Et le PC tomba

Bref essai sur une faillite politique

« Le passé est une terre étrangère » (L.P. Hartley) [1]

Prologue

Ce petit essai parle d’un passé révolu que l’on peut visiter comme une terre étrangère. Le communisme qui avait suscité tant d’espoirs pendant des décennies, s’est écroulé en quelques années. Cette histoire d’un parti de masse, modèle de militantisme, est aussi celle d’une contre-société, d’une culture du XXe siècle : une butte-témoin d’un univers aujourd’hui disparu. L’aventure communiste ne laisse pas d’intriguer. On comprend mal les raisons qui ont conduit des millions d’hommes et de femmes à s’engager pour cette cause. Comment des individus sincères et désintéressés ont pu adhérer à un projet qui, dans sa réalisation historique, a produit des formes de domination, de violence et de dogmatisme : des millions de morts, des libertés bafouées, une économie fossilisée, un principe d’égalité oublié pour le plus grand profit d’une caste de privilégiés… Déchiffrer cette tragédie oblige à refaire le voyage au pays de l’utopie. Celle d’un État socialiste devant mener au communisme, société sans classe et sans exploitation. Le parti communiste était investi de cette mission historique. Y entrer était participer à la réalisation de la grande promesse. Mais le caractère ambitieux, absolu, du projet communiste n’explique pas tout. L’engagement au PC signifiait aussi l’entrée dans une contre-société qui offrait au militant une nouvelle vie dans la grande famille communiste avec ses rituels, son calendrier, ses fêtes : une préfiguration de la société idéale. Un pays de l’utopie qui se transformait souvent en pays du mensonge lorsque la réalité infirmait l’espérance. Dénis et non-dits devenaient le moyen d’échapper à la dure réalité : à l’est de l’Europe, la répression de toutes les tentatives de « socialisme à visage humain » ; à l’ouest, l’incapacité à s’adapter, et même à comprendre les aspirations d’une société éprise de liberté, d’écologie, de féminisme, d’indépendance de l’individu. En France, pourtant, le PC avait tout essayé : l’eurocommunisme puis son abandon, l’union de la gauche puis sa rupture, la participation au gouvernement puis le départ de ses ministres. Rien n’y fit. Cette politique en zig-zag précipita la chute. Longtemps premier parti de France, le PC devint une formation marginale, survivant grâce quelques positions locales, et servant de force d’appoint aux autres partis de gauche lors des élections.

J’ai vécu cette histoire de l’intérieur, comme militant de base du PC de 1972 à 1984, soit pendant les dernières grandes années du communisme français et les premières de son déclin. Nombre d’éléments exposés ici viennent de souvenirs personnels même s’ils n’apparaissent pas comme tels. Pourtant, ce texte aurait pu être écrit à la première personne, car l’échec du communisme est aussi celui d’une génération que je connais bien : la mienne.

Au pays de l’utopie

Le communisme était d’abord une utopie. Une construction intellectuelle scientifique selon Marx et Lénine, mais surtout un rêve pour les militants. De façon plus prosaïque dans la France des années soixante-dix, le rêve était celui d’un socialisme démocratique porté par une union de la gauche qui aurait changé la condition des classes populaires et façonné une société française plus juste. Les moyens à mettre en œuvre relevaient aussi de l’utopie : faire payer les riches ! L’expérience gouvernementale née de la victoire de 1981 devait avoir raison du rêve. Le PC ne s’en remit jamais.

Entre Karl Marx et Jean-Jacques Goldman

L’utopie communiste vient de loin. De la théorie marxiste mais pas seulement. Elle correspondait au vieux rêve d’égalité de tous les révoltés. Non sans une certaine dose de naïveté.

« Il y aura des jardins, de l’amour et du pain » 

Si l’on en croit Marx et les théoriciens du marxisme, le communisme est une société sans classes sociales, sans exploitation, sans salariat, sans État coercitif, fondée sur la propriété collective des moyens de production. Une première phase, celle du socialisme procurant « à chacun selon son travail » devait s’accomplir dans le communisme où chacun recevrait « selon ses besoins ». Cette démarche présentée comme « scientifique » masque une donnée qui n’avait rien de rationnel : le communisme était d’abord un rêve.

Au début, il y avait l’utopie

« Il y aura des jardins, de l’amour et du pain. Des chansons, du vin, on ne manquera de rien. Il y aura du soleil sur nos fronts et du bonheur plein nos maisons… le rouge après le noir… ». Jean-Jacques Goldman a tout dit dans « Rouge » [2] chanson écrite en pensant à ses parents, militants du PC. Car au cœur du projet communiste, il y avait l’utopie. Et si on ne comprend pas ça, on ne comprend rien. Pour les militants, l’utopie communiste servait tout à la fois de moteur d’engagement et d’outil d’analyse. Elle offrait d’abord un horizon : l’idée d’une société sans exploitation et sans classe. Á plus court terme, la promesse d’égalité, de solidarité, de dignité au travail. Á plus lointaine échéance, la fin de l’aliénation, l’émancipation. Une utopie qui justifiait la persévérance dans des combats souvent longs, difficiles et même ingrats. L’utopie fournissait aussi un cadre d’interprétation : les injustices n’étaient pas une fatalité, et la société pouvait être transformée. D’autant que ceux qui s’engageaient avaient bien des raisons de vouloir combattre les injustices.

La révolte vient de loin

Le communisme a d’abord été une utopie pour des militants issus des classes populaires. On ne dira jamais assez le poids de la pauvreté, du sentiment d’être exploité, méprisé. Dans la France des années soixante-dix, au sortir des trente glorieuses, on voit apparaître le chômage de masse et de nouvelles formes de précarité. Alors qu’un niveau de vie plus élevé et un recul de la pauvreté avaient marqué les décennies précédentes, les années soixante-dix sont synonymes de faible croissance, de forte inflation et de chômage de masse. L’industrie entre en crise, les vagues de licenciements se multiplient et les familles ouvrières sont les premières touchées. La pauvreté est souvent concentrée dans les grands ensembles, les quartiers populaires, la France des HLM, celle des populations fragiles. Cette pauvreté des temps modernes est d’autant plus mal ressentie qu’elle met fin à l’illusion d’une prospérité continue. Dans ce contexte, beaucoup s’engageront au service de l’utopie communiste.

Il faut aussi faire la part des humiliations personnelles. Deux personnalités communistes ont témoigné du rôle joué par leurs blessures dans leur engagement. André Chasseigne, député pendant vingt-trois ans, personnalité du palais Bourbon, a raconté qu’il avait voulu faire mentir son ancien instituteur qui avait dit à son père : « Le gros, on n’en fera jamais rien ». Il deviendra militant du PC et instituteur lui-même. Marie-George Buffet, secrétaire nationale du PCF de 1991 à 2000, issue d’une famille de droite, a raconté que, frappée par la pauvreté après le décès de son père, artisan, elle a vu un jour sa mère revenir sans dent : « C’est peut-être ce moment-là qui a fondé mon engagement… ma mère qui rentrait sans dent » [3]. L’entrée en communisme tient aussi à l’apparence logique de l’utopie : l’histoire avançait nécessairement vers l’émancipation. La naïveté consistait à croire que le Parti communiste ne pouvait pas se tromper puisqu’il incarnait cette rationalité historique. Cette crédulité existait jusqu’au sommet de l’appareil. Le fils de Nikita Kroutchev devait le dire sans détour : son père, artisan de la déstalinisation, « croyait au communisme comme les chrétiens croient au paradis ». Deux décennies plus tard, Georges Marchais était persuadé que le pays socialiste qui l’accueillait comme un prince et le nourrissait généreusement pendant ses vacances avait résolu ses problèmes d’approvisionnement alimentaire. Il ignorait ou voulait ignorer que ses repas étaient amenés par voiture spéciale d’une capitale occidentale voisine [4]. La foi dans le communisme a souvent conduit à minimiser les contradictions, les violences ou les dérives bureaucratiques perçues comme des accidents temporaires. L’engagement communiste a aussi validé l’idée que la révolution future excusait les sacrifices du moment. Cette logique permettait de fermer les yeux sur des réalités dérangeantes, de pratiquer le déni. Comme pendant cette soirée électorale à la télévision en mars 1983 où le même Georges Marchais prit à partie le très intègre professeur René Rémond parce que celui-ci commentait l’un des faits du jour : le PC perdait de nombreuses municipalités. Le refus de la réalité conduisait aussi à pratiquer la forme la plus achevée du déni : l’auto-censure. Combien d’interrogations tues, de remises en causes différées ? L’affectif a également sa part avec le sentiment de soutenir une juste cause, celle de la solidarité avec tous les opprimés. Une confiance excessive dans les structures conduisait aussi à penser que la conquête de l’État permettait de tout changer. C’était la logique du programme commun qui devait cristalliser les efforts accomplis pendant les années soixante pour unir la gauche.

Il y eut le programme commun

La signature du programme commun entre le Parti communiste et le Parti socialiste le 27 juin 1972 fut l’aboutissement d’une décennie d’efforts du PC pour sortir de son isolement.

La longue marche vers l’union de la gauche

Aux débuts de la Ve République, le PC est isolé. Il a appelé à voter Non au référendum sur la constitution de 1958 et le Oui l’a emporté avec 80,6 % des suffrages exprimés. Aux élections législatives qui suivent, le PC obtient moins de 19 % des voix, perdant un quart de son électorat. C’est un choc pour les communistes, mais ce n’est pas surprenant. Le PC paye le succès du général de Gaulle, qui, en se présentant comme au-dessus des partis, réussit à capter une partie de l’électorat populaire. Il paye surtout son refus de la déstalinisation. En 1956, le XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique a dénoncé les crimes de Staline. Le PCF a tergiversé pour reconnaître d’abord la véracité du rapport Kroutchev et ensuite pour en tirer les leçons [5]. Il se contente d’attribuer les « erreurs » du stalinisme au culte de la personnalité, et répugne à employer le mot « crimes ». Á l’automne 1956, il approuvera l’intervention soviétique à Budapest. Cela provoquera le départ de nombreux militants et une chute durable de l’influence communiste dans les milieux intellectuels [6]. La mort du secrétaire général qui avait incarné le stalinisme français, Maurice Thorez, et son remplacement par Waldeck Rochet, soucieux d’ouverture, va permettre au PCF d’engager la longue marche vers l’union de la gauche [7]. Elle se concrétisera en 1965 par le soutien dès le premier tour à la candidature de François Mitterrand à l’élection présidentielle. Ce ralliement n’était pas évident. Nombre de dirigeants du PCF avaient été formés à la rude école du sectarisme stalinien (François Billoux, Raymond Guyot, Etienne Fajon, Roland Leroy, Georges Marchais…), alors que des syndicalistes comme Benoît Frachon ou Henri Krazucki, et d’autres dirigeants plus jeunes comme Paul Laurent, étaient prêts à explorer des voies nouvelles. Waldeck Rochet sut habilement imposer une initiative politique d’envergure : le soutien à un candidat unique de la gauche en la personne de François Mitterrand. La même année, il autorisa la mise au pas de l’Union des étudiants communistes par les éléments les plus conservateurs, tout en gardant les mains libres pour fixer la ligne du Parti concernant l’élection présidentielle. François Mitterrand, qui n’était alors que le président d’une petite Convention des institutions républicaines, devait lui en savoir gré. Lors du décès de Waldeck Rochet en 1983, en sa qualité de président de la République, il fit parvenir un message élogieux : « À Londres, pendant la guerre, dans les rangs de la Résistance, au Parlement, où nous avons siégé ensemble, comme à l’occasion d’événements politiques décisifs, où nous fûmes proches, j’ai pu apprécier l’homme qu’il fut. Ses origines modestes l’avaient porté à la lutte pour la justice, et bien des humbles se sont reconnus dans son parler franc et son solide bon sens. Au-delà de son parti, auquel il a beaucoup donné, il a su être un ardent militant du mouvement ouvrier, qui lui devra plusieurs pages de son histoire ». Pas un autre dirigeant du PCF n’eut droit à une telle considération de la part de François Mitterrand, peu suspect de sympathie pour le communisme.

Le mai raté du PC

Le soutien à un candidat unique de la gauche en 1965 avait pour le PCF le double avantage de rompre son isolement et de lancer une dynamique contre un pouvoir gaulliste solidement installé. L’union de la gauche connut bien des péripéties, avec des hauts et des bas. Mais plus de hauts que de bas, grâce à des actions communes et un désistement systématique au second tour en faveur du candidat de gauche le mieux placé. En 1967, cette stratégie dite de « discipline républicaine » devait rencontrer un certain succès aux élections législatives où l’opposition frôla la victoire. Mais le PCF ne se renouvela pas autant qu’il fallait. En 1968, tout en participant massivement, avec la CGT, à la grève générale, il procéda à une analyse totalement erronée du mouvement étudiant, le caractérisant comme un mouvement de petits bourgeois. Les dirigeants gauchistes étaient traités de « faux révolutionnaires à démasquer ». Dans les années suivantes, certains intellectuels communistes réévalueront Mai 68, mais la direction du PCF restera longtemps fidèle à sa lecture initiale. Cette position contribua à creuser un fossé durable entre le PCF et la nouvelle génération, celle des « soixante-huitards » qui devait jouer un rôle-clé dans la montée en puissance du Parti socialiste et la victoire de François Mitterrand en 1981. De surcroît, les événements de mai surprirent un PCF qui était en panne de stratégie, alors que depuis quelques années, il entendait définir un socialisme adapté à un pays développé comme la France.

Le socialisme démocratique

Dans les années précédant mai 1968, le PCF avait déjà fait des efforts dans le but de paraître moins dogmatique, de reprendre le dialogue avec les intellectuels et avec les « chrétiens progressistes » [8]. En 1966, lors d’un comité central tenu à Argenteuil, il rompt avec sa conception de l’art officiel : « L’on ne saurait limiter à aucun moment le droit qu’ont les créateurs à la recherche […] La création artistique ne se conçoit pas […] sans recherches, sans courants, sans écoles diverses et sans confrontations entre elles. Le parti apprécie et soutient les diverses formes de contribution des créateurs aux progrès humains dans le libre déploiement de toute imagination, leur goût et leur originalité ». Dans la foulée, le Parti communiste cherchera à renouer avec les professions intellectuelles, non sans succès. Avant mai 68, et même après, il recrutera de nouveaux adhérents dans ces milieux. « La Nouvelle critique », revue communiste consacrée à l’idéologie et à la culture, comptera jusqu’à 10 000 abonnés.

Après mai 1968, le PCF est conscient qu’une approche des intérêts catégoriels est insuffisante. Il lui faut élaborer une conception d’ensemble. Ce sera le Manifeste de Champigny adopté par le comité central tenu dans cette ville en décembre 1968. Conscient du fait qu’il a été parfois dépassé par les événements en mai, le PC doit tenir compte des aspirations démocratiques qui ont été exprimées. Le manifeste réaffirme le choix du PC de choisir une voie démocratique au socialisme adaptée à la société française. Tout en intégrant certaines aspirations de mai 1968, le manifeste ne cautionne pas le gauchisme, et réaffirme le rôle dirigeant de la classe ouvrière - ce qui signifie aussi la domination du PC au sein de la gauche - et modernise son analyse du capitalisme. Cette vision donnera naissance à un slogan qui sera celui du PCF pendant toutes ces années : « Pour une démocratie avancée ouvrant la voie au socialisme ».

Cette démarche prépare une alliance durable avec les autres forces de gauche. Elle sera d’autant plus crédible que, pour la première fois, sous l’impulsion de Waldeck Rochet, le PCF a officiellement condamné l’Union soviétique. Suite à l’intervention des forces du pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie (août 1968), il exprime sa « stupeur et désapprobation ». Dès lors, les conditions étaient réunies pour négocier un accord programmatique avec un Parti socialiste soucieux de s’ancrer à gauche.

L’économie du trésor caché

Le Parti socialiste avait fait sa mue. Conquis par François Mitterrand en 1971 au congrès d’Epinay, il choisit la stratégie de « l’union des forces populaires ». Il adopte un programme commun avec le Parti communiste le 27 juin 1972. Le Mouvement des radicaux de gauche se ralliera à la démarche quelques jours plus tard. Le texte concrétise le choix de l’union de la gauche autour d’un projet complet de transformation sociale. Il propose au plan extérieur une stratégie d’indépendance nationale. Dans le domaine institutionnel, il établit un schéma de démocratisation des structures de l’État. Des mesures ambitieuses en matière économique et sociale sont au cœur du projet : hausse des salaires, indexation sur les prix et revalorisation du SMIC ; réduction du temps et amélioration des conditions de travail, renforcement du droit syndical ; politique active de l’emploi avec un développement des services publics ; extension de la protection sociale ; construction massive de logements sociaux... Sur le plan économique, le programme commun propose la nationalisation des grands groupes industriels et de tout le secteur bancaire, la planification et une réforme de la fiscalité. La stratégie de relance par la consommation est censée résoudre les problèmes d’emploi. Cette vision économique négligeait l’importance du commerce extérieur, la dimension européenne d’une économie française intégrée au Marché commun, la montée du tertiaire, les évolutions du travail. Surtout, le programme commun ne proposait pas de trajectoire de financement crédible. Pour le PC, ce n’était pas un problème. Cela correspondait bien à sa croyance qu’il existait un trésor caché : les profits capitalistes. Dans les réunions publiques de présentation du programme commun, les dirigeants déclaraient qu’il suffisait de « faire payer les riches », de « prendre l’argent là où il est ». En 1981, Georges Marchais, candidat à l’élection présidentielle, formula une expression caricaturale de cette approche. Au tableau noir, il raya les « milliards de profits », qui, selon lui empêchaient le « vrai changement ». Il suffisait d’y penser.

La chute

La stratégie du programme commun devait permettre au PC de recruter de nombreux adhérents. Au plus fort de la vague, il déclarait compter 700 000 membres. La réalité devait être plus proche de 500 000, mais cela ne changeait pas la nouvelle donne : le PS, lui, recrutait des électeurs, distançant définitivement son concurrent à gauche.

De l’eurocommunisme à la rupture de l’union de la gauche

Dans les années soixante-dix, le PC a tout essayé : l’eurocommunisme puis son abandon, l’union de la gauche puis sa rupture. Pourtant, le PC avait bien tenté d’échapper à ses vieux démons poussé par une génération militante née à la politique juste après mai 1968.

Génération programme commun

Le Programme commun de gouvernement a marqué la gauche française. Il a permis au Parti socialiste de sortir des années de mollétisme où le discours de gauche était contredit par des pratiques plus à droite. Le programme commun devait permettre au PC de renforcer sa force militante en la rajeunissant. Les militants adhérant au PC à partir de 1972 ont hérité de l’utopie communiste et des rêves de mai 1968. Mais, contrairement à leurs aînés, leur utopie se veut réaliste. Ils entendent lui donner un débouché concret au sein des institutions en gagnant les élections pour mener une politique de transformation sociale. Lors de la signature du programme commun, le PC dispose déjà d’un réseau très dense, d’une force militante sans égal : cellules locales ou d’entreprises, sections municipales, fédérations départementales, direction centrale toute puissante. Fort de centaines de municipalités et de conseillers généraux, d’une centaine de parlementaires, il dispose aussi avec la CGT d’un syndicat comptant alors deux millions d’adhérents et d’une constellation d’associations satellites couvrant tous les domaines de la contestation sociale : défense des locataires (CNL), des femmes (UFF) des étudiants (UNEF Renouveau), des lycéens (UNCAL), des pauvres (Secours populaire)… Dès la signature du programme commun, des centaines de milliers de jeunes et de moins jeunes issus du monde ouvrier ou de la fonction publique (notamment du monde enseignant) vont rallier le PC, parti perçu comme le plus solide au sein de l’union de la gauche. Cette génération programme commun sera la dernière séduite par le PC qui, après la rupture de l’union de la gauche, commencera sa descente aux enfers, ruinant tous les efforts accomplis au cours des années précédentes pour devenir un parti fréquentable.

Le socialisme à visage humain

L’expression était née avec le printemps de Prague et devait inspirer une expérience originale pendant les années soixante-dix : l’eurocommunisme. Cette tentative de dégager une voie originale vers le socialisme n’était pas nouvelle. Le 18 novembre 1946, alors qu’il était vice-président du Conseil, le secrétaire général du PC de l’époque, Maurice Thorez, donna une interview au Times restée dans les annales. Il y affirmait que la France pouvait suivre un chemin vers le socialisme différent de celui de la révolution bolchévique. Á l’appui de son affirmation, il insistait sur l’importance des institutions républicaines, l’enracinement national du PCF au sortir de la Résistance et sa participation au gouvernement. La guerre froide eut raison de cette tentative : sur pression de l’Union soviétique, le PC devait condamner l’impérialisme et choisir le camp des « pays du socialisme réel ». Dans les années soixante-dix, le PCF estime que les conditions sont réunies pour reprendre ce chemin. L’union de la gauche lui redonne la crédibilité d’un parti de gouvernement. Un livre de son secrétaire général, Georges Marchais, Le défi démocratique [9], tente de présenter la politique du PC sous un aspect plus moderne, insistant sur la dimension économique et sociale de la démocratie : le socialisme y est présenté comme « la démocratie poussée jusqu’au bout ».

Cette volonté d’ouverture se manifestait dans les principaux partis communistes de l’Europe de l’Ouest, notamment en Italie et en Espagne. En Italie, le PCI emportait des succès électoraux qui montraient combien sa prise de distance avec l’Union soviétique confortait son leadership à gauche. En Espagne, le rôle important du PCE dans la résistance au franquisme lui conférait une aura dans l’ensemble de la gauche européenne. Ayant participé à la « transition », il était à la recherche d’une stratégie d’ancrage dans la jeune démocratie espagnole. Les trois partis vont s’unir de façon informelle autour d’un projet ambitieux : définir une voie démocratique vers le socialisme. Il s’agissait de combiner socialisme, démocratie et indépendance vis-à-vis de l’URSS. L’eurocommunisme constituait une troisième voie entre le communisme soviétique et la social-démocratie. L’eurocommunisme correspondait selon ses promoteurs à une nouvelle époque. Enrico Berlinguer, secrétaire général du PCI, devait en formuler la raison avec son brio habituel : « La révolution d’octobre a perdu sa force motrice ». Pour le PCF, l’apogée de l’eurocommunisme fut atteinte lors de son XXIIe congrès (1976) où il renonça à la dictature du prolétariat. Pendant quelques années, il ne ménagea pas ses efforts pour montrer qu’il avait rompu avec le modèle soviétique [10]. En 1977, il publie un livre blanc sur les libertés (Vivre Libres !), où il propose d’étendre la démocratie dans l’entreprise (avec une extension des prérogatives syndicales), les médias (en luttant contre les monopoles), dans la vie quotidienne (égalité hommes/femmes)… En 1977, à l’occasion d’une rencontre avec la CFDT, il adopte un texte sur l’autogestion.

Dès la fin des années soixante-dix, le PCF revint à une politique plus orthodoxe pour des raisons de fond et d’autres plus circonstancielles. L’eurocommunisme avait été adopté sans véritable évolution, sans réflexion approfondie sur le stalinisme et ses conséquences. Du reste, au sein de la direction du PC et chez nombre de militants, l’attachement à l’Union soviétique interdisait une prise de distance durable. La résistance au cours nouveau était particulièrement forte chez les cadres moyens du Parti : les secrétaires de section, les dirigeants des fédérations. Le fonctionnement pyramidal du Parti, l’absence de démocratie interne encourageaient aussi les tendances au repli sur les positions du passé. De surcroît, le programme commun profitait surtout au Parti socialiste. Décontenancé par la fragilisation de sa base électorale, le PC tenta de conserver son public traditionnel. Il s’éloigna de l’eurocommunisme – sans le dire – pour privilégier « sur une base de classe » une critique systématique du PS. Mais loin d’affaiblir celui qu’il ne considérait plus comme un partenaire mais comme un rival, cette offensive va discréditer le PC.

La rupture de l’union de la gauche

La rupture de l’Union de la gauche en 19761977 est l’un des événements majeurs de la vie politique française. Elle résulte d’un enchaînement de désaccords programmatiques et de tensions stratégiques entre le PCF, le PS et le MRG. Les trois partenaires tentent d’actualiser le programme commun. Cette entreprise échouera. Les exigences du PCF d’étendre le secteur public sont refusées par le PS et le MRG. Le 23 septembre 1977, c’est la rupture. L’intransigeance du PCF s’explique par son inquiétude de voir l’électorat du PS dépasser le sien. Le rééquilibrage à gauche, engagé dès la signature du programme commun, se concrétise lors d’élections partielles en 1974, et surtout à l’occasion des élections municipales de 1977. Elles constituent un grand succès pour la gauche qui gagne 60 villes de plus de 30 000 habitants, dont les deux tiers au profit du PS. En mars 1978, les élections législatives confirmeront ce basculement : le PS devient le premier parti à gauche. Ce n’était pas arrivé depuis 1936. La rupture de l’union de la gauche va conduire le PC à retrouver de vieux réflexes : fragilisé électoralement, il entend se maintenir en imposant la discipline dans ses rangs et en renouant avec une Union soviétique qu’il n’avait d’ailleurs jamais vraiment abandonnée. Au début 1979, il provoque une crise à la fédération de Paris coupable d’être allée trop loin dans une stratégie d’ouverture [11]. Á la fin de cette même année, il ira jusqu’à justifier l’intervention soviétique en Afghanistan. Lors de la campagne présidentielle, il renouera avec l’un de ses travers : l’ouvriérisme. Pendant l’hiver 1980-1981, il tentera même de récupérer une partie du vote populaire avec des actions dirigées contre des travailleurs immigrés. Il avait noté un certain racisme des familles modestes, la France des Petits blancs, qui trouvaient que les municipalités communistes en faisaient trop pour les immigrés. Cette dérive anti-immigrés s’avérera contre-productive. Le PC ne gagnera pas d’électeurs sur cette base, et perdra encore un peu plus de son influence dans les milieux intellectuels [12]. Trois ans plus tard, la victoire de François Mitterrand consacrera la stratégie du leader socialiste d’être « unitaire pour deux » au détriment d’un PCF affaibli et obligé de participer à un gouvernement qui n’est pas vraiment le sien.

L’épreuve du gouvernement

En 1981, le PC va se trouver confronté à un paradoxe redoutable : il participe au gouvernement mais en situation d’infériorité. Il le quittera trois ans plus tard, incapable d’enrayer sa chute.

Le choc de 1981

Au soir du 26 avril 1981, les militants communistes sont sous le choc des résultats du premier tour de l’élection présidentielle. Avec 15,35 % des suffrages exprimés, le PC perd un quart de son électorat. Le candidat communiste, Georges Marchais, finit quatrième et est distancé de 10 points par le candidat socialiste. Les explications superficielles (le vote utile en faveur d’un François Mitterrand perçu comme seul capable de mener à la victoire) ne convaincront personne. Du reste, aux élections législatives qui suivent, le PC remonte légèrement en pourcentage (16,13 %), mais perd encore plus de 400 000 voix. Le verdict est clair : désormais, le PC ne peut plus prétendre au premier rôle au sein de la gauche. Diminué, il doit accepter de rejoindre le gouvernement socialiste avec quatre ministres. L’un d’eux, Anicet Le Pors, en charge de la Fonction publique, soulignera le paradoxe : « Nous étions au pouvoir, mais nous n’avions pas le pouvoir ». Leur action est centrée sur le renforcement des services publics (transports, hôpitaux, fonction publique), et une ambition sociale. Pendant la première année, les mesures de revalorisation des salaires, des prestations sociales, et une politique de relance par la consommation sont compatibles avec les positions de leur parti. Mais au fil du temps, les arbitrages économiques et budgétaires en faveur de la rigueur les placeront dans une situation impossible. La politique de relance keynésienne ne peut endiguer les deux plaies de l’économie française : une inflation forte et la montée du chômage. Plus encore, le déficit extérieur s’aggrave et provoque la chute des réserves de la Banque de France en dépit de trois dévaluations. En mars 1983, au bord du gouffre, le gouvernement décide de rester dans le Système monétaire européen en adoptant une politique de rigueur. Les dépenses budgétaires sont contraintes, les réformes sociales ralenties voire abandonnées. C’est aussi le temps des restructurations industrielles qui se traduisent par des licenciements massifs comme dans la sidérurgie.

La dégringolade

Le PC condamne ce tournant qu’il présente comme un reniement des engagements de 1981. Il se pose en défenseur du pouvoir d’achat et de l’emploi. Il propose une politique de relance industrielle au risque d’une rupture des grands équilibres. Mais cela ne sert à rien, sauf à mettre en évidence que le PC est condamné à « avaler des couleuvres » (l’expression fait florès) ou à partir. Ne faisant ni l’un, ni l’autre pendant toute l’année 1983, il devient inaudible. Aux élections européennes de juin 1984, il enregistre un nouveau recul avec 11,20 % des voix. Mais il refuse de se rendre à l’évidence : les classes populaires s’éloignent de lui. Pire encore, une partie de ses électeurs préfère désormais voter pour le Front national de Jean-Marie Le Pen qui à ces mêmes élections fait jeu égal avec le PC. Celui-ci finira par quitter le gouvernement, mais refusera de procéder à toute autocritique. Il impute son échec au Parti socialiste et à sa politique. Il veut se recentrer sur son identité communiste dans son acception la plus étroite. La direction entend surtout « battre le courant liquidateur ». En effet, une opposition interne, les « rénovateurs », s’exprime et réclame un débat de fond sur l’orientation du PCF et sur son organisation interne. Le centralisme démocratique est critiqué. La contre-attaque de la direction réussira. Elle organisera un congrès où seront réélus au comité central trois oppositionnels tout en éliminant les autres, et surtout en évitant toute remise en cause des choix effectués [13].

Les communistes ne le savaient pas encore, mais 1984 est une date charnière dans l’histoire du PC : de parti de masse, il deviendra un parti marginal, ne cessant de régresser aux élections. Á considérer le seul score des candidats communistes aux élections présidentielles, la dégringolade est vertigineuse : 15,35 % en 1981, 6,76 % en 1988, 8,64 % en 1995, 3,37 % en 2002, 1,93% en 2007, 2,28 % en 2022 [14]. Á partir de 1984, le PC va aussi connaître une hémorragie de ses effectifs. Beaucoup de militants s’en vont sur la pointe des pieds. Leur départ, celui des « orphelins du programme commun » selon Roland Leroy qui ne les aimait guère, marque la fin de cette génération qui maintenait le PC dans l’une de ses meilleures traditions : celle d’un parti populaire groupant « les travailleurs manuels et intellectuels des villes et des campagnes » selon l’expression consacrée. Un parti de masse réunissant plusieurs centaines de milliers d’adhérents qui n’avait pas d’équivalent dans la vie politique française. Á la fin du XXe siècle, le PC comptait moins de 100 000 adhérents. Ils seraient encore 40 000 aujourd’hui. Les autres, tous les autres, ont quitté le pays d’une utopie ayant failli pour ne plus vivre dans le pays du mensonge.

Au pays du mensonge

Les militants communistes n’ont pas facilement abandonné le pays de l’utopie où ils pouvaient mener une nouvelle vie dans une contre-société avec son calendrier, ses rituels, ses fêtes, au sein de la grande famille communiste. Une grande famille si attachante qu’ils étaient prêts à pardonner tous ses mensonges.

La contre-société communiste

L’adhésion au PC n’était pas seulement une démarche politique. La vie militante se déroulait dans la bulle protectrice de la grande famille communiste.

Les rituels

Être adhérent au PC signifiait d’abord être militant.

Les réunions

François Mitterrand devait un jour raconter qu’il n’avait jamais participé à une réunion avec des communistes sans que ceux-ci commencent par lire un texte écrit. Il avait raison. Dès le stade de la cellule locale ou d’entreprise, ce rituel était respecté. La réunion commençait toujours avec la lecture par le secrétaire de cellule d’un « rapport » faisant le point de l’actualité, des initiatives du parti, des tâches à accomplir. Une discussion s’ensuivait, le plus souvent pour approuver le rapport, rarement pour le contester. C’était ainsi que fonctionnait le centralisme démocratique, faussant ce qu’il était à l’origine selon Lénine : « Liberté totale dans la discussion, unité totale dans l’action ». Au PC, l’unité totale commençait avant même la discussion. La discipline du centralisme était assurée par la présence à chaque réunion de cellule d’un représentant de l’échelon supérieur, la section. Et le schéma se reproduisait à chaque niveau de l’organisation : à celui de la section par la présence d’un représentant de la fédération elle-même « suivie » par un représentant du comité central. Ce fonctionnement pyramidal permettait d’éviter la constitution de tendances qui aurait pu se produire lors d’échanges horizontaux entre organisations de même niveau. La préparation des congrès illustrait jusqu’à la caricature cette manière de fonctionner. La présentation du rapport aux conférences de section et aux conférences fédérales était suivie d’une discussion et de l’élection des organismes dirigeants et de la délégation qui siégerait à l’échelon supérieur de la préparation du congrès : délégation de la section à la conférence fédérale, délégation de la fédération au congrès. Ici aussi, le représentant de l’échelon supérieur jouait un rôle décisif, en se prononçant sur la validité des candidatures. En fait, il n’y avait jamais de candidats. Les « camarades pressentis » étaient élus automatiquement. Pendant longtemps, cette désignation se faisait par un vote à main levée. Au cours des années soixante, le vote à bulletin secret se généralisa, mais cela ne changea rien à la règle non écrite de l’unanimité. Au congrès, après l’audition du rapport du secrétaire général, la discussion s’engageait. C’était en fait une succession d’interventions soigneusement préparées et souvent sollicitées pour « enrichir le rapport » en évoquant l’action du Parti dans ses domaines de prédilection : le travail militant dans les entreprises, parmi les jeunes, les femmes… Á la fin, le congrès élisait le comité central qui se réunissait immédiatement pour désigner le bureau politique, le secrétariat et le secrétaire général. Cette discipline collective était librement acceptée. En fait, le militant n’en connaissait pas d’autre et cela devait cristalliser les oppositions dans la phase de déclin du PCF à partir de 1984. Les militants critiques considéraient que les « erreurs » du parti venaient largement de son fonctionnement [15].

Les campagnes électorales

Distribution de tracts, collages d’affiches et ventes des journaux sur les marchés ou à la porte des entreprises constituaient le lot quotidien des militants. L’activité se menait dans la rue, mais aussi au porte-à-porte. L’accueil par les habitants donnait lieu parfois à des scènes cocasses. Des militants, voulant être amusants, prirent l’habitude de chanter en sonnant à la porte : « Ouvrez, ouvrez les maisons ! Nous venons boire un verre et chanter des chansons… ». Un habitant leur claqua vivement la porte au nez en disant à son épouse : « C’étaient les cosaques ! ». Pendant les campagnes électorales, ces efforts étaient démultipliés. Le PC avait bâti sa stratégie sur l’implantation locale [16]. Les élections municipales étaient en tête des priorités du PC pour des raisons avouables et d’autres inavouables. Au titre des premières, dans les localités communistes, les réalisations municipales (logement, crèches, équipements publics) constituaient la vitrine du projet communiste. La popularité du maire était souvent plus grande que celle du Parti lui-même. Des élus comme Georges Marrane à Ivry, Maurice Niles à Drancy ou encore Raymond Barbet à Nanterre, étaient de ces maires communistes très appréciés par une population qui louait leur dévouement, leur désintéressement. Le Parti ne manquait pas de valoriser leur image, tout en oubliant de demander leur avis sur les questions de politique générale, une fois leur élection acquise. D’ailleurs, il n’y avait pas de maire au Bureau politique. Même Robert Ballanger, député-maire d’Aulnay-sous-Bois qui présidait le groupe communiste à l’Assemblée nationale, devait se contenter d’un siège au comité central. Cette négligence à l’égard d’élus proches de la population avait des conséquences politiques non négligeables. Le PC se privait d’expériences de terrain qui auraient pu rendre ses positions un peu plus réalistes. Ce qui n’est pas sans lien avec un fait politique peu remarqué : nombre de maires furent les premiers à contester « la ligne » dans les crises qui secouèrent le PC. De façon discrète en 1978 après les élections législatives où la gauche avait échoué, ou plus ouvertement en 1984 lors de la grande crise qui suivit la lourde défaite aux élections européennes. L’élection de municipalités communistes était aussi indispensable à la vie du Parti pour des raisons inavouables. Les mairies communistes rémunéraient sur des emplois fictifs des permanents du PC, et leurs marchés étaient attribués à des entreprises contrôlées par le Parti. Ces sociétés apportaient, parallèlement à l’aide financière des pays de l’est, l’essentiel des ressources permettant au PC d’entretenir l’imposant appareil qui faisait sa force.

L’Humanité et sa fête

L’Humanité était au cœur de la vie du Parti. L’« Organe central du Parti communiste français » avait d’abord un rôle de formation du militant, en développant au quotidien la vision du Parti sur tous les sujets. C’était bien pratique. Á un de ses amis qui hésitait à adhérer en disant qu’il ne saurait pas quoi répondre aux gens qui l’interrogeraient sur tel ou tel aspect de la politique du PC, un militant répondit : « Ne t’inquiète pas : tout est écrit dans l’Huma ! ». L’Humanité jouait aussi un grand rôle pour mobiliser les militants, en mettant en avant les bons exemples (jamais les mauvais) sur la diffusion de la presse communiste, les effectifs du Parti, la participation aux meetings… sans hésiter à gonfler les chiffres. Enfin, l’Humanité était le principal vecteur de popularisation des idées du PC. Son édition du week-end, L’Humanité Dimanche, faisait l’objet d’une diffusion très organisée : sections et cellules recevaient tous les jeudis un paquet de journaux à vendre. Et ceci de deux façons : à la criée à la sortie des gares, sur les marchés… et aussi auprès des lecteurs fidèles à qui le journal était porté à domicile dans le cadre de la « tournée » d’un militant du quartier. Le PC se constituait ainsi un public de sympathisants qu’il pouvait solliciter pour soutenir ses candidats aux élections, acheter d’autres publications du Parti, et bien sûr la « vignette » qui donnait le droit d’entrée à la fête de l’Humanité.

Le second week-end de septembre, au parc départemental de La Courneuve, se tenait ce grand rassemblement qui était à la fois un événement politique et culturel. La fête de l’Huma permettait au PCF de renflouer ses caisses grâce aux centaines de milliers de participants qui achetaient la vignette et consommaient dans les nombreux bars et restaurants installés par les sections et les fédérations. C’était aussi l’occasion de diffuser journaux et livres édités par le Parti, de réaliser des milliers d’adhésions au PCF en sollicitant les visiteurs. Une « cité internationale » accueillaient les « partis frères » montrant combien l’« internationalisme prolétarien » n’était pas un vain mot. Le grand moment politique se déroulait le dimanche après-midi sur la pelouse devant la scène centrale où des dizaines de milliers de militants écoutaient le secrétaire général du Parti. Le discours, bénéficiant de l’impact de la fête, était largement relayé dans les médias. Mais la fête de l’Humanité était d’abord une fête où se produisaient des stars nationales et internationales. Un « village du livre » accueillaient des auteurs communistes ou non. La fête de l’Humanité était une démonstration de force, et d’abord de force militante. C’était aussi un grand moment de convivialité de la famille communiste.

La famille communiste

Le PC fonctionnait comme une grande famille où le tutoiement était de rigueur entre militants quel que soit leur âge et leur niveau de responsabilité. Un(e) jeune militant(e) de dix-huit ans était toujours très fier(e) d’être ainsi (apparemment) placé(e) sur un pied d’égalité avec un maire, un député, ou un membre du bureau politique.

La fraternité

Le PC offrait à ses militants un cadre de sociabilité. La politique du parti, son histoire, la lecture de ses journaux produisaient des références communes. Jean Ferrat a très bien illustré cette culture communiste dans sa chanson « Ma France » : « Picasso tient le monde au bout de sa palette
Des lèvres d’Éluard s’envolent des colombes... » [17]. Le PC était aussi une communauté affective, une seconde famille. Nombre d’adhérents y trouvaient la chaleur, la solidarité, le soutien d’une sphère intime, aimante et protectrice, dont ils avaient été frustrés dans leur propre famille. Les amitiés, les amours qui s’y nouaient étaient souvent à l’origine de la constitution de familles biologiques assurant une transmission intergénérationnelle de la culture communiste. L’actuel secrétaire national du PC, Fabien Roussel est un pur produit de ce communisme familial. Ses parents, militants communistes, lui ont donné son prénom en hommage au colonel Fabien, Pierre Georges pour l’État-civil, engagé dans les brigades internationales à l’âge de 17 ans, et premier résistant à avoir abattu un officier allemand à Paris le 21 août 1941. Beaucoup de militants trouvaient aussi dans le Parti la reconnaissance sociale qui leur avait manqué jusque-là. Une militante témoigne dans un documentaire : « Cela m’a apporté l’ouverture aux autres, la culture, la dignité, car au PC, on n’avait pas de honte d’être issue d’un milieu ouvrier… ». Et de conclure que le militantisme était aussi une façon de « ne plus se sentir victime » [18]. Le PC apportait à bien des militants le bagage intellectuel qu’ils n’avaient pas acquis à l’école. Le Parti permettait à des ouvriers, à des paysans, à des employés de s’intéresser à la marche du monde. Il constituait de ce fait une singularité dans le paysage politique français. Du temps de sa splendeur, le PC faisait élire au Parlement des militants issus du prolétariat. Au plus haut niveau de l’organisation, ce sont aussi des militants issus de la classe ouvrière ou de la paysannerie qui étaient sélectionnés. On peut trouver tous les défauts du monde à Maurice Thorez (secrétaire général de 1930 à 1964), Waldeck Rochet (1964-1972), ou Georges Marchais (1972-1994). Il n’empêche : ils étaient les seules personnalités politique de dimension nationale issus des classes populaires.

Le PC constituait aussi un réseau de solidarité. Á la grande époque, les municipalités communistes, les syndicats et associations satellites, les entreprises du Parti (presse, agences de publicité, fournisseurs des municipalités communistes) disposaient de milliers d’emplois. La rubrique des petites annonces de l’Humanité et des journaux régionaux diffusait des offres qui constituaient autant d’opportunités pour les militants privés de travail ou soucieux de se recycler. Au quotidien, les militants mangeaient les uns chez les autres, s’attablaient à une terrasse de café après les distributions de tracts, passaient des vacances ensembles… Ce mode d’existence, où la frontière entre vie militante et vie privée s’effaçait, créait un univers cohérent. On pouvait vivre toute sa vie dans la sphère communiste : dès l’enfance en adhérant aux Pionniers, à l’adolescence en rejoignant la Jeunesse communiste, et enfin à l’âge adulte en venant renforcer les rangs du Parti. Au soir de sa vie, le vieux communiste partageait les souvenirs de sa vie militante au sein de l’Association des vétérans du PC. Des organisations spécifiques offraient aussi aux militants des possibilités de loisirs (Travail et Culture, Loisirs et vacances de la jeunesse…) de pratique du sport (Fédération sportive et gymnique du travail)… Ainsi, le PC n’était pas seulement un parti, mais un univers social procurant une identité qui prenait le pas sur l’appartenance nationale, ethnique ou religieuse. Ce qui conduisait parfois des militants à occulter un aspect important de leur personnalité. Henri Krazucki, pur produit du judaïsme polonais immigré en France et dont le yiddish était la langue maternelle, ne faisait jamais mention de ses origines, même en racontant son histoire familiale [19]. Un communiste était communiste avant tout ! Cette dimension – essentielle – avait aussi son revers. La tendance à l’entre-soi conduisait à la formation d’une bulle où le militant pouvait perdre le contact avec la réalité. Curieuse dérive pour un parti qui prétendait analyser la société de façon scientifique. Le centralisme démocratique aidant, les notions de fidélité, de discipline collective, de respect de la ligne du Parti devenaient des valeurs cardinales. La critique interne était souvent perçue comme une trahison de la famille. D’où une forte pression à la conformité, une difficulté à accepter les dissidences.

Les permanents

Cette pesanteur était encore plus forte dans les milieux où le PC était hégémonique comme dans les municipalités communistes, où, en sus du maire, les adjoints, les responsables de la section communiste, ceux des organisations satellites étaient souvent permanents, ce « corps consacré » [20] constituant une micro-société. Le PC était de loin le parti qui possédait le plus de permanents. Dans les années cinquante, Jean-Paul Sartre estimait leur nombre à dix mille. Beaucoup de jeunes militants aspiraient à cette carrière. Et de fait, la plupart des dirigeants de la Jeunesse communiste sont ensuite devenus cadres dans des municipalités communistes, permanents du PC ou de la CGT, élus ou collaborateurs d’élus. Pourtant, le statut social des permanents n’était guère attractif. Hormis les hauts dirigeants, ils étaient mal payés, même si dans les municipalités communistes ils bénéficiaient d’avantages en nature sous forme d’attribution d’un logement HLM ou de mise à disposition d’une voiture prélevée sur le parc automobile de la mairie. Ils travaillaient beaucoup, nombre d’activités ayant lieu le soir ou le week-end. Mais le permanent avait surtout des satisfactions non matérielles. Pour ceux qui auparavant étaient ouvriers ou employés, devenir permanent signifiait se consacrer à des tâches intellectuelles : rédaction de tracts et de rapports, animation de réunions, prononciation de discours. Le fait de vivre toute la journée dans la sphère communiste les mettait à l’abri de la critique par des non communistes. Aux yeux des autres militants, ils étaient considérés comme investis d’une mission au service de la cause : lorsqu’ils s’exprimaient, c’était le Parti qui parlait. Ils jouaient un rôle-clé dans l’appareil, transmettant les consignes du centre vers la base et veillant au respect de la ligne, se transformant ainsi souvent en gardiens de l’orthodoxie. Leur dépendance financière à l’égard du Parti garantissait leur fidélité. D’où le drame vécu par ceux qui un jour n’étaient « plus d’accord ». Le PC, bon prince, leur proposait alors un nouvel emploi dans les organisations satellites : syndicats, mutuelles, associations. Catégorie à part, les élus permanents avaient une plus grande liberté d’action. Ils disposaient d’une double légitimité, ayant été investi par le parti et élus par la population. Leur travail municipal qui les mettait en contact avec tous les acteurs locaux et les services de l’État leur donnaient également une expérience, une ouverture sur le monde extérieur qui échappaient aux permanents de l’appareil.

Les dirigeants

Dans les années soixante-dix, les dirigeants ne bénéficiaient pas d’une popularité comparable à celle de leurs prédécesseurs. Maurice Thorez était adulé par des militants qui pratiquaient le culte de la personnalité. On parlait même du « parti de Maurice Thorez », et le cinquantième anniversaire du secrétaire général (en 1950) avait été célébré en imitant les fastes déployés en Union soviétique pour les 70 ans de Staline. Waldeck Rochet n’avait nul besoin de culte de la personnalité pour asseoir son autorité : les militants l’aimaient. Ils appréciaient son train de vie modeste, sa culture acquise par ses lectures alors qu’il avait dû quitter l’école très jeune pour devenir garçon vacher dans sa Bresse natale. Lorsqu’il tomba malade, lors des réunions, la première question posée par les militants portait toujours sur l’état de santé de « Waldeck ». Georges Marchais n’a jamais bénéficié d’une telle affection. Beaucoup de militants n’aimaient guère ses prestations télévisées où ses outrances verbales donnaient du PC une image caricaturale. Mais faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ils taisaient ces critiques. Lors de la grande crise de 1984, beaucoup de militants, et non des moindres, sortirent du bois pour réclamer son départ. Lors d’une réunion interne, Jacques Isabet, maire de Pantin, réclama le remplacement de ce « général qui nous a conduit deux fois à la défaite ». On a vu que ces efforts furent vains. La logique d’appareil fut plus forte que la mise en cause de la politique suivie, et Georges Marchais sauva son siège. Ses successeurs, désormais en charge d’un petit parti, ne furent pas épargnées par la critique. Robert Hue, en particulier, vit certaines de ses initiatives concrétisant son projet de « mutation » contestées. Notamment lorsqu’il loua le siège du PC, place du colonel Fabien, pour un défilé de mode Prada. Un local du parti du prolétariat utilisé pour la gloire d’une entreprise capitaliste ! Le procès n’était pas sans fondement : Robert Hue poussa la mutation très loin, allant jusqu’à soutenir personnellement le candidat Macron en 2017. Hormis les secrétaires généraux, des personnalités communistes bénéficiaient d’une renommée particulière aux yeux des militants. Les plus populaires d’entre eux, des journalistes talentueux comme René Andrieu (rédacteur en chef de l’Humanité) ou des élus très appréciés comme Waldeck L’Huillier (maire de Gennevilliers de 1945 à 1973) ne pouvaient faire entendre leur petite musique, l’accès au sommet de l’appareil étant réservé à des dirigeants appliquant les consignes sans trop se poser de questions. René Andrieu et Waldeck L’Huillier et tant d’autres devaient également leur popularité au fait qu’ils avaient été d’authentiques résistants [21]. Au sommet de l’appareil, des dirigeants comme Georges Séguy ou Henri Krazucki, résistants et déportés, bénéficiaient aussi de cette aura. Les militants révéraient cette période d’héroïsme si bien chantée par Léo Ferré dans « L’Affiche rouge » : « Vous n’aviez réclamé ni la gloire ni les armes… la mort n’éblouit pas les yeux des partisans… » [22].

L’écosystème communiste fonctionnait sur la base d’une vision unanimiste de la politique. Lorsque la réalité infirmait celle-ci, les militants refusaient souvent de le voir.

L’aveuglement

Ce mot renvoie à un phénomène aux frontières de la politique et de la psychologie : la difficulté à reconnaître certaines réalités contredisant les convictions idéologiques.

« Bilan globalement positif »

La réalité de l’Union soviétique, celle des « pays du socialisme réel », était au cœur des affrontements avec la droite et la principale source de divergences avec le Parti socialiste. Pendant longtemps, les communistes français refusèrent de voir la réalité de ces pays : un échec qui entraînait le leur.

Catastrophe économique

Les pays socialistes ne furent jamais capables d’assurer à leur population un niveau de vie convenable. La planification totale de l’économie conduisait à des erreurs fatales : l’hypertrophie de grandes structures de production (usines géantes, mines), au détriment d’entreprises dédiées aux biens de consommation. L’archaïsme des circuits de distribution avec des queues devant les magasins illustrait jusqu’à la caricature la réalité d’une économie de pénurie. Trente-cinq ans après la disparition de l’Union soviétique, l’économie russe reste marquée par la préférence accordée pendant toute la période soviétique à deux industries lourdes : les hydrocarbures et l’armement. Lorsque les deux Allemagne(s) furent réunifiées, l’économie de la RDA avait une productivité trois fois inférieure à celle de la RFA. Aujourd’hui encore, vingt ans après leur intégration à l’Union européenne, la Bulgarie et la Roumanie restent des lanternes rouges au sein de l’UE. Á cette réalité dérangeante, le PC répliquait en mettant en avant les destructions dues à la Seconde guerre mondiale (comme s’il n’y en avait pas eu en Europe de l’Ouest et au Japon), ou le boycott dont souffrait un pays comme Cuba. Le PC développait surtout un discours, très peu documenté, sur les progrès sociaux à mettre au crédit du système socialiste. Les premières mesures prises par le régime avaient incontestablement fait progresser l’alphabétisation et le niveau de santé de la population. Dans les années soixante-dix, plusieurs publications et témoignages sur la Nomenklatura devaient révéler une autre réalité bien peu conforme au projet communiste : la constitution d’une nouvelle classe de privilégiés disposant de magasins spéciaux, de facilités pour voyager etc. Ceci, la direction du PC ne pouvait l’ignorer. Les dirigeants étaient invités pour leurs vacances dans ces pays où ils bénéficiaient – gratuitement – de tous les avantages de la Nomenklatura. Mais à leur retour, ils se gardaient bien de décrire par le menu ce traitement de faveur.

Désastre démocratique

La question de la démocratie était au cœur des débats sur la réalité des pays socialistes. Ici, l’aveuglement se confondait avec la négation. Une argumentation bien faible était opposée à la description de ces sociétés fort peu démocratiques. Des brochures mettaient en avant le fait que dans certains de ces pays, il existait d’autres partis que le Parti communiste. Mais ces formations – parti paysan par exemple – étaient des créatures du PC pour remplacer des formations qui avaient été interdites. L’absence de liberté de la presse et de la culture ne pouvait être niée, mais le PC se plaisait à souligner le caractère populaire des créations, la qualité de certaines productions littéraires et artistiques. Surtout, le PC opposait ces « libertés formelles » aux « libertés réelles » qui étaient celles résultant des bienfaits du socialisme : la gratuité de l’école, du système de santé. La pauvreté de l’argumentation troublait jusqu’aux militants. Á plusieurs reprises, le PC tenta de répondre à la critique en opposant sa vision du socialisme pour la France à celui existant en Europe de l’est. La condamnation de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie en 1968, ou la publication du manifeste « Vivre Libres » en 1975 participaient de cette démarche. Le PC essaya aussi de définir de façon plus globale – et plus critique – sa position sur l’Union soviétique. Dans un livre publié en 1975 par la maison d’édition officielle du Parti, cinq intellectuels communistes reconnaissent que dans ses rapports avec l’URSS, le PC était trop unilatéral et que des critiques venues de l’extérieur étaient justifiées, notamment celles dénonçant la bureaucratie, l’absence de libertés. Les auteurs mettaient en avant la volonté du PCF de bâtir un « socialisme aux couleurs de la France » [23]. Cet effort n’eut guère de suite, car, à la même époque, le PC était englué dans sa politique de critique du PS qui éclipsait ses autres initiatives. Soucieux que cette mise en cause – pourtant bien prudente - du régime soviétique n’aboutisse pas à un rejet total des pays socialistes, le PC inventa en 1979 une formule qui devait faire fortune : le bilan de ces pays était « globalement positif ». Les dirigeants du PC versaient un autre argument leur permettant de botter en touche : les pays socialistes faisaient l’objet d’une critique systématique dans la presse bourgeoise, mais on n’y trouvait jamais le bilan du capitalisme, de l’impérialisme, des guerres coloniales… En fait, face à l’Union soviétique, les militants étaient en état de dépendance intellectuelle : le PC s’était construit sur le thème de la défense de la révolution d’Octobre, sur la foi dans l’URSS comme « patrie du socialisme ». Le PC avait atteint le sommet de sa popularité au sortir de la Deuxième guerre mondiale où l’Union soviétique avait contribué de façon décisive à la défaite du nazisme. Critiquer l’URSS, c’était oublier le sacrifice de 20 millions des siens dans la « Grande guerre patriotique ». Toute mise en cause était considérée comme une abdication devant la pression de « l’ennemi de classe ». D’où le désarroi des militants lorsqu’il était démontré que les pays socialistes allaient d’échec en échec.

Communisme vs nouvelle société

La chute du PC résulte aussi de son incapacité à saisir les évolutions de la société française, à la différence du PS qui sut capter un public plus jeune, plus féminin, plus moderne.

Contre la pensée 68

Le PC devait payer au prix fort sa distanciation avec le mouvement des étudiants en mai 1968. Les courants idéologiques propulsés par ces événements marquèrent profondément la société française. Le féminisme d’abord. Le PC avait toujours agi « en direction des femmes ». Mais pendant longtemps, ces actions étaient exclusivement consacrées à la défense de leurs droits sociaux : égalité des salaires avec les hommes, prestations familiales… Le PC défendait l’idée que la libération des femmes ne pouvait aboutir que dans une société socialiste. Dans les années cinquante, Jeannette Veermersch, épouse du secrétaire général de l’époque Maurice Thorez, s’opposa vigoureusement à la légalisation de l’avortement et de la contraception au nom du droit à la maternité. Le PC dut en rabattre sur cette question, et Jeannette Vermeersch elle-même, dix ans plus tard, défendit au Parlement le droit à l’avortement et vota la loi Neuwirth légalisant la contraception. Trop tard : le PC devait supporter longtemps l’image d’un parti en retard sur son temps, un parti ringard. Le regard du PC sur l’homosexualité fut longtemps conditionné par les pires préjugés. En 1972, en réponse à un militant du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), Jacques Duclos répondit : « Allez, vous faire soigner… les hommes sont faits pour aimer les femmes… ». Là aussi, le PC devait évoluer. Ironie de l’histoire, Montreuil, ville dont Jacques Duclos a été l’élu pendant des décennies, est désormais administrée par un maire communiste, Patrice Bessac, homosexuel revendiqué. Sur la question de l’écologie, les blocages du PC étaient de nature plus politique. Persuadé, là aussi, que seul le socialisme mettrait fin à la pollution, il ne comprit pas l’importance que prenait cette question et la puissance du mouvement associatif qui l’accompagnait. L’émergence de l’écologie politique devait le contraindre à réviser ses positions et à s’associer fréquemment avec les partis écologistes pour les élections.

Le PC et les cités

Dans les cités HLM, le PC était chez lui. La population faite d’ouvriers et d’employés correspondait à sa cible politique. La concentration dans un espace géographique bien défini facilitait ses activités. Les militants escaladaient vaillamment les escaliers pour délivrer la bonne parole au porte-à-porte, vendre des journaux, faire signer des pétitions… Plusieurs évolutions devaient mettre à mal le PC des cités. D’abord, la désindustrialisation. Dès la fin des années soixante-dix, la crise des grandes industries comme la sidérurgie et l’automobile initia une phase de désindustrialisation qui n’a pas cessé. Les usines étaient un lieu de socialisation, de syndicalisation, autant de points forts pour l’activité du PC dans l’entreprise ou à proximité dans les cités habitées par leurs salariés. Le développement de la drogue devait aussi ruiner l’influence du PC dans la jeunesse. Le PC n’avait pas pris la pleine mesure du phénomène, et appelait à la répression en oubliant l’importance de la politique de prévention. En 1980, Georges Marchais en campagne présidentielle, s’adressait aux jeunes en leur proposant « l’étude, le sport, la lutte, pas la drogue… ». Le PC ne voyait pas que la jeunesse avait changé, et ne se contentait plus de préparer sa vie d’adulte, mais entendait profiter à plein de toutes les possibilités qui s’offraient à elle. De plus, au début des années quatre-vingt, la jeunesse issue de l’immigration devait trouver un moyen d’expression dans des organisations proches du Parti socialiste telles SOS Racisme. Le PS, lui, avait compris que la jeune génération avait des valeurs fortes : l’antiracisme, la solidarité avec le tiers-monde, une soif éperdue de liberté. L’offensive islamiste devait aussi faire perdre au PC plusieurs de ses bastions. En 1983, Bernard Hugo, maire communiste de Trappes depuis trente ans, perdit les élections municipales au profit de son concurrent socialiste, Guy Malandain, qui répondit favorablement au projet de construction d’une mosquée [24]. Plus généralement, la gestion des communautés par le PC, souvent clientéliste, ne put résister à la poussée du communautarisme qui lui fit perdre des mairies au profit du PS ou de la droite [25], et plus tard au bénéfice de LFI. Désindustrialisation, drogue et communautarisme n’appartenaient pas aux catégories mentales d’un PC désormais victime de cet impensé des cités. Dans les escaliers des HLM, les militants communistes ont été remplacés par les dealers et les islamistes. Triste fin.

L’aveuglement continue

En perdant ses place-fortes, le PC devait devenir ce qu’il est aujourd’hui : un petit parti en porte-à faux avec le XXIe siècle.

Et si…

Beaucoup d’anciens communistes veulent rester fidèles à la doxa marxiste. Selon eux, l’échec aurait pu être évité si le PC avait pris plus nettement ses distances avec le système soviétique, s’il avait renoncé au centralisme démocratique, s’il avait changé de secrétaire général... Si, si, si… Grave erreur d’analyse. Le PC avait pris ses distances avec l’Union soviétique, bien timidement, mais en vain : au même moment, il commençait à perdre sa place de premier parti de gauche au profit d’un Parti socialiste qui, lui, n’avait pas à prouver son indépendance à l’égard d’une puissance étrangère. Le centralisme démocratique a été abandonné dans les faits depuis l’accession de Robet Hue à la tête du PC. Un certain pluralisme a pu s’exprimer avec des votes contradictoires lors des congrès ou lorsque la question d’une candidature communiste à l’élection présidentielle a été posée. On sait que la majorité des adhérents ont approuvé cette idée qui s’est concrétisée par l’entrée dans la compétition de Fabien Roussel en 2022. Mais cette démocratisation du PC n’a pas empêché les électeurs de gauche de bouder la candidature communiste : Fabien Roussel réunira 2,28 % des suffrages exprimés sur son nom, alors que Jean-Luc Mélenchon en obtiendra près de dix fois plus : 21,95%. Les secrétaires nationaux qui ont succédé à Georges Marchais – Robert Hue, Marie-George Buffet, Fabien Roussel – ont un profil plus avenant que celui de leur célèbre prédécesseur, champion de la provocation à la télévision. Mais cela n’a pas empêché la chute du PC. La vérité historique sur la chute du PC est ailleurs.

Adieu au communisme

Le Parti communiste était le parti de la classe ouvrière et des quartiers populaires. La désindustrialisation a transformé la classe ouvrière en un prolétariat des services, atomisé et inorganisé où le syndicalisme est réduit à la portion congrue. Le chômage de masse, l’offensive islamiste et l’économie de la drogue ont disloqué les banlieues. Les quartiers populaires sont devenus des ilots de précarité, de misère et de délinquance. Le PC était condamné, mais les militants, croyants et pratiquants du communisme, refusèrent de le voir. D’autant qu’ils ne voulaient pas finir comme beaucoup de dissidents du PC passés avec armes et bagages chez le voisin détesté : le Parti socialiste. Ce fut le choix des dirigeants de la fédération de Paris destitués en 1979, et de tant d’autres. En Italie, les communistes sont allés plus loin. En 1991, le PCI se transforma en Parti de la gauche démocrate (PDS, social-démocrate), puis en 2007 en Parti démocrate, parti de gauche très modéré et pro-européen. Le plus puissant des partis communistes en Occident est devenu un parti démocrate à l’américaine ! En tout état de cause, les réticences vis-à-vis de la social-démocratie sont compréhensibles. Pour les sociaux-démocrates, à défaut du meilleur des mondes, il fallait rendre le monde meilleur. Ce réformisme est moins enthousiasmant que l’utopie révolutionnaire. Faisant contre mauvaise fortune bon cœur, nombre d’anciens communistes ont rallié cette autre gauche avant de connaître une deuxième désillusion. Car, aujourd’hui, la social-démocratie est elle-même bien mal en point. Ce courant de pensée préconisait un compromis entre le capital et le travail, un arbitrage dans le cadre de l’État-Nation, un système de redistribution, de réduction des inégalités avec des services publics développés. La mondialisation rend le projet social-démocrate pratiquement hors d’atteinte : le capitalisme globalisé bat en brèche l’État-Nation, favorise la finance au détriment de la production, raréfie les ressources publiques et aggrave les inégalités.

LFI, le nouveau parti aveugle

Le PC avait une grille d’analyse très cohérente : l’histoire avance vers le socialisme, le capitalisme est voué à disparaître. Ce qui conduisait à interpréter tous les faits dans le cadre de cette théorie, même lorsqu’elle était contredite par la réalité. Le problème est que le socialisme, loin de prospérer, s’est effondré dans tous les pays où il prétendait bâtir une société nouvelle. Seule la Chine porte encore le nom de communiste en réalisant une curieuse synthèse entre le pire du communisme - la dictature - et le pire de l’économie de marché : le capitalisme sauvage. En fait, le capitalisme ne s’est jamais aussi bien porté. Dans sa dernière version, la mondialisation, il peut même s’affranchir de toutes les règles, de toutes les frontières, et appauvrir les pauvres tout en enrichissant les riches dans les pays développés. En France, le PC a beau protester contre les conséquences de cette évolution, il ne peut que protester. Une économie soumise à une concurrence internationale débridée ne peut plus dégager le « grain à moudre » indispensable pour financer le progrès social. Cette dure réalité renvoie le PC au monde dont il est issu : le XXe siècle.

En dépit de la sanction de l’Histoire, certains tentent de faire revivre l’utopie, non sans quelques succès électoraux. Cela ne doit pas surprendre : une société peut-elle vivre sans utopie ? La France insoumise exploite ce créneau dans une critique de la mondialisation et de l’Europe. LFI tente de convaincre de la faisabilité de son projet national dispendieux en mentant effrontément. Jean-Luc Mélenchon va jusqu’à prétendre qu’on peut ne pas rembourser la dette. Et pourtant, son ex-camarade grec Alexis Tsipras, en devenant Premier ministre, a dû accepter un plan d’austérité drastique pour sauver son pays de la banqueroute. Mais peu importe au Lider maximo. Il piétine aussi allégrement le principe de laïcité - qu’il chérissait dans sa jeunesse trotskiste - en se constituant un socle électoral qui fait la part belle au communautarisme. Surtout, La France insoumise se garde bien de tirer les leçons de l’échec du communisme : l’économie administrée, ça ne marche pas ! LFI refuse également de faire le bilan des expériences de gauche en France : la relance par la consommation, l’explosion des dépenses budgétaires sont incompatibles avec les grands équilibres. In fine, les promoteurs des grands plans de relance par le déficit public doivent se résoudre à imposer des mesures d’austérité. Les promesses électorales créent de grandes illusions et ensuite d’immenses désillusions. Mais les Insoumis nous le disent : eux vont « faire mieux », et des millions d’électeurs le croient. On ne pourra jamais empêcher les hommes et les femmes de rêver.

Épilogue

Cette histoire avait commencé à une époque où le mot communisme était encore synonyme d’espoir. Elle se termine dans un monde où il évoque d’abord une dictature et ses crimes. Même le mot gauche est devenu une insulte. Cet échec n’est pas seulement idéologique. Il a des conséquences dramatiques pour les classes populaires blanches capturées par l’extrême droite, et pour les classes populaires métissées assignées à résidence par l’extrême gauche. Le constat n’est pas propre à la France, ni même à l’Europe. Avec la chute du mur de Berlin en 1989, ce n’est pas seulement l’utopie communiste qui a été abattue, mais peut-être aussi l’idée que l’on pouvait organiser la société de façon différente. Du reste, après la chute du mur, Francis Fukuyama écrira dans La fin de l’histoire et le dernier homme [26], qu’avec la fin du communisme, aucune idéologie ne peut rivaliser sérieusement avec la démocratie libérale devenue la doxa universelle, le régime politique indépassable. L’individualisme a triomphé des ambitions collectives. L’utilitarisme interdit toute prospective à long terme. Les conquêtes ouvrières sont remises en cause et l’ascenseur social est en panne depuis bien longtemps.

Le communisme appartient bien au passé, cette terre étrangère. La faute à qui, la faute à quoi ? Zbigniew Brzezinski, ancien conseiller à la sécurité nationale du président Carter, donne de la chute du communisme une explication qui a le mérite de la clarté : « L’erreur de base du communisme est qu’il ne comprenait pas la nature humaine ». Autrement dit, le genre humain n’est pas altruiste par nature (« Dallas, ton univers impitoyable… »), et l’attrait de l’argent rend le capitalisme imbattable (« greed is good »). Le pire est que Zbigniew Brzezinski et Francis Fukuyama, deux familiers de la Maison blanche, n’ont peut-être pas tort.

// Article publié le 26 mai 2026 Pour citer cet article : Philippe Velilla , « Et le PC tomba , Bref essai sur une faillite politique », Revue du MAUSS permanente, 26 mai 2026 [en ligne].
https://www.journaldumauss.net/./?Et-le-PC-tomba
Notes

[1L’auteur poursuit : « On y fait les choses autrement ». Cette citation figure en exergue du film de Joseph Losey Le messager (palme d’or du festival de Cannes en 1971) qui raconte, lui aussi, l’histoire d’un échec dans un monde aujourd’hui disparu.

[2« Rouge » (1993), Jean-Jacques Goldman (auteur-compositeur), Carole Fredericks, Michael Jones.

[3Histoires communistes, LCP, Le Mag, 12 septembre 2020.

[4Michel Naudy, PCF, le suicide, Albin Michel, 1986.

[5Philippe Robrieux, Maurice Thorez, vie secrète, vie publique, Fayard, 1975.

[6Dominique Desanti, Les staliniens, Fayard, 1975.

[7Philippe Alexandre, Le roman de la gauche, Plon, 1977.

[8Annie Burger-Roussennac, « Argenteuil, de nouvelles noces entre les intellectuels et le mouvement communiste français ? », La Revue du projet, n° 20, octobre 2012.

[9Grasset, 1974.

[10Laurent Lévy, « Histoire d’un échec – La stratégie « eurocommuniste » du PCF (1968-1978) », Arcane17, 2025.

[11Henri Fiszbin, Les bouches s’ouvrent, Grasset, 1980.

[12_ Marcel Trillat et Maurice Failevic, Histoire du communisme, retour sur l’Atlantide, documentaire, 2019, 1h02 (https://www.youtube.com/watch?time_continue=88&v=uijk8WosAks&feature=emb_logo).

[13Michel Cardoze, Nouveau voyage à l’intérieur du Parti communiste français, Fayard, 1986.

[14Le PCF n’a pas présenté de candidat en 2012 et 2017 en soutenant Jean-Luc Mélenchon.

[15Michel Cardoze, op. cit.

[16Paul Boulland, Des vies en rouge, Éditions de l’Atelier, 2016.

[17_ « Ma France » (1969), Jean Ferrat (auteur compositeur).

[18Témoignage de Mireille Riou dans le documentaire de Marcel Trillat et Maurice Faillevic, Ibid.

[19Comme dans le long entretien accordé à André Harris et Alain de Sédouy pour leur livre Voyage à l’intérieur du Parti communiste français (Seuil, 1974).

[20Annie Kriegel, Les communistes français, 1920-1970, Seuil, 1985.

[21René Andrieu, sous le pseudonyme de capitaine Alain, a dirigé les FTP du Lot à l’âge de 24 ans. Waldeck L’Huillier avait été trésorier et administrateur du PC clandestin de 1941 à 1944.

[22Sur un poème de Louis Aragon, musique de Léo Ferré.

[23_ Alexandre Adler, Francis Cohen, Michel Decaillot, Claude Frioux et Lucien Robel, L’URSS et nous, Éditions sociales, 1978.

[24_ Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, La communauté, Albin Michel, 2018.

[25_ Philippe Velilla, La République et les tribus, Buchet-Chastel, 2014.

[26_ Flammarion, 1992, 

Suivre la vie du site RSS 2.0 | Plan du site | Espace privé | SPIP | squelette