans la forme -page après page, volume après volume de données extraites de sources aussi diverses qu’indéfectibles- mais aussi dans les faits : dans les Indian Books, Thoreau a capturé (ou a été captivé par) un panorama aussi complet du racisme ethnologique que celui que le milieu du XIXe siècle avait à offrir [50].
En posant Thoreau comme garant des idéologies de son époque, Bellin va chercher à produire une forme de culpabilité par association, rendant Thoreau responsable des propos de ses contemporains. Cependant, en contradiction avec ce postulat, Bellin reprend l’idée de Brianne Keith selon laquelle Thoreau peut être considéré comme un des dix meilleurs ethnologues de son temps, du fait de la qualité de ses notes, de l’attention scrupuleuse portée à la langue, etc. Or on comprend mal comment Thoreau, au regard de cette connaissance précise et de ce respect de la réalité indienne, aurait pu tomber dans les scories d’une ethnologie volontiers raciste et primitiviste.
Poursuivant son analyse, Bellin voit dans la somme considérable de données diverses accumulées par Thoreau non pas la volonté de présenter les indiens dans tout leur diversité, mais au contraire d’établir et de justifier une différence raciale :
À cet égard, il semble que Thoreau, à l’instar de ses collègues ethnologues, ne se contentait pas de rassembler un ensemble de données aussi copieux que possible - et encore moins de défendre l’irréductible diversité des peuples indiens - mais qu’il recherchait tout le contraire : les liens et les points communs qui établiraient l’inéluctable différence des Indiens en tant que race. [51]
Au regard de ce que nous avons dit depuis le début de notre présentation, il apparaît difficile de tenir ce point de vue. Les commentateurs les plus acerbes de Thoreau (comme Robert Sayre) reconnaissent le réel souci manifesté par Thoreau à l’endroit des indiens. Du reste, nous avons montré qu’il existait chez Thoreau une hiérarchie ontologique pensée comme outil mesurant la proximité avec les lois supérieures. Dès lors, la volonté manifestée par Bellin de créer un lien entre les écrits de Thoreau et son désir de prouver une inéluctable différence entre Blanc et Indiens tout à fait inopérante puisque Thoreau le dit lui-même à longueur de page. C’est le présupposé de toute sa philosophie en lien avec la question indienne. À ce titre, le Civilisé et l’Indien sont à la fois des concepts, des symboles, des outils interprétatifs et des catégories opérantes harmonisés dans une perspective philosophique.
La volonté de la part de Bellin de ramener Thoreau à un racialisme s’exprime également dans l’interprétation qu’il fait du rapport de Thoreau aux vestiges indiens. La quête insatiable de Thoreau à l’endroit des traces d’une civilisation éteinte est, selon Bellin, révélatrice d’une condamnation à mort des indiens : « Cette fascination pour les tombes et les ruines indiennes, pour une Nouvelle-Angleterre coloniale débarrassée de toute présence indigène, fait de l’histoire indienne une histoire d’évanescence et de déclin [52]. » On peut comprendre cette analyse en revenant sur ce que nous disions précédemment. Il existe chez Thoreau une réelle confrontation entre idéal et réalité. Thoreau postule un Indien idéalisé qu’il espère trouver dans les forêts. Or il se trouve confronté aux limites de cet idéal en constatant que cet Indien, symbole d’un passé aujourd’hui révolu, est mort et a été remplacé par type humain différent. C’est en ce sens que l’on peut dire que Thoreau considère les indiens comme voués à la disparition. D’autant plus lorsqu’on prend au sérieux le caractère extrêmement bouleversant de la rencontre avec Louis Neptune et encore plus celle avec Joe Aitteon.
La grande faiblesse de l’article de Bellin est la mise de côté de l’aspect philosophique et herméneutique des propos de Thoreau. Il ne produit qu’une lecture littéraliste qui est appuyée par ce que Duncan Caldwell appelle le « presentism. » Ce concept postule la relecture des pensées antérieures à l’aune de notre grille de lecture morale contemporaine. Ainsi, comme le dit Caldwell : « L’essai de Joshua Bellin « In the Company Of Savagists » est fascinant car il reflète le présentisme et les exigences idéologiques du climat académique actuel [53]. » Caldwell note également la faiblesse argumentative de l’article de Bellin et insiste sur cinq points essentiels :
- Se concentrer presque exclusivement sur les carnets indiens de Thoreau tout en ignorant de nombreux passages sur les Amérindiens dans ses journaux et ses livres où Thoreau pesait ses mots et développait ses idées de manière plus complète et plus attentive,
- Élever les carnets au rang de « livres » pour les faire passer pour le résultat d’une réflexion mûre plutôt que pour l’équivalent d’une pile de photocopies et de notes de recherche, les érigeant ainsi en hommes de paille,
- rejeter à plusieurs reprises les déclarations des carnets eux-mêmes qui sont en contradiction avec ses affirmations,
- Ignorer les écrits de Thoreau qui sapent ses arguments, y compris les passages du récit de Thoreau sur sa conversation avec John Brown (21/10/1859), que Bellin, en tant que spécialiste de Thoreau, doit connaître, ainsi que des œuvres canoniques telles que « La désobéissance civile » (1849),
- L’organisation anachronique des déclarations et l’ignorance de l’évolution de la pensée de Thoreau sur les Amérindiens, ce qui fait que certaines remarques immatures de Thoreau semblent correspondre à des positions mûres et que les changements ultérieurs paraissent paradoxaux et insoutenables [54].
Les deux premiers arguments mis en avant par Caldwell sont intéressant en ce qu’ils illustrent la difficulté de saisir ce que sont les Indian Notebooks. Ces 2800 pages regroupent observations, notes, passages d’ouvrages, réflexions, etc. Il s’agit donc d’un objet protéiforme auquel Thoreau n’a pas donné de fil conducteur précis. Tout se situe à peu près à la même hauteur du point de vue de l’importance. À l’inverse, The Maine Woods ainsi que la multiplicité de remarques faites par Thoreau au sein de ses œuvres publiées, ont fait l’objet d’une maturation avant d’être publiées. Bellin laisse de côté cette réalité pour ne s’appuyer que sur les Notebooks. Il devient donc assez facile de relever et de prélever dans ces 2800 pages, des remarques tendancieuses.
Le troisième argument est quant à lui plus problématique en ce qu’il révèle une déformation des propos de Thoreau. En plaquant une grille de lecture erronée et en sélectionnant certains passages, Bellin en arrive à édifier une pensée qui n’a plus aucun rapport avec celle d’origine. Cette manière de faire est récurrente chez Bellin comme le note Caldwell dans la manière dont Bellin traire les prétendus liens entre Thoreau et Lewis Henry Morgan :
Bien que la critique littéraire ne soit pas tenue aux mêmes normes que la science lorsqu’il s’agit de démontrer la causalité, le langage que j’ai relevé montre comment Bellin construit ses affirmations en empilant des présomptions (vraisemblablement) sur des improbabilités (semble improbable), des rejets absolus (tout ce qui est nouveau), des opinions (apparemment), et des données truquées. Bellin, après tout, choisit de laisser de côté des passages tels que l’explication par Thoreau des raisons qui l’ont poussé à aller en prison, qui contredisent ses affirmations selon lesquelles Thoreau n’a jamais déploré la persécution des Amérindiens et a accepté qu’ils étaient racialement incapables de s’adapter et de survivre [55].
Cette manière de prélever et d’interpréter sans contextualiser afin de porter des jugements moraux est caractéristique du présentisme dont parle Caldwell. Les deux derniers point mis en avant par Caldwell exemplifient cette même logique et illustrent le fait que Bellin ne saisit pas le caractère évolutif de la pensée de Thoreau, ce qui produit nécessairement une incompréhension chez le lecteur aguerrit qui connaît l’œuvre de Thoreau.
Pour éviter ces écueils, il faut systématiquement prendre au sérieux Thoreau sur le plan philosophique. Derrière les réflexions qu’il propose dans ses œuvres, dans son Journal et dans ses carnets de notes, il existe une philosophie qui sous-tend la totalité du corpus, et c’est ce que nous avons cherché à démontrer tout au long du présent travail. L’Indien est à penser comme une figure interprétative permettant à Thoreau de définir les contours d’un territoire encore peu connu à l’époque où il s’exprime (rappelons que la ruée vers l’Ouest débutera plusieurs années après la mort de Thoreau). Les indiens rencontrés sont également présents et constituent le deuxième point d’appui sur lequel Thoreau fonde sa réflexion, mais il se refuse à n’en rester qu’à la pure factualité des données. La quête incessante de ce qu’il nomme dans Walden le « pourquoi moral » conditionne son rapport à ce qui l’entoure. Dans cette perspective, en partant à la recherche de ce que nous nommerions l’indianité, Thoreau souhaitait apporter des réponses concrètes à ce qu’il considérait comme des égarements chez ses contemporains. Sa philosophie, morale par essence, l’a conduit à élaborer un modèle hybride conciliant le meilleur du monde de la civilisation américaine et le meilleur de l’identité indienne.
