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Hervé Marchal

Droits de vieillir et citoyenneté des aînés. Pour une perspective internationale

Texte publié le 12 février 2017

Recension par Hervé Marchal

Viriot Durandal Jean-Philippe, Raymond Emilie, Moulaert Thibauld, Charpentier Michèle (dir.), Droits de vieillir et citoyenneté des aînés. Pour une perspective internationale, Presses de l’Université du Québec, 2015, 376 pages.

Cet ouvrage conséquent, près de 40 contributeurs, 21 chapitres, mérite que l’on s’y intéresse à plus d’un titre. Outre son ouverture internationale très nette (on voyage de la Chine au Québec en passant par la Belgique, le Royaume Uni ou encore la France), il faut compter avec trois grandes parties qui, in fine, dressent un bilan actuel des débats idéologiques, des tensions politiques et des axes de recherches relatifs au vieillissement. C’est qu’il s’agit, précisent les coordonateurs de l’ouvrage dès la première page, de voir la vieillesse aussi bien « comme un objet de droit, comme un vecteur de citoyenneté que comme un enjeu d’intégration sociale dans les sociétés contemporaines » (p. 1). Au moment où le vieillissement de la population concerne de nombreux pays à travers la planète du fait de l’augmentation de l’espérance de vie, vieillissement dont les effets sont sans précédent dans l’histoire de l’humanité, il est plus que jamais important de s’interroger sur les solutions collectives mises en place (action publique, société civile) pour penser et lutter contre les risques de l’existence et, par extension, pour sécuriser les parcours de vie. Au-delà des rhétoriques tenues par les gestionnaires et autres comptables, il est plus précisément question ici d’examiner le sujet de la vieillesse à partir du droit, de l’intervention publique et de l’action collective.

L’ouvrage se structure autour de trois grandes parties. La première partie porte tout particulièrement sur les problématiques de la citoyenneté et des politiques publiques. La deuxième introduit des discussions relatives à la question du pouvoir des aînés sur leur environnement à travers leur participation politique et sociale. La troisième s’intéresse à la façon dont les sociétés contemporaines pensent et diffusent des modèles générateurs d’intégration ou d’exclusion vis-à-vis des différents groupes de personnes âgées. Il n’est bien évidemment pas possible ici de revenir sur les 21 chapitres qui composent ces trois parties. Aussi soulignons-nous de manière un peu arbitraire quelques aspects qui nous sont parus des plus intéressants pour donner envie au lecteur de parcourir cette somme.

Dans la première partie, est abordée la création des critères fondés sur l’âge, lesquels ont permis de penser et d’imposer des formes étatiques de contrôle et d’ordonnancement des populations. En ce sens, précisent A.-M. Guillemard et J.-P. Viriot-Durandal, la politique publique correspond à une véritable « police des âges » (p. 13) consistant à périodiser par l’âge, justement, le cours continu de l’existence humaine en fixant des droits et des obligations à chaque étape d’âge. Or, l’enjeu n’est-il pas de sortir des oppositions par âges (jeunes/vieux par exemple) pour entrer dans une perspective dynamique du parcours de vie à même de penser les registres du droit et du devoir, et dont le droit de vieillir représente alors non plus un point fixe mais bien une ligne de mire, un horizon ? De ce point de vue, ne faut-il pas passer d’une politique de la vieillesse à une politique du vieillissement prenant acte de la déstandardisation des temps sociaux allant de pair avec une prise en compte de la volonté des citoyens d’être autonomes, ce qui invite à penser une individualisation des politiques sociales tout au long des parcours de vie ? Autrement dit, là où une politique de la vieillesse cible des catégories d’âge, une politique du vieillissement s’intéresse aux parcours de vie.

Cette police des âges interroge le fait citoyen si l’on prend soin de rappeler qu’existe en la matière une double perspective : 1/ la citoyenneté peut être entendue dans les termes d’une participation à un corps politique souverain et donc dans les termes d’une intégration dans un système décisionnel produisant de la norme commune ; 2/ la citoyenneté renvoie au statut octroyé à ceux qui sont reconnus comme membres de plein droit de la communauté. Comme le soutenait T.H. Marshall dans les années 1960, « tous ceux qui ont le statut de citoyen sont égaux en matière de droits et de devoirs dont ce statut les dote » (cité p. 14). Cela étant précisé, la tension entre droits sociaux et droits humains individuels doit être posée tant elle est centrale aujourd’hui.

Ce glissement de droits sociaux vers les droits individuels est dénoncé et fortement critiqué par certains analystes surtout dans un contexte d’augmentation des inégalités socio-économiques ou de genre parmi les plus âgés (voir la contribution de C. Phillipson à ce propos). Pour certains, en effet, les droits humains individuels, renvoyant par exemple à la dignité de chacun, ont pour effet de taire tout ancrage des droits dans une société concrète théâtre d’inégalités et d’injustices. Là où les droits sociaux incarnaient un outil politique de lutte, les droits humains individuels se réfèrent à un « humain » abstrait se situant au-delà des contextes historiques particuliers. C’est dire si de tels droits reposent sur une implicite égalité de départ, une sorte d’essence humaine à respecter absolument dans sa transcendance du social et de l’histoire.

Mais l’enjeu ne réside-t-il pas dans une articulation des droits sociaux et des droits humains de façon à conjuguer les cadres standards des politiques publiques – associés à des registres de droit autorisant ou non les possibilités de vieillissement dans un environnement social donné – et l’individualisation des valeurs et des droits renvoyant au respect de parcours de vie marqués par la singularité ? C’est ici que semble se jouer l’émergence d’un « État social rénové et investisseur » (p. 26) ne se contentant plus de sécuriser et d’indemniser les risques liés à la vieillesse, puisque se donnant aussi pour mission de doter les individus de ressources susceptibles de les mettre en capacité d’agir à la fois quant à leur existence et quant à leur environnement. Il reste toutefois à préciser les termes de cette conjugaison, ce qui est loin d’être le cas tant les acteurs politiques, notamment en France, se perdent entre ce qui renvoie à la solidarité publique et ce qui est du ressort de la responsabilité individuelle (voir la contribution de B. Ennuyer sur ce point). La notion d’empowerment est révélatrice de ces ambivalences (p. 26) dans la mesure où elle renvoie, d’un côté, à l’individualisation des parcours de vie des individus réellement accompagnés dans leurs capacités à opérer des choix et, de l’autre, à un défaut d’accompagnement pour se limiter à une injonction à l’autonomie et à la responsabilisation de soi – au gouvernement de soi dirait-on dans une veine foucaldienne – en dehors de tout souci de penser les vulnérabilités et les inégalités structurelles.

La deuxième partie de l’ouvrage s’intéresse plus particulièrement aux façons dont se décline le pouvoir politique et dont s’organisent les formes de participation sociale des aînés. Force est de constater que le pouvoir des aînés (le « pouvoir gris ») ne peut être vu comme omnipotent même si dans les sociétés démocratiques contemporaines le poids électoral des aînés est conséquent et même si la politisation augmente avec l’âge ainsi qu’avec la retraite. Mais les seniors ne constituent en aucun cas un groupe social homogène aux intérêts convergents et parfaitement conscientisés, quand bien même au Québec le poids de coalitions est à prendre en compte (voir le chapitre de D. Thomas sur ce point) et quand bien même les villes devenues « amies des aînés » peuvent jouer le rôle de territoire théâtre d’actions collectives (S. Garon). Mais Derrière le mot « senior » ne se cache pas une volonté collective consciente d’elle-même et soudée autour de visées convergentes. Voici ce qu’écrit B. Denni à ce propos : « Pour la première fois, la dynamique générationnelle va faire cohabiter, au sein de l’électorat âgé, des générations dont les systèmes de valeurs et les parcours politiques sont profondément différents, dont les intérêts économiques et les attentes politiques divergent voire s’opposent dans un contexte de crise économique et de montée des inégalités socio-économiques » (p. 164). Pour autant, il peut être identifié une « empreinte du temps » qui marque des générations différentes. Aussi le vote renvoie-t-il pour les seniors davantage à un devoir et à une conviction qu’à un droit et à un choix « à la carte » caractérisant plutôt les populations jeunes (p. 146-147).

Cela étant précisé, la participation des aînés est devenue un leitmotiv pour vanter un vieillissement « réussi », « actif » selon des mots très actuels et politiquement porteurs. Mais cette injonction au vieillissement actif, une fois distinguée d’une logique productiviste et utilitaire cautionnant le recul de l’âge de la retraite uniquement pensé à l’aune d’enjeux économiques, peut être intéressante à penser dès lors qu’une perspective capacitaire, mettant l’accent sur le pouvoir sur soi et la capacité à exercer une emprise sur son existence, est développée. Prenant en compte les versants formels (cursus classique d’apprentissage), non-formels (engagement associatif par exemple) et informels (travail personnel) de la formation (p. 232-233), cette approche invite à penser la formation tout au long de la vie et à reconnaître la pertinence de différentes modalités d’apprentissage. À la fois « apprenant » et « passeur », l’enjeu est alors, comme le soulignent Aline Chamahian et Dominique Kern, de penser « une approche intégrative des processus de formation et de vieillissement, attachée au sens que les personnes donnent aux activités dans lesquelles elles s’engagent et sensible à une vision humaniste et holiste des principes de formation tout au long de la vie et de vieillissement actif, […] et sensible au mouvement d’individualisation qui traverse ces pratiques éducatives » (p. 237).

La troisième partie, en s’appuyant sur ce qui est posé dans les deux précédentes, ouvre la réflexion sur les processus d’intégration et d’exclusion des aînés. Alan Walker retrace ainsi les dynamiques de construction socio-politique de la vieillesse et par extension de la retraite dans les années 1950-1960 : « Le principal fait marquant est ici la création d’un système de retraite qui prévoyait que les personnes âgées quitteraient le marché du travail à un âge donné (âge décidé de manière arbitraire), échangeraient leur salaire contre une pension de retraite, et se désengageraient de toute activité économique formelle. La retraite fonctionnait aussi comme un processus d’exclusion sociale et politique » (p. 247). Il n’est dès lors pas étonnant que des stéréotypes vont porter sur la passivité de personnes âgées bénéficiaires de pensions de retraite. C’est ici que l’on retrouve les critiques du néo-libéralisme à l’égard des systèmes de protection sociale et plus largement à l’endroit des plus âgés considérés comme une « menace pour l’activité économique » (p. 254). À cet égard, les rhétoriques du « vieillissement actif », sous-tendant depuis une vingtaine d’années les politiques menées par l’Union européenne, s’inscrivent dans une lecture très économique et productiviste du vieillissement. Cela est déploré par A. Walker qui rappelle combien le « vieillissement actif » peut intégrer dans son champ d’action les problématiques de la participation sociale et politique, et donc les objectifs d’un droit à la citoyenneté et à l’inclusion.

Entendu dans son acception utilitariste et purement productiviste, le concept de « vieillissement actif » s’apparente fort à un déni gérontologique. Thibauld Moulaert, Simon Biggs et Vincent Caradec, après avoir souligné la charge normative d’un tel concept qui sous-entend que toutes les personnes âgées veulent et peuvent être actives pour « réussir » leur vieillesse, invitent à mettre la focale sur le sens de la vieillesse. Dès lors, l’expérience du vieillissement devient un objet d’analyse en ce qu’il ne s’agit pas de se limiter à des cas singuliers appréhendés phénoménologiquement, mais en ce qu’il est question de dégager des récits idéal-typiques relatifs à l’épreuve du vieillissement. Fort de telles analyses, il apparaît que l’inactivité peut faire sens et que l’activité « peut conduire à un état vide de sens et de répétition stérile, si elle n’est pas fondée sur les priorités existentielles d’une vie longue » (p. 276). C’est dire s’il est question de mettre en perspective les discours normatifs prenant sens autour du « vieillissement actif ». La sociologie de l’expérience ouvre à la complexité des parcours de vie et s’oppose ainsi à la centration sur la seule activité comme support existentiel. Une telle piste d’analyse devient d’autant plus féconde, à notre avis, quand elle se conjugue avec une approche « environnementaliste » attentive, par exemple, aux « entours sociaux de proximité » (p. 278) pour reprendre les mots de V. Caradec. C’est bien ce à quoi nous invite Catherine Gucher dans sa contribution lorsqu’elle souligne à quel point les espaces qui font territoire peuvent être analysés en termes de « soutiens identitaires » dans le sens où ils participent « de la continuité de l’identité des personnes malgré les remaniements pratiques de sens » (p. 339).

In fine, cet ouvrage, qui s’achève sur des discussions très intéressantes autour du concept de déprise, multiplie les angles de vue, les échelles d’analyse et les pistes à suivre pour penser un « droit de vieillir », ce qui, on en conviendra, n’est pas une mince affaire au moment où une partie non négligeable de la population mondiale va entrer dans un processus de vieillissement et au moment où les approches utilitaristes du vieillissement teintées de productivisme radical dominent dans les instances politiques. On est là en présence d’un travail qui pose en des termes explicites les choses et qui conjugue, sans pour autant verser dans un consensualisme mou, les perspectives plutôt que de les opposer. Cela doit être salué.

NOTES