Revue du Mauss permanente (https://www.journaldumauss.net)

Philippe VELILLA

Israël, l’Etat et les tribus

Texte publié le 29 juillet 2021

Philippe Velilla est docteur en droit et enseignant à l’Université européenne des études juives (UNEEJ). Blog : velillap.over-blog.com
Il est l’auteur de nombreux articles consacrés à la situation politique en Israël, notamment publiés sur ce site.

En 2021, de violents affrontements dans les villes judéo-arabes d’Israël, et l’opposition catégorique des ultraorthodoxes à certains projets du nouveau gouvernement dirigé par Naftali Bennett sont venus rappeler, à qui l’aurait oublié, qu’en Terre promise le conflit est la règle et le consensus l’exception. En 2015, dans un discours resté célèbre, Réouven Rivlin, alors président de l’Etat, soulignait les risques encourus par son pays divisé entre les « quatre tribus d’Israël » : Arabes, Juifs ultraorthodoxes, Juifs sionistes-religieux et Juifs laïcs. Si l’analyse n’était pas nouvelle, l’expression présidentielle avait le mérite
de la clarté. La société israélienne est une société éclatée [1] où les différentes communautés cohabitent sans coexister. Ces « clivages » (Claude Klein) ont été aggravés au cours de la dernière décennie par une politique délibérée. Binyamin Netanyahou, Premier ministre sortant (2009-2021), pour imposer sa politique, a souvent joué de ces divisions : les Juifs contre les Arabes, les religieux contre les laïcs … Mais il n’a pas inventé les tribus qui existaient avant lui et perdureront après lui.

Arabes israéliens ou Palestiniens d’Israël ?

Les Arabes représentent 21 % de la population d’Israël, soit près de 2 millions de personnes. Composée principalement d’Arabo-sunnites, la communauté arabe israélienne comporte trois sous-minorités : les Bédouins, les Druzes et les Chrétiens [2]. Un néologisme utilisé par les analystes - « israélisation » (israelisatsia en hébreu parlé) – traduit bien imparfaitement l’évolution de ces Israéliens pas comme les autres.

Difficile égalité

Les Arabes israéliens sont titulaires de la citoyenneté israélienne depuis la création de l’Etat (1948) qui selon la Déclaration d’indépendance assure « la plus complète égalité sociale et politique à tous ses habitants sans distinction de religion, de race ou de sexe ». En dépit de progrès incontestables, l’application du principe reste incomplète, notamment en matière d’éducation et d’emploi. Le nombre d’étudiants arabes dans les universités a doublé en une décennie, mais, hormis dans les études médicales et celles menant aux professions de l’enseignement, ils restent nettement sous-représentés. L’inclusion de la population arabe sur le marché du travail est encore en chantier. Le taux d’emploi des plus de 15 ans (45%) est nettement inférieur à la moyenne nationale (63,5%), situation largement due à la faible proportion des femmes arabes travaillant (30 %) deux moins élevée que celle des femmes juives (59%). Les particularités culturelles de la société arabe sont ici en cause malgré une transition démographique impressionnante. Les femmes arabes avaient neuf enfants en moyenne lors de la naissance de l’Etat. Elles n’en ont plus que trois aujourd’hui. Signe des temps, les jeunes Arabes, garçons et filles, vivent souvent de la même façon que les jeunes Juifs dans les cafés, les boîtes de nuit ... La rencontre avec les Juifs intervient à l’âge adulte. Le système éducatif israélien est organisé selon l’appartenance ethnique et religieuse : écoles arabes (dont une cinquantaine d’établissements chrétiens) ou juives (ces dernières étant divisées entre secteur public laïc et secteur public religieux auxquels s’ajoutent les établissements ultraorthodoxes privés subventionnés par l’Etat). De surcroît, à l’âge de 18 ans, la plupart des jeunes Juif(ve)s partent pour plusieurs années au service militaire dont sont dispensés, pour des raisons évidentes, les jeunes Arabes [3]. Ceux d’entre eux qui accèdent à l’enseignement supérieur y rencontreront, souvent pour la première fois, des Juifs. Pour les autres, ce contact se fera sur les lieux de travail. Dans les universités comme dans les entreprises, les relations individuelles sont bonnes et rarissimes les incidents racistes. Mais le mélange des populations reste exceptionnel au niveau de l’habitat. Les Arabes israéliens résident dans des villages, des villes (Oum El-Fahm, Kfar Kassem …), ainsi que dans des villes mixtes où ils sont minoritaires (Jaffa [4], Haïfa, Lod, Ramlé, Saint-Jean-d’Acre, …). Dans ces localités, ils habitent souvent dans des quartiers distincts [5].

Identité revendiquée

Les Arabes israéliens vivent une contradiction permanente. Descendants des familles restées sur place après l’exil – volontaire ou forcé – de la population arabe lors de la guerre d’Indépendance (1948-1949), ils sont les citoyens d’un Etat qui est d’abord celui des Juifs. La contradiction s’exprime jusqu’au niveau du vocabulaire employé : « Arabes israéliens » lorsqu’ils se définissent selon leur nationalité ou « Palestiniens d’Israël » voire « Palestiniens » tout court s’ils entendent mettre en avant leur appartenance nationale … et leur solidarité avec les combats menés par leurs cousins à Gaza, en Cisjordanie et en diaspora. Plusieurs phénomènes consolident cette revendication d’une identité nationale. La persistance de discriminations parfois transparentes - comme l’adoption d’une loi sur l’Etat-Nation (2018) ne faisant pas référence au principe d’égalité – renforce chez les Arabes israéliens le sentiment d’être des « citoyens de seconde zone ». L’accès à des chaînes de télévision des pays arabes et aux réseaux sociaux permet le développement de tous les particularismes, en particulier sur le plan religieux. Le mouvement islamiste utilise largement ces médias ou des méthodes plus conventionnelles pour développer, avec des moyens importants, une rhétorique ouvertement antisémite dans les mosquées, les mouvements de jeunesse, les clubs sportifs … Cette propagande est en partie à l’origine des évènements de mai 2021. En partie seulement, car depuis des années, des tensions entre des Arabes et des groupes religieux proclamant leur volonté de « judaïser » les villes mixtes dégénéraient parfois en incidents violents. Pendant le Ramadan 2021, de graves fautes des forces de l’ordre à Jérusalem et de violentes manifestations organisées par des groupes juifs d’extrême droite ont contribué à la flambée de violences que personne n’attendait. En mai, pendant l’opération « Gardien des remparts » ayant opposé l’armée israélienne au Hamas, les villes mixtes furent le théâtre de scènes de pogromes et de lynchages de Juifs. Déclarant vouloir y répliquer, des organisations juives suprémacistes organisèrent des « descentes » et des ratonnades dans ces villes. Le caractère minoritaire des groupes en cause ne doit pas masquer la gravité des faits. Les évènements de ce terrible mois de mai 2021 mettent en relief l’ambiguïté du concept d’israélisation. L’ascension sociale, la libéralisation des mœurs rapprochent les Arabes du main stream de la société israélienne. Le nouveau gouvernement, qui est soutenu par un parti arabe, s’est engagé à renforcer les moyens déjà engagés pour mettre à niveau les infrastructures, les réseaux d’éducation … Last but not least, la sécurité dans les localités arabes gangrénées par la délinquance doit faire l’objet d’un plan d’envergure mobilisant des moyens conséquents. Mais tous les crédits budgétaires, tous les bons exemples de promotion sociale, tous les paternalismes ne sauraient faire oublier aux intéressés qu’ils sont Arabes, fiers de l’être, et veulent d’abord vivre entre eux. Les Juifs aussi d’ailleurs. On n’efface pas une identité nationale. Il y aura d’autres mai 2021.

Le territoire autonome des Juifs ultraorthodoxes

Les communautés ultraorthodoxes représentent environ 13 % de la population (plus de 1,1million de personnes) et sont en rapide expansion du fait d’une forte natalité : sept enfants par femme en moyenne. Compte tenu des « départs » (15 % des jeunes ultraorthodoxes abandonnent ce mode de vie) et des « arrivées », le bureau central des statistiques (l’INSEE israélien) travaille sur l’hypothèse d’une communauté représentant 20 % de la population totale en 2040 et 32 % en 2065 (c’est-à-dire 40% de la population juive).

Les moyens de l’autonomie

Les ultraorthodoxes se sont vus accordés progressivement des privilèges. Dès 1947, avant la création de l’Etat, David Ben Gourion s’engageait dans une lettre à un Grand rabbin de ce courant à respecter, entre autres, l’indépendance de leur réseau scolaire. En 1950, devenu Premier ministre, il exemptera les ultraorthodoxes du service militaire. A l’époque cela ne concernait que 400 jeunes à qui on laissait le droit de se consacrer totalement à l’étude de la Thora. L’exemption bénéficie aujourd’hui à plusieurs dizaines de milliers de garçons. En 1977, les partis ultraorthodoxes entrent dans la coalition gouvernementale dirigée par la droite et, au fil des élections, négocient pour leurs fidèles allocations et bourses qui permettent aujourd’hui à la moitié des hommes de consacrer tout leur temps à l’étude des textes sacrés tandis que leurs épouses travaillent. L’autonomie est également le produit d’une ségrégation géographique. Elle est organisée par ces communautés, leurs rabbins, et leurs partis. Dans des rues, des quartiers, et des villes entières (comme Bnei Brak à côté de Tel-Aviv), on croise très rarement un homme ne portant pas la kippa (en tissu ou en velours dans ces communautés). Les femmes y sont priées de porter une « tenue modeste ». A l’intérieur de ces ghettos volontaires, on garantit le respect intégral du shabbat qui implique notamment l’interdiction de la circulation. L’autonomie est avant tout culturelle. La vie des communautés ultraorthodoxes est rythmée par les trois prières quotidiennes, les fêtes, et bien entendu l’étude de la Thora. Dans les écoles administrées par ce courant, on n’étudie pas ou peu les matières fondamentales (mathématiques, anglais …). Les familles ne possèdent pas la télévision, et très souvent n’ont pas d’ordinateur. La plupart des rabbins interdisent l’utilisation d’Internet ou seulement de réseaux « cacher ».

Le prix à payer

La conquête de l’autonomie n’est pas un jeu à somme nulle. Les ultraorthodoxes eux-mêmes en payent le prix. Peu encouragés à travailler, on l’a vu, ils disposent rarement de la formation nécessaire lorsqu’ils veulent entrer sur le marché. A quelques exceptions près, quand ils travaillent en dehors de leur communauté, ils doivent accepter des emplois mal payés (gardiennage, manutention …). Près de la moitié des familles ultraorthodoxes vit en dessous du seuil de pauvreté. Le coût de l’autonomie est supporté par l’ensemble de la société. D’abord au niveau du budget de l’Etat. Les 16 députés ultraorthodoxes (sur les 120 que compte la Knesset) consacrent l’essentiel de leur temps à marchander leurs voix contre des subventions pour leurs réseaux. Ensuite, la non-participation au marché du travail et le manque de qualification d’une bonne partie de cette population privent le pays de ressources. L’OCDE dans ses rapports annuels ne cesse de le rappeler. Ici aussi, un mouvement d’israélisation est à l’œuvre, en particulier chez les jeunes. Les efforts faits en faveur de leur accès à l’enseignement supérieur permettent à des individus volontaires et doués d’atteindre un niveau d’emploi correct. D’après les études faites par l’Institut israélien pour la démocratie, un quart des ultraorthodoxes serait sur cette voie [6]. Pour les autres, étroitement surveillés par leurs rabbins et leurs responsables politiques, la fin des privilèges programmée par le nouveau gouvernement est vécue comme une agression. Comme le dit l’ancien ministre de l’Education, Shaï Piron, rabbin lui-même (orthodoxe mais pas ultra) : « Les ultraorthodoxes considèrent l’Etat comme un fournisseur de services. Ils y choisissent ce qui les intéresse, et interdisent aux laïcs de s’en mêler ». C’est la version israélienne du kulturkampf, ce combat culturel qui voit une majorité d’Israéliens, croyants ou non [7], s’opposer à l’ultra-orthodoxie. Les « hommes en noir » l’ont bien compris. Ils sont capables d’interrompre l’étude la Thora pour descendre dans la rue et défendre – souvent violemment – une nouvelle valeur sacrée : l’autonomie de leur territoire.

Les sionistes-religieux, la nouvelle élite

Les hommes portant la kippa tricotée et leurs épouses en jupe longue sont bien différents des ultraorthodoxes, même si leurs pratiques de la religion tendent à se rapprocher. Les sionistes-religieux ne s’inscrivent pas dans une logique séparatiste. Ils participent activement à la vie du pays depuis l’origine.

A droite toute

Rompant avec l’antisionisme de l’ultra-orthodoxie dès le début du XXe siècle, ce mouvement interpréta la création de l’État d’Israël comme préfigurant la rédemption, ce que l’un de ses penseurs, le rabbin Simon Federbush, formula ainsi : « Les frontières de la nation juive sont celles de la religion juive ». Les pratiquants de ce « judaïsme total » fortement imprégné de messianisme associent la Thora d’Israël, le peuple d’Israël et la terre d’Israël. Ils se joignirent aux laïcs au sein du mouvement sioniste et participèrent au gouvernement dès la fondation de l’Etat. Leur parti a commencé à virer à droite après la victoire de la guerre des Six-Jours (1967). Aujourd’hui, ce courant est officiellement représenté par le parti « Sionisme religieux » (6 députés) qui réunit différents éléments de l’extrême droite. Mais d’après tous les observateurs, la moitié des sionistes-religieux voterait pour les partis de la droite classique, surtout pour le Likoud. En tout état de cause, c’est de ce côté de l’échiquier de la vie politique qu’ils se situent. Des voix dissidentes au sein du mouvement se font parfois entendre avec une influence certaine dans la sphère culturelle - des femmes sionistes-religieuses jouent un rôle non négligeable dans le mouvement féministe – mais sans traduction politique. L’influence du sionisme religieux s’exerce notamment dans les territoires palestiniens où ses militants multiplient les constructions et les implantations avec ou sans l’accord du gouvernement. Leur succès est d’abord quantitatif - on compte désormais dans la seule Cisjordanie plus de 450 000 Juifs – mais pas seulement. Cette façon de voir et d’agir est partagée par nombre d’Israéliens bien éloignés de la religion qui considèrent ces territoires comme des provinces de la mère-patrie.

Au cœur de la société

L’influence grandissante du sionisme religieux est d’abord le produit d’un intense travail d’éducation. Disposant d’un réseau scolaire public, le mouvement est dominant dans une université de bon niveau, Bar-Ilan (près de Tel Aviv), et a mis en place tout un réseau de yeshivas (académies religieuses) dont certaines combinent études talmudiques et service militaire. Son puissant mouvement de jeunesse (Bné Akiva) organise pour les enfants et les adolescents des activités de loisirs et des camps de vacances où l’idéologie du mouvement est transmise. Les sionistes-religieux sont très présents dans les associations (notamment celles soutenant les populations défavorisées) et de plus en plus visibles dans toutes les activités importantes du pays. A l’armée, les sionistes-religieux, qui ne représentaient que 2,5 % des officiers d’infanterie, sont en passe de devenir majoritaires dans ce corps. On voit aussi beaucoup de kippas tricotées dans la police et tous les services de sécurité. Longtemps marginaux dans les médias, ils s’y sont imposés progressivement. On a pu à cet égard parler d’entrisme. Mais il n’était nul besoin de plans d’attaque. Les rabbins et les nombreux intellectuels appartenant à cette école ont développé tout un discours selon lequel l’avenir d’Israël dépend étroitement de la capacité de « leurs » jeunes à s’engager. Plus encore, la démographie fait son œuvre. Avec quatre enfants par femme (six dans les territoires palestiniens), ils représenteraient déjà 16% de la population. Des enfants de ces familles abandonnent ce mode de vie et même parfois la religion. Mais nombre de jeunes issus d’autres milieux sont accueillis comme il se doit dans cette société altruiste. En d’autres termes, le sionisme religieux est assuré de son avenir. Son histoire pourrait faire pâlir d’envie un Trotsky, ce Juif adepte d’un autre messianisme. Lorsqu’ils sont entrés, « drapeau déployé », dans le mouvement sioniste, les religieux étaient ultra-minoritaires. A bien des égards, ils constituent aujourd’hui son aile marchante. En 2021, c’est même l’un des leurs, Naftali Bennett, qui est devenu Premier ministre. Les voies du pouvoir sont impénétrables.

Le chagrin des laïcs

Les Juifs laïcs sont encore majoritaires. Mais, à la différence des autres tribus qui ont une relative homogénéité, les Juifs laïcs n’ont guère d’unité. Sauf dans l’adversité.

La forteresse assiégée

On y compte des croyants et des incroyants, des antireligieux et des traditionnalistes, des particularistes et des universalistes. Longtemps classés à gauche, ils répartissent aujourd’hui leurs votes entre tous les partis, avec une prédilection pour les formations du centre (25 députés). En obtenant 13 sièges le 23 mars dernier, la gauche a su récupérer une partie de ces laïcs qui avaient tendance à lui être infidèles. Seuls les partis ultraorthodoxes ne peuvent bénéficier des voix de la tribu. C’est bien normal : les Juifs laïcs se définissent d’abord a contrario. Au regard de la puissance acquise par l’ultra-orthodoxie, ils ont le sentiment de vivre dans une forteresse assiégée. Non sans raison. L’immobilisme institutionnel censé gouverner les rapports entre l’État et la religion – le statu quo proclamé par tous les gouvernements – masque une évolution qui jusqu’à présent est allée constamment dans le sens souhaité par les partis ultraorthodoxes. En 70 ans, la « contrainte religieuse » s’est renforcée, notamment en matière de respect du shabbat. L’arrêt des transports publics et la fermeture de commerces et de lieux de loisirs provoquent des tensions, en particulier à Jérusalem. Mais le kulturkampf n’a pas qu’une dimension religieuse. Des Juifs laïcs s’opposent frontalement aux ultraorthodoxes sur la question des droits des homosexuels ou sur la place des femmes dans la société. Les Juifs laïcs sont plus que d’autres favorables à une séparation d’avec les Palestiniens. Les plus à gauche sont favorables à la solution des deux Etats même si, de part et d’autre de la Ligne verte, on y croit de moins en moins. Les plus à droite envisagent une forme d’autonomie sans dire comment l’organiser.

Nostalgie

On l’aura compris, la laïcité à l’israélienne prend la forme d’une protestation contre certaines des évolutions marquantes de la société. Les laïcs avaient construit le pays. Ceux de gauche ont perdu le pouvoir en 1977. D’autres laïcs ont contribué à faire basculer le pays à droite. Mais en s’appuyant sur les ultraorthodoxes, ils ont dû faire concession sur concession et voir mise en cause une part de leur identité. A ces frustrations politiques s’ajoutent celles nées de l’évolution des classes moyennes où les laïcs sont majoritaires. Les membres des classes moyennes supérieures n’ont pas à se plaindre de l’évolution d’une économie de plus en plus libérale et d’une fiscalité favorable aux riches (avec notamment l’absence d’impôt sur les successions). En revanche, ceux, plus nombreux, des classes moyennes inférieures voient avec anxiété leur pouvoir d’achat rogné par des prix nettement au-dessus de la moyenne OCDE. Cette situation avait provoqué le mouvement social de l’été 2011, le plus important qu’ait connu le pays. Aux cris de « le peuple réclame la justice sociale » (Ha am doresh tsedek khevrati), les Israéliens des centres urbains exprimaient aussi leur nostalgie d’un Etat-providence qui pendant trente ans avait créé l’une des sociétés les plus égalitaires du monde. Mais ici comme ailleurs, l’Etat-providence subit les assauts du capitalisme financier. Il y a plus. Selon un narratif embelli par la nostalgie, dans l’Israël d’avant, l’Etat-providence administrait une société où le respect de la tradition n’empêchait pas celui de la démocratie. Le mouvement social de 2011 n’a pas eu de traduction politique. Avec quelques concessions et beaucoup de promesses, le gouvernement Netanyahou parvint à désamorcer le mécontentement. Il a fallu attendre dix ans pour que les laïcs, avec d’autres, enregistrent une victoire politique. L’investiture d’un nouveau gouvernement le 13 mai 2021 traduit d’abord la volonté de changement d’un public excédé par les privilèges accordés sur une base tribale et une pratique politique mettant en péril d’Etat de droit. Grande perdante de l’histoire des quarante dernières années, la tribu laïque a soif de revanche.

***

A la suite de l’ancien président de l’Etat, le nouveau Premier ministre, Naftali Bennett, proclame sa volonté de travailler en faveur de l’« unité du peuple ». Le programme de la coalition qu’il dirige contient à cet égard nombre de projets visant à mettre fin à des avantages indus et à répondre à des besoins partagés par toutes les tribus (comme le développement des transports publics ou la construction de 55 000 logements par an). Le gouvernement aura fort à faire car la tribalisation de la société israélienne n’est pas le seul produit de la démagogie et de la montée du populisme qui rongent les régimes démocratiques. Les quatre grandes tribus du pays obéissent à des logiques trop différentes pour abandonner leur entre-soi. A défaut de vaccin pour éradiquer l’épidémie tribale, on se contentera de thérapeutiques permettant d’en limiter la circulation et de réduire ses effets les plus douloureux.

Philippe Velilla

NOTES

[1Voir notre ouvrage Israël et ses conflits (Le Bord de l’Eau, 2017).

[2Les Bédouins (15% de la population arabe, soit environ 300 000 personnes) constituent la communauté la plus défavorisée, en partie non sédentaire, avec un taux de polygamie élevé (cette pratique illégale toucherait 30% à 40 % des familles bédouines du Néguev). Les Druzes (un peu plus de 7% de la population arabe, soit près de 150 000 personnes) pratiquent une religion dissidente de l’islam et sont fidèles à l’Etat d’Israël. Les Chrétiens (un peu moins de 7% de la population arabe, soit environ 140 000 personnes) appartiennent souvent aux couches les plus favorisées.

[3Depuis 1957, les Druzes servent dans les forces armées, y compris à un haut niveau. D’autres jeunes Arabes effectuent un service militaire sur une base volontaire. Les Bédouins, qui, autrefois, s’engageaient souvent, le font de moins en moins.

[4L’auteur de ces lignes habite cette ville devenue un quartier de Tel-Aviv après la fondation de l’Etat. Les éléments rapportés ici résultent en partie d’observations faites sur place et de discussions avec des habitants appartenant aux deux communautés.

[5Une journaliste de la télévision publique, Guili Cohen, a livré son témoignage sur sa jeunesse à Lod. Inscrite dans une école privée passant pour le meilleur établissement de cette ville défavorisée, elle souligna qu’on n’y comptait qu’une seule élève arabe, avant de conclure : « En fait, la coexistence n’a jamais existé ».

[6Voir les études du Israel Democracy Institute : The Ultra-Orthodox in Israel.

[780 % des Juifs israéliens déclarent être croyants. Mais leur pratique se situe à des degrés très divers. Pour simplifier, il y a un quart de stricts pratiquants (se partageant pour moitié entre ultraorthodoxes et sionistes-religieux) ; un quart de traditionnalistes très attachés à la pratique (respect de la cacherout, du shabbat et des fêtes), un autre quart moins traditionnaliste (respect des principales fêtes), et un quart d’athées qui disent ne rien faire du point de vue religieux. Notons tout de même que la plupart de ces derniers font circoncire leurs garçons (Spinoza pensait que cela suffisait à assurer la pérennité du peuple juif), se marient à la synagogue, et célèbrent les principales fêtes par des repas de famille ... coutumes qui les feraient désigner comme pratiquants dans d’autres religions (pour une approche plus détaillée, mais basée sur l’autodéfinition, voir l’étude du Pew Research Center, Israel’s religious divided society, 8 mars 2016).